Les Paraboles cyniques/Les Orties
XXXVIII
Les orties.
— Ordinairement, dit Excycle, je sens en moi une méchanceté joyeuse, plus joyeuse peut-être et plus jeune que méchante : mon cœur, mes lèvres et mes yeux sourient si ma parole pique comme l’ortie ou si, comme la ronce, elle accroche par de nombreuses épines et, dans l’imprévu de ses entrelacs, embarrasse. Aujourd’hui, je ne sais pourquoi, ma pensée, qui me semble pourtant plus forte et plus riche que jamais, n’a point de méchanceté, point de piquants, nul désir de tourmenter ou de faire tomber.
— C’est peut-être, dit Psychodore, que ta pensée est en fleurs.
Il ajouta :
— Entendez une parabole :
Un père et son fils se promenaient dans la campagne. Ils portaient le manteau court et leurs pieds et leurs jambes étaient nus.
Il y eut un endroit où ils quittèrent le chemin torride pour marcher dans la fraîcheur des herbes. Mais bientôt s’opposa devant eux un passage hérissé d’orties. Or le père marchait en avant, et il ne paraissait point remarquer les hostilités sournoises qui l’attendaient. Le fils l’avertit :
— Prends garde, père ; ce sont des orties.
Mais le père, sans se retourner ni répondre, continuait sa marche. Et il allait du même pas que tout à l’heure.
Le fils toucha timidement une plante. Il la toucha du bout du doigt, puis du creux de la main, ensuite du revers. Et il s’étonnait de n’éprouver aucune douleur.
Enfin il entra lui aussi parmi cette paix effarante. Il courut à son père. Et, quand il l’eut atteint :
— Ces orties, il y a peu de jours, couvrirent mes jambes de boutons soudains et de piqûres. Aujourd’hui elles ondulent sous le vent en sourires innocents et nous les traversons sans subir nulle offense. Si tu le peux, mon père, explique-moi ce mystère.
— Ne vois-tu pas, mon fils, qu’aujourd’hui elles sont en fleurs ? Toutes frémissantes de joie et d’amour généreux, elles oublient de haïr. Elles se dressent, belles et heureuses, pour donner des parfums de miel, et elles songent aux graines dont elles ensemenceront l’avenir, jardin sans bornes. Elles n’ont aujourd’hui nulle jalousie à apaiser par des gestes hargneux ou par de la douleur qu’elles créent.