Les Paraboles cyniques/Les Reflets dans l’eau
VI
Les Reflets dans l’eau.
Un de ceux qui suivaient Psychodore par vaine curiosité s’adressa à Eubule :
— Depuis quelques jours, on ne comprend rien à ce qu’il dit. Allons-nous-en.
Eubule répondit :
— Certes, je ne comprends pas toutes ses paroles. Mais celles que je n’entends point, je les aime aussi. Il me semble qu’elles m’aident à devenir meilleur et plus capable de vérité.
Alors Excycle ricana :
— Comment ce que tu ne comprends pas produirait-il sur toi quelque effet ?
Mais Psychodore, qui passait, s’arrêta. Et il dit :
— Entendez une parabole :
Après la montée abrupte, on rencontrait un vaste plateau dont la plus grande part était occupée par un lac.
Dès qu’un étranger arrivait dans le pays, on le conduisait sur la montagne, on le plaçait debout au bord de l’eau et on lui ordonnait :
— Parle.
Or, tandis que l’étranger parlait, les indigènes n’écoutaient point, mais ils regardaient.
Ils regardaient le lac. Il semblait que les paroles, prenant une forme, s’élançaient vers l’autre rive. Et l’on voyait, à la surface ou dans les profondeurs de l’eau, glisser d’étranges reflets.
Le plus souvent, c’étaient des ombres de serpents qui rampaient dans l’eau. Ou bien des ombres de crapauds bondissaient lourdement. Ou encore des laideurs, trop monstrueuses et grimaçantes pour avoir un nom, s’agitaient en gestes infâmes.
Alors le peuple, s’irritant, injuriait l’étranger, le bousculait, le chassait hors des frontières.
Mais un jour l’homme conduit sur la montagne se trouva être un sage. Et je crois bien que c’était mon maître Diogène. Quand il parla, on vit voler dans l’eau de rapides reflets d’hirondelles. Et des reflets de merles sautillaient comme des railleries. Et des reflets d’aigles planants semblaient immobiles dans le calme des profondeurs.
Les indigènes ne se lassaient point de regarder. Ils écoutaient aussi, ce jour-là, avec leurs oreilles. Et leur langue s’essayait à répéter les paroles entendues.
Quand ils répétaient avec une exactitude servile, le reflet bigarré d’une pie se moquait d’eux.
Mais, si leurs paroles étaient différentes et d’une beauté égale, ils faisaient voler eux aussi des reflets d’hirondelles. Ou, quand ils bafouaient, d’un cœur délivré, les esclaves fous qui composent la multitude, des reflets de merles bondissaient, ouvrant le bec comme une joie qui siffle. Toutefois, malgré des efforts répétés, aucun ne put faire planer dans les profondeurs un reflet d’aigle large et comme immobile.
— Maître, dit Eubule, cette parabole est vraiment trop difficile. Je sens qu’elle me tourmenterait pendant de longs jours et de longues nuits. Je t’en prie, aime-moi assez pour me l’expliquer.
Sa voix était si douce, si affectueuse et si avide que Psychodore ne lui résista point.
— Peut être, dit-il, si l’étranger était mon maître, le lac était mon âme.
— Et ces habitants qui répétaient les paroles de Diogène ?…
— Peut être mes pensées, sans comprendre encore les pensées du sage, imitaient du moins leur allure et la noblesse de leur vol.
— Pourquoi dis-tu : « Peut-être », ô Psychodore cher à mon cœur ? Y a-t-il dans tes paroles, comme il arrive souvent, de l’incertitude et un peu de raillerie ? Ou si tu parles aujourd’hui tout à fait sérieusement ?…
Mais la bouche de Psychodore sourit. Et ses yeux étaient deux sourires mouvants qui semblaient, tels des enfants qui jouent, se fuir et se poursuivre.
— Ce que tu demandes en ce moment, répondit-il, si je le savais, peut-être ne te le dirais-je pas.