Les Petites Religions de Paris/Les Théosophes

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Léon Chailley (p. 81-100).

LES THÉOSOPHES

Ma jeunesse mystique fut traversée par la légende de Blawatsky (H. P. B), alors encore vivante, de cette extraordinaire Cosaque qui, en Amérique et en Europe, fut le chef de la Société Théosophique. Nous en avons souvent causé sur le bord de la mer et en Provence, dans les claires montagnes où nous visitaient ces Anges de lumière que sont les beaux rayons de soleil. Elle nous apparaissait à la fois fatale, belle et méchante, portant à son front l’auréole noire de l’Antéchrist, — destructrice des dieux, tourmenteuse des consciences et soufflant la folie dans les trompettes de l’énorme et magique sagesse de l’Orient.

À Paris, je questionnai autour de moi, inquiet de ce néfaste et splendide prodige. Je connus à Montmartre un vieillard qui l’avait approchée autrefois, quand, très jeune, elle passa à Paris. Il me raconta qu’elle fut son « sujet ». En catalepsie, elle apparaissait double : tantôt un archange parlait par ses lèvres ambiguës, et c’était une science prodigieuse et intrépide, tantôt un démon glapissait haineux et violent. « Elle était ainsi d’ailleurs dans la vie, ajouta ce magnétiseur, étrange, multiple, sous une influence redoutable et mesquine ; mais pour tous ceux qui la connurent, malgré ses égarements et ses fautes, elle demeura fascinante. »

Dans les feuilles d’un Vieux Journal, M. H. Olcott s’étend sur la faculté qu’avait Blawatsky de céder sa personnalité à de supérieures effluences, soit aux esprits de ses guides vivants et lointains, soit à des intelligences non revêtues de chair.

« Une après-midi d’été, elle et moi nous étions dans notre cabinet de travail, à New-York. Le crépuscule commençait et le gaz n’était pas encore allumé. Elle était assise près de la fenêtre du sud, et moi je me tenais debout derrière la cheminée et je rêvais. Je l’entendis prononcer les mots suivants : « Regardez et apprenez », et tournant les yeux de ce côté, j’aperçus un brouillard qui s’élevait de sa tête et de ses épaules. Soudain il prit la forme et la ressemblance de l’un des Mahatmas. Absorbé dans la contemplation du phénomène, je restai debout et silencieux. La moitié supérieure du torse seulement se dessina, puis disparut aussitôt ; fut-il réabsorbé dans le corps de H. P. B. ou non, je ne le sais. Elle resta immobile, comme une statue, pendant environ trois minutes, puis elle soupira, revint à elle. Lorsque je la priai de m’expliquer le phénomène, elle refusa, disant que c’était à moi à développer mon intuition de façon à comprendre le phénomène du monde dans lequel je vivais… Tout ce qu’elle pouvait faire, c’était de me montrer des choses, à moi d’en faire ce que je pouvais… »

… « Il me souvient que, dans quatre occasions différentes, elle ramassa dans sa main une touffe de ses cheveux auburn, frisés et ondulés, et l’arracha, ou la coupa avec des ciseaux, puis la tendit à l’un de nous, mais alors les cheveux se trouvèrent être grossiers, noirs comme du jais, raidis et absolument pas bouclés ni ondulés, des cheveux qui semblaient appartenir à une tête asiatique et n’avaient aucun rapport avec ceux de madame Blawatsky… Un adversaire suggéra qu’il ne s’agissait peut-être que d’un tour de simple escamotage ; mais mon livre de notes fait foi que, dans l’un des cas, la personne qui reçut les cheveux avait eu la permission de les couper elle même avec les ciseaux. Je possède deux boucles prises sur sa tête, toutes les deux noires comme du jais et beaucoup plus grossières que les siennes ; mais l’une plus grossière que l’autre. L’une de cheveux égyptiens, l’autre de cheveux indous. Quelle meilleure explication y a-t-il à donner de ce phénomène, que de supposer que les hommes à qui ces boucles noires avaient appartenu occupaient le corps mâyâvic de H. P. B., lorsque ces cheveux furent pris sur sa tête ?…

… J’ai été tenté de supposer qu’aucun de nous, ses collègues, n’avions jamais connu la véritable et normale H. P. B., mais que nous avions eu affaire à un corps artificiellement animé, une sorte de mystère psychique incessant dont le jiva ([1]) avait été tué à la bataille de Mentana, alors qu’elle reçut cinq blessures et fut ramassée pour morte dans un fossé… »

… « Cette femme avait successivement tous les âges en une journée. Le docteur Pike ayant regardé H. P. B. plusieurs fois, tressaillit et dit que personne dans le monde ne lui faisait une telle impression. Une fois il voit en H. P. B. une jeune fille de seize ans, une autrefois une vieille femme de cent ans, puis de nouveau un homme avec une barbe !!… »

« … Bien plus, ajoute le biographe, dans une très longue lettre que je reçus en 1719, alors que j’étais à Rajputana, il est parlé d’elle au genre masculin et elle est étrangement confondue avec Mahàtmà M. qui était connu pour être notre Guru… »

Elle revint à Paris, après maintes excursions en tous les mondes, et visita madame la comtesse d’Adhémar et madame la duchesse de Pomar, toutes deux théosophes. Elle les assaillit de prestiges ; tantôt des cloches résonnaient subites, tantôt des fleurs d’elles-mêmes naissaient entre ses doigts… Un jour, dans une plaine, un enfant à cheval se retourna, la vit à son côté, lui parlant de son père et de sa mère qui l’attendaient : enfin elle ajouta : « Regarde maintenant droit devant toi. » L’enfant obéit… une seconde après, il ne se retint plus de tourner les yeux vers sa mystérieuse camarade. Mais elle avait disparu… Dans toute l’étendue de la plaine, il n’y avait pas de Blawatsky.



Les trois cents Parisiens affiliés à la Société théosophique reconnaissent cette intrépide conquérante, aujourd’hui « désincarnée », comme la messagère des dieux humains du Thibet, la porte-parole de ces lointains et secrets gouverneurs du monde. Leur président, M. Jean Mattheus (pseudonyme qui cache le romancier A. Matthey, c’est-à-dire M. Arthur Arnould), se recueille dans le parc d’Aulnay-sous-Bois, en une villa solitaire, où l’on ne voit guère les hommes, mais que hante la mélancolique présence de la forêt de Bondy.

— Une grande calomniée, que madame Blawatsky ! m’a raconté M. Jean Mattheus, à qui je racontais les attaques du journal le Sun, prétendant qu’elle était non une thaumaturge, mais une escamotrice. Quelles infamies n’a-t-on pas répandues sur elle ! Tenez, voici sa photographie, qui plaide pour elle mieux que mes paroles. »

C’est elle, en effet, les yeux dilatés, la tête enveloppée dans un fichu noir, le corps empaqueté d’une houppelande sans forme, tenant de la blouse et du manteau d’homme, avec, autour de la taille, une sorte de cordelière monacale. Ses cheveux crépus sur le front s’épaississent, presque blancs. Ses yeux sont inexplicables, couleur d’acier, couleur de ces archanges féroces et divins, qui, d’un regard, dévastent l’univers ; que reste-t-il de la femme en ce visage comme écrasé par le sceau d’une volonté terrible ? Le nez s’épate, large comme celui de tous ceux qui aiment fortement la vie, la bouche puissante se soulève un peu, de dédain ou de fureur, — d’un enthousiasme, certes, qui ne pouvait s’assouvir ici-bas. Seule, la main demeure aristocratique infiniment, si fine, si blanche, si effilée, qu’on la dirait de quelque chérubin du ciel.

À côté d’elle, s’étale l’énorme barbe de M. Olcott, l’administrateur de cette Société mystérieuse dont elle fut le grand-maître.

— La théosophie ? reprend M. Jean Mattheus… Vous me demandez, ei somme, ce que c’est ? Que vous dirai-je ? Elle a existé de tout temps, c’est la grande tradition occulte, ésotérique, qui commença sur terre avant même qu’il y eût des hommes… Elle se continue et se propage par les initiés et les adeptes. Mais, à de certaines époques, elle éclate. Nos maîtres alors révèlent de leur enseignement ce qu’ils jugent bon d’en exprimer. Ils choisissent spécialement, comme période, les vingt-cinq dernières années de chaque cycle de cent ans. Ainsi vîmes-nous, au dix-huitième siècle, apparaître Cagliostro, Saint-Germain, Cazotte, pour ne citer que ceux-là. Seulement, je puis vous dire que ce mouvement mystique si grandissant de nos jours, doit s’arrêter le 31 décembre 1899 pour reprendre le 1er janvier 1975.

— La théosophie se confondrait-elle avec le spiritisme et le bouddhisme ?

— Pas le moins du monde. Nous n’avons pas de cuite et nous ne créons pas de religion, étant la religion universelle. Certes, nous profitons des doctrines orientales et l’enseignement du Bouddha se rapproche du nôtre sur bien des points. Mais nous restons persuadés que tout symbole philosophique mis à la portée de la masse devient une « idole », un fétichisme grossier, auxquels les prêtres finissent par croire comme à de véritables entités. Si nous reconnaissons la réalité des phénomènes spirites, si moqués encore, — on n’insulte que ce qui existe, disait Blawatsky — nous croyons que ces manifestations proviennent de l’ordre tout à fait inférieur et qu’elles sont surtout le fait de médiums possédés de ces forces et ignorant leur origine, leur caractère et leur but. »



M. Jean Mattheus causait de ces transcendances avec une aisance toute patriarcale. Il m’apparut tout semblable à son portrait, tel que nous le montre le peintre et statuaire madame Delphine de Cool, très doux, avec sa chemise flottante, ses larges vêtements d’intérieur, sa barbe blanche et ses longs cheveux, gardant au fond de ses prunelles bleues la jeunesse des vérités immuables. Me disait-il tout l’au-delà de sa pensée ? Je ne le crois pas. Mais de sa lèvre s’exhalait la sagesse aussi familièrement qu’en les discours de Socrate ou en les sermons de Bouddha.


— La Société théosophique, basée sur cet ésotérisme, doit avoir, malgré l’antiquité de sa doctrine, quelques projets pratiques s’adaptant à notre monde contemporain ?

— En effet, ses trois buts sont : 1° fonder une fraternité universelle, non plus sentimentale, mais en quelque sorte scientifique, car tous les hommes sont frères comme accidents divers de la même substance ; 2° l’étude des sciences, des religions et des philosophies de l’Extrême-Orient ; 3° créer une section « ésotérique », qui, sous le serment du secret absolu, explique aux adeptes le sens de tous les symboles et leur confère un pouvoir semblable à celui des dieux des vieux cultes. Nous pouvons par nos rêves aux prodiges si aisés nous faire une idée de ce pouvoir. Mais la gloire de la théosophie, c’est de réserver ces secrets aux hommes moraux préparés par l’initiation. Si elle régnait sur le monde, le monde serait ainsi préservé par elle des funestes chimies, des bombes, de cet empoisonnement public que propagent les denrées falsifiées. La science ne serait confiée qu’aux intelligents et aux bons.

— Votre société, il me semble, ne s’est pas établie en Europe depuis longtemps ?

— Il y a dix ans à peine que nous formons un groupe à Paris. Avec Gaboriau et Dramard parut notre première revue, le Lotus, puis la Revue Théosophique de madame la comtesse d’Adhémar, enfin le Lotus bleu que je rédige avec Coulom (Amaravella). Depuis la mort de Blawatsky, madame Annie Besant dirige la Société en Europe, M. Judge en Amérique et M. Keishtley en Asie.

— Quels dogmes avez-vous jusqu’ici professés ?

— D’abord, il n’y a pas eu de création.

Nous appelons manvantara la période incommensurable de durée de l’Univers manifesté et non créé, (pas de création, au sens propre du mot, mais des successions de manifestations,) — n’ayant jamais eu de commencement et ne devant jamais avoir de fin, — de la Vie vue, de la Substance unique, de l’Esprit universel, aspects différents d’une seule et même chose, en dehors de laquelle rien n’existe, et où tout rentre périodiquement, et cette rentrée, ou nuit de Brahma, ou fin du monde dans le langage erroné ordinaire, nous l’appelons Pralaya. Nous sommes athées en ce sens que nous repoussons la conception d’un Dieu anthropomorphique, en dehors de la nature. Aussi nous ne prions pas. Il n’y a pas d’autre Dieu que la substance unique. Cette substance agit doublement : elle se différencie et se manifeste dans l’univers. Tel est le mouvement dit d’involution ou descente de l’esprit dans les derniers règnes de la matière ; puis l’évolution ou retour de tous les êtres dans le sein de cette Substance Unique. L’Inde appelle cette allée et venue des choses : le jour et la nuit de Brahma. Le temps pendant lequel se déroulent cette respiration et cette aspiration de Dieu, nous le nommons : le Manvantara. Les nouvelles découvertes scientifiques contrôlent notre croyance. En effet, on admet à peu près aujourd’hui que la fin du monde aura lieu par un resserrement, une contraction du Tout entraîné par l’aspiration d’une bouche invisible.

» Sept races doivent apparaître sur notre planète comme sept sens doivent se manifester en l’homme. Nous sommes à la cinquième race et au cinquième sens. Le sens, que les mystiques appellent « le troisième œil », l’intuition sera l’apanage de la sixième race, qui verra l’éther, sans doute cet état radiant de la matière découvert par Crookes.

» Il faut que chaque race évolue dans sept terres, non pas dans les planètes perceptibles, mais en d’autres que nos yeux et nos instruments ne saisissent point. Notre globe n’est que le quatrième et toute race ne s’achève qu’après le parcours complet. Alors, elle rentre dans le nirvana, but de toute âme à travers la série des réincarnations, nirvana qui n’est pas le néant, mais un état de bonheur illimité qui se perfectionne toujours et où notre individualité est conservée. Le Nirvana, c’est un ciel qui progresse en spirale, sans cesse.

» La même loi régit les minéraux, les végétaux et les animaux qui doivent peu à peu et en passant par tous les degrés de l’échelle devenir des hommes ; mais le minéral terrestre, par exemple, ne devient végétal qu’en une autre planète.

» La conséquence morale de cet enseignement, c’est que la justice règne dans l’univers. Le remords est vain. Tout acte bon ou mauvais porte en lui ses suites fatales. C’est pourquoi nous devons agir pour le bien et non pas égoïstement. Nous ne pénétrerons dans le nirvana entièrement qu’avec nos frères. Tant que les fautes de l’humanité la lieront aux réincarnations, nous ne serons pas sauvés tout à fait. Il y a une telle solidarité entre les êtres que, un seul de nous tous souffrant encore, l’humanité entière souffrirait.

D’où le Karma, qui signifie 1° la Loi de causalité (nous récoltons ce que nous avons semé) ; 2° la balance du bien et du mal pour chaque individu. Karma détermine les expériences heureuses ou malheureuses de chaque incarnation.

Je me levais, me disposant à regagner Paris, lorsque M. Jean Mattheus me retint encore :

— Notre guide visible en cette fin de siècle a bien été Blawatsky ; croyez-moi, monsieur, n’écoutez pas les calomniateurs. C’était vraiment une femme surprenante. Elle a conquis l’Angleterre, l’Amérique et l’Asie. Depuis dix ans, avant sa mort, elle vivait comme miraculeusement, condamnée par tous les médecins. Ce qu’elle disait, ce qu’elle écrivait n’était souvent pas d’elle, mais lui venait de nos maîtres invisibles qui se servaient d’elle. Sa puissance de suggestion fut formidable. Combien de fois, à Londres, il lui arrivait de dire à quelqu’un : « Regardez sur vos genoux. » Et celui qui regardait apercevait, épouvanté, une araignée énorme. Alors elle souriait : « Cette araignée n’existe pas, c’est moi qui vous la fais voir » Quand elle écrivait Isis dévoilée ou la Secrète doctrine elle s’endormait parfois de fatigue, car elle travaillait vingt heures chaque jour. Au matin, en s’éveillant, vingt à trente pages avaient été écrites à la suite des siennes, d’écriture différente, sans qu’elle sût comment. Dans l’Inde, elle manqua mourir ; elle se traînait sur le chemin, expirante, quand un Mahatma apparut : « Je puis te sauver, lui dit-il, mais tu dois accepter toutes les hontes, toutes les douleurs et tous les mépris. » — J’accepte, répondit-elle. Le Mahatma la toucha au front, — et elle vécut. Un adepte a trouvé au Japon la photographie d’un groupe en bronze représentant Ko-bo-dai-shi, le Fondateur de la secte Shingon, avec deux petits élémentals couchés à ses pieds, attendant son bon plaisir. H. P. B. avait aussi de tels serviteurs qui lui obéissaient. Pour ma part je l’ai vue, vieille, presque impotente, à Fontainebleau, se transformer brusquement et nous apparaître toute droite, les yeux pleins de lumière, les membres souples de jeunesse, — nous disant : « Mes maîtres du Thibet viennent de m’envoyer leur force avec un mystique message. » Ah ! monsieur, la fraude eût été plus prodigieuse encore que le prodige !… »


  1. Principe de la vitalité, le second d’après la division en sept, établie par les occultistes hindous.