Les Poissons fossiles de Puteaux
LES POISSONS FOSSILES DE PUTEAUX
Au commencement de 1872, des ouvriers exploitant à la porte même de Paris le calcaire grossier de Puteaux, rencontrèrent un banc qui contenait d’innombrables empreintes de poissons fossiles.
Immédiatement prévenu, je me rendis sur les lieux, et je pus admirer, encore en place, la merveilleuse trouvaille qui venait d’être faite. Les poissons, conservés jusque dans les moindres détails de leur squelette et de leur tégument, étaient accumulés les uns sur les autres et semblaient avoir succombé à la suite d’une action violente. Ou aurait dit qu’un cataclysme local avait subitement desséché la mer qu’ils habitaient ou que l’arrivée d’émanations empoisonnées en avait tout à coup rendu les eaux mortelles. Du moins n’expliquerait-on pas aisément d’une autre manière les contorsions que présentent souvent ces animaux et qui rappellent les allures tourmentées des poissons fossiles du Mansfeld et d’ailleurs.
Je pris parmi les débris entassés par les carriers un certain nombre de morceaux bien conservés qui furent déposés dans la collection du Muséum, et leur étude montra que l’animal dont les vestiges étaient ainsi retrouvés n’est autre que l’hemirhynchus Deshayesi, d’Agassiz, poisson rarissime jusque-là.
Quand il créa le genre hemirhynchus, Agassiz n’avait à sa disposition qu’un échantillon incomplet. Aussi écrivait-il : « Il est à regretter que cette espèce si importante en ce qu’elle établit un passage entre deux types assez différents ne soit pas connue dans tous ses détails. Nous n’en connaissons jusqu’ici que la tête et une partie de la colonne vertébrale, mais à en juger par sa physionomie générale il paraît que c’était un poisson très-allongé. » Depuis cette époque, M. le professeur Paul Gervais a inséré dans son bel ouvrage, Zoologie et paléontologie françaises, une figure d’un échantillon beaucoup plus complet de l’hémirhynchus, ou, peut-être, d’un poisson un peu différent qui, ayant les deux mandibules sensiblement égales, doit se ranger dans le genre palœorhynchus de Blainville. En 1855, M. Hébert retrouva trois échantillons incomplets de l’hemirhynchus à Nanterre, et montra que réellement les mâchoires sont inégales, comme l’avait signalé Agassiz, en asseyant sur ce fait le caractéristique du genre qu’il créait. Enfin, l’année dernière, M. Van Beneden signalait dans le terrain bruxellien un fragment de poisson, qui paraît appartenir à l’hemirhynchus et dont les vertèbres sont admirablement conservées. Mais c’est à peu près tout ce qu’on savait jusqu’au moment de la découverte de Puteaux, au sujet de cet animal.
On conçoit combien il était désirable d’assurer la conservation des empreintes de Puteaux, en les faisant figurer au Muséum dans notre grande collection nationale. Mais des difficultés de plus d’un genre s’opposèrent pendant longtemps à leur acquisition. C’est seulement au bout de deux années que la grande plaque de près de 3 mètres de côté que représente la planche ci-jointe put enfin être transportée au Jardin des plantes. Elle a été sciée en quatre morceaux qui se rajustent presque exactement.

Actuellement le public ne peut être admis à la voir et notre dessin emprunte à cette circonstance un intérêt de plus ; mais, dans peu de temps elle sera installée sous le péristyle de la galerie de géologie, dans des conditions de nature à assurer à la fois son étude facile et sa conservation indéfinie.
Grâce à ce magnifique échantillon, on pourra combler toutes les lacunes de la description d’Agassiz. Disons seulement, pour le moment, que l’hemirhynchus appartient à la famille des scombres et atteint parfois 90 centimètres de longueur. Il porte tout le long du dos une nageoire continue.
L’acquisition de la plaque à hemirhynchus de Puteaux sera mise par tous les amis des sciences naturelles sur le même rang que celles dont le Muséum s’est enrichi récemment, de l’homme de Menton, des Palœotherium et Anoplotherium de Vitry, du Megatherium de Montevideo, etc.