Les Pardaillan/XVIII

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Livre I
XVIII. Catherine de Médicis
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Il était neuf heures du soir. Dans la maison du Pont de bois où nous avons déjà introduit nos lecteurs, Catherine de Médicis et l’astrologue Ruggieri attendaient le chevalier de Pardaillan auquel, on s’en souvient, le Florentin avait donné rendez-vous.

La reine écrivait à une table, tandis que l’astrologue se promenait à pas lents, venant de temps à autre jeter un coup d’œil sur ce que Catherine écrivait, sans chercher d’ailleurs à cacher cette indiscrétion, mais comme un homme qui a le droit d’être indiscret— ou qui le prend.

Un monceau de lettres déjà cachetées étaient entassées dans une corbeille.

Et Catherine écrivait toujours. À peine une lettre finie, elle en commençait une autre.

La prodigieuse activité de cette reine se dépensait ainsi. Son esprit n’avait pas une minute de tranquillité. Avec une souplesse vraiment étonnante, elle passait d’un sujet à un autre presque sans réflexion préalable.

C’est ainsi qu’après une lettre de huit pages serrées où elle exposait à sa fille, la reine d’Espagne, la situation des partis religieux en France et où elle lui demandait de décider le roi d’Espagne à intervenir, elle écrivait à Philibert Delorme, son architecte, pour lui donner des indications d’une lucidité et d’une précision extraordinaires sur le palais des Tuileries ; puis elle écrivait à Coligny en termes caressants pour l’assurer que la paix de Saint-Germain serait durable ; puis elle achevait un billet à maître Jean Dorat ; elle écrivait ensuite au pape, puis au maître de cérémonies pour lui dire d’organiser une fête. De temps à autre, et sans s’interrompre, elle jetait un mot bref.

— Ce jeune homme viendra-t-il ?

— Certainement. Pauvre, sans appui, il ne voudra pas manquer l’occasion de faire fortune.

— C’est une rude épée, René.

— Oui, mais que voulez-vous faire de ce spadassin ?

Catherine de Médicis posa la plume, jeta un profond regard sur l’astrologue et dit :

— J’ai besoin d’hommes, René. De grandes choses sont en l’air. Il me faut des hommes… et surtout j’ai besoin d’un bon spadassin, comme tu dis.

— Nous avons Maurevert.

— C’est vrai ; mais Maurevert m’inquiète. Il en sait trop long maintenant. Et puis Maurevert a été touché à son dernier duel. Son bras a tremblé. Vienne une circonstance tragique, vienne une de ces secondes terribles où le sort d’un empire repose sur une épée… que cette épée tremble un millième de seconde… que le coup s’égare… et l’empire s’écroule peut-être… René, le bras de ce jeune homme ne tremble pas !

— Il sera à nous, rassurez-vous, Catherine.

La reine cacheta les dernières lettres qu’elle venait d’écrire et dit :

— À propos, René, l’hôtel que je t’ai fait construire est terminé. On m’en a remis les clefs ce matin.

— J’ai vu, ma reine, j’ai vu. J’en ai fait le tour par la rue du Four, la rue des Deux-Écus et la rue de Grenelle. C’est tout l’emplacement de l’hôtel de Soissons. Vous faites magnifiquement les choses.

— Que dis-tu de la tour[1] que je t’ai fait élever ? fit Catherine en souriant.

— Je dis que jamais Paris n’aura vu une telle merveille de hardiesse élégante. C’est un rêve, pour un homme comme moi, que de pouvoir me rapprocher des étoiles, de dominer les flots de toits et la mer de lire de plus près ce grand livre que le Destin a tracé au-dessus de nos têtes, d’entrer pour ainsi dire de plain-pied dans les douze maisons célestes, et de n’avoir qu’à étendre la main pour toucher le zodiaque !…

Mais déjà l’esprit de Catherine suivait une autre piste.

— Oui, reprit-elle lentement, ce jeune homme me sera utile. As-tu essayé, René, d’établir sa destinée par la sublime connaissance que tu as des astres ?

— Divers éléments me manquent encore ; mais j’y arriverai. Au surplus, ma reine, pourquoi vous inquiéter à ce point de ce hère ? N’avez-vous pas vos gentilshommes, vos créatures, vos femmes ?

— Oui, René, j’ai mes cent cinquante demoiselles, et par elles, je sais ce que cent cinquante ennemis peuvent confier à l’oreille d’une maîtresse : oui, j’ai mes créatures jusque chez Guise, jusqu’en Béarn ; et par ces créatures je connais les plans de ceux qui veulent ma mort, et au lieu d’être tuée, c’est moi qui tue ; oui, j’ai mes gentilshommes et, par eux, je tiens le Louvre et Paris. Mais je me défie, René !…

Elle reposa dans sa main sa tête pâle, si pâle qu’on l’eût dite exsangue, comme une tête de vampire.

Son regard se perdit dans le vague.

Elle sembla évoquer des choses passées, comme un spectre évoque des choses mortes.

— René, dit-elle d’une voix glacée, j’avais quatorze ans lorsque je vins en France. J’en ai cinquante. Combien cela fait-il ?

— Cela fait trente-six ans, Majesté ! fit Ruggieri étonné.

— C’est donc trente-six années de souffrances et de tortures, trente-six années d’humiliations, de rage d’autant plus terrible que je devais la déguiser sous des sourires, trente-six années où j’ai été tour à tour méprisée, bafouée, réduite à l’état de servante, et enfin haïe… mais d’être haïe, ce n’est rien !… Cela a commencé le soir de mon mariage, René…

— Catherine ! Catherine ! à quoi bon de tels souvenirs ? dit Ruggieri en fronçant le sourcil.

— C’est que les souvenirs ravivent la haine ! dit sourdement Catherine de Médicis. Oui, la longue humiliation commença le soir de mon mariage, et dussé-je vivre cent ans encore, je n’oublierai jamais cette minute où le fils de François Ier, m’ayant conduite à notre appartement, s’inclina devant moi et sortit sans me dire un mot… La nuit suivante et les autres, il en fut de même… Lorsque mon époux devint roi de France, la reine, la vraie reine, ce ne fut pas moi… ce fut Diane de Poitiers[2]. Les années s’écoulèrent pour moi dans la solitude : un jour, j’appris qu’Henri de France me voulait répudier. Tremblante, la rage au cœur, j’interrogeai mon confesseur sur les motifs que pouvait faire valoir mon royal époux… Sais-tu ce qu’il me répondit ?

Ruggieri secoua la tête.

Catherine de Médicis, livide comme un cadavre, reprit :

— Madame, dit le confesseur, le roi prétend que vous sentez la mort !

Ruggieri tressaillit et pâlit.

— Je sentais la mort ! poursuivit Catherine de Médicis en reprenant place dans son fauteuil. Comprends-tu ? J’étais mortelle à tout ce que je touchais… Et, chose affreuse, René, il semble qu’Henri II ait eu raison de parler ainsi… Lorsque, poussé par ses conseillers, par Diane de Poitiers elle-même, dont la générosité fut pour moi la dernière lie du fiel, le roi se résolut à me garder, lorsque, sur les instances des prêtres, il consentit à faire de moi sa véritable épouse, lorsque enfin j’eus des enfants, ah ! René… que furent ces enfants ? François est mort à vingt ans, après un an de règne, d’une effroyable maladie des oreilles dont la source est restée inconnue. Seulement, Ambroise Paré me dit qu’il était mort de pourriture.

Catherine s’arrêta un instant, les lèvres serrées, le front barré d’un pli.

— Regarde Charles ! reprit-elle d’une voix plus sourde. Des crises terribles l’abattent, et par moments, je me demande s’il ne va pas finir dans la folie, dans la pourriture de l’intelligence, comme François a fini dans la pourriture du corps. Regarde le duc d’Alençon, mon dernier-né ! avec son visage ravagé, ne semble-t-il pas marqué, lui aussi, d’un signe fatal ? Vois enfin le duc d’Anjou ! (Et ici la voix âpre de la reine prit une expression de tendresse qui surprenait.) Il paraît vigoureux, n’est-ce pas ? Eh bien, moi qui le connais, qui le soigne, je vois seule les signes de débilité chez cet enfant incapable de lier deux idées…

Et, avec une sorte de rage contenue :

— François est mort. Charles est condamné. Henri, avant peu, sans doute, va monter sur le trône et poser sur sa faible tête une couronne dont le poids l’écrasera. Tu vois bien qu’il faut que je sois forte, moi, pour supporter le poids de cette Couronne, et régner sur la France, tandis qu’Henri s’amusera !

Elle se leva encore, fit quelques pas dans la pièce, puis, revenant à Ruggieri :

— Régner, dit-elle, régner enfin ! Ne plus être à la merci de ces Guise, de ces Coligny, de ces Montmorency qui se disputent le pouvoir ! René, songe qu’un jour Guise a eu l’audace d’emporter chez lui les clefs de la maison du roi ! Songe que j’ai été presque prisonnière à la cour, moi ! Songe que le Coligny maudit travaille à remplacer les Valois par des Bourbons ! Songe à tant d’ennemis qui m’ont abreuvée d’outrages quand j’étais faible et seule, et songe que, des dents et des griffes, je défendrai le bien de mon enfant…

— Lequel ? demanda froidement Ruggieri.

— Henri, le futur roi de France ! Henri, qui seul m’aime et me comprend ! Henri d’Anjou, que Charles jalouse, pauvre enfant ! Henri à qui on vient de refuser l’épée de connétable ! Henri, mon fils, enfin !… Oh ! je comprends ce que tu veux dire ! Charles est mon fils, lui aussi, n’est-ce pas ? François d’Alençon est aussi mon fils ? Que veux-tu, une mère ne se sent vraiment mère que pour l’enfant qui est vraiment son enfant, selon son cœur et son esprit !…

Ruggieri secoua encore la tête, et à demi-voix, comme s’il eût craint d’être entendu, bien qu’il n’y eût personne dans la maison :

— Et l’autre, madame… vous n’en parlez jamais…

Catherine tressaillit. Ses yeux se dilatèrent et plantèrent un regard aigu dans les yeux de l’astrologue.

— Quel autre ? demanda-t-elle avec une glaciale froideur, que veux-tu dire ?

Sous ce regard, sous cette parole, qui semblaient la parole et le regard d’un spectre, Ruggieri courba la tête. Vraiment, à cette minute, Catherine de Médicis, selon l’effroyable expression qu’elle avait employée, sentait la mort.

— Je crois, ajouta-t-elle, que tu n’es pas dans ton bon sens. Prends bien garde que jamais une question de ce genre ne t’échappe encore.

— Pourtant, il faut que je parle !

Ruggieri, en laissant tomber ces mots, avait gardé la tête baissée.

Et ce fut dans cette attitude qu’il continua :

— Oh ! soyez sans crainte, madame, nul ne nous entendra ; j’ai pris mes précautions ; nous sommes seuls, et si je me décide à vous dire des choses que, dans mes nuits sans sommeil, j’étais épouvanté de me dire à moi-même dans le lourd silence de ma conscience, c’est que des heures graves et solennelles vont peut-être sonner au cadran de l’éternelle justice… Si j’ose parler, ma reine, c’est que j’ai interrogé les astres, et que les astres m’ont répondu !

Catherine frissonna.

L’épouvante glaça ce cœur si ferme.

Catherine de Médicis, qui ne tremblait pas devant le crime, tremblait devant la menace des astres.

Sûr désormais d’être écouté, Ruggieri continua en relevant la tête :

— Ainsi, madame, vous pouvez dormir tranquille, vous ! Ainsi, Catherine, vous n’y songez jamais à l’autre ! Moi, j’y songe. Moi, depuis longtemps, je ne dors plus que d’un sommeil fiévreux. Et chaque fois que je m’endors, Catherine, le même rêve sinistre se dresse dans ma conscience, les mêmes fantômes viennent s’asseoir au chevet de mon lit. Je vois un homme qui sort d’un palais, par une nuit obscure, tandis que la femme, l’amante, l’accouchée enfin lui fait un dernier geste implacable… cet homme a pleuré, supplié en vain… l’amante a prononcé une irrévocable condamnation… l’homme sort donc du palais… sous son manteau, il emporte on ne sait quoi… quelque chose qui vit pourtant, car cela vagit, cela se plaint, cela crie grâce… et l’homme est impitoyable, car l’homme, lâche une fois dans sa vie, a peur de la femme !… Il va… il dépose le nouveau-né sur les marches d’une église… et puis il se sauve !

Catherine, les traits durs, les traits durs, le visage fermé, immobile et glaciale, murmura sourdement :

— Tu oublies une chose, René ! Tu oublies le meilleur ! Puisque nous sommes en train d’évoquer ce spectre, évoque-le tout entier !…

— Non, je n’oublie pas ! Non, Catherine ! Heureux si j’avais pu oublier !… Avant d’emporter le nouveau-né pour l’abandonner, j’avais laissé tomber sur ses lèvres une goutte… une seule !… d’une liqueur blanche… c’est cela que vous voulez dire, n’est-ce pas ?…

— Sans doute ! Puisque, grâce à ce poison, l’enfant ne pouvait pas vivre plus de deux mois. Tu fus brave, René, tu fus stoïque… et je ne pus me repentir de t’avoir aimé, puisque tu jetais au néant la preuve de l’adultère de la reine… Mais à quoi bon, encore une fois, éveiller de tels souvenirs ? C’est vrai, je t’ai aimé ! Tu vins à une heure où le roi, mon mari, me forçait à saluer sa maîtresse, où les gentilshommes de la cour me tournaient le dos, où l’on haussait les épaules quand je parlais, où les domestiques eux-mêmes attendaient pour me servir que Diane de Poitiers eût confirmé mes ordres. Seule, méprisée, humiliée, dévorée de rage et de désespoir, je vis un jour dans tes yeux un éclair de pitié… Nous allâmes l’un vers l’autre… Nous passions des journées à causer de Florence et des nuits à parler des astres. Tu m’enseignas ton art sublime. Tu fis plus : tu me révélas les secrets des Borgia. Grâce à toi, René, je connus l’acqua tofana, Grâce à toi, j’appris la science qui fait de l’homme l’égal de Dieu puisqu’elle lui donne droit de vie et de mort. J’appris à enfermer la mort dans un chaton de bague, dans le parfum d’une fleur, dans le feuillet d’un livre, dans le baiser d’une maîtresse. Et dès lors, je devins plus redoutable que les Borgia mêmes, puisque à la puissance de César, je joignais la force d’âme d’Alexandre et le sourire mortel de Lucrèce ! C’est de là que date ma fortune, René… C’est à toi que je la devais. Tu en reçus la récompense qui te convenait… Tu partageas la couche d’une reine !…

Cette sorte d’effroyable confession, empreinte d’une sombre rêverie, Catherine de Médicis la fit à voix basse, plutôt comme si elle se fût parlé à elle-même.

— Et maintenant, ajouta-t-elle, maintenant que je suis devenue la reine, maintenant que l’un après l’autre, j’ai touché du doigt mes ennemis, maintenant que sur les ruines entassées je vais échafauder une souveraine puissance qui étonnera le monde, tu viens me parler du passé… René, hier est mort. C’est demain qui compte ! L’enfant ? Pourquoi arrêterais-je ma pensée sur cet être disparu ? L’enfant, sans doute, a été ramassé par quelque femme qui l’a emporté. Et puis, comme tu lui avais versé le germe de la mort, sans doute, au bout de deux mois, il est rentré dans le néant dont il n’aurait pas dû sortir…

Ruggieri saisit la main de Catherine et la serra fortement :

— Et si je m’étais trompé ? dit-il sourdement.

Catherine demeura saisie, muette, la bouche entrouverte comme pour jeter un cri qui s’étrangla dans sa gorge.

— Si la dose avait été insuffisante ! Ou si le miracle s’était accompli, reprit René. Si l’enfant vivait !…

— Malédiction ! gronda la reine.

— Écoutez, Catherine, écoutez ! Que de fois, depuis cette nuit terrible, j’ai interrogé les astres ! Et les astres m’ont toujours répondu qu’il vivait !… En vain espérais-je me tromper ! En vain recommençais-je mes calculs de déclinaison et de conjonction ! Même réponse implacable m’était donnée… il vivait !…

— Malédiction ! répéta la reine d’un ton tel que Ruggieri sentit une sueur froide perler à son front.

— Je ne vous en parlais pas, reprit l’astrologue, je gardais pour moi terreur, douleur et remords. Mais maintenant, le silence, ma reine, serait un crime… un crime envers vous qui êtes restée l’idole de ma vie !…

Cependant, Catherine de Médicis, avec cette force de caractère qui la rendait peut-être plus redoutable que ses poisons, avait imposé le calme à son esprit. Placée soudain en face d’un événement qui pouvait être une terrible menace, elle résolut de l’envisager froidement. Elle contint les sursauts non pas de son cœur, qui était pétrifié, mais de son imagination qu’elle dirigeait avec une robuste fermeté.

— Soit, dit-elle, admettons que l’enfant vive. Qu’est-ce que cela peut me faire ? Il vit, mais il ne saura jamais qui il est ! Il vit, mais c’est dans quelque quartier ignoré, fils sans nom, enfant trouvé, pauvre selon toute vraisemblance. Il vit, mais nous ignorerons toujours où il est, comme toujours il ignorera le nom de sa mère !

— Catherine, dit Ruggieri, apprêtez toute votre force d’âme : l’enfant est à Paris, et je l’ai vu !

— Tu l’as vu ! rugit la reine. Tu l’as vu ! Où donc ?

— À Paris, vous dis-je !

— Quand ? Quand ? Mais parle donc !

— Hier. !… Et avant toute chose, apprenez le nom de la femme qui l’a recueilli, sauvé, élevé…

— C’est ?

— Jeanne d’Albret !…

— Fatalité !…

Catherine de Médicis s’était redressée et avait reculé, comme si un abîme se fût soudain ouvert sous ses yeux.

La foudre tombée à ses pieds ne l’eût pas frappée d’une stupeur plus accablante.

— Fatalité ! reprit-elle, secouée d’un frisson convulsif… Mon fils vivant !… La preuve de l’adultère aux mains de mon implacable ennemie !…

— Elle ignore, sans aucun doute ! balbutia Ruggieri.

— Tais-toi ! Tais-toi ! gronda-t-elle. Puisque c’est Jeanne d’Albret qui a élevé l’enfant, c’est qu’elle sait !… Comment ? Je l’ignore ! Mais elle sait, te dis-je ! Oh ! tu vois qu’il faut qu’elle meure ! Tu vois que ma double vue ne me trompait pas en me montrant en elle l’obstacle auquel je dois me heurter ! Ah ! Jeanne d’Albret ! Il ne s’agit plus maintenant de toi à moi d’une d’ambition ! Il ne s’agit plus de savoir si c’est ta race ou la mienne qui régnera… De toi à moi, c’est une question de vie ou de mort !… Et c’est toi qui mourras !…

Après ces paroles qui lui échappèrent, rauques et sifflantes, Catherine de Médicis s’apaisa par degrés. Son sein palpitant reprit une immobilité de marbre. Ses yeux fulgurants s’éteignirent.

Elle redevint la froide statue… le cadavre qu’elle semblait être au repos…

— Parle ! dit-elle alors. Quand et comment as-tu su la chose ?

Ruggieri, presque humble, épouvanté de cette fureur qu’il venait de déchaîner lui-même, répondit :

— Hier, madame. Je sortais de chez ce jeune homme…

— Celui qui l’a sauvée ?

— Oui, ce Pardaillan. Au moment où je quittais l’auberge, je demeurai pétrifié par une sorte de vision qui tout d’abord me stupéfia : un homme venait vers moi. Et, chose effrayante qui fit dresser mes cheveux sur ma tête, cet homme, il me sembla que c’était moi ! Moi-même ! Moi qui marchais à l’encontre de moi ! Mais moi tel que je devais être il y a vingt-quatre ans ! Moi jeune, comme si mon miroir m’eût tout à coup renvoyé ma propre image en me rajeunissant d’un quart de siècle…

Ruggieri passa la main devant ses yeux comme pour chasser un spectre.

— Continue ! dit froidement la reine.

— Ma première pensée fut que je devenais fou. Ma deuxième fut de couvrir mon visage. Car, si cet homme m’avait vu, il eût sans doute éprouvé la même impression que moi… Quand je revins de ma stupeur, je le vis qui entrait à l’auberge que je venais de quitter… J’étais bouleversé, Catherine !… Si vous aviez vu comme il avait l’air triste !…

Et Ruggieri attendit un instant, espérant peut-être surprendre quelque indice d’émotion, si faible qu’il fût.

Mais Catherine demeura glaciale de visage et d’attitude.

— Alors, reprit l’astrologue avec un soupir, une pensée affreuse traversa mon esprit. Je me souvins que les astres m’avaient affirmé son existence et, dans mon cœur, je m’écriai : « C’est lui ! c’est mon fils ! » Ah ! Catherine je vous fais grâce de toutes les pensées qui, à ce moment, se heurtèrent en moi… Puis, je songeai à vous ! Je songeai au danger possible qui pouvait vous menacer, et tout disparut, tout ! Sauf l’ardent désir de vous sauver…

Catherine fit de ces gestes comme on en fait pour caresser les dogues fidèles.

— Palpitant, je rentrai dans l’auberge, je remontai l’escalier à pas de loup, je rejoignis le jeune homme… je le vis entrer chez ce Pardaillan d’où je sortais… je collai mon oreille à la porte… J’entendis toute leur conversation… et de cet entretien, Catherine, est sortie pour moi la preuve implacable que c’est lui ! que c’est notre fils ! jadis recueilli, sauvé, puis élevé par Jeanne d’Albret !…

Il se fit un grand silence. Catherine de Médicis réfléchissait profondément.

Enfin, avec une hésitation, elle demanda :

— Et lui… se doute-t-il ?

— Non, non ! fit vivement Ruggieri. J’en réponds.

— Mais que vient-il faire à Paris ?

— Il est au service de la reine de Navarre et, sans doute, il va maintenant la rejoindre.

Catherine tomba dans sa méditation. Que combinait-elle, à ce moment où l’existence de son fils venait de lui être révélée ? Quelles pensées agitaient cette mère !

Il eût fallu être Ariel pour le deviner, pour lire dans ce sombre esprit.

Et peut-être que l’ange ou le démon qui eût soulevé le voile de cette conscience eût reculé d’épouvante.

Tout à coup, Catherine de Médicis tressaillit.

— On frappe ! dit-elle avec un accent de terreur que doivent avoir les criminels surpris dans leur sinistre besogne.

— C’est le chevalier de Pardaillan. Je lui ai donné rendez-vous pour dix heures et voici dix heures qui sonnent à la tour du palais.

— Le chevalier de Pardaillan ! fit Catherine de Médicis en passant une main sur son front poli comme un vieil ivoire. Ah ! oui !… Écoute, René… pourquoi allait-il chez Pardaillan ?… Sont-ils donc amis ?…

— Non, madame, il venait simplement remercier le chevalier de la part de la reine de Navarre.

— Ainsi, ils ne sont pas amis ? insista Catherine.

— Du moins, ils se sont vus hier pour la première fois…

Un sourire livide glissa sur les lèvres minces de la reine. Ruggieri frissonna.

— Va ouvrir, René, va mon ami… j’ai trouvé de l’occupation pour ce jeune homme. Tu dis qu’il est pauvre, n’est-ce pas ? et orgueilleux ? Tu m’as bien dit cela de ce Pardaillan ?

— Oui, madame, pauvre jusqu’à la misère ; orgueilleux jusqu’à la démence.

— C’est-à-dire capable de tout comprendre et de tout entreprendre. Va ouvrir, René…

— Madame ! madame ! Quelle pensée traverse votre esprit !…

— Ah çà ! perds-tu la tête ? Voilà la troisième fois que notre visiteur heurte à la porte !

— Catherine ! râla Ruggieri… Grâce ! Pitié pour mon fils !…

La reine étendit le bras et répéta :

— Va ouvrir !

Ruggieri, sous le geste dominateur, se courba et, chancelant, obéit…

Catherine de Médicis, pendant les deux minutes où elle demeura seule, esquissa rapidement son plan, et composa son visage en sorte que, lorsque le chevalier de Pardaillan parut, il ne vit devant lui qu’une femme au sourire mélancolique, mais non plus sinistre, à l’attitude fière, mais non plus hautaine.

Il s’inclina profondément.

Du premier coup d’œil, il avait reconnu Catherine de Médicis.

— Monsieur, dit celle-ci d’une voix qu’elle savait rendre sinon douce, du moins exempte de cette âpreté qui parfois la faisait si dure à entendre ; monsieur, savez-vous qui je suis ?

« Tenons-nous bien, songea Pardaillan. Elle va mentir, c’est le moment de mentir comme elle. »

Et tout haut, il répondit :

— J’attends que vous me fassiez l’honneur de me le dire, madame.

— Vous êtes devant la mère du roi, dit Catherine avec une majestueuse simplicité.

Ruggieri admira le coup. Pardaillan se courba plus profondément encore, puis, se redressant, il demeura debout dans cette pose naïve qui lui seyait merveilleusement. Catherine l’examina avec une attention soutenue. Le chevalier avait son beau costume neuf qui faisait valoir sa taille. Il apparaissait dans toute l’harmonieuse souplesse de sa force au repos. Son visage immobile, sans inquiétude, sans curiosité, son regard d’une étrange fermeté produisirent une grande impression sur Catherine.

— Monsieur, reprit-elle alors, ce que vous avez fait hier est bien hardi et bien beau… Se jeter ainsi dans une pareille mêlée et risquer la mort pour sauver deux inconnues, c’est admirable…

Catherine s’attendait à la réponse usuelle et menteuse : Je n’ai fait que ce que tout autre eût fait… Elle tressaillit, en entendant le chevalier répondre sincèrement, sans forfanterie :

— Je le sais, Majesté.

— C’est d’autant plus beau que ces deux femmes ne vous étaient rien.

— C’est vrai, Majesté : ces deux dames m’étaient parfaitement inconnues.

— Mais vous savez leurs noms maintenant ?

Et à son tour, Catherine se dit :

« Il va mentir. »

— Je sais, répondit Pardaillan, que j’ai eu l’honneur de défendre de mon mieux. Sa Majesté la reine de Navarre et une de ses suivantes.

— Je le sais aussi, monsieur, fit Catherine étonnée. Et c’est pourquoi j’ai voulu vous connaître. Vous avez sauvé une reine, monsieur, et les reines sont solidaires. Ce que ma cousine n’a peut-être pu faire, je veux le faire, moi. Comprenez-moi, chevalier. La reine de Navarre est pauvre et ses embarras sont grands. Cependant, il est juste que vous soyez récompensé.

— Oh ! pour ce qui est de cela, que Votre Majesté se rassure : j’ai été récompensé selon mon mérite.

— Comment cela ?

— Par une parole que Sa Majesté la reine de Navarre a bien voulu me dire.

Catherine demeura pensive. Tout ce que disait ce jeune homme était empreint d’une si noble simplicité qu’elle en était comme déroutée. Elle prit une attitude plus mélancolique. Sa voix se fit plus caressante.

— Mais, reprit-elle, ma cousine de Navarre ne vous a-t-elle point offert quelque situation auprès d’elle ?

— Si fait, madame. Mais j’ai dû refuser.

— Pourquoi ? fit vivement Catherine.

— Parce qu’il m’est impossible de quitter Paris.

— Et si je vous offrais d’entrer à mon service, que diriez-vous ? Attendez avant de me répondre. Vous ne voulez pas quitter Paris ? Eh bien, c’est justement ce que je vous demanderais. Chevalier, vous qui vous jetez tête baissée à la défense de deux inconnues, voulez-vous contribuer à défendre votre reine ?

— Eh quoi ! Votre Majesté a-t-elle donc besoin d’être défendue ? s’écria sincèrement Pardaillan.

Un fugitif sourire passa sur les lèvres de la reine : elle tenait le défaut de la cuirasse.

— Oui ! cela vous surprend ! fit-elle de sa voix la plus séduisante. Et pourtant, cela est, chevalier ! Entourée d’ennemis, obligée de veiller nuit et jour à la sûreté du roi, je passe ma vie à trembler. Vous ne savez pas tout ce qui s’agite de sourdes ambitions et de lâches complots autour d’un trône…

Pardaillan tressaillit en songeant à ce complot dont il avait surpris le secret à la Devinière.

— Et pour me défendre, continua la reine, pour défendre le roi, pour apaiser les alarmes de mon cœur maternel, je suis presque seule. Ah ! s’il ne s’agissait que de moi, comme, depuis longtemps, je me serais abandonnée aux ennemis qui me guettent. Mais je suis mère, hélas ! Et je veux vivre pour mes enfants…

— Madame, dit le chevalier, sans émotion apparente, il n’est pas un gentilhomme digne de ce nom qui hésiterait à vous donner l’appui de son épée. Une mère est sacrée, Majesté. Et quand cette mère est une reine, ce qui n’était qu’une obligation d’humanité devient un devoir auquel nul ne peut se soustraire.

— Ainsi, vous n’hésiteriez pas à prendre rang parmi ces trop rares gentilshommes qui, ayant à la fois pitié de la reine et de la mère, se dévouent pour moi ?

— Je vous suis acquis, madame, répondit Pardaillan. Et si Votre Majesté veut bien m’indiquer comment un pauvre diable comme moi peut lui être utile…

La reine réprima un tressaillement de joie…

Ruggieri pâlit et étouffa un soupir.

— Avant de vous dire ce que vous pouvez pour moi, reprit Catherine de Médicis, je veux vous dire ce que je ferai pour vous… Vous êtes pauvre, je vous enrichirai ; vous êtes obscur, vous aurez les honneurs auxquels peut prétendre un homme tel que vous. Et pour commencer, que dites-vous d’un poste au Louvre, avec une rente de vingt mille livres ?

— Je dis que je suis ébloui, madame, et que je me demande si je rêve…

— Vous ne rêvez pas, chevalier. C’est le devoir des rois et des reines de trouver de l’occupation aux épées telles que la vôtre.

— Voyons donc l’occupation, dit Pardaillan qui dressa les oreilles.

Catherine de Médicis garda un instant le silence. Ruggieri essuya la sueur qui inondait son visage. Il savait, lui, ce que la reine allait demander au chevalier.

— Monsieur, dit alors la reine en accentuant le ton douloureux de ses paroles, je vous ai parlé de mes ennemis qui sont ceux du roi. Leur audace grandit de jour en jour. Et sans les quelques gentilshommes dévoués dont je vous entretenais, il y a longtemps que j’eusse été frappée. Or, je vais vous dire, monsieur, comment j’agis lorsque je vois s’approcher de moi un de mes ennemis. J’essaie d’abord de le désarmer par mes prières, par mes promesses, par mes larmes, et je dois dire que je réussis souvent… car les hommes sont moins méchants qu’on ne dit…

— Et quand Votre Majesté ne réussit pas ? fit Pardaillan avec une émotion dont il ne fut pas le maître.

— Alors, j’en appelle au jugement de Dieu.

— Que Votre Majesté me pardonne… je ne saisis pas tout à fait…

— Eh bien ! Un de mes gentilshommes se dévoue ; il va trouver l’ennemi, le provoque en un loyal combat, le tue ou est tué… S’il est tué, il est sûr d’être pleuré et vengé. S’il tue, il a sauvé sa reine et son roi, qui, ni l’un ni l’autre, ne sont des ingrats… Que dites-vous du moyen, monsieur ?

— Je dis que je ne demande qu’à tirer l’épée en champ clos, madame ! Se battre pour sa dame ou pour sa reine, c’est une chose tout naturelle.

— Ainsi… si je vous désigne un de ces êtres méchants…

— J’irai le provoquer ! fit Pardaillan, qui redressa sa taille et dont les moustaches se hérissèrent. Je le provoquerais, s’appelât-il…

Il s’arrêta à temps, au moment où il allait s’écrier :

— S’appelât-il Guise ou Montmorency !…

Un duel avec le duc de Guise !

À cette pensée, les yeux de Pardaillan flamboyèrent. Il se sentit grandir. Il n’était plus le chevalier de la reine. Il devenait le sauveur de la royauté.

— S’appelât-il ?… interrogea Catherine dont les soupçons se déchaînèrent à l’instant. Vous vous êtes arrêté au moment où vous alliez prononcer un nom.

— Au moment où je cherchais un nom, Majesté ! fit Pardaillan en reprenant tout son sang-froid. Je voulais dire que je n’hésiterai pas, si terrible que soit l’adversaire, ou si haut placé — ce qui est tout un !

— Ah ! vous êtes bien tel que je vous espérais ! s’écria la reine. Chevalier, je me charge de votre fortune, entendez-vous ? Mais n’allez pas, par trop de générosité, compromettre votre vie… À dater de ce jour, vous m’appartenez et vous n’avez plus le droit d’être imprudent.

— Je ne comprends pas, madame.

— Écoutez, dit Catherine lentement, en sondant pour ainsi dire, parole à parole, l’esprit du chevalier ; écoutez-moi bien… Un duel est une bonne chose… mais il y a mille façons de se battre… Oh ! certes, ajouta-t-elle en plongeant son regard dans les yeux de Pardaillan, je ne vous conseillerais pas… d’attendre l’ennemi… une nuit… au détour de quelque rue… et de le frapper à mort… d’un bon coup de poignard… non, non, conclut-elle vivement, je ne vous conseillerais pas cela !

— En effet, madame, dit Pardaillan, ce serait un assassinat. Moi, je me bats au jour ou à la nuit, mais en face, épée contre épée, poitrine contre poitrine. C’est ma manière, Majesté. Pardonnez-moi si ce n’est pas la bonne.

— C’est bien ainsi que je l’entends ! se hâta de dire Catherine. Mais enfin, la prudence peut s’allier au courage, et ne pouvant vous demander d’être brave, puisque vous êtes la bravoure même, je vous recommande d’être prudent… voilà tout.

— Il ne me reste plus qu’à savoir contre quel ennemi je dois me mesurer, reprit alors Pardaillan.

— Je vais vous le dire, fit la reine.

Ruggieri, d’un geste, essaya une suprême tentative. Ses mains se joignirent vers Catherine tandis que ses yeux éloquents criaient grâce.

La reine lui jeta un regard foudroyant.

Ruggieri recula en baissant la tête.

« Tenons-nous bien, songea Pardaillan. Évidemment, il s’agit du duc de Guise. Arrêter Guise, impossible ! Et pourtant, Guise conspire. Elle le sait comme moi, sans doute. Un duel avec Henri de Guise ! Quel honneur pour Giboulée !… »

— Monsieur, dit tout à coup la reine, vous avez reçu hier une visite…

— J’en ai reçu plusieurs, madame…

— Je veux parler de ce jeune homme qui vous est venu de la part de la reine de Navarre. Celui-là, monsieur, est un de ces implacables ennemis dont je vous parlais, peut-être le plus acharné, le plus terrible de tous, parce qu’il agit dans l’ombre, et ne frappe qu’à coup sûr… Celui-là me fait peur, monsieur… non pour moi, hélas ! j’ai fait le sacrifice de ma vie… mais pour mon pauvre enfant… pour Charles… votre roi !

Pardaillan s’était pour ainsi dire ramassé sur lui-même.

Son rêve d’un héroïque combat contre un puissant seigneur brave entre tous, d’un duel où il était le champion d’une reine et d’une mère, ce rêve tombait, et il entrevoyait de sinistres réalités.

Son sourcil se fronça. Sa moustache se hérissa. Puis, soudain, ses traits se détendirent et son visage reprit cette immobilité, ce vague sourire, avec, au coin des lèvres, une dédaigneuse ironie.

— Hésiteriez-vous, mon cher monsieur ? fit la reine étonnée de son silence.

Et l’accent de sa voix était devenu si menaçant que le chevalier, plus que jamais, se redressa, se hérissa.

— Je n’hésite pas. Majesté, dit-il.

— À la bonne heure ! s’écria la reine dont la voix reprit aussitôt toute sa caressante douceur. Je n’attendais pas moins d’un chevalier errant tel que vous, d’un preux qui va par le monde mettant son bras à la disposition des pauvres princesses opprimées.


« Ah ! songea Pardaillan dont le visage pétilla, tu gasconnes ici, et te moques d’un pauvre diable qui a le malheur de ne pouvoir étouffer son cœur, selon les sages conseils de son père. Attends un peu ! »

Et tout haut :

— Je n’hésite pas : je refuse.

Habituée à voir des échines courbées devant elle, à entendre des paroles balbutiantes, Catherine de Médicis eut un moment de profonde stupéfaction. Elle pouvait s’attendre à un refus, mais non à une telle attitude. Elle regarda autour d’elle comme si elle eût cherché son capitaine des gardes pour lui donner un ordre. Elle se vit seule, impuissante. Une légère rougeur qui monta à son visage blême indiqua à Ruggieri la fureur qui se déchaînait en elle. Mais Catherine était depuis longtemps habituée à dissimuler, elle qui dissimula toute sa vie.

— Vous nous donnerez au moins de bonnes raisons ? fit-elle avec la même douceur.

— D’excellentes, madame, et qu’un grand cœur comme le vôtre comprendra à l’instant. L’homme dont parle Votre Majesté est venu chez moi, s’est assis à ma table, a été mon hôte et m’a appelé son ami ; tant que cette amitié ne sera pas brisée par quelque acte vil, cet homme m’est sacré.

— Voilà, en effet, des raisons qui me convainquent, chevalier. Et comment s’appelle-t-il, votre ami ?

— Je l’ignore, madame.

— Comment ! Cet homme est votre ami, et vous ne savez pas son nom !

— Il ne m’a pas fait l’honneur de me le dire. Au surplus, il est moins étonnant d’ignorer le nom d’un ami que celui d’un ennemi aussi implacable.

Catherine baissa la tête, pensive.

« Voilà un homme ! songea-t-elle. Il n’en est que plus dangereux. Et puisqu’il ne veut pas me servir… »

— Monsieur, ajouta-t-elle tout haut, je vous demandais ce nom pour voir si nous étions bien d’accord sur la personne. Mais je vois qu’aucune qualité ne vous manque. Par le temps qui court, la discrétion est plus même qu’une qualité : c’est une vertu. Ne parlons donc plus de cet homme. Je comprends et respecte le sentiment qui vous guide…

— Ah ! madame, vous m’en voyez tout heureux ! Je craignais tant d’avoir déplu à Votre Majesté !…

— Et pourquoi donc ? Fidèle à l’amitié, cela signifie : fort contre l’ennemi commun. Allez, monsieur, et rappelez-vous que je me charge de votre fortune. Demain matin, je vous attends au Louvre.

Catherine de Médicis se leva.

Pardaillan s’inclina devant la reine qui lui accorda son plus gracieux sourire.

Quelques instants plus tard, il était dehors, retrouvait à la porte son fidèle Pipeau, et reprenait le chemin de la Devinière en cherchant à déchiffrer l’énigme vivante qu’était la reine Catherine…

— Elle a dit : Demain matin, au Louvre, conclut-il. Bon. On y sera. Le Louvre, c’est la grande antichambre de la fortune ! Décidément, je crois que M. Pardaillan, mon père, se trompait !…

Une heure après cette scène, Catherine de Médicis rentrait au Louvre, faisait appeler son capitaine et lui disait :

— Monsieur de Nancey, demain matin, à la première heure, vous prendrez douze hommes et un carrosse, vous vous rendrez à l’hôtellerie de la Devinière, rue Saint-Denis ; vous arrêterez un conspirateur qui se fait appeler le chevalier de Pardaillan, et vous le conduirez à la Bastille…

Notes[modifier]

  1. Il s’agit de la tour qu’on voit encore à la Bourse du commerce. (Note de M. Zévaco.)
  2. Diane de Poitiers, favorite royale, maîtresse d’Henri II, qui fit construire pour elle le château d’Anet (1499-1566).



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