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Les Paraboles cyniques/Les Hermaphrodites

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Les Paraboles cyniquesAthéna (p. 215-220).

XLVII

Les Hermaphrodites.

Quelques disciples égayaient leur marche en faisant des souhaits.

Eubule avait dit tout rougissant :

— Si les Moires me donnaient à choisir entre les lots humains, je prendrais, afin de connaître l’amour de Psychodore, un sort de femme ; je prendrais le sort d’Athénatime.

Excycle, ayant ri très fort, avait déclaré :

— Mon rêve est plus philosophique. Mérite rare, il serait approuvé par Platon et aussi par Diogène. Je voudrais être celui qui se suffit réellement à lui-même, celui qui n’a rien à désirer et à aimer en dehors de soi. Je voudrais, groupant en moi les puissances, les joies et les vertiges, devenir l’être complet. Oh ! d’âme, d’esprit et de corps, être double, homme et femme tout ensemble, selon ce qu’on raconte du fils d’Hermès et d’Aphrodite.

— Ton souhait est mon souhait, soupira Cléobis.

Or Psychodore arrivait. Il entendit la fin du discours d’Excycle et il entendit l’approbation de Cléobis.

— Enfants, s’écria-t-il, le jeu que vous jouez n’est pas exempt de laideur.

— Comment cela ?

— Gardez-vous de croire qu’un souhait soit un rêve ordinaire. Il est semblable à un œuf qui finira par briser sa coquille d’impossibilité. Et il en sortira, serpent qui rampe et qui mord le cœur, le désir.

Excycle protesta :

— Je disais des paroles peu originales. Et quand tu crois me blâmer, c’est peut-être Platon que tu blâmes. Car le mythe qu’il chante dans La Banquet ne me semble pas très éloigné de murmurer un souhait ou, si tu le préfères, de pleurer un regret.

— Souhait ou regret, remarqua Théomane, ne diffèrent point pour Platon. Puisqu’il sait qu’apprendre, c’est se souvenir.

Psychodore eut un sourire comme lointain. Puis il dit :

— Entendez une parabole :

Ai-je jamais connu le nom de l’étrange pays où j’appris la mort de Platon ? Dans un paysage morne et comme malade, un passant vêtu du manteau court, armé du bâton et chargé de la besace me dit la nouvelle.

Je revois à ma droite une mer sans profondeur, pâle, lasse, mourante. Des barques plates et aiguës, alourdies d’une abondante pêche d’huîtres, déchirent, comme des charrues, un peu d’eau et un peu de boue.

De l’autre côté du chemin, dans la mélancolie stagnante d’un marais, un homme marche nu. Pour les verser dans une amphore qu’il porte sous son bras, sa main cueille le long de ses jambes des sangsues qui le piquent.

Entre ces eaux presque également tristes et mortes, sur la terre grise et aride, des escargots glaireux se traînent et s’accolent.

La parole du cynique rencontré fut pour mes membres comme un coup funeste et qui brise. Je m’assis sur le sol brûlant entre le marais et la mer fangeuse. Bientôt un mauvais sommeil pesa sur moi. Et il m’apporta un songe, qui fut tel :

Hermès marchait suivi par une ombre et, s’adressant à l’ombre, il disait :

— Platon, tu injurias Zeus et moi-même, nous accusant d’avoir brisé, par jalousie, la joie et la force des anciens hommes qui, d’après ce que chantait ta folie, possédèrent les deux sexes. Or nous n’avons rien fait de semblable. Mais, si ma main avait délivré les hommes d’une telle laideur, avec quelle gratitude tu devrais, toi, amoureux du Beau, me louer et me glorifier.

« Platon, j’ai eu d’Aphrodite un fils conformé comme ton rêve. Et depuis je sais l’écœurement des gestes androgynes.

« Regarde, d’ailleurs, et tu verras. »

Et voici. Sur le rivage boueux, des huîtres ouvrirent leurs écailles. Mais Platon, ayant vu ce qui se passait dans les huîtres ouvertes, se détournait avec dégoût.

— C’est devant ton rêve, dit Hermès, que tu recules. Le sophiste du Banquet ne devrait pas mépriser, il devrait jalouser ces animaux, qui sont des hermaphrodites. Du mois métagitnion au mois munychion, dans la période où vous les trouvez bonnes à manger, les huîtres ont les organes mâles et elles élaborent, en une jouissance que tu connais, la liqueur mâle. Mais de thargélion à hécatombéon, quand vous vous abstenez de leur chair malsaine, elles sont femelles, elles sont des ovaires qui fermentent, bourgeonnent, se peuplent d’œufs nombreux ; et ces œufs deviennent blanchâtres à mesure qu’ils mûrissent. Des huîtres d’hécatombéon sont ouvertes sous tes yeux. Comment peux-tu te détourner du mystère de leur fécondation ? Regarde donc avec des regards ivres, ô chanteur de l’amour androgyne : toute la vie fervente qui s’est formée pendant la période mâle assiège maintenant les œufs, les pénètre. Chacune de ces huîtres est un grouillement de joies, une vaste fête, une ville maritime où des matelots nombreux saisissent des femmes nombreuses et les fécondent.

Hermès continua longtemps, implacable, l’ironique et nauséeuse strophe. Puis il ajouta :

— D’autres hermaphrodites réalisent peut-être mieux ton désir d’amour et d’unité. Regarde si ce marais heureux ne serait pas la patrie de ton idéal.

Dans le marais toujours ignoble et verdâtre mais transparent à mes yeux, des sangsues s’accouplaient. Chez chacune d’elles, d’un creux situé près de la bouche surgissait l’organe mâle ; mais l’organe femelle s’enfonçait au-dessus de l’anus. Le double baiser formait un téte-à-queue qui mêlait, en je ne sais quel frôlement infâme, les baves de la bouche et les baves de l’anus.

Les regards de Platon et les miens se détournaient de la vision écœurante.

Hermès ricana :

— Ceci ne te satisfait pas ? Tu es difficile. Mais je puis te montrer mieux encore.

Le songe avait dépouillé mon corps de mon manteau. Il m’avait couvert d’escargots qui, dans des glaires abondamment fluentes, s’accouplaient. Je voulus me secouer, rejeter loin de moi ces nausées. Le cauchemar m’immobilisait, tout effaré, me contraignait à subir la vue et le contact. Et ce que, malgré moi, je regardais sur moi, le voici :

Au bord d’une sorte de creux ou de vestibule d’abord entr’ouvert puis de plus en plus large, venaient affleurer les organes. Ah ! l’infâme richesse… Outre l’instrument de la volupté active et celui de la volupté passive, mes yeux saturés d’horreur voyaient un troisième organe, sans analogue chez les autres animaux. Je compris bientôt que c’était un organe d’excitation, quelque chose comme un doigt qui chatouille ou comme une langue dardée de courtisane. Ou plutôt on eût dit une épée sale qui hésitante sort à moitié d’un fourreau visqueux et y rentre pour en ressortir encore. Les ignobles préludes duraient, interminables, des journées entières. Je crois encore voir et sentir gluer sur moi l’ignominie des frôlements sans fin, des pressions visqueuses. Enfin les amants se décidaient. Les épées sortaient nettement du fourreau, s’enfonçaient dans les chairs émues et coulantes. Alors les organes mâles, couronnés d’une écume grise, surgissaient comme deux triomphes et, dans une inondation glaireuse, la double union s’accomplissait.

Quand le rêve me permit de regarder Platon, il fermait les yeux désespérément. Mais des larmes, soulevant la lourdeur voulue de ses paupières, tombaient le long de ses joues.