Les Plaideurs//édition Didot

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Quand je lus les Guêpes d'Aristophane, je ne songeais guère que j'en dusse faire les Plaideurs. J'avoue qu'elles me divertirent beaucoup, et que j'y trouvai quantité de plaisanteries qui me tentèrent d'en faire part au public; mais c'était en les mettant dans la bouche des Italiens, à qui je les avais destinées, comme une chose qui leur appartenait de plein droit. Le juge qui saute par les fenêtres, le chien criminel et les larmes de sa famille me semblaient autant d'incidents dignes de la gravité de Scaramouche. Le départ de cet acteur interrompit mon dessein, et fit naître l'envie à quelques-uns de mes amis de voir sur notre théâtre un échantillon d'Aristophane. Je ne me rendis pas à la première proposition qu'ils m'en firent. Je leur dis que quelque esprit que je trouvasse dans cet auteur, mon inclination ne me porterait pas à le prendre pour modèle si j'avais à faire une comédie, et que j'aimerais beaucoup mieux imiter la régularité de Ménandre et de Térence, que la liberté de Plaute et d'Aristophane. On me répondit que ce n'était pas une comédie qu'on me demandait, et qu'on voulait seulement voir si les bons mots d'Aristophane auraient quelque grâce dans notre langue. Ainsi, moitié en m'encourageant, moitié en mettant eux-mêmes la main à l'œuvre, mes amis me firent commencer une pièce qui ne tarda guère à être achevée.

Cependant la plupart du monde ne se soucie point de l'intention ni de la diligence des auteurs. On examina d'abord mon amusement comme on aurait fait une tragédie. Ceux mêmes qui s'y étaient le plus divertis eurent peur de n'avoir pas ri dans les règles et trouvèrent mauvais que je n'eusse pas songé plus sérieusement à les faire rire. Quelques autres s'imaginèrent qu'il était bienséant à eux de s'y ennuyer et que les matières de palais ne pouvaient pas être un sujet de divertissement pour les gens de cour. La pièce fut bientôt jouée à Versailles. On ne fit point de scrupule de s'y réjouir; et ceux qui avaient cru se déshonorer de rire à Paris furent peut-être obligés de rire à Versailles pour se faire honneur.

Ils auraient tort, à la vérité, s'ils me reprochaient d'avoir fatigué leurs oreilles de trop de chicane. C'est une langue qui m'est plus étrangère qu'à personne, et je n'en ai employé que quelques mots barbares que je puis avoir appris dans le cours d'un procès que ni mes juges ni moi n'avons jamais bien entendu.

Si j'appréhende quelque chose, c'est que des personnes un peu sérieuses ne traitent de badineries le procès du chien et les extravagances du juge. Mais enfin je traduis Aristophane, et l'on doit se souvenir qu'il avait affaire à des spectateurs assez difficiles. Les Athéniens savaient apparemment ce que c'était que le sel attique; et ils étaient bien sûrs, quand ils avaient ri d'une chose, qu'ils n'avaient pas ri d'une sottise.

Pour moi, je trouve qu'Aristophane a eu raison de pousser les choses au-delà du vraisemblable. Les juges de l'Aréopage n'auraient pas peut-être trouvé bon qu'il eût marqué au naturel leur avidité de gagner, les bons tours de leurs secrétaires et les forfanteries de leurs avocats. Il était à propos d'outrer un peu les personnages pour les empêcher de se reconnaître. Le public ne laissait pas de discerner le vrai au travers du ridicule; et je m'assure qu'il vaut mieux avoir occupé l'impertinente éloquence de deux orateurs autour d'un chien accusé, que si l'on avait mis sur la sellette un véritable criminel et qu'on eût intéressé les spectateurs à la vie d'un homme.

Quoi qu'il en soit, je puis dire que notre siècle n'a pas été de plus mauvaise humeur que le sien, et que si le but de ma comédie était de faire rire, jamais comédie n'a mieux attrapé son but. Ce n'est pas que j'attende un grand honneur d'avoir assez longtemps réjoui le monde; mais je me sais quelque gré de l'avoir fait sans qu'il m'en ait coûté une seule de ces sales équivoques et de ces malhonnêtes plaisanteries qui coûtent maintenant si peu à la plupart de nos écrivains, et qui font retomber le théâtre dans la turpitude d'où quelques auteurs plus modestes l'avaient tiré.

PERSONNAGES

Dandin, juge.

Léandre, fils de Dandin.

Chicanneau, bourgeois.

Isabelle, fille de Chicanneau.

La Comtesse.

Petit Jean, portier.

L'Intimé, secrétaire.

Le Souffleur.

La scène est dans une ville de Basse-Normandie.

ACTE premier


Scène I

Petit Jean.


Petit Jean, traînant un gros sac de procès.

Ma foi ! sur l'avenir bien fou qui se fira :
Tel qui rit vendredi, dimanche pleurera.
Un juge, l'an passé, me prit à son service ;
Il m'avait fait venir d'Amiens pour être Suisse.
5Tous ces Normands voulaient se divertir de nous :
On apprend à hurler, dit l'autre, avec les loups.
Tout Picard que j'étais, j'étais un bon apôtre,
Et je faisais claquer mon fouet tout comme un autre.
Tous les plus gros monsieurs me parlaient chapeau bas ;
10 Monsieur de Petit Jean, ah ! gros comme le bras !
Mais sans argent l'honneur n'est qu'une maladie.
Ma foi ! j'étais un franc portier de comédie :
On avait beau heurter et m'ôter son chapeau,
On n'entrait pas chez nous sans graisser le marteau.
15Point d'argent, point de Suisse, et ma porte était close.
Il est vrai qu'à Monsieur j'en rendais quelque chose :
Nous comptions quelquefois. On me donnait le soin
De fournir la maison de chandelle et de foin ;
Mais je n'y perdais rien. Enfin, vaille que vaille,
20J'aurais sur le marché fort bien fourni la paille.
C'est dommage : il avait le cœur trop au métier ;
Tous les jours le premier aux plaids, et le dernier,
Et bien souvent tout seul ; si l'on l'eût voulu croire
Il y serait couché sans manger et sans boire.
25Je lui disais parfois : Monsieur Perrin Dandin,
Tout franc, vous vous levez tous les jours trop matin.
Qui veut voyager loin ménage sa monture.
Buvez, mangez, dormez, et faisons feu qui dure.
Il n'en a tenu compte. Il a si bien veillé
30Et si bien fait qu'on dit que son timbre est brouillé.
Il nous veut tous juger les uns après les autres.
Il marmotte toujours certaines patenôtres
Où je ne comprends rien. Il veut, bon gré, mal gré,
Ne se coucher qu'en robe et qu'en bonnet carré.
35Il fit couper la tête à son coq, de colère,
Pour l'avoir éveillé plus tard qu'à l'ordinaire ;
Il disait qu'un plaideur dont l'affaire allait mal
Avait graissé la patte à ce pauvre animal.
Depuis ce bel arrêt, le pauvre homme a beau faire,
40Son fils ne souffre plus qu'on lui parle d'affaire.
Il nous le fait garder jour et nuit, et de près :
Autrement, serviteur, et mon homme est aux plaids.
Pour s'échapper de nous, Dieu sait s'il est allègre.
Pour moi, je ne dors plus : aussi je deviens maigre,
45C'est pitié. Je m'étends, et ne fais que bailler.
Mais, veille qui voudra, voici mon oreiller.
Ma foi, pour cette nuit, il faut que je m'en donne !
Pour dormir dans la rue, on n'offense personne.
Dormons.



Scène II

Petit Jean, L'Intimé.


L'Intimé

Dormons. Ay, Petit Jean ! Petit Jean !


Petit Jean

Dormons. Ay, Petit Jean ! Petit Jean ! L'Intimé !
50Il a déjà bien peur de me voir enrhumé


L'Intimé

Que diable ! si matin que fais tu dans la rue ?


Petit Jean

Est-ce qu'il faut toujours faire le pied de grue ?
Garder toujours un homme, et l'entendre crier ?
Quelle gueule ! Pour moi, je crois qu'il est sorcier.


L'Intimé

55Bon !


Petit Jean

Bon ! Je lui disais donc, en me grattant la tête,
Que je voulais dormir. Présente ta requête
Comme tu veux dormir, m'a-t-il dit gravement.
Je dors en te contant la chose seulement.
Bonsoir.


L'Intimé

Bonsoir. Comment bonsoir ? Que le diable m'emporte
60Si... Mais j'entends du bruit au-dessus de la porte.



Scène III

Petit Jean, L'Intimé, Dandin.


Dandin

Petit Jean ! L'Intimé !


L'Intimé, à Petit Jean

Petit Jean ! L'Intimé ! Paix !


Dandin

Petit Jean ! L'Intimé ! Paix ! Je suis seul ici.
Voilà mes guichetiers en défaut, Dieu merci.
Si je leur donne temps, ils pourront comparaître.
Çà, pour nous élargir, sautons par la fenêtre.
65Hors de cour !


L'Intimé

Hors de cour ! Comme il saute !


Petit Jean

Hors de cour ! Comme il saute ! Ho ! monsieur ! je vous tiens.


Dandin

Au voleur ! Au voleur !


Petit Jean

{{cach|Au voleur ! Au voleur

! }}Ho ! nous vous tenons bien,


L'Intimé

Vous avez beau crier.


Dandin

Vous avez beau crier. Main forte ! l'on me tue !



Scène IV

Petit Jean, L'Intimé, Dandin, Léandre.


Léandre

Vite un flambeau ! j'entends mon père dans la rue.
Mon père, si matin, qui vous fait déloger ?
70Où courez-vous la nuit ?


Dandin

Où courez-vous la nuit ? Je veux aller juger.


Léandre

Et qui juger ? Tout dort.


Petit Jean

Et qui juger ? Tout dort. Ma foi ! Je ne dors guères.


Léandre

Que de sacs ! Il en a jusques aux jarretières.


Dandin

Je ne veux de trois mois rentrer dans la maison.
De sacs et de procès j'ai fait provision.


Léandre

75Et qui vous nourrira ?


Dandin

Et qui vous nourrira ? Le buvetier, je pense.


Léandre

Mais où dormirez vous, mon père ?


Dandin

Mais où dormirez vous, mon père ? À l'audience.


Léandre

Non, mon père, il vaut mieux que vous ne sortiez pas.
Dormez chez vous ; chez vous faites tous vos repas.
Souffrez que la raison enfin vous persuade ;
80Et pour votre santé...


Dandin

Et pour votre santé... Je veux être malade.


Léandre

Vous ne l'êtes que trop. Donnez vous du repos ;
Vous n'avez tantôt plus que la peau sur les os.


Dandin

Du repos ? Ah ! sur toi tu veux régler ton père ?
Crois-tu qu'un juge n'ait qu'à faire bonne chère,
85Qu'à battre le pavé comme un tas de galants,
Courir le bal la nuit, et le jour les brelans ?
L'argent ne nous vient pas si vite que l'on pense.
Chacun de tes rubans me coûte une sentence.
Ma robe vous fait honte : un fils de juge ! Ah ! fi !
90Tu fais le gentilhomme. Hé ! Dandin, mon ami,
Regarde dans ma chambre et dans ma garde-robe
Les portraits des Dandins : tous ont porté la robe ;
Et c'est le bon parti. Compare prix pour prix
Les étrennes d'un juge à celles d'un marquis :
95Attends que nous soyons à la fin de décembre.
Qu'est-ce qu'un gentilhomme ? Un pilier d'antichambre.
Combien en as-tu vu, je dis des plus huppés,
À souffler dans leurs doigts dans ma cour occupés,
Le manteau sur le nez, ou la main dans la poche ;
100Enfin pour se chauffer, venir tourner ma broche !
Voilà comme on les traite. Hé ! mon pauvre garçon,
De ta défunte mère, est-ce là la leçon ?
La pauvre Babonnette ! Hélas ! lorsque j'y pense,
Elle ne manquait pas une seule audience !
105Jamais, au grand jamais, elle ne me quitta.
Et Dieu sait si souvent ce qu'elle en rapporta :
Elle eût du buvetier emporté les serviettes,
Plutôt que de rentrer au logis les mains nettes.
Et voilà comme on fait les bonnes maisons. Va,
110Tu ne seras qu'un sot.


Léandre

Tu ne seras qu'un sot. Vous vous morfondez là,
Mon père. Petit Jean, ramenez votre maître,
Couchez-le dans son lit ; fermez porte, fenêtre ;
Qu'on barricade tout, afin qu'il ait plus chaud.


Petit Jean

Faites donc mettre au moins des garde-fous là-haut.


Dandin

115Quoi ? L'on me mènera coucher sans autre forme ?
Obtenez un arrêt comme il faut que je dorme.


Léandre

Hé ! par provision, mon père, couchez-vous.


Dandin

J'irai ; mais je m'en vais vous faire enrager tous :
Je ne dormirai point.


Léandre

Je ne dormirai point. Hé bien ! à la bonne heure !
120Qu'on ne le quitte pas. Toi, L'Intimé, demeure.



Scène V

L'Intimé, Léandre.


Léandre

Je veux t'entretenir un moment sans témoins.


L'Intimé

Quoi ? vous faut-il garder ?


Léandre

Quoi ? vous faut-il garder ? J'en aurais bon besoin,
J'ai ma folie, hélas ! aussi bien que mon père.


L'Intimé

Ho ! vous voulez juger ?


Léandre

Ho ! vous voulez juger ? Laissons

là le mystère.
125Tu connais ce logis ?


L'Intimé

Tu connais ce logis ? Je vous entends enfin :
Diantre ! l'amour Vour tient au cœur de bon matin.
Vous me voulez parler sans doute d'Isabelle.
Je vous l'ai dit cent fois : elle est sage, elle est belle ;
Mais vous devez songer que Monsieur Chicaneau
130De son bien en procès consume le plus beau.
Qui ne plaide-t-il point ? Je crois qu'à l'audience
Il fera, s'il ne meurt, venir toute la France.
Tout auprès de son juge, il s'est venu loger :
L'un veut plaider toujours, l'autre toujours juger,
135Et c'est un grand hasard s'il conclut votre affaire,
Sans plaider le curé, le gendre et le notaire.


Léandre

Je le sais comme toi. Mais malgré tout cela,
Je meurs pour Isabelle.


L'Intimé

Je meurs pour Isabelle. Et bien épousez-la.
Vous n'avez qu'à parler, c'est une affaire prête.


Léandre

140Hé ! cela ne va pas si vite que ta tête.
Son père est un sauvage à qui je ferais peur.
À moins que d'être huissier, sergent ou procureur,
On ne voit point sa fille ; et la pauvre Isabelle,
Invisible et dolente, est en prison chez elle.
145Elle voit dissiper sa jeunesse en regrets,
Mon amour en fumée et son bien en procès.
Il la ruinera si l'on le laisse faire.
Ne connaîtrais-tu pas quelque honnêtre faussaire
Qui servît ses amis, en le payant, s'entend,
150Quelque sergent zélé ?


L'Intimé

Quelque sergent zélé ? Bon ! l'on en trouve tant !


Léandre

Mais encore ?


L'Intimé

Mais encore ? Ah ! monsieur ! si feu mon pauvre père
Était encor vivant, c'était bien votre affaire.
Il gagnait en un jour plus qu'un autre en six mois ;
Ses rides sur son front gravaient tous ses exploits.
155Il vous eût arrêté le carosse d'un prince ;
Il vous l'eût pris lui-même ; et si dans la province
Il se donnait en tout vingt coups de nerf de bœuf,
Pour père pour sa part en emboursait dix-neuf.
Mais de quoi s'agit-il ? Suis-je pas fils de maître ?
160Je vous servirai.


Léandre

Je vous servirai. Toi ?


L'Intimé

Je vous servirai. Toi ? Mieux qu'un sergent peut-être.


Léandre

Tu porterais au père un faux exploit ?


L'Intimé

Tu porterais au père un faux exploit ? Hon ! hon !


Léandre

Tu rendrais à la fille un billet ?


L'Intimé

Tu rendrais à la fille un billet ? Pourquoi non ?
Je suis des deux métiers.


Léandre

Je suis des deux métiers. Viens, je l'entends qui crie.
Allons à ce dessein rêver ailleurs.



Scène VI

Chicaneau, Petit Jean.


Chicaneau

Allons à ce dessein rêver ailleurs. La Brie,
165Qu'on garde la maison, je reviendrai bientôt.
Qu'on ne laisse monter aucune âme là-haut.
Fais porter cette lettre à la poste du Maine.
Prends-moi dans mon clapier trois lapins de garenne,
Et chez mon procureur porte-les ce matin.
170Si son clerc vient céans, fais-lui goûter mon vin.
Ah ! donne-lui ce sac qui pend à ma fenêtre.
Est-ce tout ! Il viendra me demander peut-être
Un grand homme sec, là, qui me sert de témoin,
Et qui jure pour moi lorsque j'en ai besoin :
175Qu'il m'attende. Je crains que mon juge ne sorte :
Quatre heures vont sonner. Mais frappons à sa porte.


Petit Jean

Qui va là ?


Chicaneau

Qui va là ? Peut-on voir monsieur ?


Petit Jean

Qui va là ? Peut-on voir monsieur ? Non.


Chicaneau

Qui va là ? Peut-on voir monsieur ? Non. Pourrait-on
Dire un mot à monsieur son secrétaire ?


Petit Jean

Dire un mot à monsieur son secrétaire ? Non.


Chicaneau

Et monsieur son portier ?


Petit Jean

Et monsieur son portier ? C'est moi-même.


Chicaneau

Et monsieur son portier ? C'est moi-même. De grâce,
180Buvez à ma santé, monsieur.


Petit Jean

Buvez à ma santé, monsieur. Grand bien vous fasse !
Mais revenez demain.


Chicaneau

Mais revenez demain. Hé ! Rendez

donc l'argent.
Le monde est devenu, sans mentir, bien méchant.
J'ai vu que les procès ne donnaient point de peine :
Six écus en gagnaient une demi-douzaine.
185Mais aujourd'hui je crois que tout mon bien entier
Ne me suffirait pas pour gagner un portier.
Mais j'aperçois venir Madame La Comtesse
De Pimbesche. Elle vient pour affaire qui presse.



Scène VII

Chicaneau, La Comtesse.


Chicaneau

Madame, on n'entre plus.


La Comtesse

Madame, on n'entre plus. Hé bien ! l'ai-je pas dit ?
190Sans mentir, mes valets me font perdre l'esprit.
Pour les faire lever c'est en vain que je gronde ;
Il faut que tous les jours j'éveille tout mon monde.


Chicaneau

Il faut absolument qu'il se fasse celer.


La Comtesse

Pour moi, depuis deux jours, je ne lui puis parler.


Chicaneau

195Ma partie est puissante, et j'ai lieu de tout craindre.


La Comtesse

Après ce qu'on m'a fait, il ne faut plus se plaindre.


Chicaneau

Si pourtant j'ai bon droit.


La Comtesse

Si pourtant j'ai bon droit. Ah ! monsieur, quel arrêt !


Chicaneau

Je m'en rapporte à vous. Écoutez, s'il vous plaît.


La Comtesse

Il faut que vous sachiez, monsieur, la perfidie...


Chicaneau

200Ce n'est rien dans le fond.


La Comtesse

Ce n'est rien dans le fond. Monsieur, que je vous die...


Chicaneau

Voici le fait. Depuis quinze ou vingt ans en çà
Au travers d'un mien pré, certain ânon passa,
S'y vautra, non sans faire un notable dommage,
Dont je formais ma plainte au juge du village.
205Je fais saisir l'ânon. Un expert est nommé,
À deux bottes de foin le dégât estimé.
Enfin, au bout d'un an, sentence par laquelle
Nous sommes renvoyés hors de cour. J'en appelle.
Pendant qu'à l'audience on poursuit un arrêt,
210Remarquez bien ceci, madame, s'il vous plaît,
Notre ami Drolichon, qui n'est pas une bête,
Obtient pour quelque argent un arrêt sur requête,
Et je gagne ma cause. À cela, que fait-on ?
Mon chicaneur s'oppose à l'exécution.
215Autre incident : tandis qu'au procès on travaille,
Ma partie en mon pré laisse aller sa volaille.
Ordonné que sera fait rapport à la cour
Du foin que peut manger une poule en un jour :
Le tout joint au procès enfin, et toute chose
220Demeurant en état, on appointe la cause,
Le cinquième ou sixième avril cinquante-six.
J'écris sur nouveaux frais. Je produis, je fournis
De dits, de contredits, enquêtes, compulsoires,
Rapports d'experts, transports, trois interlocutoires,
225Griefs et faits nouveaux, baux et procès-verbaux.
J'obtiens lettres royaux, et je m'inscris en faux.
Quatorze appointements, trente exploits, six instances,
Six-vingts productions, vingt arrêts de défenses,
Arrêt enfin. Je perds ma cause avec dépens
230Estimés environ cinq à six mille francs.
Est-ce là faire droit ? Est-ce là comme on juge ?
Après quinze ou vingt ans ! Il me reste un refuge :
La requête civile est ouverte pour moi.
Je ne suis pas rendu. Mais vous, comme je voi,
235Vous plaidez ?


La Comtesse

Vous plaidez ? Plût à Dieu !


Chicaneau

Vous plaidez ? Plût à Dieu ! J'y brûlerai mes livres.


La Comtesse

Je...


Chicaneau

Je... Deux bottes de foin, cinq à six mille livres !


La Comtesse

Monsieur, tous mes procès allaient être finis ;
Il ne m'en restait plus que quatre ou cinq petits :
L'un contre mon mari, l'autre contre mon père,
240Et contre mes enfants. Ah ! monsieur ! la misère !
Je ne sais quel biais ils ont imaginé,
Ni tout ce qu'ils ont fait ; mais on leur a donné
Un arrêt par lequel, moi vêtue et nourrie,
On me défend, monsieur, de plaider de ma vie.


Chicaneau

245De plaider !


La Comtesse

De plaider ! De plaider.


Chicaneau

De plaider ! De plaider. Certes le trait est noir.
J'en suis surpris.


La Comtesse

J'en suis surpris. Monsieur, j'en suis au désespoir.


Chicaneau

Comment ? lier les mains aux gens de votre sorte !
Mais cette pension, madame, est-elle forte ?


La Comtesse

Je n'en vivrai, monsieur, que trop honnêtement.
{{NumVers|250

}}Mais vivre sans plaider, est-ce contentement ?


Chicaneau

Des chicaneurs viendront nous manger jusqu'à l'âme,
Et nous ne dirons mot ! Mais, s'il vous plaît, madame,
Depuis quand plaidez-vous ?


La Comtesse

Depuis quand plaidez-vous ? Il ne m'en souvient pas,
Depuis trente ans, au plus.


Chicaneau

Depuis trente ans, au plus. Ce n'est pas trop.


La Comtesse

Depuis trente ans, au plus. Ce n'est pas trop. Hélas !


Chicaneau

255Et quel âge avez-vous ? Vous avez bon visage.


La Comtesse

Hé, quelque soixante ans.


Chicaneau

Hé, quelque soixante ans. Comment ! c'est le bel âge
Pour plaider.


La Comtesse

Pour plaider. Laissez faire, ils ne sont pas au bout :
J'y vendrai ma chemise ; et je veux rien ou tout.


Chicaneau

Madame, écoutez-moi. Voici ce qu'il faut faire.


La Comtesse

260Oui, monsieur, je vous crois comme mon propre père.


Chicaneau

J'irais trouver mon juge.


La Comtesse

J'irais trouver mon juge. Oh ! oui, monsieur, j'irai.


Chicaneau

Me jetter à ses pieds.


La Comtesse

Me jetter à ses pieds. Oui, je m'y jetterai :
Je l'ai bien résolu.


Chicaneau

Je l'ai bien résolu. Mais daignez donc m'entendre.


La Comtesse

Oui, vous prenez la chose ainsi qu'il la faut prendre.


Chicaneau

265Avez-vous dit, Madame ?


La Comtesse

Avez-vous dit, Madame ? Oui.


Chicaneau

Avez-vous dit, Madame ? Oui. J'irais sans façons
Trouver mon juge.


La Comtesse

Trouver mon juge. Hélas ! que ce monsieur est bon !


Chicaneau

Si vous parlez toujours, il faut que je me taise.


La Comtesse

Ah ! que vous m'obligez ! je ne me sens pas d'aise.


Chicaneau

J'irais trouver mon juge, et lui dirais...


La Comtesse

J'irais trouver mon juge, et lui dirais... Oui.


Chicaneau

J'irais trouver mon juge, et lui dirais... Oui. Vois !
270Et lui dirais : Monsieur...


La Comtesse

Et lui dirais : Monsieur... Oui, monsieur.


Chicaneau

Et lui dirais : Monsieur... Oui, monsieur. Liez-moi...


La Comtesse

Monsieur, je ne veux point être liée.


Chicaneau

Monsieur, je ne veux point être liée. À l'autre !


La Comtesse

Je ne la serai point.


Chicaneau

Je ne la serai point. Quelle humeur est la vôtre ?


La Comtesse

Non.


Chicaneau

Non. Vous ne savez pas, madame, où je viendrai.


La Comtesse

Je plaiderai, monsieur, ou bien je ne pourrai.


Chicaneau

275Mais...


La Comtesse

Mais... Mais je ne veux pas, monsieur, que l'on me lie.


Chicaneau

Enfin, quand une femme en tête a sa folie...


La Comtesse

Fou vous-même.


Chicaneau

Fou vous-même. Madame !


La Comtesse

Fou vous-même ! Madame ! Et pourquoi me lier ?


Chicaneau

Madame...


La Comtesse

Madame... Voyez-vous, il se rend familier.


Chicaneau

Mais, madame...


La Comtesse

Mais, madame... Un crasseux, qui n'a que sa chicane,
280Veut donner des avis !


Chicaneau

Veut donner des avis ! Madame !


La Comtesse

Veut donner des avis ! Madame ! Avec son âne !


Chicaneau

Vous me poussez.


La Comtesse

Vous me poussez. Bonhomme, allez gardez vos foins.


Chicaneau

Vous m'excédez.


La Comtesse

{{cach|Vous m'e

xcédez. }}Le sot !


Chicaneau

Vous m'excédez. Le sot ! Que n'ai-je des témoins ?



Scène VIII

Petit Jean, La Comtesse, Chicaneau.


Petit Jean

Voyez le beau Sabbat qu'ils font à notre porte.
Messieurs, allez plus loin tempêter de la sorte.


Chicaneau

285Monsieur, soyez témoin...


La Comtesse

Monsieur, soyez témoin... Que Monsieur est un sot.


Chicaneau

Monsieur, vous l'entendez, retenez bien ce mot.


Petit Jean

Ah ! Vous ne deviez pas lâcher cette parole.


La Comtesse

Vraiment, c'est bien à lui, de me traîter de folle !


Petit Jean

Folle ! Vous avez tort. Pourquoi l'injurier ?


Chicaneau

290On la conseille.


Petit Jean

On la conseille. Oh !


La Comtesse

On la conseille. Oh ! Oui, de me faire lier.


Petit Jean

Oh ! monsieur !


Chicaneau

Oh ! monsieur ! Jusqu'au bout, que ne m'écoute-t-elle ?


Petit Jean

Oh ! madame !


La Comtesse

Oh ! madame ! Qui, moi, souffrir qu'on me querelle ?


Chicaneau

Une crieuse !


Petit Jean

Une crieuse ! Hé ! paix !


La Comtesse

Une crieuse ! Hé ! paix ! Un chicaneur !


Petit Jean

Une crieuse ! Hé ! paix ! Un chicaneur ! Holà !


Chicaneau

Qui n'ose plus plaider.


La Comtesse

Qui n'ose plus plaider. Que t'importe cela ?
295Qu'est-ce qui t'en revient, faussaire abominable,
Brouillon, voleur !


Chicaneau

Brouillon, voleur ! Et bon, et bon, de par le diable !
Un sergent ! un sergent !


La Comtesse

Un sergent ! un sergent ! Un huissier ! un huissier !


Petit Jean

Ma foi, juge et plaideurs, il faudrait tout lier.


ACTE second


Scène I

Léandre, L'Intimé.


L'Intimé

Monsieur, encore un coup, je ne puis pas tout faire :
300Puisque je fais l'huissier, faites le commissaire.
En robe sur mes pas il ne faut que venir,
Vous aurez tout moyen de vous entretenir.
Changez en cheveux noirs votre perruque blonde.
Ces plaideurs songent-ils que vous soyez au monde ?
305Hé ! lorsqu'à votre père ils vont faire leur cour,
À peine seulement savez-vous s'il est jour.
Mais n'admirez-vous pas cette bonne comtesse
Qu'avec tant de bonheur la fortune m'adresse ;
Qui, dès qu'elle me voit, donnant dans le panneau,
310Me charge d'un exploit pour monsieur Chicaneau,
Et le fait assigner pour certaine parole,
Disant qu'il la voudrait faire passer pour folle,
Je dis folle à lier, et pour d'autres excès
Et blasphèmes, toujours l'ornement des procès ?
315Mais vous ne dites rien de tout mon équipage ?
Ai-je bien d'un sergent le port et le visage ?


Léandre

Ah ! fort bien.


L'Intimé

Ah ! fort bien. Je ne sais, mais je me sens enfin
L'âme et le dos six fois plus durs que ce matin.
Quoi qu'il en soit, voici l'exploit et votre lettre :
320Isabelle l'aura, j'ose vous le promettre.
Mais, pour faire signer le contrat que voici,
Il faut que sur mes pas vous vous rendiez ici.
Vous feindrez d'informer sur toute cette affaire
Et vous ferez l'amour en présence du père.


Léandre

325Mais ne va pas donner l'exploit pour le billet.


L'Intimé

Le père aura l'exploit, la fille le poulet.
Rentrez.


Scène II

Isabelle, L'Intimé.


Isabelle

Rentrez. Qui frappe ?


L'Intimé

Rentrez. Qui frappe ? Ami. C'est la voix d'Isabelle.


Isabelle

Demandez-vous quelqu'un, monsieur ?


L'Intimé

Demandez-vous quelqu'un, monsieur ? Mademoiselle,
C'est un petit exploit que j'ose vous prier
330De m'accorder l'honneur de vous signifier.


Isabelle

Monsieur, excusez-moi, je n'y puis rien comprendre.
Mon père va venir qui pourra vous entendre.


L'Intimé

Il n'est donc pas ici, mademoiselle ?


Isabelle

Il n'est donc pas ici, mademoiselle ? Non.


L'Intimé

L'exploit, mademoiselle, est mis sous votre nom.


Isabelle

335Monsieur, vous me prenez pour un autre, sans doute :
Sans avoir de procès, je sais ce qu'il en coûte ;
Et si l'on n'aimait pas à plaider plus que moi,
Vos pareils pourraient bien chercher un autre emploi.
Adieu.


L'Intimé

Adieu. Mais permettez...


Isabelle

Adieu. Mais permettez... Je ne veux rien permettre.


L'Intimé

340Ce n'est pas un exploit.


Isabelle

Ce n'est pas un exploit. Chanson.


L'Intimé

Ce n'est pas un exploit. Chanson. C'est une lettre.


Isabelle

Encor moins.


L'Intimé

Encor moins. Mais lisez.


Isabelle

Encor moins. Mais lisez. Vous ne m'y tenez pas.


L'Intimé

C'est de monsieur...


Isabelle

C'est de monsieur... Adieu.


L'Intimé

C'est de monsieur... Adieu. Léandre.


Isabelle

C'est de monsieur... Adieu. Léandre. Parlez bas.
C'est de monsieur... ?


L'Intimé

C'est de monsieur... ? Que diable ! On a bien de la peine
À se faire écouter : je suis tout hors d'haleine.


Isabelle

345Ah ! L'Intimé, pardonne à mes sens étonnés ;
Donne.


L'Intimé

Donne. Vous me deviez fermer la porte au nez.


Isabelle

Et qui t'aurait connu déguisé de la sorte ?
Mais donne.


L'Intimé

Mais donne. Aux gens de bien ouvre-t-on votre porte ?


Isabelle

Hé ! donne donc.


L'Intimé

Hé ! donne donc. La peste...


Isabelle

Hé ! donne donc. La peste... Oh ! ne donnez donc pas.
350Avec votre billet retournez sur vos pas.


L'Intimé

Tenez. Une autre fois ne soyez pas si prompte.



Scène III

Chicaneau, Isabelle, L'Intimé.


Chicaneau

Oui, je suis donc un sot, un voleur, à son compte ?
Un sergent s'est chargé de la remercier,
Et je lui vais servir un plat de mon métier.
355Je serais bien fâché que ce fût à refaire,
Ni qu'elle m'envoyât assigner la première.
Mais un homme ici parle à ma fille ! Comment ?
Elle lit un billet ? Ah ! c'est de quelque amant.
Approchons.


Isabelle

Approchons. Tout de bon, ton maître est-il sincère ?
360Le croirai-je ?


L'Intimé

Le croirai-je ? Il ne dort non plus que votre père.
Il se tourmente ; il vous...
(Apercevant Chicaneau)
Il se tourmente ; il vous... fera voir aujourd'hui
Que l'on ne gagne rien à plaider contre lui.


Isabelle

C'est mon père ! Vraiment, vous leur pouvez apprendre
Que si l'on nous poursuit, nous saurons nous défendre.
365Tenez, voilà le cas qu'on fait de votre exploit.


Chicaneau

Comment ! C'est un exploit que ma fi

lle lisoit !
Ah ! tu seras un jour l'honneur de ta famille :
Tu défendras ton bien. Viens, mon sang, viens ma fille.
Va ! je t'achèterai le Praticien françois.
370Mais, diantre ! il ne faut pas déchirer les exploits.


Isabelle

Au moins, dites-leur bien que je ne les crains guère :
Ils me feront plaisir. Je les mets à pis faire.


Chicaneau

Hé ! ne te fâche point.


Isabelle

Hé ! ne te fâche point. Adieu, monsieur.



Scène IV

Chicaneau, L'Intimé.


Chicaneau

Hé ! ne te fâche point. Adieu, monsieur. Or çà,
Verbalisons.


Chicaneau

Verbalisons. Monsieur, de grâce, excusez-la :
375Elle n'est pas instruite ; et puis, si bon vous semble,
En voici les morceaux que je vais mettre ensemble.


L'Intimé

Non.


Chicaneau

Non. Je le lirai bien.


L'Intimé

Non. Je le lirai bien. Je ne suis pas méchant :
J'en ai sur moi copie.


Chicaneau

J'en ai sur moi copie. Ah ! le trait est touchant.
Mais, je ne sais pourquoi, plus je vous envisage,
380Et moins je me remets, monsieur, votre visage.
Je connais force huissiers.


L'Intimé

Je connais force huissiers. Informez-vous de moi :
Je m'acquitte assez bien de mon petit emploi.


Chicaneau

Soit. Pour qui venez-vous ?


L'Intimé

Soit. Pour qui venez-vous ? Pour une brave dame,
Monsieur, qui vous honore, et de toute son âme,
385Voudrait que vous vinssiez, à ma sommation,
Lui faire un petit mot de réparation.


Chicaneau

De réparation ? Je n'ai blessé personne.


L'Intimé

Je le crois : vous avez, monsieur, l'âme trop bonne.


Chicaneau

Que demandez-vous donc ?


L'Intimé

Que demandez-vous donc ? Elle voudrait, monsieur,
390Que devant des témoins vous lui fissiez l'honneur
De l'avouer pour sage et point extravagante.


Chicaneau

Parbleu, c'est ma comtesse !


L'Intimé

Parbleu, c'est ma comtesse ! Elle est votre servante.


Chicaneau

Je suis son serviteur.


L'Intimé

Je suis son serviteur. Vous êtes obligeant,
Monsieur.


Chicaneau

Monsieur. Oui, vous pouvez l'assurer qu'un sergent
395Lui doit porter pour moi tout ce qu'elle demande.
Hé quoi donc ? les battus, ma foi, paieront l'amende !
Voyons ce qu'elle chante. Hon... Sixième janvier,
Pour avoir faussement dit qu'il fallait lier
Étant à ce porté par esprit de chicane,
400Haute et puissante dame Yolande Cudasne,
Comtesse de Pimbesche, Orbesche, et caetera,
Il soit dit que sur l'heure il se transportera
Au logis de la dame, et là, d'une voix claire,
Devant quatre témoins assistés d'un notaire,
405Zeste ! ledit Hiérôme avouera hautement
Qu'il la tient pour sensée et de bon jugement.
Le Bon. C'est donc le nom de votre seignerie ?


L'Intimé

Pour vous servir. Il faut payer d'effronterie.


Chicaneau

Le Bon ! Jamais exploit ne fut signé Le Bon.
410Monsieur Le Bon !


L'Intimé

Monsieur Le Bon ! Monsieur.


Chicaneau

Monsieur Le Bon ! Monsieur. Vous êtes un fripon.


L'Intimé

Monsieur, pardonnez-moi, je suis fort honnête homme.


Chicaneau

Mais fripon le plus franc qui soit de Caen à Rome.


L'Intimé

Monsieur, je ne suis pas pour vous désavouer :
Vous aurez la bonté de me le bien payer.


Chicaneau

415Moi, payer ? En soufflets.


L'Intimé

Moi, payer ? En soufflets. Vous êtes trop honnête :
Vous me le paierez bien.


Chicaneau

Vous me le paierez bien. Oh ! tu me romps la tête.
Tiens, voilà ton paiement.


L'Intimé

Tiens, voilà ton paiement. Un soufflet ! Écrivons :
Lequel Hiérome, après plusieurs rébellions,
Aurait atteint, frappé, moi sergent, à la joue,
{{NumVers|420}

}Et fait tomber, d'un coup, mon chapeau dans la boue.


Chicaneau

Ajoute cela.


L'Intimé

Ajoute cela. Bon : c'est de l'argent comptant ;
J'en avais bien besoin. Et, de ce, non content,
Aurait avec le pied réitéré. Courage !
Outre plus, le susdit serait venu, de rage,
425Pour lacérer ledit présent procès-verbal.
Allons, mon cher monsieur, cela ne va pas mal.
Ne vous relâchez point.


Chicaneau

Ne vous relâchez point. Coquin !


L'Intimé

Ne vous relâchez point. Coquin ! Ne vous déplaise,
Quelques coups de bâton, et je suis à mon aise.


Chicaneau

Oui-da : je verrai bien s'il est sergent.


L'Intimé, en posture d'écrire.

Oui-da: je verrai bien s'il est sergent. Tôt donc,
430Frappez : j'ai quatre enfants à nourrir.


Chicaneau

Frappez : j'ai quatre enfants à nourrir. Ah ! pardon !
Monsieur, pour un sergent, je ne pouvais vous prendre ;
Mais le plus habile homme enfin peut se méprendre.
Je saurai réparer ce soupçon outrageant.
Oui, vous êtes sergent, monsieur, et très sergent.
435Touchez là : vos pareils sont gens que je révère ;
Et j'ai toujours été nourri par feu mon père
Dans la crainte de Dieu, monsieur, et des sergents.


L'Intimé

Non, à si bon marché l'on ne bat point les gens.


Chicaneau

Monsieur, point de procès !


L'Intimé

Monsieur, point de procès ! Serviteur. Contumace,
440Bâton levé, soufflet, coup de pied. Ah !


Chicaneau

Bâton levé, soufflet, coup de pied. Ah ! De grâce.
Rendez-les-moi, plutôt.


L'Intimé

Rendez-les moi, plutôt. Suffit qu'ils soient reçus,
Je ne les voudrais pas donner pour mille écus.



Scène V

Léandre, Chicaneau, L'Intimé.


L'Intimé

Voici fort à propos monsieur le Commissaire.
Monsieur, votre présence ici est nécessaire.
445Tel que vous me voyez, monsieur ici présent
M'a d'un fort grand soufflet fait un petit présent.


Léandre

À vous, monsieur ?


L'Intimé

À vous, monsieur ? À moi, parlant à ma personne.
Item, un coup de pied ; plus, les noms qu'il me donne.


Léandre

Avez-vous des témoins ?


L'Intimé

Avez-vous des témoins ? Monsieur, tâtez plutôt :
450Le soufflet sur ma joue est encore tout chaud.


Léandre

Pris en flagrant délit, affaire criminelle.


Chicaneau

Foin de moi !


L'Intimé

Foin de moi ! Plus, sa fille, au moins soi-disant telle,
A mis un mien papier en morceaux, protestant
Qu'on lui ferait plaisir, et que d'un œil content
455Elle nous défiait.


Léandre

Elle nous défiait. Faites venir la fille.
L'esprit de contumace est dans cette famille.


Chicaneau

Il faut absolument qu'on m'ait ensorcelé :
Si j'en connais pas un, je veux être étranglé.


Léandre

Comment ? battre un huissier ! Mais voici la rebelle.



Scène VI

Léandre, Isabelle, Chicaneau, L'Intimé.


L'Intimé

460Vous le reconnaissez ?


Léandre

Vous le reconnaissez ? Hé bien, mademoiselle,
C'est donc vous qui tantôt braviez notre officier,
Et qui si hautement osez nous défier ?
Votre nom ?


Isabelle

Votre nom ? Isabelle.


Léandre

Votre nom ? Isabelle. Écrivez. Et votre âge ?


Isabelle

Dix-huit ans.


Chicaneau

Dix-huit ans. Elle en a quelque peu davantage ;
465Mais n'importe.


Léandre

Mais n'importe. Êtes-vous en pouvoir de mari ?


Isabelle

Non, monsieur.


Léandre

Non, monsieur.

Vous riez ? Écrivez qu'elle a ri.


Chicaneau

Monsieur, ne parlons pas de mari à des filles ;
Voyez-vous, ce sont là des secrets de familles.


Léandre

Mettez qu'il interrompt.


Chicaneau

Mettez qu'il interrompt. Hé ! je n'y pensais pas.
470Prends bien garde, ma fille, à ce que tu diras.


Léandre

Là, ne vous troublez point. Répondez à votre aise.
On ne peut pas rien faire ici qui vous déplaise.
N'avez-vous pas reçu de l'huissier que voilà
Certain papier tantôt ?


Isabelle

Certain papier tantôt ? Oui, monsieur.


Chicaneau

Certain papier tantôt ? Oui, monsieur. Bon cela.


Léandre

475Avez-vous déchiré ce papier sans le lire ?


Isabelle

Monsieur, je l'ai lu.


Chicaneau

Monsieur, je l'ai lu. Bon.


Léandre

Monsieur, je l'ai lu. Bon. Continuez d'écrire.
Et pourquoi l'avez-vous déchiré ?


Isabelle

Et pourquoi l'avez-vous déchiré ? J'avais peur
Que mon père ne prît l'affaire trop à cœur,
Et qu'il ne s'échauffât le sang à sa lecture.


Chicaneau

480Et tu fuis les procès ? C'est méchanceté pure.


Léandre

Vous n'avez donc pas détruit ce papier par dépit,
Ou par mépris de ceux qui vous l'avaient écrit ?


Isabelle

Monsieur, je n'ai pour eux ni mépris ni colère.


Léandre

Écrivez.


Chicaneau

Écrivez. Je vous dis qu'elle tient de son père :
485Elle répond fort bien.


Léandre

Elle répond fort bien. Vous montrez cependant
Pour tous les gens de robe un mépris évident.


Isabelle

Une robe toujours m'avait choqué la vue ;
Mais cette aversion à présent diminue.


Chicaneau

La pauvre enfant ! Va, va, je te marierai bien,
490Dès que je le pourrai, s'il ne m'en coûte rien.


Léandre

À la justice donc vous voulez satisfaire ?


Isabelle

Monsieur, je ferai tout pour ne pas vous déplaire


L'Intimé

Monsieur, faites signer.


Léandre

Monsieur, faites signer. Dans les occasions,
Soutiendrez-vous au moins vos dépositions ?


Isabelle

495Monsieur, assurez-vous qu'Isabelle est constante.


Léandre

Signez. Cela va bien, la justice est contente.
Çà, ne signez-vous pas, monsieur ?


Chicaneau

Çà, ne signez-vous pas, monsieur ? Oui-da, gaîment.
À tout ce qu'elle a dit je signe aveuglément.


Léandre, à Isabelle.

Tout va bien. À mes vœux le succès est conforme :
500Il signe un bon contrat écrit en bonne forme,
Et sera condamné tantôt sur son écrit.


Chicaneau

Que lui dit-il ? Il est charmé par son esprit.


Léandre

Adieu. Soyez toujours aussi sage que belle :
Tout ira bien. Huissier, ramenez-la chez elle.
505Et vous, monsieur, marchez.


Chicaneau

Et vous, monsieur, marchez. Où, monsieur ?


Léandre

Et vous, monsieur, marchez. Où, monsieur ? Suivez-moi.


Chicaneau

Où donc ?


Léandre

Où donc ? Vous le saurez. Marchez, de par le Roi.


Chicaneau

Comment ?



Scène VII

Léandre, Chicaneau, Petit Jean.


Petit Jean

Comment ? Holà ! quelqu'un n'a-t-il point vu mon maître ?
Quel chemin a-t-il pris ? la porte ou la fenêtre ?


Léandre

À l'autre !


Petit Jean

À l'autre ! Je ne sais qu'est devenu son fils ;
510Mais pour le père, il est où le diable l'a mis.
Il me redemandait sans cesse se

s épices,
Et j'ai tout bonnement couru jusqu'aux offices
Chercher la boîte au poivre ; et lui, pendant cela,
Est disparu.



Scène VIII

Dandin, Léandre, Chicaneau, L'Intimé, Petit Jean.


Dandin

Est disparu. Paix ! paix ! que l'on se taise là.


Léandre

515Hé ! grand Dieu !


Petit Jean

Hé ! grand Dieu ! Le voilà, ma foi, dans les gouttières.


Dandin

Quelles gens êtes vous ? Quelles sont vos affaires ?
Qui sont ces gens de robe ? Êtes-vous avocats ?
Çà, parlez.


Petit Jean

Çà, parlez. Vous verrez qu'il va juger les chats.


Dandin

Avez-vous eu le soin de voir mon secrétaire ?
520Allez lui demander si je sais votre affaire.


Léandre

Il faut bien que je l'aille arracher de ces lieux.
Sur votre prisonnier, huissier, ayez les yeux.


Petit Jean

Ho ! Ho ! Monsieur !


Léandre

Ho ! Ho ! monsieur ! Tais-toi, sur les yeux de ta tête,
Et suis-moi.


Scène IX

Dandin, Chicaneau, La Comtesse, L'Intimé.


Dandin

Et suis-moi. Dépêchez ; donnez votre requête.


Chicaneau

525Monsieur, sans votre aveu, l'on me fait prisonnier.


La Comtesse

Hé, mon Dieu ! j'aperçois Monsieur dans son grenier.
Que fait-il là ?


L'Intimé

Que fait-il là ? Madame, il y donne audience.
Le champ vous est ouvert.


Chicaneau

Le champ vous est ouvert. On me fait violence,
Monsieur, on m'injurie ; et je venais ici
530Me plaindre à vous.


La Comtesse

Me plaindre à vous. Monsieur, je viens me plaindre aussi.


Chicaneau et La Comtesse

Vous voyez devant vous mon adverse partie.


L'Intimé

Parbleu ! je me veux mettre aussi de la partie.


Chicaneau, La Comtesse, L'Intimé

Monsieur, je viens ici pour un petit exploit.


Chicaneau

Hé, messieurs, tour à tour exposons notre droit.


La Comtesse

535Son droit ? Tout ce qu'il dit sont autant d'impostures.


Dandin

Qu'est-ce qu'on vous a fait ?


Chicaneau, La Comtesse, L'Intimé

Qu'est-ce qu'on vous a fait ? On m'a dit des injures.


L'Intimé

Outre un soufflet, monsieur, que j'ai reçu plus qu'eux.


Chicaneau

Monsieur, je suis cousin de l'un de vos neveux.


La Comtesse

Monsieur, père Cordon vous dira mon affaire.


L'Intimé

540Monsieur, je suis bâtard de votre apothicaire.


Dandin

Vos qualités ?


La Comtesse

Vos qualités ? Je suis comtesse.


L'Intimé

Vos qualités ? Je suis comtesse. Huissier.


Chicaneau

Vos qualités ? Je suis comtesse. Huissier. Bourgeois.
Messieurs...


Dandin

Messieurs... Parlez toujours : je vous entends tous trois.


Chicaneau

Monsieur...


L'Intimé

Monsieur... Bon ! le voilà qui fausse compagnie.


La Comtesse

Hélas !


Chicaneau

Hélas ! Hé quoi ! déjà, l'audience est finie ?
545Je n'ai pas eu le temps de lui dire deux mots.



Scène X

Léandre, Chicaneau, La Comtesse, L'Intimé.


Léandre

Messieurs, voulez-vous bien nous laisser en repos ?


Chicaneau

Monsieur, peut-on entrer ?


Léandre

Monsieur, peut-on entrer ? Non, monsieur, ou je meure.


Chicaneau

Hé, pourquoi ? j'aurai fait en une petite heure,
En deux heures au plus.


Léandre

En deux heures au plus. On n'entre point, monsieur.


La Comtesse

550C'est bien fait de fermer la porte à ce crieur.
Mais moi...


Léandre

Mais moi... L'on n'entre point, madame, je vous jure.


La Comtesse

Ho ! monsieur, j'entrerai.


Léandre

Ho ! monsieur, j'entrerai. Peut-être.


La Comtesse

Ho ! monsieur, j'entrerai. Peut-être. J'en suis sûre.


Léandre

Par la fenêtre donc ?


La Comtesse

Par la fenêtre donc ? Par la porte.


Léandre

Par la fenêtre donc ? Par la porte. Il faut voir.


Chicaneau

Quand je devrais ici demeurer jusqu'au soir.



Scène XI

Petit Jean, Léandre, Chicaneau, La Comtesse, L'Intimé, Dandin.


Petit Jean

555On ne l'entendra pas, quelque chose qu'il fasse.
Parbleu ! je l'ai fourré dans notre salle basse,
Tout auprès de la cave.


Léandre

Tout auprès de la cave. En un mot comme en cent,
On ne voit point mon père.


Chicaneau

On ne voit point mon père. Hé bien donc ! Si pourtant
Sur toute cette affaire il faut que je le voie.
560Mais que vois-je ? Ah ! c'est lui que le ciel nous renvoie !


Léandre

Quoi ? Par le soupirail !


Petit Jean

Quoi ? Par le soupirail ! Il a le diable au corps.


Chicaneau

Monsieur...


Dandin

Monsieur... L'impertinent ! Sans lui j'étais dehors.


Chicaneau

Monsieur...


Dandin

Monsieur... Retirez-vous, vous êtes une bête.


Chicaneau

Monsieur, voulez-vous bien...


Dandin

Monsieur, voulez-vous bien... Vous me rompez la tête.


Chicaneau

565Monsieur, j'ai commandé...


Dandin

Monsieur, j'ai commandé... Taisez-vous, vous dit-on.


Chicaneau

Que l'on portât chez vous...


Dandin

Que l'on portât chez vous... Qu'on le mène en prison.


Chicaneau

Certain quartaut de vin.


Dandin

Certain quartaut de vin. Hé ! je n'en ai que faire.


Chicaneau

C'est de très bon muscat.


Dandin

C'est de très bon muscat. Redites votre affaire.


Léandre

Il faut les entourer ici de tous côtés.


La Comtesse

570Monsieur, il va vous dire autant de faussetés.


Chicaneau

Monsieur, je vous dis vrai.


Dandin

Monsieur, je vous dis vrai. Mon Dieu, laissez-la dire !


La Comtesse

Monsieur, écoutez-moi.


Dandin

Monsieur, écoutez-moi. Souffrez que je respire.


Chicaneau

Monsieur...


Dandin

Monsieur... Vous m'étranglez.


La Comtesse

Monsieur... Vous m'étranglez. Tournez les yeux vers moi.


Dandin

Elle m'étrangle... Ay ! ay !


Chicaneau

Elle m'étrangle... Ay ! ay ! Vous m'entraînez, ma foi !
575Prenez garde, je tombe.


Petit Jean

Prenez garde, je tombe. Ils sont, sur ma parole,
L'un et l'autre encavés.


Léandre

L'un et l'autre encavés. Vite, que l'on y vole.
Courez à leur secours. Mais au moins je prétends
Que monsieur Chicaneau, puisqu'il est là-dedans,
N'en sorte d'aujourd'hui. L'Intimé, prends-y garde.


L'Intimé

580Gardez le soupirail.


Léandre

{{cach|Gardez le s

oupirail. }}Va vite, je le garde.



Scène XII

Léandre, La Comtesse.


La Comtesse

Misérable ! il s'en va lui prévenir l'esprit.
Monsieur, ne croyez rien de tout ce qu'il vous dit ;
Il n'a point de témoins : c'est un menteur.


Léandre

Il n'a point de témoins. C'est un menteur. Madame,
Que leur contez-vous là ? Peut-être ils rendent l'âme.


La Comtesse

585Il lui fera, monsieur, croire ce qu'il voudra.
Souffrez que j'entre.


Léandre

Souffrez que j'entre. Oh non ! personne n'entrera.


La Comtesse

Je le vois bien, monsieur, le vin muscat opère
Aussi bien sur le fils que sur l'esprit du père.
Patience, je m'en vais protester comme il faut
590Contre monsieur le juge et contre le quartaut.


Léandre

Allez donc, et cessez de nous rompre la tête.
Que de fous ! je ne fus jamais à telle fête.



Scène XIII

Dandin, Léandre, L'Intimé.


L'Intimé

Monsieur, où courez-vous ? C'est vous mettre en danger ;
Et vous boitez tout bas.


Dandin

Et vous boitez tout bas. Je veux aller juger.


Léandre

595Comment ! mon père ! Allons, permettez qu'on vous panse.
Vite, un chirurgien.


Dandin

Vite, un chirurgien. Qu'il vienne à l'audience.


Léandre

Hé ! mon père ! arrêtez...


Dandin

Hé ! mon père ! arrêtez... Ho ! je vois ce que c'est :
Tu prétends faire ici de moi ce qui te plait ;
Tu ne gardes pour moi respect ni complaisance :
600Je ne puis prononcer une seule sentence.
Achève, prends ce sac, prends vite.


Léandre

Achève, prends ce sac, prends vite. Hé ! doucement,
Mon père. Il faut trouver quelque accomodement.
Si pour vous, sans juger, la vie est un supplice,
Si vous êtes pressé de rendre la justice,
605Il ne faut point sortir pour cela de chez vous :
Excercez le talent, et jugez parmi nous.


Dandin

Ne raillons point ici de la magistrature :
Vois-tu ? je ne veux point être un juge en peinture.


Léandre

Vous serez, au contraire, un juge sans appel,
610Et juge du civil comme du criminel.
Vous pourrez tous les jours tenir deux audiences :
Tout vous sera chez vous matière de sentences.
Un valet manque-t-il de rendre un verre net,
Condamnez-le à l'amende, ou, s'il le casse, au fouet.


Dandin

615C'est quelque chose. Encor passe quand on raisonne.
Et mes vacations, qui les paiera ? Personne ?


Léandre

Leurs gages vous tiendront lieu de nantissement.


Dandin

Il parle, ce me semble, assez pertinemment.


Léandre

Contre un de vos voisins...



Scène XIV

Dandin, Léandre, Petit Jean, L'Intimé.


Petit Jean

Contre un de vos voisins... Arrête ! arrête ! attrape !


Léandre

620Ah ! c'est mon prisonnier, sans doute, qui s'échappe !


L'Intimé

Non, non, ne craignez rien.


Petit Jean

Non, non, ne craignez rien. Tout est perdu... Citron...
Votre chien... vient là-bas de manger un chapon.
Rien n'est sûr devant lui : ce qu'il trouve, il l'emporte.


Léandre

Bon ! voilà pour mon père une cause. Main-forte !
625Qu'on se mette après lui. Courez tous.


Dandin

Qu'on se mette après lui. Courez tous. Point de bruit.
Tout doux. Un amené sans scandale suffit.


Léandre

Çà, mon père, il faut faire un exemple authentique ;
Jugez sévèrement ce voleur domestique.


Dandin

Mais je veux faire au moins la chose avec éclat.
630Il faut de part et d'autre avoir un avocat.
Nous n'en avons pas un.


Léandre

Nous n'en avons pas un. Hé bien ! il en faut faire.
Voilà votre portier et votre secrétaire.

Vous en ferez, je crois, d'excellents avocats ;
Ils sont fort ignorants.


L'Intimé

Ils sont fort ignorants. Non pas, monsieur, non pas.
635J'endormirai Monsieur tout aussi bien qu'un autre.


Petit Jean

Pour moi, je ne sais rien ; n'attendez rien du nôtre.


Léandre

C'est ta première cause, et l'on te la fera.


Petit Jean

Mais je ne sais pas lire.


Léandre

Mais je ne sais pas lire. Hé ! l'on te soufflera.[1]


Dandin

Allons nous préparer. Çà, messieurs, point d'intrigue.
640Fermons l'œil aux présents, et l'oreille à la brigue.
Vous, maître Petit Jean, serez le demandeur ;
Vous, maître L'Intimé, soyez le défendeur.


ACTE troisième


Scène I

Chicaneau, Léandre, Le Souffleur.


Chicaneau

Oui, Monsieur, c'est ainsi qu'ils ont conduit l'affaire.
L'huissier m'est inconnu, comme le commissaire.
645Je ne mens pas d'un mot.


Léandre

Je ne mens pas d'un mot. Oui, je crois tout cela ;
Mais, si vous m'en croyez, vous les laisserez là.
En vain vous prétendez les pousser l'un et l'autre,
Vous troublerez bien moins leur repos que le vôtre.
Les trois quarts de vos biens sont déjà dépensés
650À faire enfler des sacs l'un sur l'autre entassés
Et dans une poursuite à vous-même contraire...[2]


Chicaneau

Vraiment, vous me donnez un conseil salutaire ;
Et devant qu'il soit peu je veux en profiter :
Mais je vous prie au moins de bien solliciter.
655Puisque Monsieur Dandin va donner audience,
Je vais faire venir ma fille en diligence.
On peut l'interroger, elle est de bonne foi :
Et même elle saura mieux répondre que moi.


Léandre

Allez et revenez, l'on vous fera justice.


Le Souffleur

660Quel homme !



Scène II

Léandre, Le Souffleur.


Léandre

Quel homme ! Je me sers d'un étrange artifice ;
Mais mon père est un homme à se désespérer ;
Et d'une cause en l'air il le faut bien leurrer.
D'ailleurs j'ai mon dessein, et je veux qu'il condamne
Ce fou qui réduit tout au pied de la chicane.
665Mais voici tous nos gens qui marchent sur nos pas.



Scène III

Dandin, Léandre, L'Intimé, Petit Jean, Le Souffleur.


Dandin

Çà, qu'êtes-vous ici ?


Léandre

Çà, qu'êtes-vous ici ? Ce sont les avocats.


Dandin

Vous ?


Le Souffleur

Vous ? Je viens secourir leur mémoire troublée.


Dandin

Je vous entends. Et vous ?


Léandre

Je vous entends. Et vous ? Moi ? Je suis l'assemblée.


Dandin

Commencez donc.


Le Souffleur

Commencez donc. Messieurs...


Petit Jean

Commencez donc. Messieurs... Ho ! prenez-le plus bas :
670Si vous soufflez si haut, l'on ne m'entendra pas.
Messieurs...


Dandin

Messieurs... Couvrez-vous.


Petit Jean

Messieurs... Couvrez-vous. Ô ! Mes...


Dandin

Messieurs... Couvrez-vous. Ô ! Mes... Couvrez-vous, vous dis-je.


Petit Jean

Oh ! monsieur ! je sais bien à quoi l'honneur m'oblige.


Dandin

Ne te couvre donc pas.


Petit Jean, se couvrant.

Ne te couvre donc pas. Messieurs... Vous, doucement ;
Ce que je sais le mieux, c'est mon commencement
675Messieurs, quand je regarde avec exactitude
L'inconstance du monde et sa vicissitude ;
Lorsque je vois, parmi tant d'homme

s différents,
Pas une étoile fixe, et tant d'astres errants ;
Quand je vois les Césars, quand je vois leur fortune ;
680Quand je vois le soleil, et quand je vois la lune ;
Quand je vois les États des Babiboniens[3]
Transférés des Serpents[4] aux Nacédoniens[5] ;
Quand je vois les Lorrains[6], de l'État Dépotique[7]
Passer au Démocrite[8], et puis au Monarchique ;
685Quand je vois le Japon...


L'Intimé

Quand je vois le Japon... Quand aura-t-il tout vu ?


Petit Jean

Oh ! pourquoi celui-là m'a-t-il interrompu ?
Je ne dirai plus rien.


Dandin

Je ne dirai plus rien. Avocat incommode,
Que ne lui laissiez-vous finir sa période ?
Je suais sang et eau, pour voir si du Japon
690Il viendrait à bon port au fait de son chapon ;
Et vous l'interrompez par un discours frivole.
Parlez donc, avocat.


Petit Jean

Parlez donc, avocat. J'ai perdu la parole.


Léandre

Achève, Petit Jean : c'est fort bien débuté.
Mais que font là tes bras pendants à ton côté ?
695Te voilà sur tes pieds droit comme une statue.
Dégourdis-toi. Courage ! allons, qu'on s'évertue.


Petit Jean, remuant les bras.

Quand... je vois... Quand... je vois...


Léandre

Quand... je vois... Quand... je vois... Dis donc ce que tu vois.


Petit Jean

Oh ! dame ! on ne court pas deux lièvres à la fois.


Le Souffleur

On lit...


Petit Jean

On lit... On lit...


Le Souffleur

On lit... On lit... Dans la...


Petit Jean

On lit... On lit... Dans la... Dans la...


Le Souffleur

On lit... On lit... Dans la... Dans la... Métamorphose...


Petit Jean

700Comment ?


Le Souffleur

Comment ? Que la métem...


Petit Jean

Comment ? Que la métem... Que la métem...


Le Souffleur

Comment ? Que la métem... Que la métem... psycose...


Petit Jean

Psycose...


Le Souffleur

Psycose... Hé ! le cheval !


Petit Jean

Psycose... Hé ! le cheval ! Et le cheval...


Le Souffleur

Psycose... Hé ! le cheval ! Et le cheval... Encor !


Petit Jean

Encor...


Le Souffleur

Encor... Le chien !


Petit Jean

Encor... Le chien ! Le chien...


Le Souffleur

Encor... Le chien ! Le chien... Le butor !


Petit Jean

Encor... Le chien ! Le chien... Le butor ! Le butor...


Le Souffleur

Peste de l'avocat !


Petit Jean

Peste de l'avocat ! Ah ! peste de toi-même
Voyez cet autre avec sa face de carême
705Va-t'en au diable.


Dandin

Va-t'en au diable ! Et vous, venez au fait. Un mot
Du fait.


Petit Jean

Du fait. Hé ! faut-il tant tourner autour du pot ?
Ils me font dire aussi des mots longs d'une toise,
De grands mots qui tiendraient d'ici jusqu'à Pontoise.
Pour moi, je ne sais point tant faire de façon
710Pour dire qu'un mâtin vient de prendre un chapon.
Tant y a qu'il n'est rien que votre chien ne prenne ;
Qu'il a mangé là-bas un bon chapon du Maine ;
Que la première fois que je l'y trouverai,
Son procès est tout fait, et je l'assommerai.


Léandre

715Belle conclusion, et digne de l'exorde !


Petit Jean

On l'entend bien toujours. Qui voudra mordre y morde.


Dandin

Appelez les témoins.


Léandre

Appelez les témoins. C'est bien dit, s'il le peut :
Les témoins sont fort chers, et n'en a pas qui veut.


Petit Jean

Nous en avons pourtant, et qui sont sans reproche.


Dandin

720Faites-les donc venir.


Petit Jean

{{cach|Faites-les donc

venir. }}Je les ai dans ma poche.
Tenez : voilà la tête et les pieds du chapon.
Voyez-les et jugez.


L'Intimé

Voyez-les et jugez. Je les récuse.


Dandin

Voyez-les et jugez. Je les récuse. Bon !
Pourquoi les récuser ?


L'Intimé

Pourquoi les récuser ? Monsieur, ils sont du Maine.


Dandin

Il est vrai que du Mans il en vient par douzaine.


L'Intimé

725Messieurs...


Dandin

Messieurs... Serez-vous long, avocat ? dites-moi.


L'Intimé

Je ne réponds de rien.


Dandin

Je ne réponds de rien. Il est de bonne foi.


L'Intimé, d'un ton finissant en fausset.

Messieurs, tout ce qui peut étonner un coupable
Tout ce que les mortels ont de plus redoutable,
Semble s'être assemblé contre nous par hasar :
730Je veux dire la brigue et l'éloquence. Car
D'un côté, le crédit du défunt m'épouvante ;
Et, de l'autre côté, l'éloquence éclatante
De maître Petit Jean m'éblouit.


Dandin

De maître Petit Jean m'éblouit. Avocat,
De votre ton vous-même adoucissez l'éclat.


L'Intimé

735Oui-da, j'en ai plusieurs...
(du beau ton.)
Oui-da, j'en ai plusieurs... Mais quelque défiance
Que nous doive donner la susdite éloquence,
Et le susdit crédit, ce néanmoins, Messieurs,
L'ancre de vos bontés nous rassure, d'ailleurs.
Devant le grand Dandin l'innocence est hardie ;
740Oui, devant ce Caton de basse Normandie,
Ce soleil d'équité qui n'est jamais terni :
Victrix causa diis placuit, sed victa Catoni.


Dandin

Vraiment, il plaide bien.


L'Intimé

Vraiment, il plaide bien. Sans craindre aucune chose,
Je prends donc la parole, et je viens à ma cause.
745Aristote, primo, peri Politicon,
Dit fort bien...


Dandin

Dit fort bien... Avocat, il s'agit d'un chapon
Et non point d'Aristote et de sa Politique.


L'Intimé

Oui ; mais l'autorité du Péripatétique
Prouverait que le bien et le mal...


Dandin

Prouverait que le bien et le mal... Je prétends
750Qu'Aristote n'a point d'autorité céans.
Au fait.


L'Intimé

Au fait. Pausanias, en ses Corinthiaques...


Dandin

Au fait.


L'Intimé

Au fait. Rebuffe...


Dandin

Au fait. Rebuffe... Au fait, vous dis-je.


L'Intimé

Au fait. Rebuffe... Au fait, vous dis-je. Le grand Jacques...


Dandin

Au fait, au fait, au fait.


L'Intimé

Au fait, au fait, au fait. Harmeno Pul, in Prompt...


Dandin

Ho ! je te vais juger.


L'Intimé

Ho ! je te vais juger. Ho ! vous êtes si prompt !
(vite)
755Voici le fait. Un chien vient dans une cuisine ;
Il y trouve un chapon, lequel a bonne mine.
Or celui pour lequel je parle est affamé,
Celui contre lequel je parle autem plumé ;
Et celui pour lequel je suis prend en cachette
760Celui contre lequel je parle. L'on décrète :
On le prend. Avocat pour et contre appelé ;
Jour pris. Je dois parler, je parle, j'ai parlé.


Dandin

Ta, ta, ta, ta. Voilà bien instruire une affaire !
Il dit fort posément ce dont on n'a que faire,
765Et court le grand galop quand il est à son fait.


L'Intimé

Mais le premier, Monsieur, c'est le beau.


Dandin

Mais le premier, Monsieur, c'est le beau. C'est le laid.
A-t-on jamais plaidé d'une telle méthode ?
Mais qu'en dit l'assemblée ?


Léandre

Mais qu'en dit l'assemblée ? Il est fort à la mode.


L'Intimé, d'un ton véhément.

Qu'arrive-t-il, Messieurs ? On vient. Comment vient-on ?
770On poursuit ma partie. On force une maison.
Quelle maison ? Maison de notre propre juge !
On brise le cellier qui nous sert de refuge !
De vol, de brigandage on nous déclare auteurs !
On nous traîne, on nous livre à nos accusateurs.
775À maître Petit Jean, Messieurs. Je vous atteste :
Qui ne sait que la loi Si quis canis, Digeste,
De Vi, paragrapho, Messieurs, Caponibus,

Est manifestement contraire à cet abus ?
Et quand il serait vrai que Citron, ma partie,
780Aurait mangé, Messieurs, le tout, ou bien partie
Dudit chapon : qu'on mette en compensation
Ce que nous avons fait avant cette action.
Quand ma partie a-t-elle été réprimandée ?
Par qui votre maison a-t-elle été gardée ?
785Quand avons-nous manqué d'aboyer au larron ?
Témoin trois procureurs, dont icelui Citron
A déchiré la robe. On en verra les pièces.
Pour nous justifier, voulez-vous d'autres pièces ?


Petit Jean

Maître Adam...


L'Intimé

Maître Adam... Laissez-nous.


Petit Jean

Maître Adam... Laissez-nous. L'Intimé...


L'Intimé

Maître Adam... Laissez-nous. L'Intimé... Laissez-nous.


Petit Jean

790S'enroue.


L'Intimé

S'enroue. Hé laissez-nous. Euh ! euh !


Dandin

S'enroue. Hé laissez-nous. Euh ! euh ! Reposez-vous,
Et concluez.


L'Intimé, d'un ton pesant.

Et concluez. Puis donc, qu'on nous, permet, de prendre,
Haleine, et que l'on nous, défend, de nous, étendre,
Je vais, sans rien omettre, et sans prévariquer,
Compendieusement énoncer, expliquer,
795Exposer, à vos yeux, l'idée universelle
De ma cause, et des faits, renfermés, en icelle.


Dandin

Il aurait plus tôt fait de dire tout vingt fois,
Que de l'abréger une. Homme, ou qui que tu sois,
Diable, conclus ; ou bien que le ciel te confonde.


L'Intimé

800Je finis.


Dandin

Je finis. Ah !


L'Intimé

Je finis. Ah ! Avant la naissance du monde...


Dandin, bâillant.

Avocat, ah ! passons au déluge.


L'Intimé

Avocat, ah ! passons au déluge. Avant donc
La naissance du monde, et sa création,
Le monde, l'univers, tout, la nature entière
Était ensevelie au fond de la matière.
805Les éléments, le feu, l'air, et la terre, et l'eau,
Enfoncés, entassés, ne faisaient qu'un monceau,
Une confusion, une masse sans forme,
Un désordre, un chaos, une cohue énorme :
Unus erat toto naturae vultus in orbe,
810Quem Graeci dixere chaos, rudis indigestaque moles.


Léandre

Quelle chute ! Mon père !


Petit Jean

Quelle chute ! Mon père ! Ay ! monsieur ! Comme il dort !


Léandre

Mon père, éveillez-vous.


Petit Jean

Mon père, éveillez-vous. Monsieur, êtes-vous mort ?


Léandre

Mon père !


Dandin

Mon père ! Hé bien ? hé bien ? Quoi ? Qu'est-ce ! Ah ! ah ! quel
Hé bien ? hé bien ? Quoi ? Qu'est-ce ! Ah ! ah ! quel [homme !
Certes, je n'ai jamais dormi d'un si bon somme.


Léandre

815Mon père, il faut juger.


Dandin

Mon père, il faut juger. Aux galères.


Léandre

Mon père, il faut juger. Aux galères. Un chien,
Aux galères ?


Dandin

Aux galères ? Ma foi ! je n'y conçois plus rien :
De monde, de chaos, j'ai la tête troublée.
Hé ! concluez.


L'Intimé, lui présentant de petits chiens.

Hé ! concluez. Venez, famille désolée ;
Venez, pauvres enfants qu'on veut rendre orphelins :
820Venez faire parler vos esprits enfantins.
Oui, messieurs, vous voyez ici notre misère :
Nous sommes orphelins ; rendez-nous notre père,
Notre père, par qui nous fûmes engendrés,
Notre père, qui nous...


Dandin

Notre père, qui nous... Tirez, tirez, tirez.


L'Intimé

825Notre père, messieurs...


Dandin

Notre père, Messieurs... Tirez donc. Quels vacarmes !
Ils ont pissé partout.


L'Intimé

Ils ont pissé partout. Monsieur, voyez nos larmes.


Dandin

Ouf ! Je me sens déjà pris de compassion.

Ce que c'est qu'à propos toucher la passion !
Je suis bien empêché. La vérité me presse ;
830Le crime est avéré : lui-même il le confesse.
Mais s'il est condamné, l'embarras est égal.
Voilà bien des enfants réduits à l'hôpital.
Mais je suis occupé, je ne veux voir personne.



Scène IV

Chicaneau, Isabelle, Dandin, Léandre, L'Intimé, Petit Jean, Le Souffleur.


Chicaneau

Monsieur...


Dandin

Monsieur... Oui, pour vous seuls l'audience se donne ;
835Adieu. Mais, s'il vous plaît, quel est cet enfant-là ?


Chicaneau

C'est ma fille, Monsieur.


Dandin

C'est ma fille, Monsieur. Hé ! tôt, rappelez-la.


Isabelle

Vous êtes occupé.


Dandin

Vous êtes occupé. Moi ! Je n'ai point d'affaire.
Que ne me disiez-vous que vous étiez son père ?


Chicaneau

Monsieur...


Dandin

Monsieur... Elle sait mieux votre affaire que vous.
840Dites. Qu'elle est jolie, et qu'elle a les yeux doux !
Ce n'est pas tout, ma fille, il faut de la sagesse.
Je suis tout réjoui de voir cette jeunesse.
Savez-vous que j'étais un compère autrefois ?
On a parlé de nous.


Isabelle

On a parlé de nous. Ah ! Monsieur, je vous crois.


Dandin

845Dis-nous : à qui veux-tu faire perdre la cause ?


Isabelle

À personne.


Dandin

À personne. Pour toi je ferai toute chose.
Parle donc.


Isabelle

Parle donc. Je vous ai trop d'obligation.


Dandin

N'avez-vous jamais vu donner la question ?


Isabelle

Non ; et ne le verrai, que je crois, de ma vie.


Dandin

850Venez, je vous en veux faire passer l'envie.


Isabelle

Hé ! monsieur, peut-on voir souffrir des malheureux ?


Dandin

Bon ! Cela fait toujours passer une heure ou deux.


Chicaneau

Monsieur, je viens ici pour vous dire...


Léandre

Monsieur, je viens ici pour vous dire... Mon père,
Je vous vais en deux mots dire toute l'affaire :
855C'est pour un mariage. Et vous saurez d'abord
Qu'il ne tient plus qu'à vous, et que tout est d'accord.
La fille le veut bien ; son amant le respire ;
Ce que la fille veut, le père le désire.
C'est à vous de juger.


Dandin, se rasseyant.

C'est à vous de juger. Mariez au plus tôt :
860Dès demain, si l'on veut ; aujourd'hui, s'il le faut.


Léandre

Mademoiselle, allons, voilà votre beau-père :
Saluez-le.


Chicaneau

Saluez-le. Comment ?


Dandin

Saluez-le. Comment ? Quel est donc ce mystère ?


Léandre

Ce que vous avez dit se fait de point en point.


Dandin

Puisque je l'ai jugé, je n'en reviendrai point.


Chicaneau

865Mais on ne donne pas une fille sans elle.


Léandre

Sans doute, et j'en croirai la charmante Isabelle.


Chicaneau

Es-tu muette ? Allons, c'est à toi de parler.
Parle.


Isabelle

Parle. Je n'ose pas, mon père, en appeler.


Chicaneau

Mais j'en appelle, moi.


Léandre

Mais j'en appelle, moi. Voyez cette écriture.
870Vous n'appellerez pas de votre signature ?


Chicaneau

Plaît-il ?


Dandin

Plaît-il ? C'est un contrat en fort bonne façon.


Chicaneau

Je vois qu'on m'a surpris : mais j'en aurai raison.
De plus de vingt procès ceci sera la source.
On a la fille, soit ; on n'aura pas la bourse.


Léandre

875Hé ! monsieur, qui vous dit qu'on vous demande rien ?
Laissez-nous votre fille, et gardez votre bien.


Chicaneau

Ah !


Léandre

{{cach|Ah

! }}Mon père, êtes-vous content de l'audience ?


Dandin

Oui-da. Que les procès viennent en abondance,
Et je passe avec vous le reste de mes jours.
880Mais que les avocats soient désormais plus courts.
Et notre criminel ?


Léandre

Et notre criminel ? Ne parlons que de joie.
Grâce ! grâce ! mon père.


Dandin

Grâce ! grâce ! mon père. Hé bien, qu'on le renvoie ;
C'est en votre faveur, ma bru, ce que j'en fais.
Allons nous délasser à voir d'autres procès.

Fin

  1. Variante :

    Léandre

    Mais je ne sais pas lire. Hé ! l'on te soufflera.


    Petit Jean

    Je vous entends, Oui, mais d'une première cause,
    Monsieur, à l'avocat, revient-il quelque chose ?


    Léandre

    Ah fi. Garde-toi bien d'en vouloir rien toucher.
    C'est la cause d'honneur, on l'achète bien cher.
    On sème des billets par toute la famille ;
    Et le petit garçon, et la petite fille,
    Oncle, tante, cousins, tout vient, jusques au chat,
    Dormir au plaidoyer de monsieur l'avocat.

  2. Variante :
    Et dans une poursuite à vous-même funeste,
    Vous en voulez encore absorber tout le reste
    Ne vaudrait-il pas mieux, sans soucis, sans chagrins,
    Vivre en père jaloux du bien de sa famille,
    Pour laisser un jour le fonds à votre fille ;
    Que de nourrir un tas d'officiers affamés,
    Qui moissonnent les champs que vous avez semés,
    Dont la main toujours pleine, et toujours indigeante,
    S'engraisse impunément de vos Chapons de rente ?
    Le beau plaisir d'aller tout mourant de sommeil
    À la porte d'un juge, attendre son réveil,
    Et d'essuyer le vent qui vous souffle aux oreilles
    Tandis que Monsieur dort, et cuve vos bouteilles ;
    Ou bien si vous entrez, de passez tout un jour
    À compter, en grondant, les carreaux de sa cour !
    Hé, Monsieur, croyez-moi, quittez cette misère.
  3. Babyloniens.
  4. Persans.
  5. Macédoniens.
  6. Romains.
  7. Despotique.
  8. Démocratique