Les Poètes de la Savoie/Bernard (Jenny)

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Les Poètes de la SavoieJules Philippe (p. 137-150).

JENNY BERNARD


Jenny Bernard naquit à Chambéry le 12 août 1795. Dans les premières années de sa vie elle inspira de sérieuses inquiétudes à sa famille par suite du mauvais état de sa santé, et ce ne fut que grâce aux soins assidus de sa mère qu’elle put échapper à la mort dans plusieurs graves maladies dont elle fut atteinte. C’est que chez elle, l’intelligence semblait s’être réservé exclusivement les forces vitales qui manquaient au corps ; dès qu’elle sut lire et écrire, l’amour de l’étude l’emporta sur toutes les passions qui d’ordinaire s’emparent des enfants. Elle abandonnait avec joie un jouet pour prendre un livre, et souvent aussi on la trouvait écrivant les impressions que ses lectures avaient fait naître dans son esprit : tout, chez elle, annonçait une intelligence précoce et exceptionnelle.

Une circonstance heureuse vint aider au développement des facultés précieuses de Jenny Bernard ; à l’âge de onze ou douze ans, elle se trouva admise au sein d’une famille où elle ne put recevoir que de salutaires leçons sous le rapport de l’instruction comme sous le rapport de l’éducation. Au contact qu’elle eut avec des enfants dont tous les amusements revêtaient un caractère sérieux et élevé, elle gagna de voir ses penchants se fortifier davantage et son esprit prendre librement son essor vers sa voie naturelle. Cédant déjà alors au souffle naissant de l’inspiration, elle donnait le sujet des charades, des proverbes, distribuait les rôles, indiquait les scènes, et, prenant une grande part dans la pièce qui s’animait toujours par sa présence, elle chantait des couplets dont quelquefois elle avait composé la musique. « Parmi les manuscrits laissés par Jenny Bernard, dit l’auteur des notes auxquelles nous empruntons ces renseignements[1], on a retrouvé plusieurs feuilles détachées contenant le plan de quelques-unes de ces comédies enfantines où Colombine et Polichinelle avaient souvent les honneurs du théâtre. On regrette, en lisant ces fragments de dialogues, où un peu de malice se môle à la gaieté de l’enfant, que leur auteur n’ait pas continué à donner un corps à ces idées en les incarnant dans des personnages créés par son esprit observateur ; à coup sûr, ils auraient réussi à mettre en relief les ridicules et les travers de la société. »

Ces tendances premières étaient trop prononcées, pour que plus tard Jenny Bernard ait pu leur résister ; aussi continua-t-elle à se vouer à l’étude des lettres et surtout de la poésie. Mais, ce ne fut qu’en 1834 qu’elle se décida à publier quelques-uns de ses vers, sous le titre de le Luth des Alpes, essai poétique, historique et descriptif sur les eaux d’Aix en Savoie[2] ; elle fit paraître ensuite un petit poème sur Saint Bernard de Menthon. Ces deux ouvrages furent couronnés par l’Académie royale de Chambéry.

Obéissant à un sentiment patriotique des plus louables, Jenny Bernard, dans le Luth des Alpes, a voulu faire la description d’Aix-les-Bains et de ses environs, et intéresser de la sorte à cette partie de la Savoie les nombreux étrangers qu’y attirent les eaux thermales. Mais le genre descriptif, en poésie, est celui qui présente le plus d’écueils ; là, l’imagination n’est plus entièrement maîtresse d’elle-même, car elle doit se soumettre à la réalité ; il faut qu’elle revête de couleurs brillantes et harmonieuses des sujets qu’elle n’a pas eu la faculté de préparer au gré de ses caprices. Jenny Bernard, qui reconnaissait cette difficulté, a eu plus de souci, en publiant son Luth des Alpes, de satisfaire son amour-propre national que son amour-propre de poète.

En effet, en parcourant les pièces de vers qui composent son ouvrage, on s’aperçoit aisément que la mission poétique de Jenny Bernard n’est pas de décrire la nature, bien qu’elle le fasse quelquefois avec un certain succès. Sous une forme un peu sèche et qui se rapproche plus souvent de la prose que de la poésie, on rencontre bien dans le Luth des Alpes quelques bonnes inspirations et des traits heureux qui font pardonner aux imperfections ; mais ce qu’il faut à l’imagination indépendante et féminine de Jenny Bernard, c’est un sujet moins grave et moins arrêté, avec lequel elle puisse jouer à son aise ; alors, comme dans sa pièce sur la Fontaine, son vers devient facile, ses peintures sont fraîches et riantes ; elle cède à un certain laisser aller qui lui sied bien, et qu’une légère teinte de malice relève agréablement.

Malheureusement, Jenny Bernard n’a publié aucune de ses meilleures poésies ; après sa mort, arrivée le 2 juin 1855, on a retrouvé, parmi ses manuscrits, un volume de Mélanges et un autre d’Elégies, qui contiennent des pièces excellentes où le talent de leur auteur apparaît sous son véritable jour.

Nous avons choisi dans le volume des Mélanges deux pièces pleines d’entrain et de grâce qui prouveront la vérité de notre dire, en attendant qu’une publication, que nous appelons de tous nos vœux, vienne mettre au jour le précieux recueil.



LA FONTAINE

Mais bientôt les cristaux, la blanche porcelaine,
La riche coupe d’or, Thuinble cornet d’ébène,
Négligemment suspendus à la main,
Se distinguent dans le lointain :
De toute part on vient à la fontaine.

Entouré de laquais, signe de ses grandeurs.
Un vieux seigneur chargé de croix et de douleurs.
Sur ses pieds engourdis y parvient avec peine.
Un riche financier, rond comme son trésor.
Avec sa canne à pomme d’or.
Le jabot et la fine veste.
Vient pour consolider la santé qui lui reste.
Le vieux soldat de Marengo
Et le brave de Waterloo ;
Beautés pâles et romantiques,
Figures larges et comiques ,
Etourdis riant aux éclats.
Bons abbés, anciens magistrats
Aussi graves que le Digeste ;
Tous arrivent enfin d’un pas plus ou moins leste.

Le voile de son ordre abaissé sur ses yeux,
Le regard vers la terre et le cœur dans les cieux,

La sœur de Saint-Joseph, si chère à l’indigence,
Guide les malheureux confiés à ses soins :
Sa douce charité prévoit tous leurs besoins,
Les aide, les soutient avec zèle et constance ;
Et près de ces groupes joyeux.
Comme un songe mystérieux,
Elle passe en silence !…

(Le Luth des Alpes.)


II

LES TEMPS PASSÉS

Dans cette vallée de la Fin, lieu proche d’Aix, fut

donnée la plus sanglante bataille entre les Allobroges

et les Romains, qui se soit oncques données.
(Cabias, an 1624)

Mais loin du sol où l’onde a creusé son bassin.
Dans ces champs surnommés les plaines de la Fin,
Où le bruyant Siéros[3] poursuit sa course oblique,
Jadis, si l’on en croit une légende antique,
Le vaillant Allobroge et l’orgueilleux Romain,
Couverts de la cuirasse et du casque d’airain.
Dans un affreux combat signalèrent leur rage :
Nul ne vit de nos jours plus horrible carnage !
Succombant tour à tour sous le fer destructeur.
Les chefs et les soldats, bouillonnant de fureur,
Jonchèrent de leurs corps cette arène sanglante ;
Et la mort, cette reine aux fatales couleurs,
Confondant en son sein et vaincus et vainqueurs,
Seule au milieu du camp demeura triomphante !

Les siècles sont passés ! — Le nom seul de ces lieux
Nous dit de ces guerriers le trépas glorieux ;
Nul faste, nul trophée, ami de la victoire.
N’apprend à l’étranger leur héroïque histoire.
Seul, le bon laboureur, en creusant les sillons,
Découvre quelquefois, dans ce vieux champ de guerre,
Les débris mutilés de ces fiers bataillons ;
Un fer de lance, un massif éperon.
L’obole destinée au ténébreux Caron ;
Rares trésors que l’heureux antiquaire
Dépose avec respect sur ses rayons poudreux.
Pour les transmettre un jour à ses derniers neveux.


III

LE LAC

oh ! moi, je l’entends bien ce monde qui t’admire !
(Joseph Delorme.)

 
Je disais… mais semblable aux songes fantastiques
Qui dans l’ombre des nuits retracent le passé.
Ce souvenir des temps antiques
Par de plus doux tableaux fut bientôt effacé.
Déjà du lac charmant j’entrevoyais la plage ;
Déjà Tonde brillait, et mon œil enchanté
Put bientôt contempler, dans des flots sans orage.
D’un lac étincelant la ravissante image.
Tout était calme et doux ; à peine un léger bruit
Trahissait le zéphyr jouant dans le feuillage :

Au chant de la cigale et de l’oiseau de nuit
Le lac semblait dormir… Son immense surface
De l’esquif des pêcheurs avait perdu la trace ;
Seul, un vieux batelier, étendu sur le port.
D’un geste m’engageait à passer sur son bord ;
Avec enchantement je me laissai conduire.

C’était là que jadis l’illustre amant d’Elvire
Était venu chanter a ces agrestes coteaux,
Ces noirs sapins, ces rocs qui pendent sur les eaux.[4] »
Poète harmonieux ! sensible Lamartine !
Quel charme ont les accords de ta lyre divine,
Quand, voguant sur les flots de ce lac enchanté.
Tu célébrais la nuit, l’amour et la beauté !

Gloire à ton nom ! et gloire à ton génie !
Le chêne et le laurier croissent dans ma patrie !
Puissent ces lieux, témoins de tes premiers beaux jours,
T’inspirer quelques vers sur le même rivage !

— Et le double aviron m’éloignant de la plage,
Je chantais, de sa muse invoquant le secours ;
Zéphyrs du soir, emportez ma nacelle,
L’air est si pur et la nuit est si belle !

(Le Luth des Alpes.)

IV

MA NACELLE

Viens, ô viens avec moi sur la mer azurée.

Qu’aux vents capricieux ma barque soit livrée !

(Mme Amable Tastu.)

La lune se mirait dans l’eau ;
Les étoiles resplendissantes
Au sein des flots paraissaient plus brillantes,
Et je disais, en revoyant Bourdeau :
Zéphyr du soir, emportez ma nacelle.
L’air est si pur ! et la nuit est si belle !
N’est-ce pas là le cloître d’Haute-Combe
Élevé sur ce sombre bord !
Du Comte-Vert c’est la royale tombe.
Vieux batelier, conduis-moi vers son port :
Zéphyr du soir guidera ta nacelle.
L’air est si pur ! et la nuit est si belle !
Mais garde de passer sous la verte colline.
Cet asile de mes douleurs !
Tout m’y rappellerait Christine[5],
Et tu verrais bientôt couler mes pleurs !
En vain zéphyr alors guiderait ma nacelle.
En vain l’air serait pur, et la nuit serait belle !

Non, batelier, ici n’agite plus ta rame ;
Oh ! laisse-moi jouir de ce calme enchanteur !
Pour la première fois il pénètre mon âme
Comme un souvenir de bonheur !
Le zéphyr seul guidera ma nacelle,
L’air est si pur ! et la nuit est si belle !

Salut, rocher de Châtillon !
Retraite où j’ai connu le plus aimable sage ;
Que ne puis-je, voguant vers ton heureux rivage,
Tracer sur ce beau lac un rapide sillon !
J’aiderais le zéphyr à guider ma nacelle,
L’air est si pur ! et la nuit est si belle !

Salut encore à toi, fontaine merveilleuse !
Oracle de fidélité !
Dans ta roche mystérieuse
Je ne dois plus te voir couler en liberté !
Loin de tes bords zéphyr emporte ma nacelle.
L’air est si pur ! et la nuit est si belle !

(Le Luth des Alpes.)

LE PAPILLON À LA ROSE

À M. ALPHONSE DE SION
(inédit)

Ouvre ton cœur, charmante rose,
Sur lui seul je veux me fixer !
— Non, dit la belle à peine éclose.
De t’aimer je sais le danger ;
J’ai vu les fleurs de nos vallées,
Objets de ton frivole amour,
Mourir, tristes et désolées.
Attendant en vain ton retour !…

LE PAPILLON.


Ah ! ne crains rien pour toi, toujours tendre et fidèle.
Des plus parfaits amants je serai le modèle.

LA ROSE.

Tu le disais hier à la rose des bois.
Et peut-être demain le lis et l’aubépine
Recevront à leur tour, pour la première fois,
Le serment que tu fis à la pauvre églantine !…
Ami, si jeune encore, écoute mes avis.
Ils donnent le bonheur quand ils sont bien suivis :
Brûle tes ailes, si tu l’oses ;
Tu seras moins brillant et bien moins merveilleux.
Mais tu seras constant et Ton t’aimera mieux.
Adieu, mon bel ami, médite sur ces choses…
— Oui, j’en profiterai, lui dit le papillon :
Sion peut profiter de la même leçon.


VI

À M. AUGUSTE DE JUGE

(inédit)

Écoutez bien, Monsieur ; tel qu’un nouveau bailly,
Rendez-vous gravement au pont de Rumilly,
Et tâchez, s’il vous plaît, d’y trouver une fille
Qui soit douce, posée, adroite, fort gentille,
Ni de grande beauté, ni laide à faire peur,
Pas trop grosse surtout : voilà pour l’extérieur.
Aimant peu les plaisirs, et pas du tout les hommes !
Sur ce chapitre-là vous savez qui nous sommes ;
Et vous seriez perdu si nous voyions un jour
Allumer nos charbons avec le feu d’amour…
Du reste, sachant faire un fort bon ordinaire,
Sans exiger pourtant rien d’extraordinaire ;
Dévote sans excès, fidèle comme l’or !
Enfin, ce que partout on appelle un trésor.
Si vous pouvez trouver une telle merveille,
Qui joigne à ses talents de n’être pas trop vieille,
Vous pouvez l’amener, et nous la recevrons
Malgré la grande coiffe et les deux ailerons.

  1. Ces notes nous ont été communiquées, en même temps que les œuvres inédites de Jenny Bernard, par M. de Juge, fils de l’auteur du Fabuliste des Alpes, qui les a écrites lui-même quelque temps avant sa mort. Jenny Bernard appartenait h la famille de M. de Juge.
  2. Paris, chez J. Dufart, libraire.

  3. Rivière.

  4. Le Lac, Médit. poét. Lamartine.

  5. Amie d’enfance de Mlle J. Bernard. (Note de l’Édit.)