Aller au contenu

Les Paraboles cyniques/Les deux Frères

La bibliothèque libre.
Les Paraboles cyniquesAthéna (p. 175-177).

XXXV

Les deux Frères.

— Aristote, dit Excycle, avait raison qui, pour composer le bonheur, associait la vertu et la volupté.

Mais Psychodore :

— Qui donc m’a conté cette parabole ?

Deux frères marchaient dans la direction d’une haute montagne. Atteignant le sommet vers la fin de la nuit, ils voulaient voir, avant la gloire du soleil qui monte, l’aube, sourire de pâleur, entrebâiller les ténèbres.

L’aîné avait vingt ans. Ses paroles étaient, comme la lumière, simples, joyeuses et graves. Sa marche était égale et jamais lasse ; mais son frère parfois le gourmandait pour sa lenteur.

Le cadet avait dix-huit ans. Il criait à pleine voix quelques mots d’une chanson, puis fredonnait quelques rythmes d’une ode. Souvent, il courait, il sautait, il dansait. À d’autres instants, ses pas s’attardaient traînants, ou bien il demandait qu’on s’arrêtât et qu’on s’assît sur l’herbe.

Ainsi ils allaient traversant le plat pays, et ils arrivèrent le soir au pied de la montagne.

L’aîné prit dans sa besace un morceau de pain et il but de l’eau à une source qui était là. Puis il se coucha dans son manteau et dormit.

Le second ne s’était point embarrassé d’une besace. Il refusa les provisions que son frère lui offrait.

— J’irai, dit-il, à l’hôtellerie que tu aperçois là-bas. J’y mangerai à mon aise. Je dormirai quelques heures. Et je serai auprès de toi, homme de lenteur, bien avant que tu t’éveilles.

Or, comme il mangeait dans la grande salle de l’hôtellerie, des bruits d’instruments vinrent d’une autre partie de la maison. Il courut voir ce que c’était. Des éphèbes et des courtisanes commençaient à danser, à rire, à boire et à chanter. Il resta avec eux, fit comme eux, et voici qu’il s’enivra. Le milieu de la nuit était passé quand il fallut le porter sur un lit.

Son frère, s’étant éveillé, vint à l’hôtellerie, et il l’appela. Mais l’autre, ouvrant des yeux stupides, gémissait :

— Je suis malade. Laisse-moi dormir.

C’est pourquoi l’aîné monta seul sur la montagne. Seul il vit la beauté douce de l’aurore, la beauté terrible d’Hélios luttant en bas contre le serpent de brume, la beauté splendide et pacifiée du soleil enfin maître des espaces. Il vit aussi une vaste étendue de pays, jolie comme une enfance et une promesse dans les lueurs du prime matin qui tremble et qui hésite, noble comme une vie de certitude et de courage dans le ruissellement et le vertige heureux de la lumière.

Il redescendit avec des yeux joyeux et riches. Il sentait en lui se lever et s’élargir l’aube philosophique. Il sentait que le soleil de sagesse monterait bientôt triomphal et illuminerait le paysage immense et calme de son âme.

Quand il fut de retour à l’hôtellerie, son frère, la tête appuyée sur les deux mains, les yeux appesantis, la bouche nerveuse et tordue, se plaignait de douleurs par tout le corps. L’aîné dit doucement :

— Repose-toi, mon frère. Je resterai assis auprès de toi. Et demain nous monterons ensemble vers un spectacle dont on ne se rassasie point.

L’autre ricana :

— Je suis plus philosophe que toi. Je sais me contenter des spectacles qui ne coûtent nul effort.

Il ajouta :

— Je veux revenir chez nous.

L’aîné lui donna donc le bras, soutenant les hésitations molles de sa marche. Mais il se détournait pour ne point voir son visage et son accablement presque tombant. Et il s’enfermait en des pensées et en des souvenirs. Car il s’efforçait de ne point entendre le débauché qui gémissait, qui affirmait : « Moi aussi, j’ai ma philosophie », qui lamentait la condition des hommes et qui louait les plaisirs du ventre comme la seule consolation des malheureux mortels.