Les Profondeurs de Kyamo (Rosny aîné)/XXIV

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Librairie Plon (p. 283-288).

LYDIA


À Jacques Vincent.

I

Vous souvient-il de cette petite Lydia qui venait si mystérieusement se mêler aux fins de thé de Mme Franvelle ? Elle avait un peu plus de treize ans, mais toute la redoutable grâce de son sexe brillait sur sa bouche charmante et dans l’onde indécise de ses yeux. Elle s’asseyait en silence, d’un air heureux, qui n’excluait pas que tendre mélancolie, et je rêvais à l’avenir des grands cheveux qui lui roulaient sur l’épaule comme une herbe de séduction. Elle préférait à tous les visiteurs notre ami André Lande, peut-être à cause qu’elle avait pénétré combien il avait l’âme sérieuse, innocente et charitable. Elle allait à lui sans embarras et le questionnait sur toutes choses, avec un petit sourire enchanté et des gestes pleins de douceur soumise.

II

Il arriva vers ce temps qu’André se fiança. Comme il est un peu mystérieux dans ses affaires de cœur, il ne parla de cet événement à personne. Sa fiancée était une personne de province, que le jeune homme croyait aimer, et qui lui était quasi imposée par ses parents.

André revint à Paris après ses fiançailles, y demeura quelques semaines, puis retourna à Abbeville faire sa cour et étudier le caractère de sa future femme. Celle-ci lui parut douce, affectueuse, point très ardente, en tout cas digne, par sa beauté et ses vertus, d’être la compagne d’un galant homme. Néanmoins, André s’ennuyait, ce qu’il attribua à l’atmosphère de la petite cité : il est certain qu’Abbeville n’engendre point l’allégresse. Il faisait de longues promenades dans les environs, tantôt seul, tantôt en compagnie de sa fiancée, de parents et d’amis.

Un jour, on avait poussé l’excursion jusque vers une manière de castel ruineux environné de quelques futaies et de tristes et monotones emblavures. La compagnie déjeuna dans la cour du castel — on était en mai — et devint d’une gaieté insupportable, une gaieté de charades, de calembours, d’histoires d’almanachs, à rendre enragé le plus tolérant des hommes. André n’y put tenir. Il se sauva doucement, franchit les douves, se trouva au bord d’un petit ruisseau qui monologuait gentiment parmi de grands arbres. Il s’assit sur une bonne vieille mousse argentine et sentit descendre en lui, tout à la fois, l’ennui des personnes qu’il fréquentait depuis plusieurs semaines et le charme de l’endroit. Il se rappela avec mélancolie, non seulement Paris, mais cent coins de France où il avait connu des gens exquis, et se lamenta de ce que justement les parents de sa fiancée fussent de cette sorte de provinciaux qui ont fait calomnier la province.

III

Il tomba dans une aimable torpeur, où sa pensée était presque absente, réfugiée dans des rêves sans figure : le ruissellement de l’onde s’y mêlait à des sensations de fraîcheur.

Comme il était ainsi, il entendit à l’arrière un pas léger qui frôlait les vielles feuilles :

— C’est la fée ! se dit-il avec un sourire, et imaginant quelque jeune rustaude ou rustaud.

Soudain, il tressaillit de tous ses membres ; une voix craintive venait de lui parler, et, se retournant, il vit l’étrange petite Lydia qui se tenait devant lui :

— Eh quoi ! s’écria-t-il… est-ce bien toi, chère Lydie ?

— C’est moi, fit l’enfant d’un ton grave… Je reviens de ce château là-bas…

Elle montrait le vieux castel. Il remarqua qu’elle était pâle. Ses yeux recélaient la trouble expression qui rend plus belles les belles, et où brillent toutes les nuances de la crainte, de la honte et de l’espérance : ainsi l’a voulu la nature pour le plus nécessaire des sentiments. André ne put voir ce trouble sans que son cœur se mît à battre ; il découvrit en un éclair qu’il y avait en lui quelque chose qui aurait pu ne jamais éclore, mais qui venait de prendre une force infinie. Il eut peur, — non point de lui, car il se savait le plus honnête des hommes, — mais de l’aventure en elle-même. Il prit l’attitude la plus naturelle qu’il put et se mit à parler de petites choses insignifiantes.

IV

Elle ne l’écoutait pas ; elle le regardait toujours. Il n’osait supporter l’éclat de ce regard, il détournait la tête, Tout à coup, l’enfant se jeta sur lui, l’étreignit avec une sorte de désespoir et s’écria :

— Si vous épousez une autre femme que moi, je me tuerai.

Et elle répéta d’une voix basse, d’autant plus impressionnante :

— Je me tuerai ! je me tuerai !

André essaya de la regarder avec sévérité ; il murmura :

— Sais-tu bien ce que tu dis-là, petite chère ?

La lèvre de l’enfant trembla, ses grandes prunelles lumineuses marquèrent une énergie sauvage, une tendresse forte comme la mort :

— Croyez-vous que je sois ici par hasard ? répondit-elle. J’ai deviné ce qui se passait ; j’ai persuadé à maman de venir. Je vous ai suivis, — je vous ai vu vous éloigner des autres, — j’ai été regarder votre fiancée…

Et baissant les paupières, les longs cils qui mirent une ombre violette sur ses joues :

— Elle ne mourra pas, elle !…

André la contemplait en silence. Il sentit la délicieuse volonté de l’enfant pénétrer en lui comme le soleil d’avril dans une forêt verdissante ; il dit à voix basse, interdit, pâle et frappé d’une grâce sacrée :

— Et toi, tu mourrais ?

— Je mourrais, dit l’enfant en relevant les yeux.

Il ne put en soutenir la pathétique séduction, et l’âme secouée dans ses profondeurs, il chuchota :

— Chère Lydie ! je n’en épouserai pas une autre.

Elle poussa un grand soupir de joie, cacha son visage dans la poitrine d’André ; le jeune homme, posant un long baiser sur les cheveux tièdes, sentit qu’il n’y avait rien eu d’aussi grave dans sa vie que l’amour de cette fillette, et qu’il l’épouserait aussi sûrement que la lumière de mai fleurissait les prairies.


FIN.