Les Profondeurs de Kyamo (Rosny aîné)/XXIII

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Librairie Plon (p. 275-281).

LA TENTATION


À H. Bérenger et E. Hollande.

I

J’éprouve un goût mélancolique pour les tribunaux. J’y vois la plus frappante image de notre société, la plus propre à nous faire méditer — après la mort — sur la misère humaine. Une cause vient de m’agiter étrangement, car elle se rattache à une histoire de mon cœur, si profonde que je ne puis y songer sans que tout mon être s’ébranle. L’individu que j’ai vu juger n’est pas très intéressant : c’est un vieux bourgeois, une physionomie égoïste, banale, mais pourtant ni méchante, ni cruelle, ni foncièrement corrompue. Il s’agit de petites filles dont il a abusé. Il n’a pas, du reste, été leur corrupteur. Ce sont elles qui l’ont tenté, et il n’y a sur ce point aucun doute. Elles formaient une espèce de petite association, sous la direction d’une aînée de dix-huit ans. Elles provoquaient au vice ; elles rôdaient dans les endroits déserts ; elles étaient, hélas ! affreusement instruites. Notre homme y a été pris : il a succombé, il a récidivé, sans pourtant avoir été initiateur dans aucune circonstance. Les débats ont mis tout cela au grand jour, et il faut dire que le scandale n’a pas été provoqué par les petites victimes, mais par une confidente indignée de la jeune directrice. On n’a pu prendre sur le fait que notre bourgeois, encore qu’il y ait eu bien d’autres coupables. À l’audience, le malheureux a été lamentable ; il m’a remué le cœur, et j’estime pourtant sa punition juste, surtout à cause de la récidive. Sept ans ! Il était effondré, bouilli de larmes ; il joignait les mains en demandant pardon. Et je pensais à la formidable tentation que j’ai eu à subir, il y a dix ans, à l’exécrable tentation que j’ai su vaincre, Dieu merci !

II

Je n’étais point riche alors, humble rouage des ponts et chaussées, établi dans la minuscule ville de C… J’habitais chez de braves gens, au bout de l’unique rue. Ils avaient trois enfants, dont une fillette d’environ treize ans, mais qui en paraissait davantage. Elle était beaucoup plus que charmante : elle était effrayante de séduction. Je n’ai jamais revu de si beaux yeux languides, ni le sourire magique de cette bouche. Je ne pensais pourtant pas à mal. Il avait suffi que j’apprisse son âge pour écarter toute pensée équivoque : j’ai toujours eu horreur de tout ce qui est hors nature, et même de ce qui est hors la loi. Eût-elle même paru vingt ans que l’énoncé de sa date de naissance aurait suffi à me rejeter en arrière. Or elle semblait seulement avoir passé la quinzaine.

III

Je ne songeais donc pas à elle. Je pratiquais les modestes vertus de mon emploi et n’avais d’autre distraction que d’herboriser un peu dans la campagne environnante. Elle ne semblait pas davantage songer à moi, et je crois bien qu’en réalité elle était, dans ces premiers temps, parfaitement innocente de ce qui pouvait avoir rapport à l’amour. Tout cela changea en un moment, par la faute d’un malheureux livre. Dieu sait, pourtant, si c’était un livre candide, puisque ce n’était rien moins que le Télémaque expurgé à l’usage des écoles. Je ne sais ce qu’elle y vit ; mais, du jour au lendemain, elle ne ressemblait plus à elle-même. Un feu tendre courait dans ses regards, une rêverie mystérieuse alanguissait son visage. Elle recherchait ma compagnie avec ardeur, trouvait cent prétextes pour me joindre au jardin, à la campagne, dans ma chambre même. Je me refusai d’abord à rien voir. J’évitai doucement la fillette. Mais une force terrible était en elle, la plus irrésistible de toutes pour les pauvres humains. Je ne pus échapper à la contagion. Une tendresse pleine de douceur et, je puis le dire, de bonté, pénétra mon cœur. J’aimai ces beaux yeux dévorants, ce visage pâle et suave, cette jeune bouche sensuelle, — mais dans la résolution formelle d’ensevelir mon amour au profond de moi-même et de ne le laisser jamais s’exprimer.

IV

Elle, cependant, continuait à me suivre. Je la trouvais au bord des chemins ombrageux, près des mares fleuries. Je l’entendais chanter la nuit (on était en été) ; mon âme se fondait à sa voix mourante. Je la trouvais au matin qui me jetait un long, un triste regard, appel infini, muette splendeur de son amour. Quelquefois, ma porte s’ouvrait, lente, et je la voyais apparaître, si touchante, si lumineuse, si magique que j’aurais donné le ciel et la terre pour qu’elle eût deux ans de plus ! Quelquefois encore, une ombre me suivait entre les arbres du grand jardin, un pas léger comme la feuille qui tombe, puis, tout à coup, dans la demi-clarté des ombrages, la jeune silhouette dressait ses lignes pures, la bouche rouge souriait plaintivement, la voix mystérieuse me parlait, et je ne savais si les larmes qui voulaient jaillir de mes veux étaient des larmes de bonheur ou d’angoisse.

V

Un soir, j’étais assis auprès de ma fenêtre. J’étais las : j’avais à peine dormi la nuit précédente, tourmenté de l’aventure, plein de crainte et d’appréhension. Une somnolence me prit, un rêve confus où mon sein s’enflait d’amour. Dans cet état intermédiaire entre la veille et le sommeil, il me sembla sentir une présence, quelqu’un qui se penchait sur moi. Et, soudain, un frôlis sur mon visage, une caresse moite sur ma lèvre. J’entr’ouvris les paupières, assez peu pour ne pas paraître m’éveiller, assez pour tout voir. Elle était venue. Sa bouche de magicienne, le prodige de sa chair légère, ses yeux éclairés par la lueur qui perd ou rédime les âmes, la tendre végétation de ses cheveux sur son cou décoré de beauté impérieuse ! Et je me disais : « Demain, je fuirai… je fuirai, mon Dieu ! Mais que j’aie encore une fois ces lèvres sur mon visage ! »

Silencieuse, elle me regardait, elle dardait sur moi toute sa grâce. Mon cœur s’évanouissait. Il me semblait que j’aurais consenti à m’anéantir, mais que les deux ans pussent tout soudain s’ajouter au temps. Pour rien au monde, je n’aurais fait un mouvement, et elle, se penchant, voici que les lèvres rouges se posèrent sur mes yeux, sur ma joue, sur ma bouche. Elle parlait tout bas ; elle répétait, à chaque baiser :

— Je vous aime ! Je vous aime !…

Et je me mourais d’amour au contact velouté, à tout le délicieux magnétisme, au secret divin de ces effroyables minutes !

Enfin, elle s’effraye, elle se redresse, elle part dans la nuit. J’étouffe alors mes sanglots, mes désirs, ma colère contre la destinée, le visage enseveli dans un oreiller…

VI

Quelques jours plus tard, j’obtins un congé, puis mon déplacement dans une autre ville. Il m’en coûta de la misère matérielle autant que d’ardente douleur ; mais je n’avais point cédé à l’ivresse interdite, je n’avais point flétri une fleur non éclose encore. On accordera donc que je suis un très honnête homme, — mais on ne s’étonnera point que j’aie eu un sentiment de compassion devant ce vieux bourgeois, coupable sans doute, justement condamné, mais tenté en somme, entraîné, et que j’aie senti passer un souffle d’angoisse tandis qu’il pleurait devant ses juges et qu’on l’entraînait pour les sept années de son expiation.