Les Petits poèmes grecs/Pindare/Olympiques/VI

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Traduction par Ernest Falconnet .
Desrez (pp. 190-192).

VI.

A AGÉSIAS SYRACUSAIN (1),

Vainqueur à la course des chars (2).

Quand un architecte habile élève un somptueux édifice, il en soutient les portiques sur des colonnes d’or : ainsi donnons à mes vers un début brillant et pompeux, surtout si le sujet de nos chants est un vainqueur d’Olympie, un prêtre (3) de l’autel fatidique de Jupiter (4), un fondateur de la puissante Syracuse. Quel hymne assez magnifique sera digne de ce héros, que déjà ses concitoyens ont célébré tant de fois sans envie dans leurs éloges ?

Fils de Sostrate, c’est à toi que conviennent des chants (5) aussi sublimes. La gloire acquise sans péril dans les batailles et sur l’élément perfide n’est d’aucune valeur aux yeux des mortels. Est-elle le prix de pénibles travaux, elle vit éternellement dans leur mémoire. O Agésias ! tu es digne de l’éloge qu’Adraste jadis adressa au fils d’Oïclée, au devin (6) Amphiaraüs, lorsque la terre l’eut englouti avec ses blancs coursiers.

Après que sept bûchers embrasés eurent consumé les corps des guerriers des (7) sept chefs, le triste fils de Talaüs prononça ces paroles : « Je pleure l’ornement et la gloire de mon armée, un sage devin, un vigilant et courageux capitaine. » Eh bien ! l’illustre Syracusain que je célèbre mérite aussi cet éloge. Oui, quoique je sois ennemi des paroles de défiance et de contradiction, je ne craindrai pas de l’affirmer avec serment, oui, je le jure, et les Muses, qui n’inspirent jamais que des chants pleins de douceur, me pardonneront ce serment.

O Phintis (8) ! attelle-moi promptement ces mules rapides ; je vais parcourir aujourd’hui une brillante carrière et raconter l’origine des ancêtres d’Agésias. Ces mules couronnées à Olympie ne sont pas indignes de trouver place dans mes chants : elles peuvent mieux que tout autre guide me conduire à l’instant dans le palais (9) de Pitane, sur les bords de l’Eurotas.

Unie à Neptune, fils de Saturne, Pitane donna le jour à la belle Évadné aux cheveux d’ébène. Son sein cacha quelque temps le fruit de ses amours ; mais le neuvième mois étant arrivé, elle confia à ses esclaves ce dépôt précieux pour le porter au vaillant fils (10) d’Élatus, qui dans (11) Phésane régnait sur les enfans de l’Arcadie, aux rives de l’Alphée.

Élevée en ces lieux charmans (12), Évadné goûta dans les bras d’Apollon les premières faveurs de Cypris ; mais elle ne put longtemps échapper aux soupçons d’Épytus : cet époux infortuné comprit qu’elle portait dans ses flancs un germe divin. Cependant il renferme dans son cœur le feu de la colère qui le dévore et se rend à Delphes en toute hâte pour consulter l’oracle sur un avenir dont il ne peut supporter la pensée. Alors Évadné dépose sa ceinture de pourpre et son aiguière d’argent ; et avec les secours des Parques et de la bienfaisante (13) Lucine qu’Apollon lui a envoyées, elle enfante, à l’ombre d’épais feuillages, un fils en qui respire la divinité.

Ainsi Jamus sortit du sein maternel sans peine et sans efforts. Sa mère, en proie aux plus vives alarmes, le laissait étendu à terre lorsque, par l’ordre des immortels, deux dragons aux regards étincelans, viennent lui prodiguer leurs caresses et le nourrir du (14) suc délicieux des abeilles.

Le roi bientôt a de nouveau franchi les sommets escarpés sur lesquels s’élève la ville d’Apollon ; il rentre dans son palais, et demande à chacun des siens quel enfant Évadné a mis au monde : « Phébus, leur dit-il, m’a révélé qu’il en est le père, qu’entre tous les mortels il l’a choisi pour rendre sur la terre les oracles du ciel, et que sa postérité sera éternelle. » Ainsi parlé Épytus. Tous répondent qu’ils n’ont rien aperçu, rien entendu. Cinq jours néanmoins s’étaient écoulés depuis que le fils d’Évadné avait reçu la vie ; on l’avait tenu caché parmi les joncs et les bosquets touffus, où les violettes (15) purpurines avaient parfumé de leurs suaves odeurs ses membres délicats.

C’est pourquoi sa mère voulut qu’il portât à jamais l’immortel nom de (16) Jamus. Et quand le duvet du jeune âge eut orné ses joues de sa blonde couronne, il descend la nuit au milieu de l’Alphée, et invoquant Neptune son aïeul, dont la puissance s’étend au loin, et celui dont l’arc redoutable protège Délos (17), ouvrage de ses mains, il les prie de lui accorder un de ces honneurs qui contribuent au bonheur des peuples. Alors son père lui fait entendre sa voix fatidique en ces termes : « Lève-toi, mon fils, et suis-moi dans cette contrée où se rendent toutes les nations : c’est là que s’accompliront pour toi mes (18) premiers oracles. »

Ils arrivent ensemble au sommet escarpé du Cronium : là le dieu lui donne le double trésor de la divination. D’abord il recueille les paroles véridiques d’Apollon ; ensuite, quand Hercule, le noble rejeton des (19) Alcaïdes, eut institué en l’honneur de son père ces combats illustres, ces jeux célèbres par l’affluence de tous les peuples, Apollon voulut que Jamus établît un oracle sur l’autel même de Jupiter. Dès lors la race des Jamides devint célèbre dans toute la Grèce ; dès lors s’accrurent ses richesses et sa puissance.

Quiconque s’honore de la vertu mérite de briller aux yeux des mortels, et chacun se reconnaît à ses œuvres ; mais l’envie s’efforce toujours de suspendre le blâme sur la tête de ceux qui, après avoir fourni douze fois la carrière, ont le bonheur de ceindre leur front de l’olivier triomphal.

S’il est vrai, ô Agésias ! que tes ancêtres maternels, pieux habitans du mont Cyllène, aient souvent offert des sacrifices au céleste messager des dieux qui préside au succès des combats et à la distribution des couronnes, à Mercure, protecteur de l’Arcadie féconde en troupeaux, c’est à lui, n’en doute pas, fils de Sostrate, c’est à son père, au dieu de la foudre, que tu dois la félicité dont tu jouis... Mais quel dieu commande à ma langue ?... Les sons harmonieux des instrumens m’inspirent des chants sublimes : ainsi crie l’acier sous les frottemens de la pierre.

Métope (20), fille de Stymphale, est mon aïeule maternelle ; Métope donna le jour à Thèbes, célèbre par ses coursiers, Thèbes que (21) j’habite aujourd’hui et dont j’immortalise par mes hymnes les enfans valeureux. O Énée (22) ! excite les compagnons à chanter d’abord Junon (23) Parthénienne, et à montrer si nous méritons encore cet ancien et injurieux surnom (24) pourceau de Béotie. Tu es le fidèle interprète des Muses aux beaux cheveux, et de ta bouche coulent des sons plus doux que la liqueur de la coupe du festin.

Ordonne-leur encore de chanter Syracuse et (25) Ortygie, heureuses sous la domination du sage Hiéron, le fidèle adorateur de (26) Cérès, d’Hiéron dont la présence embellit les fêtes (27) de Proserpine et (28) les pompes du puissant Jupiter Ætnéen. Que de fois ma lyre et mes vers n’ont-ils pas déjà répété la louange de ce prince !... Puisse le temps ne jamais troubler sa félicité ! Puisse Hiéron lui-même recevoir avec bienveillance cet hymne consacré au triomphe d’Agésias ! Il quitte aujourd’hui Stymphale, cette reine de l’Arcadie si riche en troupeaux, et rentre à Syracuse, son heureuse patrie. Ainsi, pendant une nuit orageuse (29), deux ancres assurent souvent le salut d’un esquif léger.

Quelque part que le sort te porte, ô Agésias, que les dieux t’accordent d’illustres destinées ! Puissant maître des mers, époux d’Amphitrite (30) à la quenouille d’or, donne à mon héros une heureuse navigation, et accrois de plus en plus la gloire de mes chants.