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Les Paraboles cyniques/Les Bergères de la Nuit

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Les Paraboles cyniquesAthéna (p. 93-98).
Œdipe  ►

XVII

Les Bergères de la Nuit.

Excycle et Théomane se querellaient. Les autres disciples faisaient, autour des disputeurs, un cercle attentif.

Excycle lamentait la nécessité de fer qui pousse les hommes et qui, de chute en chute, les roule sur la pente jusqu’à l’abîme de la mort.

Mais Théomane chantait la nécessité d’or : elle entraîne les hommes vers l’immortalité qui se dégage et se révèle. D’une vie presque animale, elle les conduit à une vie divine.

Souvent l’un et l’autre prononçaient le mot Nécessité. Quelquefois cependant Excycle injuriait la Fatalité des choses et quelquefois Théomane louait la Providence des dieux.

Quand ils se turent, Psychodore exprima un doute :

— Peut-être, dit-il, vous n’avez point parlé de la même bergère.

Puis il reprit :

Entendez une parabole :

Sur une route aride et qui dévalait comme un torrent de pierres, je rencontrai, innombrables, des hommes aveugles. Leur cou était pris dans un carcan. Des chiens couraient sur les deux bords de la route et, parmi des abois, mordaient les aveugles qui chancelaient. Derrière le troupeau éperdu, une femme, armée d’un aiguillon, frappait ceux qui s’attardaient. Souvent quelqu’un tombait et d’autres chutes couvraient sa chute qui roule et se prolonge. Alors les chiens criaient plus haut, mordaient plus profond et l’aiguillon s’agitait plus actif. Les aveugles se relevaient, blessures et gémissements, pour reprendre la marche tâtonnante, peureuse, bousculée, qui bientôt tombera de nouveau. Parfois, d’un chant qui pleure monotone, ils détestaient, sous le nom de Nécessité, la Bergère qui les piquait de l’aiguillon, qui les faisait mordre par les chiens, qui les précipitait sur la pente rapide et sur les pierres qui blessent.

Au bout de la route que descendait l’innombrable troupeau, brusquement un abîme avalait les aveugles effarés. Mais, toujours, de nouvelles têtes sans lumière venaient remplir et même augmenter leur nombre.

Je m’enfuis, loin du spectacle affreux.

Sur un autre chemin à peine moins triste qu’ombrageaient çà et là quelques chênes bavards, je vis une seconde troupe d’aveugles. Semblable à une bacchante, une femme leur versait à boire dans des coupes et les entraînait de sa propre ivresse, de son chant fou et du bruit désordonné de sa danse. Ces aveugles louaient les dieux en un cantique qui puait la bassesse et le vin. Ils méprisaient la route et sa durée. Mais ils vantaient la raideur implacable de la pente et ils souhaitaient le vorace abîme. Ils appelaient Nécessité cette pente ; et la femme ivre qui les enivrait, ils la nommaient Religion ou Initiation. Ils l’aimaient, elle, son vin d’espérance et sa folie de promesses. Elle affirmait que la chute finale les jetterait, les yeux soudain ouverts, dans un bonheur sans fond. Pourtant, disait-elle, il ne fallait pas se tromper : il était nécessaire de tomber à droite du gouffre et non à gauche. Quand elle clamait le gouffre sinistre et ses horreurs infernales, des chiens bondissaient, vite grandissants, de sa tête entrouverte, de sa bouche hurlante, de ses seins agités, de sa ceinture qui semblait un cercle de feu. Ils s’élançaient sur les aveugles et les mordaient. Mais l’ivresse de ces hommes chantait les morsures comme des biens. Les maux d’aujourd’hui, disait leur chœur, sont des œufs bientôt éclos d’où sortiront des joies vivantes. Et, comme une paysanne avare glisse un œuf de plus sous la poule qui couve, ils frappaient leur corps avec des lanières ou ils s’ingéniaient à se créer d’autres souffrances pour enrichir le prochain trésor de leur immortalité.

Je regardai un instant ces fous et la folle qui les dirigeait. Puis je m’éloignai.

C’est le hasard qui m’avait conduit sur les deux routes rapides vers les deux troupeaux aveugles. Ma volonté et une lumière m’appelèrent vers une troisième région.

Les hommes qui y marchaient en une joie grave avaient les yeux ouverts. Mais sur eux et autour d’eux stagnaient les ténèbres d’une forêt que ne coupait nul sentier. Chacun s’ouvrait laborieusement une voie qui monte. Une femme marchait en avant ; elle se retournait fréquemment et le flambeau que portait sa main éclairait un sourire et un regard qui encouragent. On voyait sa lumière et son visage ; on ne voyait pas hélas ! le chemin qui conduisait à elle. Il semblait que, derrière la clarté et derrière ces hommes, des ronces hâtives poussaient, fermant les passages.

Le labeur, ici, était joyeux et chanteur gravement. Et le chant disait :

— Ô Nécessité, toi dont l’autre nom est Lumière. Ô Lumière, toi dont l’autre nom est Raison. Ô Raison, toi dont l’autre nom est Liberté.

Puis le chœur reprenait :

— Ô Nécessité-Liberté.

L’hymne disait encore :

— Nul n’est mauvais volontairement. Comment quelqu’un voudrait-il son propre mal ? Mais celui qui tombe n’a pas vu l’obstacle où bute son pied et, hélas ! presque tous les hommes sont aveugles.

— Où allez-vous, demandai-je, derrière le flambeau, à travers les obstacles ?

— Nous marchons derrière notre pensée. Nous traversons la vie et, puisque nous sommes mortels, nous montons à la mort où tant d’autres descendent.

— Qu’importe le chemin et qu’importe de monter ou de descendre, si le but reste le même.

Ô insensé, s’écria l’un de ces hommes, le sommeil pèsera tout à l’heure sur tes paupières et pour toi les flambeaux allumés seront éteints. Est-ce une raison pour que, t’accroupissant dans la désespérance, tu fermes les yeux et tu refuses de voir, tandis que tu le peux, les merveilles qui t’entourent ?… Tu manges aujourd’hui, et demain tu auras faim de nouveau. Cependant tu ne dis point : « À quoi me servirait-il de manger, puisque j’aurai faim de nouveau ?… » Vois cette rose épanouie. Ce soir elle sera fanée. Cette prévision t’empêche-t-elle d’aimer sa couleur de maintenant et son parfum qui passe ?…

Or ces hommes chantèrent un chœur. Chacun disait sur son rythme à lui des paroles à lui. Et cependant, comme mille lueurs font une grande lumière, je n’entendais qu’une vaste voix.

La strophe disait :

— Lumière, c’est toi que je nomme Nécessité. Car je ne connais de nécessaire que ce qui est bien et ce qui est beau.

Mais l’antistrophe répondait :

— De toutes mes forces, je marche vers le bien que je sens, vers le beau que je vois. De toutes mes forces, je monte vers moi-même. Car tu es moi, noble flambeau qui montes. Et les pauvres lenteurs animales dont je suis chargé suivent ton effort joyeux.

Puis l’épode de douceur et de fermeté balança dans les airs, telle une danse suspendue, ces paroles :

— L’heure qui m’aspire est l’heure du repos apparent. Je ne sais quelle réalité se cache et s’agite sous la surface immobile. Je suis au bord de la mort inévitable, ignorant ce qu’est la mort. Mais les lumières parlent et tu m’as dit, ô flambeau, que la vie n’est ni un mal ni un bien. C’est pourquoi, moi qui t’ai entendu, je ne meurs pas lâchement. Car si mon sort est meilleur ou plus mauvais que celui des hommes qui vivent encore, je ne puis le dire et seuls les fous oseront en décider.