Les Quatrains de Khèyam

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LES
QUATRAINS DE KHÈYAM
TRADUITS DU PERSAN
PAR J. B. NICOLAS,
EX-PREMIER DROGMAN DE L'AMBASSADE FRANÇAISE EN PERSE
CONSUL DE FRANCE A RESCHT.


Omar Kayyam Quatrains-Nicolas-p09.png
PARIS.
IMPRIMÉ PAR ORDRE DE L'EMPEREUR
A L'IMPRIMERIE IMPÉRIALE

M DCCC LXVII
PRÉFACE.


_____


J’ai longtemps pensé, durant mon séjour en Perse, qu’une traduction française des quatrains de Khèyam pouvait offrir quelque intérêt pour l’Europe littéraire. Ce vieux grand poëte, qui florissait au xe siècle et qui faisait dans le Khoraçan les délices de la cour des Seldjoukides, continue encore de nos jours à charmer les loisirs du palais des Kadjars à Téhéran. Mais, d’un côté, la difficulté de traduire un écrivain si essentiellement abstrait dans ses pensées philosophiques, si étrangement mystique dans ses expressions figurées (trop souvent présentées sous des formes d’un matérialisme repoussant) ; d’un autre côté, les embarras que j’entrevoyais pour la correction des épreuves à une si grande distance de Paris, et par-dessus tout le sentiment de mon incapacité pour entreprendre un tel travail, m’avaient toujours empêché de le publier jusqu’à présent.

À mon dernier passage à Paris, j’y ai rencontré des amis avides de nouveauté en fait de littérature orientale, parmi lesquels j’aime à citer ici Mme Blanchecotte, connue par plusieurs publications vives et passionnées de moraliste et de poëte. Après avoir entendu les citations orales que j’ai pu leur faire succinctement de quelques quatrains du poëte qui nous occupe, ils m’ont si fortement conseillé d’en publier une traduction complète, ils ont mis tant d’insistance dans leurs conseils, tant de bienveillance dans leurs offres de service, que je me suis décidé à me conformer à leurs désirs en éditant aujourd’hui cet ouvrage.

Cependant je le considérerais encore comme au-dessus de mes forces, sans la coopération de Hassan-Ali-Khan, ministre plénipotentiaire de Perse près la cour des Tuileries, qui a poussé l’obligeance jusqu’à m’aider de sa profonde érudition et de ses précieux avis.

L’histoire de Khèyam se rattachant à celle de deux personnages qui ont joué un grand rôle dans les annales du pays, j’ai cru qu’elle présentait assez d’intérêt pour en faire ici la narration, telle qu’elle nous a été transmise par les historiens persans.

Khèyam [1], né dans un village situé près de Néchapour, dans le Khoraçan, vint compléter ses études, vers l’an 1042 de l’ère chrétienne, dans le célèbre mèdrèssèh de cette ville. Ce collège avait acquis à cette époque, nous disent les relations du temps, la réputation de produire des sujets d’une rare distinction, parmi lesquels surgissaient souvent des hommes d’un talent et d’une habileté remarquables qui atteignaient rapidement aux plus hautes fonctions de l’empire.

Abdul-Kassém et Hassan-Sèbbah étaient, parmi les condisciples de Khèyam, les deux camarades avec lesquels il s’était plus particulièrement lié, nonobstant la divergence de caractère et d’opinions qui semblait lui indiquer un autre choix. Un jour Khèyam demanda, en manière de plaisanterie, à ses deux amis si une convention passée entre eux et basée sur l’absolue nécessité, pour celui des trois que la fortune favoriserait, de venir en aide aux deux autres en les comblant de ses bienfaits, leur paraîtrait une chose puérile, « Non, non, « répondirent-ils ; l’idée est excellente et nous l’adoptons avec « empressement. » Aussitôt les trois amis se donnèrent la main et jurèrent, le cas échéant, d’être fidèles à leur engagement.

Ce pacte ne fit que stimuler l’émulation des trois jeunes gens. Ils s’appliquèrent à leurs études avec d’autant plus d’ardeur qu’il leur était permis de prétendre, selon la tradition du collège, aux dignités les plus élevées.

Khèyam, d’une nature douce et modeste, était plutôt porté à la contemplation des choses divines qu’aux jouissances de la vie mondaine. Ce penchant et le genre d’étude qu’il cultiva en firent un poëte mystique, un philosophe à la fois sceptique et fataliste, un soufi 1 [2] en un mot comme la plupart des poëtes [3]orientaux. Abdul-Kassém, au contraire, ambitieux et positif dans toute l’acception du mot, anxieux d’arriver au pouvoir, [4]s’appliqua principalement à l’étude de l’histoire de son pays, qui lui présentait de nombreux exemples d’hommes célèbres arrivés, par leur mérite ou par leur courage, aux plus hautes charges, et où il puisait d’ailleurs d’excellentes leçons sur toutes les branches d’une bonne administration. Il devint un illustre homme d’Etat. Quant à Hassan-Sèbbah, aussi ambitieux que son condisciple Abdul-Kassém, mais moins habile et plus violent que lui dans l’application des moyens, astucieux et jaloux de la supériorité de ses camarades, il suivit à peu près les mêmes études, mais en nourrissant le projet de s’en servir pour la ruine de tous ceux qui oseraient s’opposer à son avancement dans la carrière qu’il avait choisie. Aussi devint-il célèbre, ainsi que le démontrera la suite de cette notice, par les cruautés qu’il a commises et le sang qu’il a versé.

Leurs études terminées, les trois amis sortirent du collège et se séparèrent pour rentrer dans leurs foyers, où ils restèrent un certain temps sans renommée aucune. Cependant Abdul-Kassém parvint bientôt à se faire avantageusement connaître à la cour d’Alp-Arslan, deuxième roi de la dynastie des Seldjoukides 1 [5], par divers écrits en matière d’ administration, et ne tarda pas à devenir le secrétaire particulier de ce monarque, puis sous-secrétaire d’Etat, et enfin sèdr-azèm, « premier ministre ».

AIp-Arslan, en mettant cet habile administrateur à la tête des affaires de son empire, lui conféra le titre honorifique de Nézam-el-Moulk Omar Kayyam Quatrains-Nicolas-p16.png, régulateur de l’empire, titre qui chez les Persans remplace le nom de la personne à laquelle il est décerné. Les historiens du temps font le plus bel éloge de ce grand homme, et, attribuant à ses vertus et à sa capacité les succès et la prospérité du règne d’Alp-Arslan, ils tiennent en profonde admiration le discernement de ce monarque, qui sut s’attacher un ministre doué de tant de mérite pour diriger les affaires de ses vastes Etats, qui atteignirent sous son administration le plus haut degré de gloire dont il soit fait mention dans les annales persanes.

C’est vers cette époque où Nézam-el-Moulk (car désormais c’est par ce titre que nous le désignerons), était arrivé à l’apogée de sa puissance, que ses deux amis vinrent lui rappeler l’exécution du pacte conclu entre eux. « Que me demandez-vous ? leur dit-il. — Je ne te demande, répondit Khèyam, que la jouissance des revenus du village qui m’a vu naître. Je suis derviche et n’ai pas d’ambition ; si tu accèdes à ma requête, je pourrai, sous le toit paternel, loin des entraves inséparables des choses de ce monde, cultiver paisiblement la poésie, qui ravit mon âme, et me livrer à la contemplation du Créateur, où se plaît mon esprit. — Quant à moi, dit Hassan-Sèbbah, je demande une place à la cour. » Le ministre accorda tout : le jeune poète retourna dans son village, dont il devint le chef, et Hassan-Sèbbah fut placé à la cour, où, en astucieux courtisan, il ne tarda pas à capter les bonnes grâces du monarque. Mais, bien qu’il eût déjà acquis, grâce à la protection efficace de Nézam-el-Moulk, les plus hautes distinctions possibles, son esprit envieux et ardent ne pouvait s’accommoder de l’espèce de soumission dans laquelle il se trouvait vis-à-vis de son bienfaiteur. Il mit bientôt tout en œuvre pour le renverser et le supplanter. Afin d’arriver à ce but, il commença par insinuer à Alp-Àrslan que les finances du royaume n’étaient pas en bon état, le ministre négligeant la rentrée des impôts et n’ayant, depuis trois ans, rendu aucun compte sur cet important sujet. Le prince prêta l’oreille à ces considérations perfides, et bientôt Nézam-el-Moulk fut mandé à la cour, où Alp-Arslan lui demanda compte, en présence de tous les grands dignitaires, convoqués à cet effet, du retard apporté à la rentrée des impôts et au règlement définitif des finances de l’Etat. Nézam-el-Moulk s’excusa de son mieux en faisant retomber sur certaines circonstances indépendantes de sa volonté le retard dont se plaignait Sa Majesté, et promit de s’occuper sérieusement de cette question, de manière à pouvoir présenter dans l’espace de six mois un règlement de compte complet. Le prince parut satisfait et permit au ministre de se retirer. Mais celui-ci n’avait pas encore dépassé le seuil de la porte du château, que Hassan-Sèbbah, s’approchant du roi, lui fit remarquer que ce qui prouvait surtout l’incapacité du ministre en pareille matière, c’était précisément le délai exorbitant qu’il réclamait pour mettre en ordre les finances de l’empire. Cette observation frappa le prince, qui demanda au courtisan qui la lui faisait s’il voulait, lui, se charger de ce travail, et s’il pouvait s’engager à le terminer dans un plus court espace de temps. Sur la réponse affirmative de l’astucieux Hassan, qui ne sollicitait qu’un délai de quarante jours, ordre fut donné à Nézam-el-Moulk de mettre immédiatement à sa disposition les archives des finances, les moustofis (écrivains du Divan) et tout le personnel de la direction des fonds. Hassan, ravi de se trouver ainsi tout à coup à la tête de la branche la plus importante de l’administration, considérait déjà la ruine complète de Nézam-el-Moulk comme assurée. Celui-ci, de son côté, s’aperçut, mais un peu tard, de l’imprudence qu’il avait commise en plaçant si haut un homme qu’il aurait dû si bien connaître et dont il eût fallu se défier. Cependant il ne désespéra pas de déjouer, en employant ruse contre ruse, les projets déjà si avancés de son ambitieux antagoniste. Sachant par expérience combien les hommes de son temps étaient corruptibles, connaissant en outre l’avidité proverbiale et la faiblesse de caractère du confident de Hassan-Sèbbah auquel celui-ci avait cru pouvoir confier la direction du travail qu’il avait entrepris sur l’ordre d’Alp-Arslan, il n’hésita pas à fournir à un de ses favoris, sur la fidélité duquel il savait pouvoir compter, des sommes assez irrésistibles pour amener à bonne fin le plan qu’il avait conçu.

Le favori du ministre, homme sûr et habitué à ces sortes de services, employa si habilement cet argent qu’il ne tarda pas à s’attirer les bonnes grâces du faible et intéressé confident de Hassan, et se vit ainsi à même de fournir à son maître tous les renseignements que celui-ci attendait avec impatience et dont il devait profiter lorsque le moment serait venu. Ce moment, c’était l’expiration du délai de quarante jours qu’avait demandé Hassan-Sèbbah. Au jour fixé tout était prêt ; Hassan semblait triompher ; mais Nézam-el-Moulk, ce jour-là même où le volumineux mémoire de son adversaire devait être remis au roi en audience officielle, donna à son favori ses dernières instructions, qui devaient aboutir à la confusion de Hassan. Ce fidèle et adroit serviteur alla trouver le confident, dont, à force de cadeaux, il avait gagné la confiance, et le pria de lui montrer l’admirable mémoire que Nézam-el-Moulk avait déclaré ne pouvoir terminer avant six mois, et que son maître, à lui, avait eu l’habileté de composer en quarante jours. Le confident de Hassan était en ce moment préoccupé, et d’ailleurs, il ne se doutait de rien ; il livra à son ami le Omar Kayyam Quatrains-Nicolas-p19.png dèftèr, liasse de feuillets détachés qui formaient le mémoire 1 [6]. Celui-ci, mettant à profit la distraction du confident, détacha le dèftèr, et en un clin d’œil il confondit l’ordre des feuillets, comme le lui avait si bien recommandé son maître. Ensuite, déposant le dèftèr sur le tapis, il se répandit en éloges pompeux sur l’habileté de Hassan-Sèbbah et de son digne acolyte qui avait si activement participé à cet éminent travail. Quelques heures après Alp-Arslan recevait en grande audience ses ministres et les officiers de l’empire, qui devaient assister à la présentation solennelle du mémoire par Hassan-Sèbbah.

Nézam-el-Moulk se tenait humblement dans un coin de la salle d’audience, attendant le résultat de son stratagème. Sur un signe d’Alp-Arslan, Hassan-Sèbbah déposa aux pieds du monarque un fîhrist, livret au moyen duquel le prince devait appeler, par ordre de provinces, les feuillets contenus dans le dèftèr, que Hassan-Sèbbah venait de prendre des mains de son confident. Au premier appel, Hassan cherche, mais en vain, le feuillet demandé. Il pressent une trahison, il se trouble ; et la rumeur que cet incident provoque dans la salle, la présence du roi, irrité de trouver un tel désordre dans un mémoire de cette importance, ajoutent à la confusion de Hassan, qui se voit bientôt forcé de se retirer, après une sévère réprimande de la part d’Alp-Arslan. Nézam-el-Moulk était vengé ; il s’approcha respectueusement du roi et lui fit observer qu’il était difficile d’exiger plus de régularité dans un travail sérieux, fait à la hâte par des gens incapables. Après cet échec, Hassan ne reparut plus à la cour. L’histoire nous apprend qu’il alla voyager en Syrie, où il adopta les dogmes de la secte ismaélite, dogmes qu’il résolut d’importer en Perse, en y ajoutant d’autres nouveautés plus conformes aux opinions des soufis 1 [7], alors très-nombreux dans le royaume, dans le but de s’en faire une arme et de devenir ainsi la terreur de ses ennemis. Il revint en effet en Perse, mais en se cachant soigneusement, pour se dérober aux recherches de Nézam-el-Moulk, dont il redoutait le ressentiment. Il se rendit à sa ville natale de Rhèi 2 [8], après avoir vécu quelque temps à Ispahan, où, enhardi par la facilité avec laquelle s’opérait le recrutement projeté de ses néophytes, il ne forma rien moins que le projet de faire trembler sur son trône le souverain lui-même. A Rhèi il appela près de lui quelques mé contents, qui n’hésitèrent pas à adopter les dogmes qu’il leur enseignait et qui se déclarèrent prêts à le seconder dans ses desseins. Il résolut alors d’aller, avec un nombre assez restreint de ces nouveaux disciples, se fortifier sur la montagne d’Alamout, près de la ville de Kazbïn, d’où il commença à faire, dans les pays environnants, de fréquentes razzias, au moyen desquelles il subvenait aux besoins du moment et pourvoyait à l’équipement de sa petite troupe, qui devint bientôt formidable.

C’est vers cette époque qu’Alp-Arslan mourut, laissant à son fils, Malek-chah, ses vastes Etats, dont il lui recommanda fortement de confier l’administration à Nézam-el-Moulk, son fidèle et pieux ministre. Mais celui-ci ne jouit pas longtemps de ces nouvelles marques de faveur ; car Malek-chah, ayant eu la faiblesse de prêter l’oreille aux calomnieux rapports de ses ennemis, lui fit retirer son turban et son encrier, insignes des hautes fonctions qu’il avait si noblement remplies. Cette disgrâce, en facilitant une vengeance particulière, fut cause de la mort de ce grand homme d’État. On le trouva un matin étendu sous sa tente, dans le camp royal, assassiné par un satellite de Hassan-Sèbbah. Avant d’expirer il eut, selon le récit des chroniques, le temps d’écrire une pièce de vers, à l’adresse de Malek-chah, dans laquelle il recommandait à sa bienveillance ses douze fils, à qui, disait— il, il léguait ses vieux et loyaux services.

Hassan-Sèbbah n’en continuait pas moins ses sanglantes excursions, ne respectant dans ses rapides victoires ni rang ni sexe, égorgeant sans pitié tout ce qui lui tombait sous la main. Malek-chah, effrayé, dut envoyer des troupes pour mettre fin à ces expéditions, qui jetaient le trouble et la confusion dans toute l’étendue de l’empire. Mais les sectateurs de Hassan 1 [9] augmentaient tous les jours, et bientôt ce chef se vit assez fort pour repousser par une vigoureuse attaque les troupes royales et les obliger de battre en retraite. Après ce succès, Hassan ne mit plus de bornes à ses exploits, et acquit une telle renommée que rien ne paraissait plus devoir lui résister.

La mort de Malek-chah étant survenue peu de temps après celle de Nézam-el-Moulk, Hassan se hâta de profiter, pour étendre sa domination, des revers qu’éprouva le célèbre sultan Sandjar, successeur de Malek-chah, et des guerres incessantes que se faisaient les différentes branches de la maison des Seldjoukides, guerres qui se prolongèrent jusqu’à la mort de Tougroul III, environ quarante à quarante-cinq ans. Sultan-Sandjar, justement inquiet des progrès d’envahissement de Hassan, résolut de détruire entièrement dans ses Etats une bande de brigands dont les déprédations et les meurtres répandaient la terreur dans les provinces. A cet effet, il réunit une armée avec laquelle il marcha en personne contre les agresseurs ; mais, arrivé à une certaine distance du mont Alamout, il vit un matin, en se réveillant, un poignard enfoncé dans la terre près du chevet de son lit, et dont la lame avait transpercé un billet à son adresse, où il lut avec effroi ces mots 2 [10] :

« Ô Sandjar ! apprends que, si je n’avais pas voulu respecter «  » tes jours, la main qui a enfoncé ce poignard dans la terre, « aurait pu aussi bien l’enfoncer dans ton cœur 1 [11]. » On dit que le sultan fut tellement atterré à la lecture de ce billet, qui lui révélait l’immense pouvoir de Hassan-Sèbbah sur l’esprit de ses affidés, qu’il renonça pour cette fois à ses projets d’attaque 2[12].

Mais revenons à Khèyam, qui, resté étranger à toutes ces alternatives de guerres, d’intrigues et de révoltes dont cette époque fut si remplie, vivait tranquille dans son village natal, se livrant avec passion à l’étude de la philosophie des soufis. Entouré de nombreux amis, il cherchait avec eux dans le vin cette contemplation extatique que d’autres croient trouver dans des cris et des hurlements poussés jusqu’à extinction de voix, comme les derviches hurleurs ; d’autres dans des mouvements circulaires qu’ils pratiquent avec frénésie jusqu’à ce qu’ils soient entièrement pris de vertige, comme les derviches tourneurs ; d’autres enfin, dans des tortures atroces qu'ils s’infligent eux-mêmes jusqu’à en perdre connaissance, comme les Hindous. Les chroniqueurs persans racontent que Khèyam aimait surtout à s’entretenir et à boire avec ses amis, le soir au clair de la lune sur la terrasse de sa maison, assis sur un tapis, entoure de chanteurs et de musiciens 1 [13], avec un échanson qui, la coupe à la main, la présentait à tour de rôle aux joyeux convives réunis 2 [14]. Nous croyons ne pouvoir mieux terminer cette rapide esquisse biographique et historique 3 [15], qu’en empruntant à la vie même et aux œuvres de notre poète deux citations très-caractéristiques.

Pendant une de ces soirées dont nous venons de parler, survient à l’improviste un coup de vent qui éteint les chandelles et renverse à terre la cruche de vin, placée imprudemment sur le bord de la terrasse. La cruche fut brisée et le vin répandu. Aussitôt Khèyam, irrité, improvisa ce quatrain impie à l’adresse du Tout-Puissant : « Tu as brisé ma cruche de vin, mon Dieu ! tu as ainsi fermé sur moi la porte de la joie, mon Dieu ! c’est moi qui bois, et c’est toi qui commets les désordres de l’ivresse ! Oh ! puisse ma bouche se remplir de terre !) serais-tu ivre, mon Dieu 1[16] ? »

Le poëte, après avoir prononcé ce blasphème, jetant les yeux sur une glace, se serait aperçu que son visage était noir comme du charbon. C’était une punition du ciel. Alors il fit cet autre quatrain non moins audacieux que le premier, et qui exprime d’une manière absolue la répulsion du poëte pour la doctrine des peines futures, décrites dans le Koran, et prêchées si chaleureusement par les moullahs. Les soufis considèrent cette doctrine, non-seulement comme le renversement de la leur, mais encore comme indigne de la miséricorde et de la clémence de la Divinité. Voici ce quatrain :

« Quel est l’homme ici-bas qui n’a point commis de péché, dis ? Celui qui n’en aurait point commis, comment aurait-il vécu, dis ? Si, parce que je fais le mal, tu me punis par le ce mal, quelle est donc la différence qui existe entre toi et ce moi, dis ? »

Mais arrivons au livre lui-même, à la pensée complète du poëte qui se déduit si énergiquement et avec tant d’unité à travers les fantaisies ou les rudesses de ses quatrains.


LES


QUATRAINS DE KHÈYAM.




LES

QUATRAINS DE KHÈYAM.


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1

Un matin, j’entendis venir de notre taverne une voix qui disait : À moi, joyeux buveurs, jeunes fous ! levez-vous, et venez remplir encore une coupe de vin, avant que le destin vienne remplir celle de notre existence.


2

Ô toi qui dans l’univers entier es l’objet choisi de mon cœur ! toi qui m’es plus chère que l’âme qui m’anime, que les yeux qui m’éclairent ! il n’y a rien, ô idole, de plus précieux que la vie : eh bien ! tu m’es cent fois plus précieuse qu’elle [17].


3
Qui t’a conduite cette nuit vers nous, ainsi prise de vin ? Qui donc, enlevant le voile qui te couvrait, a pu te conduire jusqu’ici ? Qui enfin t’amène aussi rapide que le vent pour attiser encore le feu de celui qui brûlait déjà en ton absence 2 ? [18]
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4

Nous n’avons éprouvé que chagrin et malheur dans ce monde qui nous sert un instant d’asile. Hélas ! aucun problème de la création ne nous y a été expliqué, et voilà que nous le quittons le cœur plein de regret (de n’y avoir rien appris sur ce sujet).

5

Ô khadjè 1[19], rends-nous licite un seul de nos souhaits, retiens ton haleine 2[20] et conduis-nous sur la voie de Dieu. Certes, nous marchons droit 3[21], nous ; c’est toi qui vois de travers ; va donc guérir tes yeux, et laisse-nous en paix.

6

Lève-toi, viens, viens, et, pour la satisfaction de mon cœur, donne-moi l’explication d’un problème 4[22] : apporte-moi vite une cruche de vin, et buvons avant que l’on fasse des cruches de notre propre poussière 5[23].

7
Lorsque je serai mort, lavez-moi avec le jus de la treille ; au lieu de prières, chantez sur ma tombe les louanges de la coupe et du vin, et si vous désirez me retrouver au jour dernier, cherchez-moi sous la poussière du seuil de la taverne.
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[24]
8

Puisque personne ne saurait te répondre du jour de demain, empresse-toi de réjouir ton cœur plein de tristesse ; bois, ô lune adorable ! bois dans une coupe vermeille, car la lune du firmament tournera bien longtemps (autour de la terre), sans nous y retrouver 1[25].

9

Puisse l’amoureux 2[26]être toute l’année ivre, fou, absorbé par le vin, couvert de déshonneur ! car lorsque nous avons la saine raison, le chagrin vient nous assaillir de tous côtés ; mais à peine sommes-nous ivres, eh bien, advienne que pourra !

10

Au nom de Dieu ! dans quelle expectative le sage attacherait-il son cœur aux trésors illusoires de ce palais du malheur ? Oh ! que celui qui me donne le nom d’ivrogne revienne donc de son erreur, car, comment pourrait-il voir là-haut trace de taverne 3[27] ?

11
Le Koran, que l’on s’accorde à nommer la parole sublime, n’est cependant lu que de temps en temps et non d’une manière permanente, tandis qu’au bord de la coupe se trouve un verset plein de lumière que l’on aime à lire toujours et partout 4[28]. [29] [30] [31]
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[32]
12

Toi qui ne bois pas de vin, ne blâme pas pour cela les ivrognes, car je suis prêt, moi, à renoncer à Dieu, s’il m’ordonne de renoncer au vin. Tu te glorifies de ne point boire de vin, mais cette gloire sied mal à qui commet des actes cent fois plus répréhensibles que l’ivrognerie 1.

13

Bien que ma personne soit belle, que le parfum qui s’en exhale soit agréable, que le teint de ma figure rivalise avec celui de la tulipe, et que ma taille soit élancée comme celle d’un cyprès, il ne m’a pas été démontré, cependant, pourquoi mon céleste peintre a daigné m’ébaucher sur cette terre 2.

14

Je veux boire tant et tant de vin que l’odeur puisse en sortir de terre quand j’y serai rentré, et que les buveurs à moitié ivres de la veille qui viendront visiter ma tombe puissent, par l’effet seul de

cette odeur, tomber ivres-morts 3. [33] [34] [35]
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35-1 [36] 35-2 [37] 35-3 [38]
15

Dans la région de l’espérance attache-toi autant de cœurs que tu pourras ; dans celle de la présence l lie-toi avec un ami parfait, car, sache-le bien, cent kaabas 2, faites de terre et d’eau, ne valent pas un cœur. Laisse donc là ta kaaba et va plutôt à la recherche d’un cœur 3.

16

Le jour où je prends dans ma main une coupe de vin et où, dans la joie de mon âme, je deviens ivre-mort, alors, dans cet état de feu qui me dévore, je vois cent miracles se réaliser, alors des paroles claires comme l’eau la plus limpide semblent venir m’expliquer le mystère de toutes choses !

17
Puisque la durée d’un jour n’est que de deux délais empresse-toi de boire du vin, du vin limpide, car, sache-le bien, tu ne retrouveras plus ton existence écoulée, et, puisque tu sais que ce monde entraîne tout à une ruine complète, imite-le, et, toi aussi, sois jour et nuit ruiné dans le vin 5. [39] [40] [41]
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18

C’est nous qui nous livrons aux volontés du vin, c’est avec joie que nous offrons nos âmes en holocauste aux lèvres souriantes de ce jus divin 1 [42]. Ô spectacle ravissant ! notre échanson tenant d’une main le goulot du flacon, et de l’autre la coupe qui déborde, comme pour nous convier à recevoir le plus pur de son sang 2 [43] !

19

Oui, c’est nous qui, assis au milieu de ce trésor en ruine 3 [44], entourés de vin et de danseurs, avons mis en gage (pour nous les procurer) tout ce que nous possédions : âme, cœur 4 , hardes, et jusqu’à notre coupe. Nous sommes ainsi affranchis et de l’espérance du pardon et de la crainte du châtiment 5 . Nous sommes en dehors de l’air, de la terre, du feu et de l’eau 6 .

20
La distance qui sépare l’incrédulité de la foi n’est que d’un souffle, celle qui sépare le doute de la certitude n’est également que d’un souffle ; passons donc gaiement cet espace précieux d’un souffle , car notre vie aussi n’est séparée (de la mort) que par l’espace d’un souffle. [45] [46] [47]
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21

Ô roue du destin 1 [48] ! la destruction vient de ta haine implacable. La tyrannie est pour toi un acte de prédilection que tu commets depuis le commencement des siècles, et toi aussi, ô terre, si l’on venait à fouiller dans ton sein, que de trésors inappréciables n’y trouverait-on pas 2 [49] !

22

Mon tour d’existence s’est écoulé en quelques jours. Il est passé comme passe le vent du désert. Aussi, tant qu’il me restera un souffle de vie, il y a deux jours dont je ne m’inquiéterai jamais, c’est le jour qui n’est pas venu et celui qui est passé.

23

Ce rubis précieux vient d’une mine à part, cette perle unique est empreinte d’un sceau à part 3 ; nos différentes conclusions sur cette matière sont erronées, car l’énigme du véritable amour 4 s’explique dans un langage à part (et qui n’est pas à notre portée).

24

Puisque c’est aujourd’hui mon tour de jeunesse, j’entends le passer à boire du vin, car tel est mon bon plaisir. N’allez pas, à cause de son amertume, médire de ce délicieux jus, car il est agréable, et

il n’est amer que parce qu’il est ma vie 5. [50] [51] [52]
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25

Ô mon pauvre cœur ! puisque ton sort est d’être meurtri jusqu’au sang par le chagrin, puisque ta nature veut que tu sois chaque jour accablé d’un nouveau tourment, alors, ô âme ! dis-moi ce que tu es venue faire dans mon corps, dis, puisque tu dois enfin le quitter un iour ?

26

Tu ne peux te flatter aujourd’hui de voir le jour de demain ; penser même à ce demain serait de ta part pure folie ; si tu as le cœur éveillé ne perds pas dans l’inaction cet instant de vie (qui te reste) et pour la durée duquel je ne vois aucune preuve.

27

Il ne faut pas sans nécessité aller frapper à chaque porte. Il faut s’accommoder du bien comme du mal d’ici-bas, car on ne peut jouer que d’après le nombre de points que nous présente la surface des dés jetés par le destin sur le damier de ce petit bol céleste 1 [53].

28
Cette cruche a été comme moi une créature aimante et malheureuse, elle a soupiré après une mèche de cheveux de quelque jeune beauté ; cette anse que tu vois attachée à son col était un bras amoureusement passé au cou d’une belle. [54]
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29

Avant toi et moi, il y a eu bien des crépuscules, bien des aurores, et ce n’est pas sans raison que le mouvement de rotation a été imprimé aux cieux. Sois donc attentif quand tu poseras ton pied sur cette poussière, car elle a été sans doute la prunelle des yeux d’une jeune beauté.

30

Le temple des idoles et la kaaba sont des lieux d’adoration, le carillon des cloches n’est autre chose qu’un hymne chanté à la louange du Tout-Puissant. Le mehrab 1 [55], l’église, le chapelet, la croix sont en vérité autant de façons différentes de rendre hommage à la Divinité 2 [56].

31
Les choses existantes étaient déjà marquées sur la tablette de la création. Le pinceau (de l’univers) est sans cesse absent du bien et du mal 3 [57]. Dieu a imprimé au destin ce qui devait y être imprimé ; les efforts que nous faisons s’en vont donc en pure perte 4. [58] [59]
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32

Je ne puis indistinctement dire mon secret aux mauvais comme aux bons 1 [60]. Je ne puis donner de l’extension à l’exposé de ma pensée essentiellement brève. Je vois un lieu dont je ne puis tracer la description ; je possède un secret que je ne puis dévoiler.

33

La fausse monnaie n’a pas cours parmi nous 2 [61]. Le balai en a déblayé entièrement notre joyeuse demeure. Un vieillard revenant de la taverne me dit : Bois du vin, ami, car bien des existences succéderont à la tienne durant ton long sommeil 3.

34

En face des décrets de la Providence rien ne réussit que la résignation. Parmi les hommes rien ne réussit que les apparences et l’hypocrisie. J’ai employé en fait de ruse tout ce que l’esprit humain peut inventer de plus fort, mais le destin a toujours renversé mes projets.

35

Si un étranger te témoigne de la fidélité, considère-le comme un parent ; mais si un parent vient à te trahir (en quoi que ce soit), regarde-le comme un malintentionné. Si le poison te guérit, considère-le

comme un antidote, et si l’antidote t’est contraire, regarde-le comme un poison. [62] [63]
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36

Il n’y a point de cœur que ton absence n’ait meurtri jusqu’au sang ; il n’y a point d’être clairvoyant qui ne soit épris de tes charmes enchanteurs, et, bien qu’il n’existe dans ton esprit aucun souci pour personne, il n’y a personne qui ne soit préoccupé de toi l [64].

37

Tant que je ne suis pas ivre, mon bonheur est incomplet. Quand je suis pris de vin, l’ignorance remplace ma raison. Il existe un état intermédiaire entre l’ivresse et la saine raison. Oh ! qu’avec bonheur je me constitue l’esclave de cet état, car là est la vie 2 [65] !

38

Qui croira jamais que celui qui a confectionné la coupe 3 [66] puisse songer à la détruire ? Toutes ces belles têtes, tous ces beaux bras, toutes ces mains charmantes, par quel amour ont-ils été créés, et par quelle haine sont-ils détruits ?

39
C’est l’effet de ton ivresse 4 [67] qui te fait craindre la mort et abhorrer le néant, car il est évident que de ce néant germera une branche de l’immortalité. Depuis que mon âme est ravivée par le souffle de Jésus, la mort éternelle a fui loin de moi 5. [68] [69]
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24 LES QUATRAINS DE KIIEYAM.


Imite la tulipe ] qui fleurit au noorouz 2 ; prends comme elle une coupe dans ta main, et, si l’occasion se présente, bois, bois du vin avec bonheur, en compagnie d’une jeune beauté aux joues colorées du teint de cette fleur, car cette roue bleue 3 , comme un coup de vent, peut tout à coup venir te renverser 4 .


Puisque les choses ne doivent pas se passer suivant nos désirs, à quoi servent nos desseins et nos efforts ? Nous sommes constamment à nous tourmenter et à nous dire en soupirant de regret : Ah ! nous sommes arrivés trop tard, trop tôt il nous faudra partir !


Puisque la roue céleste et le destin ne t’ont jamais été favorables, que t’importe de compter sept cieux ou de croire qu’il en existe huit 5 ? Il y a (je le répète) deux jours dont je ne me suis jamais soucié, c’est le jour qui n’est pas venu et celui qui est passé.


Ô Khèyam ! pourquoi tant de deuil pour un péché commis ? Quel soulagement plus ou moins grand trouves-tu à te tourmenter ainsi ? Celui qui n’a point péché ne jouira pas de la douceur du pardon. C’est pour le péché que le pardon existe ; dans ce cas, quelle crainte peux-tu avoir 6 ?

Comparaison de la coupe appliquée à 4 C’est-à-dire : la dernière heure peut 

la tulipe, qui a la forme d’un calice. Cette sonner au moment où tu t’y attends le figure est employée avec une prédilection moins. marquée par presque tous les poètes orien- 5 Nous avons déjà fait observer que les taux. astrologues persans croient qu’il existe sept

Nouvelle année persane commençant à cieux contenant des planètes. Certains docl’équinoxe 

du a î mars. teurs de l’islamisme veulent qu’il y en ait

Le ciel, dont dépend le sort des humains, huit, et c’est à cette diversité d’opinions sur Page:Nicolas - Les Quatrains de Khèyam.djvu/51 Page:Nicolas - Les Quatrains de Khèyam.djvu/52 Page:Nicolas - Les Quatrains de Khèyam.djvu/53 Page:Nicolas - Les Quatrains de Khèyam.djvu/54 Page:Nicolas - Les Quatrains de Khèyam.djvu/55 Page:Nicolas - Les Quatrains de Khèyam.djvu/56 Page:Nicolas - Les Quatrains de Khèyam.djvu/57 Page:Nicolas - Les Quatrains de Khèyam.djvu/58 Page:Nicolas - Les Quatrains de Khèyam.djvu/59 Page:Nicolas - Les Quatrains de Khèyam.djvu/60 Page:Nicolas - Les Quatrains de Khèyam.djvu/61 Page:Nicolas - Les Quatrains de Khèyam.djvu/62 Page:Nicolas - Les Quatrains de Khèyam.djvu/63 Page:Nicolas - Les Quatrains de Khèyam.djvu/64 Page:Nicolas - Les Quatrains de Khèyam.djvu/65 Page:Nicolas - Les Quatrains de Khèyam.djvu/66 Page:Nicolas - Les Quatrains de Khèyam.djvu/67 Page:Nicolas - Les Quatrains de Khèyam.djvu/68 Page:Nicolas - Les Quatrains de Khèyam.djvu/69 Page:Nicolas - Les Quatrains de Khèyam.djvu/70 Page:Nicolas - 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462

Pourquoi un homme qui possède un pain lui permettant de vivre deux jours, qui dans une cruche fêlée peut puiser une goutte d’eau fraîche, pourquoi un tel homme doit-il être commandé par un autre qui ne le vaut pas, ou pourquoi en servirait-il un qui serait son égal ?

463

Depuis le jour où Vénus et la lune apparurent dans le ciel, personne n’a rien vu ici-bas de préférable au vin en rubis. Je suis vraiment étonné de voir les marchands de vin, car que peuvent-ils acheter de supérieur à ce qu’ils vendent ?

464

Ceux qui sont doués de science et de vertu, qui par leur profond savoir sont devenus le flambeau de leurs disciples l [70], ceux-là mêmes n’ont pas fait un pas en dehors de cette nuit profonde 2 [71]. Ils ont débité quelques fables et sont rentrés dans le sommeil (de la mort).




FIN DES QUATRAINS DE KHÈYAM.
  1. Son véritable nom était Omar, mais, ayant dû se conformer à l’usage établi en Orient, qui veut que chaque poëte se donne un surnom, Khèyam a conservé celui qui indiquait la profession de son père et la sienne, car Omar Kayyam Quatrains-Nicolas-p12.png (khèyam) signifie en arabe faiseur de tentes. Les Persans disent, non sans raison, que c’est l’extrême modestie de ce poëte qui l’empêcha de prendre un surnom plus brillant, comme celui de Ferdooussi, qui signifie « le céleste, » de Sè’èdi « le bienheureux, » Enveri « le lumineux, » Hâfez « le conservateur,» etc.
  2. 1 La doctrine des soufis, presque aussi ancienne que celle de l’islamisme, enseigne à atteindre, par le mépris absolu des choses d’ici-bas, par une constante contemplation des choses célestes et par l’abnégation de soi-même, à la suprême béatitude, qui consiste à entrer en communication directe avec Dieu. Pour arriver à cette perfection, les soufis doivent passer par quatre degrés différents. Ils désignent le premier de ces degrés par Omar Kayyam Quatrains-Nicolas-p13a.png (perdakhté djésmani) ou direction du corps,
    qui indique que le disciple doit se conformer aux lois établies, aux formes extérieures de la religion révélée, et mener une conduite exemplaire. Le second degré s’appelle Omar Kayyam Quatrains-Nicolas-p13b.png (tèrik), sentier, chemin, ou Omar Kayyam Quatrains-Nicolas-p13c.png (niaz), désir, nécessité, espérance. Il indique que le disciple peut se dispenser de l’observance des formes extérieures du culte dominant, parce qu’ayant acquis, par sa dévotion mentale, la connaissance de la nature divine, il quitte le culte pratique, Omar Kayyam Quatrains-Nicolas-p13d.png (èmèlé djésmani),
  3. acte du corps, pour entrer dans le culte spirituel Omar Kayyam Quatrains-Nicolas-p14a.png (èmèlé rouhâni), acte de l'âme. Le troisième degré est désigné sous la dénomination de Omar Kayyam Quatrains-Nicolas-p14b.png (érf), sagesse, science, savoir, mot dont l’agent du verbe est Omar Kayyam Quatrains-Nicolas-p14c.png (âréf), qui connaît, qui sait, sage par excellence. Le soufi qui atteint à ce degré, appelé aussi Omar Kayyam Quatrains-Nicolas-p14d.png (hezour), présence, est considéré comme inspiré, et ses disciples lui vouent une obéissance aveugle, le vénérant comme Omar Kayyam Quatrains-Nicolas-p14e.png (murchéd), docteur dirigeant, car son âme, qui jusque-là habitait la terre, jouit maintenant, dans les célestes plaines, de la présence de la Divinité. Le quatrième degré est appelé Omar Kayyam Quatrains-Nicolas-p14f.png ( hèkiket), vérité. Il indique que le soufi qui y est parvenu a opéré sa jonction définitive avec la Divinité, et jouit dans sa contemplation extatique de la suprême béatitude.
    Cette dénomination de soufi, que se sont donnée ces sectateurs, signifie, selon quelques auteurs orientaux, « sage revêtu d’étoffes de laine. » Cependant, j’ai connu, durant mon long séjour en Perse, grand nombre de personnages professant le soufisme, qui, tout en conservant les apparences de vrais croyants (la doctrine des soufis, de même que celle des chiites, tolère la restriction mentale), se revêtent de belles étoffes de soie ou de cachemire. Je n’ai guère vu que les derviches et les indi-
    vidus appartenant aux classes inférieures qui soient restés fidèles au Omar Kayyam Quatrains-Nicolas-p14g.png (khérkéh), manteau de laine. Parmi eux, quelques-uns circulent dans les rues ou voyagent dans les provinces à pied et presque nus, demandant l’aumône au nom de Mohammed aux musulmans, au nom de Jésus et de Marie aux chrétiens, au nom de Moïse aux juifs, affichant ainsi leur indifférence pour toutes les religions. Cette secte se subdivise en une foule innombrable de branches, distinctes les unes des autres par la dénomination qu’elles se sont donnée ou par certains usages qu’elles ont contractés dans leurs pratiques particulières ; mais, en général, elles s’accordent toutes quant à l’identité du dogme, qui est basé sur le principe absolu de la nécessité de se laisser diriger par un murchéd « chef spirituel » ou « docteur dirigeant, » qui, ayant passé par les degrés voulus du soufisme, est considéré par ses disciples comme tout ce qu’il y a de plus saint, de plus sacré ; et ils lui vouent une vénération qui diffère peu d’un véritable culte. Les progrès des soufis en Perse ont été réprouvés par les docteurs de l’islamisme comme l’œuvre de l’infidélité voulant se substituer à la religion révélée. Cette réprobation, à laquelle venait se joindre le fanatisme encore vivace des premiers pontifes musulmans, a
  4. considérablement contribué aux sanglantes persécutions dont ces sectateurs furent, à diverses époques, l’objet de la part de l’autorité persane, qui protégeait en toutes circonstances le clergé orthodoxe et la foi nationale. Mais aujourd’hui les soufis jouissent d’une liberté et d’une tranquillité parfaites, soit que le clergé orthodoxe ait perdu de son antique influence, soit qu’il ait senti l’inefficacité de ses investigations à l’égard d’hommes
    d’autant plus difficiles à convaincre d’hérésie qu’ils pratiquent ostensiblement la religion musulmane, et que leur culte véritable est essentiellement intérieur.
  5. l La tribu turque des Seldjoukides tire son nom de Seldjouk, chef qui s’établit avec sa tribu dans les plaines de Boukhara. Cette famille renversa, vers l’an 429 de l’hégire, la dynastie des Ghaznavites, après avoir été longtemps soumise à son autorité.
  6. 1 Cet usage est encore de nos jours en vigueur en Perse. Toute la comptabilité des revenus du royaume se trouve consignée sur des feuilles volantes, en-
    tassées les unes sur les autres et contenues entre deux planchettes formant une espèce de reliure, le tout ficelé avec une corde de chanvre ou de coton.
  7. Les partisans de cette secte, encore très-nombreux aujourd’hui dans presque toute l’Asie, croient que, sans rejeter le Koran, on ne doit pas en suivre la lettre, mais bien l’esprit. Ils repoussent les formes extérieures de la
    religion musulmane comme entièrement indifférentes au grand Tout, qui est la Divinité, et veulent qu’on offre au Créateur cette adoration fervente et secrète qui réside dans l’âme.
  8. 2 Ragès des anciens.
  9. 1 Les historiens persans élèvent au chiffre de plus de soixante raille le nombre des sectateurs qui ont suivi ce chef de brigands, du nom duquel quelques
    auteurs font dériver notre mot français assassin.
  10. 2 Malcolm rapporte ce fait dans son Histoire de la Perse, II, 124 (tr. fr.).
  11. 1 Les sectateurs de Hassan-Sèbbah étaient désignés sous la dénomination de Hassanis (adhérents de Hassan) ou Fédévis, mot qui signifie : des hommes prêts à sacrifier leur propre vie sur un simple commandement de leur chef spirituel. Les historiens affirment que, lorsqu’un envoyé de Malek-chah vint à Alamout pour traiter avec Hassan-Sèbbah, celui-ci, pour toute réponse, commanda, en présence de cet envoyé, à un de ses fidèles de se poignarder lui-même, et à un autre de se jeter du haut d’un rocher. Les deux ordres furent exécutés sur-le-champ. « Allez, dit-il à
    « l’envoyé stupéfait, et faites savoir à « votre maître quel est le caractère des « gens qui me servent. »
  12. 2 Les docteurs de l’islamisme qui ont décrit les ravages commis par cette secte, qu’ils ont en grande horreur, disent que leurs vexations, s’étendant sur toute la surface du sol persan, avaient porté l’épouvante dans tous les cœurs. « C’était, disent-ils, un véritable fléau « pour les populations, un objet de ter- « reur pour les souverains les plus puis- « sants, et ce fléau et cette terreur, « ajoutent-ils, durèrent pendant une période d’environ deux siècles. »
  13. 1 Cet usage existe encore de nos jours en Perse, bien que les Persans d’aujourd’hui, plus civilisés que leurs ancêtres, préfèrent s’asseoir au bord d’un ruisseau où coule une eau limpide, dans un jardin à l’ombre d’un saule ou auprès d’un bassin, où le chant du rossignol vient charmer leurs oreilles, et qu’ils aient substitué la carafe en cristal à la cruche en terre cuite, et le verre à pied à la coupe de cuivre.
  14. 2 Il n’est pas rare de voir encore à présent en Perse, même dans les familles aisées, un seul verre ou une seule coupe pour plusieurs personnes, qui toutes boivent à tour de rôle et en observant le rang de chacune d’elles. Il en est de même pour le calian « pipe a eau, » que le piche-khédmet présente tour à
    tour aux convives réunis, en observant également le rang de chacun. Lorsqu’il y a erreur, la personne à qui la pipe est offerte s’empresse de la présenter à celle qu’elle considère comme sa supérieure. Cet empressement n’est quelquefois qu’une simple forme de politesse, mais alors la personne qui en est l’objet, si elle est inférieure en rang, doit refuser.
  15. Nous n’avons représenté Khèyam que dans ses attributs de poëte, mais il était en outre astronome et grand algébriste. On peut consulter sur ce côté très-remarquable de sa vie et de ses travaux l’introduction à l’Algèbre d’Omar Alkhayyâmî, publiée, traduite et accompagnée d’extraits de manuscrits inédits, par Woepcke, Paris, 1851, in-8°.
  16. Oh ! puisse ma bouche se remplir de terre ! expression que les Persans emploient souvent pour exprimer le regret d’avoir proféré ou d’être obligé de pro-
    férer un blasphème, ou simplement de prononcer un mot irrévérencieux. (Voir, dans le texte persan, le quatrain 388 et la note qui l’accompagne.)
  17. Bien que l’absence de la distinction des genres dans la langue persane puisse autoriser à émettre des doutes sur cette question de savoir si ce quatrain doit être
    considéré comme mystique, il est cependant certain que le poëte s’adresse ici à la Divinité, qu’il qualifie de l’épithète d’idole, et non à sa maîtresse.
  18. 2 Le poëte donne un sens complet, dans les deux derniers hémistiches du quatrain, par le seul rapprochement des deux mots vent et feu, sens qu’en français on ne sau-
    rait rendre, ce me semble, sans avoir recours à une périphrase, comme j’ai cru devoir le faire. Des cas semblables se présentent dans la suite.
  19. 1 Moralistes, prédicateurs musulmans orthodoxes, que les vrais soufis regardent comme des hypocrites.
  20. 2 En persan ف, د. (dèm dér kèche) retiens ton haleine, pour tais —toi, silence, trêve de morale.
  21. 3 C’est-à-dire : dans la bonne voie.
  22. 4 C’est-à-dire : donne-moi une coupe de vin, car lui seul, en nous éloignant des soucis de ce monde, nous rapproche de la Divinité.
  23. 5 Khèyam, bien que parlant pour lui,
  24. emploie, dans les deux premiers hémistiches de ce quatrain, le pronom de la première personne du pluriel, nous, au lieu de celui de la première personne du singulier, moi. Cet usage est assez répandu en Perse. Le roi lui-même, en parlant de sa personne, s’ex-
    prime souvent, non-seulement à la première personne du pluriel, mais encore à la troisième personne du singulier : Le roi veut, le roi ordonne, le roi pardonne. Également un sujet dit en parlant de lui-même : l’enclave dit, l’esclave obéit, etc.
  25. Les astrologues persans, suivant le système astronomique de Ptolémée, croient encore que ce sont les astres et les cieux planétaires, qu’ils comptent au nombre de sept, qui tournent autour de la terre. (Voyez note i, quatrain 76.)
  26. 2 Ici le poête entend par amoureux ou amant le soufi épris d’amour pour la Divi— nité. Il veut qu’il soit constamment absorbé par l’ivresse de cet amour, afin que, dans cet état, entièrement détaché des intérêts d’ici-bas, il s’applique tout entier à la contemplalion céleste, même au prix de ce que les profanes appellent le déshonneur. Il est bon de faire observer ici que, selon les soufis, le mal n’existe pas en principe. Le Créa-teur, selon eux, étant répandu dans toutes ses œuvres, toutes choses créées sont empreintes du sceau de sa puissance créatrice, et, par conséquent, rien de ce qui émane de cette puissance ne peut être mauvais, Dieu étant essentiellement bon.
  27. 3 Khèyam, ici, fait allusion aux régions célestes qu’il habite en esprit et où un pro- fane, qui, dans son ignorance, ose le traiter d’ivrogne, ne saurait trouver trace de taverne.
  28. 4 Le djam, coupe, était et est encore aujourd’hui, dans certaines localités de la Perse, en cuivre gravé. Souvent il y a tout autour, un peu au-dessous du bord, des vers à la louange du vin et de la coupe, vers que Khèyam place ici au-dessus des versets du Koran. Toutefois, me disait un soufî à Téhéran, ceci n’est que l’explication <jyfcU, ostensible ou extérieure de la pensée du poëte, car, d’après sa pensée ^$v.I ? L, intime ou cachée, le Koran, bien qu’il renferme la parole divine, n’est pas constamment sous les yeux des croyants, tandis que la coupe dont parle Khèyam est sans cesse vue et aimée par tous les humains dans l’univers entier. Or cette coupe n’est ici qu’une figure allégorique, c’est Dieu que veut dire le poëte ; l’ivresse dont il parle dans la plupart de ses quatrains n’est pas celle produite par le vin, mais celle de l’amour divin, dont la première n’est que l’image. Dieu, ajoute-t-il, étant répandu dans toutes ses œuvres, on peut l’admirer dans toutes choses créées. Or il m’est plus agréable de le contempler dans une orange, par exemple, que dans un tubercule, dans une coupe de bon vin que dans un verre d’eau, dans le visage vermeil d’une belle personne que dans celui d’une personne difforme et, par conséquent, d’un aspect désagréable.
  29. teur, selon eux, étant répandu dans toutes ses œuvres, toutes choses créées sont empreintes du sceau de sa puissance créatrice, et, par conséquent, rien de ce qui émane de cette puissance ne peut être mauvais, Dieu étant essentiellement bon.
  30. 3 Khèyam, ici, fait allusion aux régions célestes qu’il habite en esprit et où un pro-
    fane, qui, dans son ignorance, ose le traiter d’ivrogne, ne saurait trouver trace de taverne.
  31. 4 Le djam, coupe, était et est encore aujourd’hui, dans certaines localités de la Perse, en cuivre gravé. Souvent il y a tout autour, un peu au-dessous du bord, des vers à la louange du vin et de la coupe,
  32. vers que Khèyam place ici au-dessus des versets du Koran. Toutefois, me disait un soufî à Téhéran, ceci n’est que l’explication Omar Kayyam Quatrains-Nicolas-p34a.png, ostensible ou extérieure de la pensée du poëte, car, d’après sa pensée Omar Kayyam Quatrains-Nicolas-p34b.png, intime ou cachée, le Koran, bien qu’il renferme la parole divine, n’est pas constamment sous les yeux des croyants, tandis que la coupe dont parle Khèyam est sans cesse vue et aimée par tous les humains dans l’univers entier. Or cette coupe n’est ici qu’une figure allégorique, c’est Dieu que veut dire le
    poëte ; l’ivresse dont il parle dans la plupart de ses quatrains n’est pas celle produite par le vin, mais celle de l’amour divin, dont la première n’est que l’image. Dieu, ajoute-t-il, étant répandu dans toutes ses œuvres, on peut l’admirer dans toutes choses créées. Or il m’est plus agréable de le contempler dans une orange, par exemple, que dans un tubercule, dans une coupe de bon vin que dans un verre d’eau, dans le visage vermeil d’une belle personne que dans celui d’une personne difforme et, par conséquent, d’un aspect désagréable.
  33. 1 Attaque directe contre les moullahs, dont les actes quelquefois s’accordent peu avec leur hypocrite extérieur, objet des railleries perpétuelles du poëte.
  34. 2 Les écrivains soufis, dans leur imagination poétique, ont fait de Dieu, créateur par sa parole, un peintre divin qui, le Omar Kayyam Quatrains-Nicolas-p35b.png, pinceau à la main, a peint dans son éternité, sur le Omar Kayyam Quatrains-Nicolas-p35c.png, tablette de la création, toutes les créatures de l’univers. Par cette expression : Bien que ma personne soit belle, etc. le poète fait allusion au verset 3 du Koran, chapitre La fourberie, où il est dit
    que Dieu a donné une forme agréable à l’homme.
  35. 3 Ce quatrain, qu’on serait tenté de considérer comme essentiellement épicurien, s’il ne sortait de la plume de Khèyam, est cependant allégorique et se rapporte à Dieu. Notre poëte veut être entièrement absorbé dans l’amour divin, et servir d’exemple à ceux qui restent après lui ; il veut que, comme lui, méprisant les choses mondaines, ils se livrent corps et âme à la seule chose ici-bas digne de préoccuper un esprit sage, à la Divinité.
  36. 1 On a vu plus haut que les soufis doivent passer par deux degrés inférieurs avant d’arriver à la béatitude divine, qu’ils appellent Omar Kayyam Quatrains-Nicolas-p36.png, présence, où le rideau des mystères sera levé pour eux, et où ils jouiront de la présence de la Divinité.
  37. 2 Le nombre cent, en persan, donne l’idée d’un nombre indéfini. Il signifie innombrable, incalculable.
  38. 3 Le Koran recommande le pèlerinage de la Mecque, pour lequel les soufis sont d’une indifférence complète, comme du reste pour toutes les formes extérieures et les cérémonies du culte révélé. Il est obligatoire pour tout vrai croyant qui a les moyens d’entreprendre ce voyage. La Kaaba
    est le sanctuaire du temple où se trouve la célèbre pierre noire que chaque pèlerin va religieusement baiser. Elle s’est brisée en plusieurs morceaux, qui ont été soigneusement recueillis et incrustés dans une autre pierre entourée d’un cercle d’argent, d’autres disent d’un cercle d’or. Elle est considérée par les mahométans comme une pierre précieuse du paradis, tombée du ciel sur la terre avec Adam. Nous ferons observer ici que la Mecque appartenant à la Turquie, et les Turcs considérant les Persans comme des hérétiques, ceux-ci, pour avoir accès dans le temple, sont forcés de se faire passer pour sunnites, par le moyen d’une restriction mentale (tèkièh), et de se conformer, quant
  39. aux prières et aux ablutions, au rile des Osmanlis, quittes, après le pèlerinage, à redevenir chiites et à demander pardon à Dieu de cette hérésie momentanée. Les docteurs de l’islamisme, disent les soufis, sont dans une erreur profonde quand ils affirment que la Kaaba, œuvre des hommes, est la maison de Dieu ; la maison de Dieu, ajoutent-ils, c’est le cœur des humains, œuvre de Dieu, c’est là qu’il faut le chercher, c’est là qu’on le trouve. Il est donc plus sage et plus profitable de gagner l’affection du cœur d’un saint docteur soufi, initié dans les secrets du Tout-Puissant, que d’entreprendre le voyage de la Mecque.
  40. 4 Deux délais ou répits signifient les
    deux mouvements d’aspiration et d’expiration par lesquels s’effectue notre respiration ; c’est-à-dire un instant, un moment très-court où se terminera peut-être notre existence éphémère. Sè’èdi a dit, dans la magnifique préface de son Goulislan, parterre de fleurs, en parlant de ces deux mouvements opposés :
    Omar Kayyam Quatrains-Nicolas-p37b.png

    Chaque souffle qui est aspiré vient en aide à la vie et soulage l’être, dès qu’il est expiré.

  41. 5 Être ruiné dans le vin, tournure persane qui signifie : être entièrement plongé dans l’ivresse.
  42. 1 Ici le poète compare la partie du vin qui déborde de la coupe aux lèvres colorées d’une jeune beauté qui sourit à son amant, comparaison d’autant plus appréciée par les Persans que, dans leur langage poétique, ils nomment le vin la fille de la vigne ou du raisin, et que le même mot signifie lèvre et bord.
  43. 2 Le texte dit âme au lieu de sang, mais l’idée du poète est, je pense, aussi exactement rendue par cette périphrase, le plus pur de son sang, que par celle-ci, son âme, le sens étant le même.
  44. 3 La taverne. Trésor en ruine, parce que les tavernes en Perse se tiennent dans des baraques de piteuse apparence.
  45. 4 Mettre son âme et son cœur en gage signifie : renoncer sans retour à la vie éternelle, telle qu’elle est décrite dans le Koran, qui défend expressément l’usage des boissons enivrantes et les jeux de hasard, sous peine de l’enfer.
  46. 5 Les soufis nient la doctrine des récompenses et des peines futures comme aussi incompatible avec la réabsorption de l’âme dans l’essence divine qu’avec leur croyance en la prédestination.
  47. 6 C’est-à-dire : nous nous trouvons dans des régions au-dessus de la sphère terrestre, nous habitons la pensée pure, et, par conséquent, nous ne faisons plus partie des quatre éléments.
  48. 1 Le ciel, qui tourne autour de la terre, et où sont écrits les décrets inévitables de notre destinée.
  49. 2 Le poète entend par trésors inappréciables les hommes célèbres, les sages, les
    belles et aimantes créatures en un mot, que la roue des cieux (image du destin implacable) a précipités dans le gouffre de la mort et que la terre a engloutis dans son sein.
  50. 3 Figure allégorique faisant allusion à la Divinité parfaite que nous cherchons en vain dans notre imperfection.
  51. 4 Amour divin, dont la source est en dehors de notre nature terrestre.
  52. 5 Singulière tournure de phrase qu’emploie là le poëte pour se plaindre de l’amertume de sa vie, l’assimilant au vin auquel elle prête son apreté. Apre et amer, en persan, sont synonymes.
  53. 1 Ici le poëte compare le ciel , dont dépendent nos destinées, à un vase demi-sphérique renversé sur nos têtes, et qui sert de damier au destin, sur lequel celui-ci s’amuse à tirer notre horoscope. Il est difficile, pour ne pas dire impossible, de rendre
    exactement, en français, sans périphrase, tout le charme de ces noms persans composés de deux substantifs, donnant en même temps l’idée de la chose et celle de sa forme ou de sa qualité. Ainsi, en persan, les dés du destin et, plus littéralement, même dés-
  54. destin, signifient le destin dont l’inconstance est pareille à celle des dés et dont les décisions sont tout aussi incalculables d’avance. Bol-ciel signifie le firmament comparé à un vase demi-sphérique renversé sur nos têtes ; de même arc-sourcils signifie des
    sourcils arqués, ayant la forme d’un arc ; pistache-bouche, bouche aussi petite qu’une pistache entr’ouverte ; taille-cyprès, taille élancée comme un cyprès ; figure-lune, un visage dont l’éclat est pareil à celui de cet astre, etc.
  55. 1 Chaire mahométane dans les mosquées. Elle est toujours tournée du côté de la Mecque.
  56. 2 Selon les soufis, toutes les religions sont également bonnes ou indifférentes, car dans toutes on peut, en pratiquant l’amour divin, être soufi et atteindre le suprême bonheur, qui consiste à opérer sa jonction avec la Divinité. Jésus-Christ, selon eux, était soufi et avait atteint le troisième degré du soufisme, ce qui le mettait en communication directe avec Dieu, et il possédait, par conséquent, le don de faire des miracles. Les chrétiens, ajoutent les écri-
    vains soufis, ne seraient pas dans l’hérésie en croyant que Jésus-Christ est l’égal de Dieu ; mais ils sont dans l’hérésie s’ils croient que Jésus-Christ est le seul Dieu. C’est cette indifférence des soufis pour toutes les formes extérieures du culte et pour la plupart des dogmes religieux qui a fait dire aux docteurs de l’islamisme qu’ils n’avaient aucune religion.
  57. 3 Dieu, en créant le monde dans son éternité, n’a eu en vue ni le bien ni le mal, disent les docteurs soufis ; rien n’est mal dans l’univers, selon eux, tout y est à la place que lui a assignée le destin. Le mal
  58. ne vient pas de Dieu, mais bien de l’homme, et il n’existe que par relation. Le pinceau de la création n’a donc tracé ni l’un ni l’autre.
  59. 4 Le célèbre Envery, qui appartenait à la secte Omar Kayyam Quatrains-Nicolas-p45b.png (panthéisme cosmologique), laquelle n’est qu’une des nombreuses branches du soufisme, a exposé en très-beaux vers la même pensée dans son Divan, ou Recueil de ses œuvres complètes, qui respire dans toute son étendue un fatalisme révoltant. Voici quelques vers que j’extrais de ce Divan et qui donneront une idée du reste de l’ouvrage :
    Omar Kayyam Quatrains-Nicolas-p45c.png

    « Si ce n’est pas le destin qui dirige les « choses de ce monde, pourquoi les projets « que forment les hommes se réalisent-ils « contrairement à leurs désirs ? Oui, c’est le « destin qui conduit fatalement les hommes « vers le bien comme vers le mal, et c’est « pourquoi les mesures qu’ils prennent frappent toujours à faux. »

  60. 1 Les dogmes des soufis sont enveloppés de mystères, et ils ont pour chaque degré de béatitude des secrets qu’ils cachent aux
    profanes et dont ils ne parlent que devant les initiés.
  61. 2 Le poète entend par fausse monnaie
  62. tous ceux qui repoussent le dogme des soufis. Cette épithète injurieuse est surtout à l'adresse des docteurs de l’islamisme.
  63. 3 C’est-à-dire : lorsque la partie matérielle de ton être sera rentrée dans la poussière à laquelle elle appartient.
  64. 1 Ce quatrain est essentiellement mystique. Les regards des humains sont dirigés vers les célestes régions pour rendre hommage au Tout-Puissant, qui considère avec la même indifférence toutes les créatures mises au monde par sa volonté.
  65. 2 Il paraît bizarre que Khèyam préfère ici la demi-ivresse, après avoir convié ses disciples à se livrer à l’ivresse (de l’amour divin) sans réserve aucune.
  66. 3 Peut-être le mot inventé serait-il plus propre à la circonstance, mais le poëte a préféré employer le mot confectionné comme directement opposé au mot détruits, qui se trouve à la fin du quatrain. Cette figure est une allusion à l’inconséquence de la formation des créatures par la puissance divine et de leur destruction subséquente par cette même puissance.
  67. 4 Ici le mot ivresse ne peut être pris que
  68. dans le sens de vertige, d’aberration ou d’ignorance que le poëte applique aux profanes, qui ne sauraient avoir, comme les soufis, une connaissance exacte de l’essence de la Divinité.
  69. 5 Les musulmans, en général, admettent les miracles de Notre-Seigneur Jésus-Christ et lui reconnaissent le don de ressusciter les morts par son souffle bienfaisant ; mais ils le placent (comme importance selon Dieu),
    bien au-dessous de Mohammed. Nous avons déjà fait observer (quatrain 30, note 2) que les soufis, au contraire, le mettent sur le même rang que Dieu et le considèrent comme un soufi accompli, ayant atteint le degré de la suprême béatitude et ayant, par conséquent, le don d’opérer toutes sortes de miracles et surtout la faculté de ressusciter les morts, qui est pour eux un sujet perpétuel d’allusions.
  70. 1 Allusion à Mohammed.
  71. 2 La nuit des mystères de la création.