Les Paraboles cyniques/Les Sculpteurs de montagnes
VIII
Les Sculpteurs de montagnes.
Des hommes partaient pour fonder une colonie. Ils rencontrèrent Psychodore et, l’entourant, écoutèrent ses paroles. Ils restèrent ainsi quelques jours avec lui et les disciples. Mais parfois ils parlaient entre eux secrètement. Enfin celui qui paraissait leur chef dit :
— Psychodore, nous ne connaissons aucune sagesse qui égale ta sagesse. Viens donc avec nous. Et, quand nous aurons bâti notre ville, tu lui donneras des lois.
— Entendez une parabole, répondit Psychodore :
Un sculpteur dit à Alexandre :
— Donne-moi le mont Athos, afin que j’en fasse une statue à ta gloire. Elle portera dans sa main droite largement ouverte une ville, mais sa main gauche serrera l’urne d’où un fleuve s’épanche.
Quand Alexandre n’était pas ivre de vin comme un pauvre homme ou d’encens comme un imbécile qui se croit fils de Zeus, il avait cette sagesse, commune d’ailleurs à beaucoup de fous, de reconnaître les folies étrangères. Il railla l’ambition de cet homme et lui refusa sa demande.
Le chef des colons remarqua :
— Cette fois, ô sage, tu n’as point parlé selon ta sagesse ; mais tu ne nous as rien appris. Nous connaissions l’histoire que tu viens de conter et elle ne répond pas à la demande que nous venions de te faire.
— Quelques-uns, dit Psychodore, voudraient réformer tous les hommes et sculpter selon leur rêve l’humanité. Ceux-là je les compare à l’ouvrier insensé qui s’efforcerait de faire, avec la terre que nous habitons, une immense statue de Déméter.
D’autres s’appliquent à modeler seulement une cité et ceux-là je les appelle proprement les sculpteurs de montagnes.
— Ainsi tu refuses un labeur et une gloire au-dessus de ton courage ?
— Au-dessus du pouvoir d’un homme, ô homme ! Mais la certitude même de l’échec ne m’arrêterait pas d’entreprendre, si entreprendre, ici, n’était un crime.
Les colons éclatèrent de rire.
— Un crime ! s’exclama l’un d’eux. Et contre qui ?
— Contre la montagne et contre le sculpteur. La montagne et la foule ont je ne sais quelle beauté farouche. Mais la montagne sculptée ou le peuple policé, quelles laideurs ridicules… Ô Lacédémone, caricature grinçante de Lycurgue. Ô gouvernement d’Athènes, grimace baveuse de Solon… Pour moi, je ne me rendrai point coupable de tels enlaidissements. De quel droit, moi qui n’obéis à personne, commanderais-je à quelqu’un ? De quel droit, moi qui considère la contrainte comme le seul mal et qui méprise toute contrainte, contiendrais-je les autres ? Mais c’est à peine si j’ose quelquefois, lorsqu’on me le demande, donner le conseil qui fait remuer les mains. Je ne suis pas ennemi de la tyrannie dans l’intention de devenir tyran. Je sais que le citoyen n’est plus que le cadavre d’un homme et le législateur, le cadavre d’un sage.
— Pourtant Platon…
— Je m’indigne contre Platon quand, aux livres des Lois, il conseille au magistrat d’assortir les mariages par des tricheries, des ruses et des mensonges. Je m’indigne chaque fois qu’il oublie la grande parole de Socrate : « Tout ordre qui s’appuie sur la contrainte et non sur la persuasion, je l’appelle tyrannie, je ne l’appelle pas loi. » Je m’indigne quand il entoure ses ordonnances de menaces, de châtiments, de juges et d’hommes armés. Ne le vois-tu donc pas ? le seul rêve de sculpter la montagne est un air méphitique et, comme on sort fiévreux d’un pays de marécages, Platon sort de ses songes législatifs menteur et violent. Ainsi chaque fois que, même par la seule pensée, un philosophe devient roi ou magistrat, il y a un tyran de plus et un sage de moins.
Psychodore se tut un instant. Puis il reprit d’un accent plus ferme encore :
— Non, l’aventure de Platon n’est pas un accident singulier. Tu n’ignores pas en quelle bête féroce la tyrannie transforma le sage Périandre. Mais tu ne connais peut-être pas l’histoire de Niobé.
— Je l’ai entendu conter souvent.
— On la conte mal. Niobé, habile et forte comme Phidias, mais folle d’orgueil, voulut sculpter une montagne. La montagne fut plus forte qu’elle et c’est Niobé qui fut transformée en rocher. Ainsi Alexandre prit en ses mains fortes des peuplades barbares et s’efforça de les modeler en peuple grec. Mais c’est lui qui devint barbare par le vêtement, par les mœurs, par la folie capricieuse, par l’irritabilité, par l’impuissance à rester maître de soi et par toute son âme fuyante.
Psychodore ajouta d’un air de menace prophétique :
— Prends garde, ô homme. L’esprit du sculpteur est, pour une grande part, l’œuvre de ses statues. Je ne dis pas seulement l’œuvre de celles qu’il réalise. Celles aussi où il échoue, soit que son rêve s’écoule trop large et diffus, soit que ses mains s’appliquent à une matière trop immane et fuyante, fabriquent le sculpteur, pauvre statue douloureuse et si facile à déformer.