Aller au contenu

Les Paraboles cyniques/Les Conspirateurs

La bibliothèque libre.
Les Paraboles cyniquesAthéna (p. 39-45).

VII

Les Conspirateurs.

— L’autre jour, dit Excycle, tu parlais contre l’esclavage. Or voici : un événement se produit qui fera déborder la joie de ton cœur. Les esclaves de la Sicile, s’étant révoltés, ont déclaré la guerre à leurs maîtres.

— Tu contes une nouvelle intéressante pour l’historien, indifférente au sage. Car je doute que les esclaves, s’ils triomphent, se montrent moins méchants que les maîtres.

— Ils ont commencé du moins par en surprendre quelques-uns qu’ils ont égorgés. Je me réjouis quand des bêtes féroces sont détruites…

— Par d’autres bêtes féroces, je le crains.

— Je croyais, dit Excycle, que tu nous persuaderais de secourir les soldats de la justice et que même peut-être tu viendrais avec nous.

— Si deux chiens se disputent un os, le sage ne prend point parti entre les deux chiens.

— Et, si un chien mord l’homme qui le frappe, pour qui prends-tu parti ?

— Ceci, dit Psychodore en riant, dépend des raisons du chien. Mais j’ai connu peu de chiens qui fussent philosophes.

Il reprit :

— Entendez une parabole :

Dans un bosquet solitaire, à l’extrémité du vaste domaine, trois esclaves parlaient.

Le premier était fort comme Héraklès et se nommait Simon. Il disait à demi-voix, et on entendait en quelque sorte son effort pour ne point hurler :

— Quelle chose ridicule, que moi, égal à dix hommes conjurés, je sois condamné à servir un maître de corps chétif. D’après les lois naturelles, c’est lui qui est mon esclave. J’espère bien que l’avenir, si vous me secondez, mettra les choses et les gens à leur place.

Mais Élaphe, habile et subtil comme Odysseus lui-même, portait dans une tête pointue, semblable à celle du renard, toute cette ruse que le vulgaire ou les poètes nomment sagesse.

— Les fous, affirma-t-il, sont nés pour obéir au sage. La nature a fait de moi un chef. Elle m’a donné, avec l’art des ruses soudaines qui surprennent la victoire comme un gibier, les lentes souplesses qui font durer la domination. Je méprise et je hais le maître d’esprit grossier et brutal. C’est pourquoi j’ai allié ma prudence avec ta force, ô Simon-Héraklès. Rien ne résistera à ces puissances unies. Et je t’assure que je saurai faire des richesses conquises un autre usage que leur possesseur actuel. Car la volupté est une maîtresse qui ne se donne qu’aux plus ingénieux de ses adorateurs, à ceux qui se montrent fertiles tout ensemble en malices et en inventions aimables.

Or le troisième esclave restait silencieux. Il entendait les paroles de ses compagnons avec indifférence ou peut-être avec mépris.

Il se nommait Néoklès. Mais, à cause de sa taille courte, de son nez camus, de ses paroles hardies et fortes, on l’appelait souvent le Petit Socrate.

Celui dont l’esprit était subtil et avide l’interpella enfin :

— Plus d’une fois, ô Néoklès, je t’ai entendu dire du mal des maîtres. Et je te désapprouvais dans mon cœur, parce que tes paroles étaient dangereuses sans opportunité et sans utilité. Mais plusieurs t’écoutent avec respect et, voyant que tu es avec nous, ils sauront que la justice est avec nous. C’est pourquoi nous t’avons fait venir pour que tu deviennes notre frère dans le labeur et dans la gloire.

Néoklès secoua la tête et les épaules dans le geste qui dit : Non.

— Sans doute, reprit Élaphe, tu ne comprends pas ce que nous te proposons. Ou bien tu es brave en paroles, mais lâche dès qu’il faut agir. Nous te proposons de devenir un maître qui commande à des esclaves nombreux et à des voluptés nombreuses.

— Je m’indigne, dit le Petit Socrate, non point parce que je suis esclave, mais parce qu’il y a des esclaves.

Ni Élaphe ni Simon ne répondirent. Ils écoutaient avec inquiétude un bruit qui se rapprochait. Bientôt, ils virent apparaître leur maître. Ils échangèrent un regard. Celui qui était subtil reconnut que celui qui était fort était prêt à tout. Andocide venait seul et, déjà, il les avait aperçus. Les trois hommes attendirent donc immobiles.

— Je suis heureux, dit le maître, de trouver réunis ceux de ma maison que j’aime particulièrement. Car j’aime et j’admire ta force, ô Simon égal à Héraklès. J’aime et j’admire la subtilité de ton esprit, ô Élaphe rival d’Odysseus. Quant à toi, Néoklès, ou, comme on te surnomme, Petit Socrate, je devrais te haïr puisque j’approuve les juges qui condamnèrent le vrai Socrate, ennemi des dieux et des lois. Pourtant, malgré moi et je ne saurais dire pourquoi, je t’aime aussi. Ou plutôt je voudrais, tout en te voyant rarement, que tu m’aimes et que tu me loues.

Le Petit Socrate avait sur les lèvres un sourire de malice. Les deux autres buvaient les paroles du maître comme on boit l’espérance.

— Voici donc, reprit-il, ce que j’ai résolu. Je me ferai trois amis, afin que tu sois, ô Héraklès, ma force ; et toi, Odysseus, mon esprit et ma ruse : et toi, Petit Socrate, la langue de malice qui pique mes ennemis.

— J’entends parler un fou, dit Néoklès.

Simon leva sur lui un poing qui aurait pu, d’un seul coup, assommer un taureau. Mais celui qu’il menaçait mesura des yeux le vaste corps puis, hochant la tête :

— Toi, tu es une bête qui a beaucoup d’appétit.

Andocide arrêta le geste de Simon.

Je suis seul juge ici, dit-il, d’un ton ferme, et je te défends de frapper.

Je t’obéis, comme à Zeus lui-même, gronda l’être inepte et terrible. Mais j’aimerais mieux te faire plaisir en frappant qu’en ne frappant pas.

— Je vous affranchirai tous les trois, reprit le maître. En outre, je donnerai à chacun de vous un beau domaine avec trente esclaves pour le faire valoir.

Simon et Élaphe, oubliant le corps chétif et l’esprit grossier de cet homme, tombèrent à genoux devant lui. Et, les bras levés, ils proclamaient :

— Ô grand, ô magnifique, ô bienfaisant… En vérité, Andocide est le nom d’un dieu qui visite la terre.

Le Petit Socrate se taisait. Il regardait avec pitié l’abaissement des uns, le gonflement vaniteux de l’autre.

Mais toi, interrogea le maître, comment ne trouves-tu point les paroles qui conviennent à la circonstance ? Je croyais la gratitude une vertu philosophique.

— Que te dirais-je, insensé qui donnes ce qui ne t’appartient pas ?

— Je ne comprends point.

— Un homme n’appartient qu’à lui-même. Quiconque, sous un visage d’homme, porte une nature assez bestiale et servile pour se croire maître ou pour se reconnaître esclave, je le méprise.

Élaphe tremblait qu’Andocide revînt sur sa décision ; il s’approcha de Néoklès et à demi-voix conseilla rapidement :

— Accepte et affranchis les trente qu’on te livrera. Ainsi tu auras fait du bien.

— Tout homme est libre malgré les apparences, s’il connaît la dignité humaine. Mais celui-là est vraiment esclave qui se proclame le maître. Je pouvais croire qu’il n’y avait ici qu’un esclave. Je vois qu’il y en a trois.

— Je te prouverai, cria Andocide, qu’il en reste un seul. Ce que j’ai promis, je le maintiens pour ceux-ci, que leur cœur reconnaissant rend dignes de la liberté. Quant à toi, ingrat, tu seras mis en croix.

Néoklès fut donc crucifié. Et les dix mille esclaves du domaine l’insultaient. Car on leur avait dit :

— Il pouvait d’un mot délivrer plusieurs de ses compagnons. Mais il a refusé cruellement. Et il s’est montré contre vous le pire des tyrans.

Cependant le maître fit faire silence et il déclara :

— Je suis bon comme un dieu. Pourvu qu’il reconnaisse ma puissance et ma bonté, je ferai détacher celui-ci de l’arbre ignominieux. Mais, qu’il y prenne garde, l’eau et la fraîcheur de la miséricorde sont épuisées et voici que la clepsydre retournée va laisser couler l’heure brûlante de la justice et de la vengeance.

Le Petit Socrate regardait en haut et il ne daignait point savoir que ces gens étaient là. Au lieu de répondre, il commença de chanter. Et son chant disait :

— Toujours je suis resté debout comme un homme, sourd aux glapissements plaintifs ou aux abois menaçants de ceux dont l’âme marche sur quatre pattes. C’est pourquoi j’obtiens cette récompense de mourir plus haut que je n’ai vécu, tout élancé vers le ciel.

Le maître haussa les épaules et se retira.

Alors les esclaves, ramassant des pierres, commencèrent à les lancer sur le supplicié, parmi des rires et des huées.

Mais le subtil Élaphe remarqua :

— Il faut de l’ordre même dans les jeux.

Il fit ranger les esclaves. Ceux qui voulurent vinrent, chacun à son tour, se placer à la distance convenue pour lancer une pierre. Ainsi ce fut pour tous un jour de fête et de rire et il y eut des prix pour les plus adroits.