Les Paraboles cyniques/Les Dimensions
XXVI
Les Dimensions.
— La géométrie, affirma Excycle, est un système de certitudes qui s’impose aux dieux comme aux mortels. Je défie quiconque a une connaissance de l’espace de le concevoir autrement qu’avec ses trois dimensions.
— Même quand il s’agit de géométrie, remarqua Psychodore, je crois dangereux de se montrer dogmatique et intolérant. Mais écoutez, à ce sujet, un Souvenir de voyage. Il renferme peut-être, pour celui qui sait entendre, une parabole :
J’étais arrivé à une grande île, de l’autre côté de la vaste Asie. Les habitants, petits, de couleur jaune, au visage soucieux, aux yeux bridés et qui, descendant de la racine du nez vers les pommettes, ressembleraient, s’ils n’étaient trop étroits, aux ouvertures de certains masques tragiques, me parurent d’abord des êtres intermédiaires entre l’enfant et le singe. Quand je sus leur langue, je fus frappé de quelques-unes de leurs pensées et je connus ce que j’aurais dû deviner, à savoir que leurs yeux, différents de nos yeux, ne voient pas tout ce que nous voyons, mais voient plusieurs choses que nous ne voyons pas.
Je restai dans leur pays, essayant de m’enrichir de l’univers de leurs yeux.
Je devins l’ami d’un vieux sage que suivaient un grand nombre de disciples. J’écoutais, me cachant dans cette foule attentive. Mais, lorsque le vieux sage avait assez parlé, il me cherchait du regard et il ordonnait :
— Parle à ton tour, ô Psychodore.
J’aurais voulu rester silencieux, tout occupé à classer avec un soin jaloux mes richesses nouvelles.
Mais lui :
— Tu es trop riche et trop juste pour recevoir sans donner. En échange de ma monnaie, verse-nous des drachmes et des mines de ton pays.
— Notre monnaie ne vaut pas mieux que la vôtre.
— Donne toujours. Afin que ceux-ci connaissent qu’elle est différente et égale. Donne afin qu’ils fassent un progrès vers la connaissance de la seule valeur universelle.
Et, si un disciple demandait :
— Quelle est la valeur universelle ?
— C’est peut-être, répondait le vieux sage aux yeux bridés, le mépris de toutes les valeurs locales.
Un jour que nous étions dans sa maison, il tira de diverses cages dix ou douze petites bêtes assez semblables à nos souris. Dès qu’elles furent libres, elles formèrent un cercle ridicule, chacune mettant le nez sous la queue de la précédente. Et voici que, dans cet ordre singulier, elles commencèrent à tourner une ronde folle et rapide.
Cependant que nous considérions l’effarant spectacle, le maître dit :
— Une de mes souris étant morte cette nuit, je vais vous montrer quelque chose.
Il ouvrit donc la tête de la morte. Derrière la portion intérieure de l’oreille, il nous fit remarquer deux minuscules conduits osseux qu’il appela, à cause de leur forme, les canaux demi-circulaires.
Puis il expliqua :
— C’est cette partie de l’animal qui connaît les dimensions de l’espace. L’homme — je vous le montrerai dès que je pourrai me procurer un cadavre de supplicié — a trois paires de ces canaux, et c’est pourquoi l’espace de l’homme a trois dimensions. La souris de notre pays n’en a que deux paires et elle manifeste, par sa façon de courir, que son espace est réduit à deux dimensions.
Il ajouta :
— Le poisson de forme allongée qu’on appelle lamproie a une seule paire de canaux demi-circulaires, et aussi son espace n’a qu’une dimension. Mais c’est un animal calme, et il ne manifeste pas ses opinions de façon aussi tumultueuse que nos souris.
Quelqu’un demanda :
— Si un enfant — car les dieux parfois se jouent à produire des monstres — naissait avec quatre paires de canaux demi-circulaires ?…
— Il discernerait dans l’espace quatre dimensions, affirma sans hésiter le sage aux yeux bridés.
Puis il dit, et il semblait d’abord se parler à lui-même :
— Quel organe nous donne la connaissance du temps ? Je ne sais. Mais il est pauvre chez nous comme chez les lamproies l’organe de l’espace. Chez les dieux inférieurs il est, sans doute, double ou triple ; de sorte que leur chronologie ne s’allonge pas seulement comme notre chronologie gueuse et linéaire, mais elle s’étale en largeur, et elle s’élève, et elle s’enfonce comme notre géométrie. Quelques-uns d’entre eux sont lâchés dans l’abîme du temps comme nos oiseaux dans l’abîme de l’air : ils ouvrent, pour le parcourir ou pour y planer, de vastes ailes. Ah ! les merveilleux voyages où ils se jouent. Sois jaloux, ô voyageur Psychodore ! À travers ce qui est le passé pour notre ignorance et pour notre lourdeur, ils remontent, quand ils veulent, jusqu’à la naissance des mondes. Mais, s’ils désirent des spectacles tragiques, ils s’élancent vers les écroulements d’univers, futurs et cachés à notre immobilité. Parfois aussi leur vol traverse ces ruines pour atteindre les renaissances, si lointaines et indécises que notre pensée les nomme dans un vertige.
Mes lèvres souriaient pendant ce discours enthousiaste. Le sage aperçut mon sourire.
— Tu ne crois pas possibles les dieux que je dis ? interrogea-t-il avec étonnement.
— J’ignore les limites du possible. Mais je te trouve hardi, parce que tu affirmes.
— C’est que, dit-il, je sais l’art d’affirmer une chose sans nier les autres choses. La sagesse, quand elle s’occupe de telles questions, est une femme audacieuse qui détruit les limites d’abord aperçues ; et ensuite elle court partout, cherchant des bornes à arracher et des barrières à renverser. Crois-moi, ô Psychodore, le monde n’est pas plus petit que toi. Tous les êtres que tu peux imaginer existent, et tous ceux que peuvent imaginer ces êtres. Va aussi loin que tes forces dans ces cercles élargis. Ici toutes les hardiesses restent des timidités et toutes les prodigalités sont pauvres. Le monde est des myriades de fois plus riche que la pensée des dieux devant qui s’inclinent en tremblant les dieux que tu honores.
— Tu dis beaucoup, ô mon hôte généreux.
— Non, mais je dis peu, ou plutôt je ne dis rien. Puisque j’essaie, balbutiement d’impuissance, de terreur et d’amour, de dire tout.