Les Pionniers/Chapitre 20

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Traduction par A. J. B. Defauconpret.
Furne, Gosselin (Œuvres, tome 6p. 196-208).


CHAPITRE XX.


Mais allons ! je ne saurais retarder ici les pas de ma muse ; car nous avons encore maintes montagnes à traverser.
Lord Byron.



Aux approches du printemps, les énormes piles de neige qui, par suite d’une accumulation constante, ainsi que des gelées et des dégels qui s’étaient alternativement succédé, avaient acquis une dureté qui menaçait de perpétuer leur durée, commencèrent à céder à l’influence d’un vent plus doux et d’un soleil plus chaud. Il y eut des instants où l’on crut voir les portes du ciel s’ouvrir, l’air se charger de principes vivifiants, la nature animée et inanimée s’éveiller, la gaieté du printemps briller dans tous les yeux comme dans tous les champs. Mais bientôt les vents glacés du nord répondaient de nouveau leur fatale influence sur cette scène riante, et les nuages noirs et épais qui interceptaient les rayons du soleil n’étaient pas plus sombres et plus froids que le retour d’hiver qui arrêtait les progrès de la nature. Cette lutte entre les saisons devint de jour en jour plus fréquente, et la terre, victime de leurs débats, perdit l’aspect brillant que lui avait donné l’hiver, sans se revêtir de la parure séduisante du printemps.

Plusieurs semaines se passèrent ainsi, et pendant ce temps les habitants, changeant graduellement de façon de vivre, abandonnèrent les habitudes sociales de l’hiver pour s’occuper des travaux qu’exigeait la saison qui s’approchait. On ne vit plus arriver dans le village des étrangers qui venaient visiter leurs connaissances ; le commerce, qui avait animé les boutiques pendant le froid, commença à disparaître ; les routes, nivelées par la neige et pavées par la gelée, se remplirent d’ornières et de fondrières, et offrirent encore au petit nombre de voyageurs qui les fréquentaient des difficultés et des dangers sans nombre. Eu un mot, tout annonçait un changement complet, non seulement sur la surface de la terre, mais encore dans les occupations de ceux à qui elle accordait des moyens de bien-être et de prospérité.

Ce fut par un beau jour de la fin de mars que le shérif proposa une partie de promenade à cheval sur une montagne située sur le bord du lac, et d’où l’on jouissait d’une vue pittoresque et magnifique.

— D’ailleurs, ajouta-t-il, nous verrons, en passant, Billy Kirby travailler à faire du sucre, car il en fait en ce moment de ce côté pour Jared Ransom. Personne ne connaît mieux ce métier que Billy Kirby, et cela n’est pas étonnant, car vous devez vous rappeler, cousin ’Duke, que la première année de notre arrivée ici, quand nous n’étions encore que campés, je le pris avec moi pour m’aider à cette fabrication.

— C’est un excellent bûcheron que Billy, dit Benjamin, qui tenait la bride du cheval que le shérif allait monter, et il manie sa hache aussi bien que le soldat de marine sa pique d’abordage, et le tailleur son fer à rabattre les coutures. On dit qu’il ôte du feu une chaudière de potasse avec ses mains aussi facilement qu’un matelot porte une trousse de cordages ; je ne puis dire que je l’aie vu de mes propres yeux, mais on le dit. À l’égard du sucre, j’en ai vu de sa façon ; il n’était pas aussi blanc qu’une vieille toile d’artimon, mais mon ancienne amie, mistress Pettibone, prétendait qu’il avait le goût de véritable mélasse, et je n’ai pas besoin de vous dire, monsieur Jones, qu’il reste dans le râtelier de mistress Remarquable une dent qui se connaît en douceurs.

Ce sarcasme fit beaucoup rire celui qui en était l’auteur et celui à qui il était adressé, nouvelle preuve de l’analogie qui régnait dans le caractère de ce digne couple. Mais le reste de la société n’eut pas le bonheur de l’entendre, car chacun était occupé à monter à cheval, ou à aider les dames à se mettre en selle. La cavalcade traversa les rues du village dans le plus grand ordre, s’arrêta un instant à la porte de M. Le Quoi pour lui proposer d’être de la partie, et le Français, y ayant consenti, ne se fit attendre que le temps nécessaire pour brider et seller son cheval. Quittant alors le village, ils prirent la route qui conduisait à la montagne. Comme la gelée qu’il faisait encore toutes les nuits se fondait sous les premiers rayons du soleil, ils étaient obligés de marcher à la suite l’un de l’autre, sur une seule ligne, sur le bord du chemin, où le terrain plus solide donnait aux pieds des chevaux un appui plus sûr. On ne voyait encore que peu de symptômes de végétation, et la surface de la terre présentait un aspect nu, froid et humide, qui glaçait presque le sang des colons. Une partie des terres défrichées étaient encore sous une couverture de neige ; mais partout où le soleil avait été assez chaud pour la fondre, un brillant et riche tapis de verdure nourrissait les espérances du cultivateur. Rien ne pouvait être plus marqué que le contraste qu’offraient la terre et le firmament ; car, tandis que le sol présentait partout un aspect uniforme et stérile, à l’exception du petit nombre d’endroits qui, comme nous venons de le dire, laissaient apercevoir la première verdure du froment, le soleil, du haut des cieux, lançait des rayons pénétrants qui répandaient une chaleur vivifiante à travers une atmosphère qui semblait une mer d’azur.

— Voilà ce qui s’appelle un vrai temps à sucre, s’écria Richard ; de la gelée de nuit, et de la chaleur du matin. Je garantis que la sève coule en ce moment dans les érables, comme l’eau sous la roue d’un moulin. Comment se fait-il, cousin ’Duke, que vous n’appreniez pas à vos fermiers à fabriquer leur sucre d’après des principes un peu plus scientifiques ? Il ne faut pas pour cela être aussi savant que le docteur Franklin, juge Temple.

— Le premier objet de ma sollicitude, répondit Marmaduke, c’est de conserver cette source de richesses et d’agréments, et d’empêcher que l’extravagance des colons ne l’épuise. Ce but important une fois atteint, il sera assez temps de chercher à perfectionner la fabrication de cette denrée. Mais vous savez, Richard, que j’ai déjà soumis notre sucre d’érable aux procédés de la raffinerie, et que j’ai obtenu des pains de sucre aussi blancs que la neige que vous voyez sur ces campagnes.

— Mais songez donc, cousin ’Duke, répliqua Richard, que vous n’avez jamais fait un pain de sucre plus gros qu’une prune de moyenne taille. Or, je soutiens qu’on ne peut bien juger d’une expérience que lorsque le résultat peut en être utile en pratique. Si j’étais, comme vous, propriétaire de cent ou de deux cent mille acres de forêt, je ferais bâtir une raffinerie de sucre dans le village ; j’inviterais des hommes instruits à y faire un cours d’expériences, et il en existe, juge ; il ne faudrait pas aller bien loin pour trouver des hommes unissant la théorie à la pratique ; je mettrais à leur disposition un bois tout entier de jeunes érables, d’arbres sains et vigoureux ; et, au lieu de faire des pains de sucre dont un suffit à peine pour une tasse de café, j’en ferais d’aussi gros que des meules de foin.

— Après quoi, dit Élisabeth en riant, vous achèteriez toute la cargaison d’un bâtiment arrivant de la Chine ; vous prendriez vos chaudières à potasse pour vous servir de tasses, les petites barques qui sont sur le lac vous tiendraient lieu de soucoupes ; vous feriez cuire de petits gâteaux de dix livres dans le four à chaux que j’aperçois là-bas ; et vous inviteriez tout le comté à prendre du thé. Comme les projets du génie sont vastes ! Mais en vérité, Richard, tout le monde est convaincu que l’expérience de mon père a réussi, quoiqu’il n’ait pas jeté son sucre dans des moules d’une grandeur proportionnée à celle de vos idées.

— Vous pouvez rire, cousine Bess, répondit Richard en se tournant à demi sur sa selle de manière à faire face aux autres interlocuteurs, vous pouvez rire tant qu’il vous plaira, mais j’en appelle au sens commun, au bon sens, ou, ce qui vaut mieux encore, au sens du goût, qui est un des cinq sens de nature ; et je demande si un gros pain de sucre n’est pas une démonstration plus palpable qu’un pain semblable à ces petits morceaux de sucre candi que les Hollandaises mettent sous leur langue en prenant du café. Il y a deux manières de faire une chose, une bonne et une mauvaise. Vous faites du sucre maintenant, j’en conviens ; vous en faites des pains, cela se peut ; mais la question est de savoir si vous faites le meilleur sucre et les meilleurs pains qu’il soit possible.

— Vous avez raison, Richard, dit Marmaduke avec un air de gravité qui prouvait l’importance qu’il attachait à ce sujet ; il est certain que nous fabriquons du sucre, mais il est utile d’examiner comment et en quelle qualité nous le fabriquons. J’espère voir le jour où des fermes et des plantations entières seront consacrées à la fabrication de cette denrée. On ne connaît pas encore bien l’arbre auquel nous devons ce trésor ; on ne sait pas jusqu’à quel point la culture peut le rendre plus productif, à l’aide de la houe et de la bêche.

— La houe et la bêche ! Quoi ! voudriez-vous employer un homme à bêcher autour des racines d’un érable comme celui-ci ? s’écria Richard en lui montrant un de ces beaux arbres, si communs dans ce canton. C’est presque aussi bien imaginé que de creuser la terre pour y chercher du charbon. Restez en repos, cousin ’Duke, et laissez-moi le soin de votre sucrerie. Voilà M. Le Quoi, qui a été dans les Indes occidentales, et qui a dû y voir faire du sucre. Qu’il nous dise comment on s’y prend en ce pays, et vous pourrez en profiter. Allons, monsieur Le Quoi, comment fabrique-t-on le sucre dans les Indes occidentales ? Y suit-on les procédés du juge Temple ?

Celui à qui cette question s’adressait n’avait pas grande envie de converser, car il avait besoin de toute son attention pour se maintenir en selle sur un petit cheval qui n’obéissait parfaitement ni au mors ni à la bride. On gravissait alors un sentier escarpé et glissant, et tandis qu’il tenait les rênes d’une main, il était occupé à écarter de l’autre les branches d’arbres qui auraient pu déranger l’économie de sa frisure. Il ne crut pourtant pas pouvoir se dispenser de faire une réponse.

— Du sucre ! dit-il ; oui sans doute, on fabrique du sucre à la Martinique, mais ce n’est pas avec un arbre, c’est avec une espèce de roseau que nous appelons… Peste de ces chemins ! je voudrais qu’ils fussent au diable ! Que nous appelons…

— Des cannes, dit Élisabeth.

— Précisément, Mademoiselle, répondit le Français.

— Canne est le nom vulgaire, s’écria Richard : le terme scientifique est saccharum officinarum, de même que le véritable nom de notre érable à sucre est acer saccharinum. Tels sont les noms savants, et je suppose que vous les comprenez.

— Est-ce du grec ou du latin, monsieur Edwards ? demanda Élisabeth au jeune homme, qui marchait devant elle pour lui frayer un passage dans les broussailles ainsi qu’à sa compagne qui la suivait ; ou peut-être ce sont des termes d’une langue encore plus savante, que vous seul ici pouvez nous expliquer ?

Les yeux noirs du jeune homme se fixèrent un instant sur la fille du juge avec une sorte de courroux ; mais leur expression changea dès qu’il vit le sourire enjoué qui accompagnait cette demande.

— Je me souviendrai de cette question, miss Temple, répondit-il en souriant à son tour, la première fois que je verrai mon vieil ami John Mohican ; et sa science, ou celle de Bas-de-Cuir, pourra peut-être y répondre.

— Ignorez-vous donc véritablement leur langue ? demanda Élisabeth avec une vivacité qui montrait qu’elle mettait quelque intérêt à cette question.

— Pas tout à fait, répondit Edwards ; mais je connais un peu mieux celle que vient de parler M. Jones, et même celle de M. Le Quoi.

— Vous sauriez le français ? s’écria Élisabeth avec un accent de surprise.

— C’est une langue familière aux Iroquois et dans tout le Canada, répondit le jeune homme avec un sourire d’une nature équivoque.

— Mais les Iroquois, ajouta Élisabeth, sont vos ennemis, ce que vous appelez des Mingos.

— Fasse le ciel que Je n’en trouve pas de plus dangereux ! s’écria Edwards ; et, donnant un coup d’éperon à son cheval, il fit quelques pas en avant pour ne plus se trouver obligé à avoir recours à des réponses évasives.

La conversation ne tomba pourtant pas, grâce à Richard, qui se chargea de la soutenir, et ils arrivèrent bientôt sur le plateau de la montagne, qui formait une plaine assez étendue. Les pins avaient disparu sous les coups de la hache du défricheur ; mais on y avait conservé un petit bois de ces arbres précieux qui venaient de faire le sujet de la conversation. Toutes les broussailles en avaient été coupées jusqu’à une certaine distance, probablement pour alimenter le feu des chaudières, de sorte qu’on voyait un espace de plusieurs acres qu’on aurait pu comparer à un dôme immense dont les troncs des érables auraient formé les colonnes, leur cime les chapiteaux, et le firmament la voûte. Une profonde incision avait été faite, sans aucun soin, dans le tronc de chaque arbre, à peu de distance de la racine ; de petites gouttières d’écorce d’aune ou de sumac y étaient attachées, pour recevoir la sève qui coulait partie par terre, partie dans un vase de bois grossièrement creusé, qui était placé au pied de chaque érable.

En arrivant au haut de la montagne, la compagnie s’arrêta un instant pour laisser souffler les chevaux, et pour considérer une scène qui était nouvelle pour quelques-uns de ceux qui en faisaient partie. Pendant ce moment de silence, une voix forte se fit entendre sous les arbres à quelque distance, chantant quelques couplets de cette chanson inimitable, dont les vers, si on les plaçait l’un au bout de l’autre, s’étendraient depuis les eaux du Connecticut jusqu’aux rives de l’Outario, et qui se chante sur cet air connu, jadis fait en dérision de la nation américaine, mais que les circonstances lui ont rendu ensuite si glorieux, que nul Américain ne peut en entendre une note sans un tressaillement de cœur.

<poem> On voit à l’est des États populeux, Mais à l’ouest, des forêts, des montagnes ; On porte envie à nos troupeaux nombreux, Et le commerce enrichit nos campagnes.

Coulez, coulez, sucs précieux, Venez bouillir dans ma chaudière ; Je ne fermerai pas les yeux Sans vous avoir changés en pierre.

L’érable ici nous fournit à la fois Couvert et feu, boisson et nourriture ; Et pour sucrer notre thé dans ces bois, Nous lui faisons au cœur une blessure.

Coulez, coulez, sucs précieux, etc.

Qu’est-ce que l’homme sans liqueur ? Sans le thé que serait la femme ? Mais sans ce miel plein de douceur La liqueur et le thé ne sont rien, sur mon âme.

Coulez, coulez, sucs précieux, Venez bouillir dans ma chaudière ; Je ne fermerai pas les yeux Sans vous avoir changés en pierre[1].

Pendant que Billy Kirby chantait ces vers sonores, Richard battait la mesure avec son fouet sur la crinière de son cheval joignant à ce geste un mouvement de la tête et du corps. À la fin du premier couplet, il accompagna le refrain à demi-voix, comme pour se mettre à l’unisson de la voix du chanteur ; mais, à la fin du second, il le chanta à haute voix, en faisant la partie de basse, addition considérable au bruit, sinon à l’harmonie.

— Bravo ! bravo ! s’écria le shérif en finissant, c’est une excellente chanson, et tu l’as parfaitement chantée ! Où as-tu appris ces couplets ? Il doit y en avoir encore d’autres. Peux-tu m’en donner une copie ?

Billy Kirby, qui était occupé de sa besogne à quelque distance, tourna la tête avec une indifférence vraiment philosophique, et vit la compagnie qui s’avançait vers lui. En s’approchant lui-même, il fit une inclination de tête à chaque individu d’un air affable et de bonne humeur, mais qui sentait grandement l’égalité, car il ne varia son mode de salutation pour personne, et ne porta pas même la main à son bonnet en saluant les deux dames.

— Comment cela va-t-il, shérif ? dit-il à Richard. Y a-t-il des nouvelles aujourd’hui ?

— Pas plus qu’à l’ordinaire, Billy, répondit M. Jones. Mais que veut dire ceci ? Où sont vos quatre chaudières, et vos anges, et vos réfrigérants en fer ? Est-ce avec cette négligence que vous travaillez ? Je vous regardais comme un des meilleurs fabricants de sucre du pays.

— Et je me flatte que vous ne vous trompiez pas, monsieur Jones, répondit Kirby tout en continuant son ouvrage. J’ose dire que je ne le cède à personne pour abattre et fendre du bois, pour faire bouillir le sucre de l’érable, faire cuire des briques, fendre des lattes, faire de la potasse, semer le blé et moissonner la récolte ; quoique, à dire vrai, je m’en tienne, autant que je le puis, à la première besogne, attendu que la hache et la cognée sont les instruments auxquels je suis naturellement accoutumé.

— Vous êtes donc un Jean-fait-tout[2], monsieur Billy ? dit M. Le Quoi ?

— Venez-vous ici pour trafiquer, Monsieur ? lui demanda Kirby. Je puis vous vendre d’aussi bon sucre que vous en pouvez trouver dans tout le pays. Vous n’y rencontrerez pas plus d’ordure qu’on ne voit de souches dans les plaines allemandes, et vous y reconnaîtrez le goût de l’érable. On le vendrait à York pour du sucre candi.

Le Français s’approcha de l’endroit où Kirby avait déposé son sucre confectionné, sous un petit appentis d’écorces d’arbres, et commença à l’examiner avec l’air d’un connaisseur. Marmaduke était descendu de cheval pour voir de plus près les arbres et les travaux, et l’on entendait souvent sortir de sa bouche une expression de mécontentement, en voyant le peu de soin qu’on apportait à toute cette besogne.

— Vous passez pour avoir de la pratique dans cette fabrication, dit-il à Kirby ; quelle marche suivez-vous pour faire votre sucre ? Pourquoi n’avez-vous que deux chaudières ?

— Deux chaudières font d’aussi bonne besogne que deux mille, monsieur le juge, répondit le bûcheron ; je ne fais pas tant de façons pour mon sucre que ceux qui en fabriquent pour le vendre aux riches ; mais celui qui aime la vraie saveur du sucre d’érable peut goûter celui-ci. D’abord, je choisis mes arbres, ensuite je les perce, ce qui se fait sur la fin de février, ou peut-être, sur ces montagnes, vers la mi-mars, c’est-à-dire quand la sève commence à monter…

— Et avez-vous quelque signe extérieur qui vous guide dans ce choix, et vous fasse reconnaître la qualité de l’arbre ?

— En toute chose il faut du jugement, monsieur Temple ; il faut savoir aussi quand et comment on doit remuer la liqueur qui bout, comme vous me le voyez faire en ce moment. Ce sont des choses qu’il faut apprendre. Rome n’a point été bâtie en un jour, ni Templeton non plus, quoique les maisons semblent y pousser comme des champignons. Jamais je ne m’avise de percer un arbre rabougri, et dont l’écorce n’est pas bien saine, bien fraîche et bien unie ; car les arbres ont leurs maladies comme les hommes, et prendre un arbre malade pour en tirer de bonne sève, c’est comme si l’on prenait un cheval fourbu pour courir la poste, ou une hache à tranchant émoussé pour abattre du pin.

— Tout cela est fort bon, Billy ; mais à quel signe distinguez-vous un arbre malade de celui qui est bien portant ?

— Comment un docteur reconnaît-il qu’un homme à la fièvre ? en examinant sa peau, et en lui tâtant le pouls, dit Richard.

— Monsieur Jones n’en est pas loin, continua Billy. C’est bien certainement en examinant l’arbre et l’écorce que j’en juge. Eh bien ! quand les arbres ont produit assez de sève, j’emplis mes chaudières et j’allume mon feu. D’abord il faut qu’il soit assez vif pour que l’eau s’évapore plus vite ; mais quand la liqueur commence à s’épaissir et à ressembler à de la mélasse, comme ce que vous voyez dans cette chaudière, il ne faut pas pousser le feu trop fort, sans quoi vous brûleriez le sucre, et sucre brûlé n’est jamais bon. Alors vous versez la liqueur à la cuiller d’une chaudière dans une autre, et vous l’y laissez jusqu’à ce qu’en y enfonçant un bâton, il s’y attache comme des fils quand vous l’en retirez. Or, cela demande du soin et de l’habileté. Lorsque le sucre s’est formé en grains, il y a des gens qui mettent de l’argile au fond des formes ; mais cela n’est pas général ; les uns le font, les autres ne le font pas. Eh bien ! monsieur Le Quoi, ferons-nous un marché ensemble ?

— Je vous donnerai de ce sucre dix sous la livre, monsieur Billy.

M. Le Quoi avait prononcé les mots dix sous en français, et Billy Kirby ne le comprit pas.

— Non, non, dit-il c’est de l’argent qu’il me faut. Cependant si vous voulez faire un troc, je vous donnerai le produit de cette chaudière pour un gallon de rhum, et si vous y ajoutez de la toile pour deux chemises, j’y joindrai la mélasse. Vous pouvez compter qu’elle est bonne ; je ne voudrais pas vous tromper. J’y ai goûté ; jamais meilleure mélasse n’est sortie du cœur d’un érable.

— Monsieur Le Quoi vous offre dix pence de la livre, dit Edwards.

— Oui, oui, dix pence, dit M. Le Quoi. Je vous remercie, Monsieur : mon pauvre anglais, je l’oublie toujours.

Kirby les regarda l’un après l’autre, comme s’il eût cru qu’ils voulaient s’amuser à ses dépens. Il prit une énorme cuiller, et se mit à remuer le liquide bouillant. L’en retirant ensuite bien remplie, il en fit retomber une partie dans la chaudière, et l’ayant agitée en l’air quelques instants, comme pour refroidir le surplus, il la présentas M. Le Quoi.

— Goûtez-moi cela, lui dit-il, et vous pourrez en juger. La mélasse seule vaut ce que je vous en demande.

M. Le Quoi approcha timidement ses lèvres de la cuiller ; mais les bords s’en étant déjà refroidis, il crut qu’il en serait de même du liquide qu’elle contenait, et, perdant alors toute crainte, il en avala une bonne gorgée, et s’échauda de telle manière, qu’il fit pendant quelques instants des grimaces épouvantables. — Ses jambes, dit Billy quand il raconta ensuite cette histoire, s’agitaient plus vite que les baguettes d’un tambour ; il appuyait la main sur son estomac, en regardant les deux dames comme pour implorer leur pitié, et jurait en français à faire frémir. Mais je voulais lui apprendre qu’on ne se moque pas impunément d’un Yankie, et que fin contre fin n’est pas bon à faire doublure.

L’air d’innocence et de simplicité avec lequel Kirby se remit à sa besogne aurait pu faire croire aux spectateurs de cette scène que c’était sans intention qu’il avait causé à M. Le Quoi une souffrance momentanée, s’il n’avait été trop bien joué pour être naturel. Cependant le Français retrouva bientôt sa présence d’esprit et son décorum ordinaire, et ayant prié les deux jeunes amies d’excuser quelques expressions inconsidérées que la douleur lui avait arrachées, il remonta à cheval, s’éloigna à quelques pas des chaudières, et il ne fut pas question de renouer le marché que cet incident avait interrompu.

Pendant ce temps, Marmaduke s’était promené dans le petit bois, avait examiné ses arbres favoris, et avait reconnu avec chagrin que la négligence avec laquelle ou recueillait le suc des érables était une véritable dévastation.

— Je vois avec peine, dit-il, l’esprit de dilapidation qui règne en ce pays ; on y abuse avec extravagance des bienfaits dont la nature l’a enrichi. Vous-même, Kirby, vous avez des reproches à vous faire à cet égard, car vous faites à ces arbres des blessures mortelles quand la plus légère incision suffirait. Vous devriez songer qu’il a fallu des siècles pour les produire ; et quand ils auront disparu, personne de nous ne verra cette perte se réparer.

— C’est ce dont je ne m’inquiète guère, juge ; mais il me semble qu’il y a tant d’arbres dans ce pays, qu’on ne doit pas craindre d’en voir la fin. Si c’est un péché que d’abattre des arbres, j’aurai un fameux compte à rendre, car j’ai abattu de mes propres mains plus de cinq cents acres de bois dans les États de New-York et de Vermont, et j’espère compléter au moins le millier dans celui-ci. Mes mains ont été faites pour la hache et la cognée, voyez-vous, et je ne désire pas d’autre occupation. Mais Jared Ransom croit que le sucre deviendra rare dans ce canton cette année, parce qu’il arrive beaucoup de nouveaux habitants, et je me suis mis à en faire ce printemps.

— Tant que la guerre dévastera l’ancien monde, dit Marmaduke, il fournira des habitants au nouveau.

— Il n’y a donc si mauvais vent, juge, qui ne souffle favorablement pour quelqu’un. Il est bien sûr que le pays se peuple ; mais je ne sais pas pourquoi vous semblez attaché aux arbres comme vous le seriez à vos enfants. Et cependant, combien n’en avez-vous pas fait abattre vous-même pour faire vos défrichements ?

— Je ne dis pas qu’il faille que le pays reste entièrement couvert de forêts, Kirby ; mais je soutiens qu’il ne faut pas les détruire sans nécessité, comme s’il ne fallait qu’une année pour en produire d’autres. Au surplus, un peu de patience, le moment arrive où les lois veilleront à leur conservation comme à celle du gibier qu’ils renferment.

En faisant cette réflexion consolante, Marmaduke remonta à cheval ; la petite troupe se remit en marche pour se rendre au but de la promenade proposée par Richard, et Billy Kirby resta seul, au milieu du bois d’érables, occupé de ses travaux. Le feu lent qui brûlait sous ses chaudières, le hangar couvert en écorces, cette foule de beaux arbres qui semblaient percés d’autant de canelles d’où la sève dégouttait lentement dans les vases destinés à la recevoir, l’homme presque gigantesque qui, armé d’une grande cuiller, allait sans cesse d’une chaudière à l’autre pour remuer le liquide qu’elles contenaient, tout formait un tableau qui pouvait passer pour une image assez fidèle de la vie humaine, dans sa première période de civilisation ; et la voix forte de Kirby, qui se remit à chanter sa chanson interrompue, y donnait le dernier trait pittoresque ; tout ce qu’elle put en entendre se réduisait aux vers suivants :


Quand la forêt tombe sous la cognée,
À mes bœufs Je chante gaîment,
Jusqu’au retour de la lune argentée
Je crie en arrière ! en avant !
Quand il est temps que le travail finisse,

J’abandonne enfin mes sillons ;
Le noisetier m’offre un abri propice
Contre les dards des moucherons.
Vous qui voulez faire un achat de terre,
Prenez le chêne, habitant de nos monts,
Ou le sapin à tête altière ;
Je chanterai de même mes chansons.



  1. Nous allons traduire ici le sons plus littéral de ces vers :
    « Les États de l’est sont peuplés d’hommes, ceux de l’ouest peuplés de bois, Monsieur. Les montagnes sont comme un parc à bestiaux, les routes couvertes de marchandises, Monsieur.
    « Eh ! allons, coulez, ma douce sève, et je vous ferai bouillir ; je ne goûterai même pas le court sommeil du bûcheron, de peur de vous laisser refroidir.
    « L’érable est un arbre précieux ; il fournit le chauffage, un aliment et le bois de construction, et après vos travaux d’un jour pénible, son suc vous égaiera le cœur.
    « Eh ! allons, coulez, etc.
    « Qu’est-ce que l’homme sans son vin et la femme sans son thé, Monsieur ? mais ici la table ni le verre ne vaudraient rien sans cette abeille, Monsieur.
    « Eh allons, coulez, ma douce sève, et je vous ferai bouillir ; je ne goûterai même pas le court sommeil du bûcheron, de peur de vous laisser refroidir. »
    Voyez à la fin de ce volume la note sur l’érable à sucre.
  2. Jack of all trades.