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Les Réfugiés/VII

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Traduction par Geo Adam.
Société d’Édition et de Publications - Librairie Félix Juven (p. 90-98).

CHAPITRE VII

LE NOUVEAU MONDE ET L’ANCIEN

Le jeune Américain fut bientôt prêt, mais Catinat s’attarda jusqu’à la dernière minute. Quand enfin il put s’arracher, à regret, de son tête-à-tête avec sa fiancée, il rajusta sa cravate, brossa son magnifique manteau et examina d’un œil critique la toilette de son compagnon.

Ils formaient vraiment un singulier contraste tandis qu’ils traversaient au pas de leurs chevaux les rues étroites et populeuses de la grande ville. Catinat, de cinq ans plus vieux que son compagnon, était bien le type de la grande nation à laquelle il appartenait, avec ses traits fins et délicats, son allure dégagée, sa moustache fièrement relevée, son corps svelte et élancé et pourtant vigoureux, moulé dans son brillant costume. Son nouvel ami cependant, plus fortement charpenté, avec sa carrure massive, sa figure énergique, était un type non moins parfait de cette forte race qui livrait ses plus terribles batailles et gagnait ses plus glorieuses victoires contre la nature encore ingrate et farouche du Nouveau Monde.

— Quel est ce grand édifice là-bas ? demanda-t-il, comme ils débouchaient sur une grande place.

— C’est le Louvre, un des palais du roi. J’ai vu le séminaire de Saint-Sulpice à Montréal, et je croyais que c’était la plus grande de toutes les maisons, mais qu’est-elle à côté de celle-ci ?

— Vous avez été à Montréal ? Vous connaissez le fort, alors ?

— J’ai fait du service là-bas, et à Québec aussi. Vous voyez que vous n’êtes pas le seul homme des bois à Paris, car je vous donne ma parole que j’ai porté le mocassin de caribou et la veste de cuir, le bonnet de fourrure avec la plume d’aigle, pendant des mois de suite, et il ne me répugnerait pas de revenir à cette vie-là.

Les yeux d’Amos brillèrent de plaisir en voyant que son compagnon et lui avaient quelque chose de commun, et il l’accabla de questions jusqu’au moment où ils arrivèrent à la porte Sud de la ville. Près des murs et du fossé, de longues lignes d’hommes faisaient l’exercice.

— Quels sont ces hommes ? demanda-t-il en les regardant avec curiosité.

— Ce sont les soldats du roi.

— Mais pourquoi sont-ils si nombreux ? Attendent-ils un ennemi ?

— Non, nous sommes en paix avec tout le monde, malheureusement.

— En paix ! Pourquoi ces hommes alors ?

— Ils se préparent à la guerre.

Le jeune homme secoua la tête d’un air étonné.

— Ils pourraient tout aussi bien se tenir prêts chez eux. Dans notre pays chaque homme a son fusil dans le coin de sa cheminée ; il est toujours prêt, et il ne perd pas ainsi son temps quand tout est en paix.

— Notre roi est puissant et il a beaucoup d’ennemis.

— Et pourquoi a-t-il des ennemis ?

— Mais parce qu’il s’en fait.

— Alors ne vaudrait-il pas mieux que vous vous passiez de lui ?

Le mousquetaire haussa les épaules. — Si nous continuons de ce train-là, dit-il, nous ne tarderons pas à prendre le chemin de la Bastille ou de Vincennes, vous et moi. Il faut que vous sachiez que c’est en servant le pays qu’il s’est fait ces ennemis. Il n’y a pas plus de cinq ans qu’il fit un traité de paix à Nimègue, par lequel il enlevait seize places fortes aux Pays-Bas espagnols. Puis, il a mis la main sur Strasbourg et Luxembourg et il a châtié les Génois, de sorte qu’il y en a beaucoup qui tomberaient sur lui s’il ne se tenait pas prêt.

— Et pourquoi a-t-il fait tout cela ?

— Pour la gloire de la France, et parce qu’il est un grand roi.

L’étranger avait sauté à bas de son cheval et était penché sur le sol, les yeux fixés attentivement sur la poussière. Puis, d’un pas rapide et furtif, il se mit à courir en zigzag sur la route, grimpa sur un fossé, et se dressa dans une éclaircie de la haie, les narines dilatées, l’œil brillant, toute sa figure exprimant une excitation intense.

— Il est fou, murmura Catinat, en saisissant la bride du cheval sans cavalier. Le spectacle de Paris lui a dérangé l’esprit. Par le diable ! qu’est-ce qui vous prend, que faites-vous là les yeux écarquillés ?

— Un daim a passé ici, dit l’autre à voix basse en indiquant du doigt l’herbe du fossé : voilà sa trace, elle se dirige sur le bois qui est là-bas. Il n’y a pas longtemps, et il n’allait pas vite, les empreintes sont nettes. Si j’avais seulement pris mon fusil, nous aurions pu le suivre et nous aurions rapporté un quartier de venaison au vieil homme.

— Pour l’amour de Dieu, remontez à cheval, cria Catinat d’une voix effrayée. J’ai bien peur qu’il ne vous arrive quelque mauvaise aventure avant que je ne vous aie ramené en sûreté dans la rue Saint-Martin.

— Qu’ai-je encore fait de mal ? demanda Amos Green en se remettant d’un bond en selle.

— Mais, mon pauvre ami, ces bois sont les réserves du roi, et vous parlez froidement de tuer ses daims comme si vous étiez sur les rives du Michigan.

— Des réserves ! Mais ce sont des daims sauvages !

Une expression de profond dégoût passa sur son visage, et éperonnant son cheval, il s’élança au galop à une telle allure que Catinat, après avoir vainement essayé de le suivre, fut obligé de lui crier de s’arrêter.

— Ce n’est pas l’habitude de ce pays de galoper d’un train pareil sur les routes, dit-il tout essoufflé.

— Singulier pays, dit l’étranger perplexe. Il me sera peut-être plus facile de me rappeler ce qui est permis que ce qui ne l’est pas. Pas plus tard que ce matin, j’ai pris mon fusil pour abattre un pigeon qui volait au-dessus des toits dans la rue, et le vieux Pierre m’a enlevé mon arme d’un air effrayé, comme si c’eût été un ministre que je visais. Et puis, il y a ce vieil homme, à qui ils ne veulent même pas laisser dire ses prières.

Catinat se mit à rire.

— Vous ne tarderez pas à connaître nos mœurs, dit-il. Ceci est un pays populeux, et si chacun galopait ou tirait des coups de fusil suivant sa fantaisie, il pourrait en résulter du mal. Mais holà ! Qu’est ceci ? Cela m’a l’air d’une des voitures de la cour.

Un nuage de poussière blanche qu’ils voyaient depuis un instant roulant vers eux, était maintenant si près qu’ils distinguèrent le scintillement des panneaux dorés et l’habit rouge du postillon. Les deux cavaliers se rangèrent pour laisser la route libre : le carrosse passa en roulant lourdement, traîné par deux magnifiques bêtes gris pommelé, et ils purent apercevoir une belle figure de femme dont les yeux se portèrent sur eux. Un instant après, un ordre bref partit de la voiture, le cocher arrêta ses chevaux et une main fine et blanche à la portière leur fit signe d’approcher.

— C’est Mme de Montespan, la femme la plus hautaine de France, dit à voix basse Catinat. Elle nous fait signe d’aller lui parler. Imitez-moi.

Il toucha son cheval de l’éperon, lui fit faire une gambade qui l’amena près de la portière et, arrondissant le bras, il enleva son chapeau et s’inclina jusque sur le cou de sa monture, salut qu’imita quoique un peu gauchement son compagnon.

— Ah ! capitaine, dit la dame d’un air assez peu aimable, nous nous retrouvons !

— La fortune m’a toujours été favorable, madame.

— Excepté ce matin.

— Vous dites vrai. Elle m’a imposé un devoir pénible à remplir.

— Et vous l’avez rempli d’une façon odieuse.

— Comment pouvais-je faire autrement, madame ?

La dame eut un sourire de sévérité, et sa belle figure prit cet air de dédain qu’elle savait prendre à l’occasion.

— Vous pensiez que je n’avais plus d’influence auprès du Roi. Vous vous imaginiez que mon temps était fini. Sans doute, il vous a semblé que vous pourriez gagner la faveur de la nouvelle, en étant le premier à insulter l’ancienne.

— Mais, madame…

— Trêve de protestations. Je suis femme à juger par les actes et non par les paroles. Pensiez-vous donc que mes charmes étaient si passés, que la beauté que j’ai jamais pu avoir était si flétrie ?

— Non, madame, il eût fallu être aveugle pour le penser.

— Aveugle comme un hibou à midi, ajouta Amos Green.

Mme de Montespan fronça le sourcil et regarda son singulier admirateur :

— Votre ami, du moins, dit ce qu’il pense réellement. À quatre heures, aujourd’hui, nous verrons s’il y en a d’autres du même avis et, dans ce cas, voilà qui pourrait être fâcheux pour ceux qui ont pris une ombre passagère pour un nuage durable.

Elle lança un nouveau regard méchant au jeune mousquetaire et la voiture reprit sa course.

— Allons, venez ! cria Catinat d’un ton sec, à son compagnon demeuré bouche ouverte à regarder la voiture qui s’éloignait. Avez-vous jamais rencontré une telle femme jusqu’à ce jour ?

— Je n’en ai jamais encore vu une pareille.

— Jamais une qui ait la langue aussi dure, je le jurerais, dit Catinat.

— Et un visage aussi charmant ! Et pourtant, il y a une figure délicieuse aussi dans la rue Saint-Martin.

— Vous me paraissez un connaisseur en beauté, bien que-vous n’ayez vécu que dans les bois.

— Oui, j’ai été tenu si éloigné de la société des femmes que, lorsque je me trouve en présence de l’une d’elles, je lui trouve invariablement quelque chose de tendre, de doux et de saint.

— Vous pourrez trouver des dames à la cour qui sont tendres et douces, mais vous chercherez longtemps, mon ami, avant de trouver celle qui est sainte. Celle-ci me ruinera si elle le peut faire, et, cela, simplement parce que j’ai fait mon devoir. Il est aussi difficile de se maintenir dans cette cour que de descendre les rapides de la Chine, quand vous avez un rocher à votre droite, un rocher à votre gauche et peut-être un autre devant vous ; si vous avez le malheur d’en effleurer un, vous n’avez guère de chances de vous en tirer, vous et votre pirogue d’écorce. Nos rochers, à nous, ce sont les femmes et, dans notre pirogue, nous portons toute notre fortune en ce monde. Ainsi, en voilà une qui voudrait me faire passer de son côté, et je suis tenté de croire que, au bout du compte, c’est le côté sûr.

Ils avaient franchi la grille du palais et la large avenue s’étendait devant eux remplie de voitures et de cavaliers.

Dans les allées sablées, se promenaient de belles dames en toilettes magnifiques ; au milieu des parterres de fleurs, la poussière d’eau des fontaines irisées par le soleil les faisait apparaître dans une pluie de pierreries. L’une d’elles, qui tenait ses yeux dirigés vers la grille, s’avança vivement dès qu’apparut Catinat. C’était Mlle Nanon, la confidente de Mme de Maintenon.

— Comme je suis heureuse de vous rencontrer, capitaine, s’écria-t-elle. Je vous attendais avec impatience. Madame désire vous parler. Le roi vient chez elle à trois heures et nous n’avons plus que vingt minutes. J’ai appris que vous étiez allé à Paris, aussi je me suis postée ici pour attendre votre retour. Madame a quelque chose à vous demander.

— J’y vais directement. Ah ! Brissac, quelle chance de vous trouver ! dit-il, en s’adressant à un officier qui passait, vêtu du même uniforme que lui.

— Amaury ! dit celui-ci en souriant ; vous venez de faire de la route, à en juger par la poussière qui couvre votre manteau.

— Nous venons tout droit de Paris. Mais on me demande. Voici mon ami, M. Amos Green. Je le remets entre vos mains, car il est étranger : il arrive d’Amérique et sera heureux de voir ce que vous pourrez lui montrer. Il partage ma chambre ici. Je vous laisse mon cheval aussi, vous le remettrez au palefrenier. Je vous remercie.

Et, jetant la bride à son camarade, Catinat serra la main d’Amos Green, sauta à bas de son cheval et partit d’un pas rapide dans la direction qu’avait déjà prise la jeune femme.