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Les Paraboles cyniques/Les Fils de la centaure

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Les Paraboles cyniquesAthéna (p. 139-141).

XXVII

Les Fils de la centaure.

Eubule dit, sur un ton de plainte :

— Malgré mes efforts, je n’arrive pas à l’unité. Je sens germer et frémir en moi des idées nobles et qui veulent monter. Mais des idées lourdes et qui tombent, et qui m’entraînent presque derrière elles, sortent aussi de moi. C’est comme si je pensais non seulement avec ma tête, mais encore avec mon ventre.

— Frappe les pensées de ton ventre, ordonna Excycle, jusqu’à ce qu’elles meurent.

— Elles ne veulent point mourir. Et parfois il me semble que peu de chose suffirait à en faire des pensées de la tête. De sorte que j’hésite à les frapper, à les chasser au loin ou même à ne pas les aimer.

— Allège-les, dit Psychodore, et soutiens-les, afin qu’elles montent à la dignité des autres.

— Comment ferai-je ?

— Ne te nourris que d’humanité et de désirs d’en haut. Ainsi tu n’auras rien de lourd à donner à tes filles.

— Il me semble que je te comprends presque. Cependant…

Mais Psychodore, étendant la main :

— Entendez une parabole :

Une centaure veuve avait deux fils. On la voyait souvent couchée sur l’herbe, sa croupe étendue par terre, son buste relevé à demi et appuyé sur le coude. Elle allongeait ses pieds de derrière, mais troussait ceux de devant, recourbant l’un et pinçant de l’autre la terre comme un cheval qui va se redresser. Elle se penchait un peu sur le côté, pour donner son lait à ses petits. L’un, porté entre ses bras, s’abreuvait à ses seins de femme ; l’autre traînait dans la prairie pendu à ses mamelles de cavale. C’était une centaure admirable par la jeunesse, par la force et par une double beauté. Elle avait la moitié du corps de ces fringantes juments de Thessalie qui n’ont point encore été domptées, et l’autre moitié de la plus belle femme du monde, sauf que ses oreilles étaient droites et pointues comme on les peint aux satyres. Tous ceux qui la voyaient la croyaient heureuse. Mais un chagrin déchirait son cœur.

Elle vint consulter l’oracle, disant :

— Apollon-Loxias, l’un de mes fils, tu le sais, est pour moi une prairie où ne pousse que la joie. Mais l’autre est un champ de pierres et de douleurs. Il frappe son frère avec brutalité et ses dents qui percent mordent mes mamelles si je remue ou même si je frissonne au vent. Enseigne-moi comment je ferai cesser sa méchanceté et ma souffrance.

— Il te suffira, dit l’oracle, de le frapper de tes sabots pour le tuer.

— Hélas ! lamenta la centaure, je l’aime, je l’aime autant que l’autre.

— Nourris-le aussi de ton lait humain.

— J’ai essayé. Il le refuse.

— Fais tarir tes mamelles animales.

— Par quel moyen ?

— Ne mange plus, même lorsque personne ne te voit, que des nourritures humaines et dédaigne, comme s’il n’y avait pas une demi-cavale au-dessous de ton buste, les herbes crues de la prairie.

La centaure fit d’autres questions, mais le dieu ne répondit plus.