Pour se damner/Les Résistantes

La bibliothèque libre.
< Pour se damner(Redirigé depuis Les Résistantes)
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
(p. 111-118).


LES RÉSISTANTES


La comtesse d’Haecht à Mme la baronne


de Puypanier.


Château d’Haecht, février 1882.

Ma chère baronne, si vos affaires ne vous retiennent pas à Paris, revenez bien vite ; on n’attend que vous pour la grande aventure, ces dames en ont la tête tournée ; la toilette, le bal, la comédie, tout est délaissé. Nous oublions même de nous déchirer à pleines dents, jugez si notre cervelle est en l’air.

Voilà le fait. Nous avons résolu, et, ô sage petite amie, vous serez des nôtres, de bouleverser de fond en comble l’amour en France. Nous trouvons les hommes grossiers, brutaux, fats ; oui, fats surtout, et nous voulons faire revivre le temps exquis où nous étions les reines de la chevalerie.

Nous savons bien que les mots : Je vous aime ! signifient : Je vous désire. Mais, d’honneur, ces messieurs sont trop pressés d’arriver au bout des situations ; ils ne consentent plus à languir, ils n’en ont pas le temps ; ils ne soupirent plus, ils attaquent ; et la femme, flattée d’inspirer autre chose que le respect, rougissant des mouvements de son cœur qui lui parle de tendresse, sourit avec grâce à la déclaration hardie, et cède bien vite, de crainte que le monsieur n’aille porter ailleurs un si beau feu.

Plus de manteau couleur muraille, plus de mystère ; le coupé du galant attend toute la nuit à la porte de la belle afin que nul n’en ignore ; on jette le nom de l’aimée à la risée des filles et des gommeux dans les soupers à la mode, et son portrait est accroché dans sa chambre à coucher, entre celui de la comédienne et celui de l’hétaïre — ce qui, la plupart du temps, signifie la même chose.


Et tout cela est cavalièrement brossé : la pauvre petite femme, qui rêvait les mots tendres lui chatouillant l’âme, est un peu interdite d’être menée ainsi tambour battant : « Mon ami, songez-y bien, c’est sérieux, je veux aimer pour la vie. » L’amoureux se tord : « Mais, mignonne, on n’aime pas pour la vie ; si je m’attachais, ce serait très certainement à vous, mais ces choses ne sont plus de notre temps ; je vous attraperais bien si je vous prenais au mot ; puis tout cela est ridicule. Bref, je vous donne vingt-quatre heures pour vous décider ; c’est plus que je n’en accorde à personne. »

La femme se rend : elle a perdu le goût des amours pures ; elle se moque d’elle-même et de ses jeunes rêveries ; débarrassée des scrupules gênants, les vingt-quatre heures écoulées, elle tend sa main à celui qui l’initie au moyen d’être heureuse : se remplacer promptement, sans regrets et sans querelles.

Et folle, grisée de sophismes, étourdie de romans dangereux où la nervosité et le réalisme sont versés à hautes doses, conviée aux amours faciles par les systèmes, les idées des écrivains à la mode, ses remords s’effacent ; elle arrive à une apathie pleine d’une émotion larmoyante, au goût du libertinage avec des théories sentimentales, à une curiosité d’esprit, à un mensonge idéal qui lui apparaît comme le plaisir suprême.

Ne bâillez pas, petite baronne, je ne serai plus longue. Vous, moi et les femmes de notre monde, nous rendons les hommes présomptueux et insupportables ; nous acceptons leur langage impossible et leurs manières de palefrenier, nous consentons à leur tendresse d’un jour ; et lorsqu’ils nous abandonnent, nous n’osons pleurer, de crainte de les faire rire.

Eh bien ! il est grand temps que toutes ces platitudes aient un terme, et pour cela, il faut nous mettre en grève ; comme le faisait la duchesse du Maine à la cour de Sceaux, nous allons restaurer l’Astrée, jeter les devis d’amour de l’ordre de la Mouche à Miel.

Nous voulons des sentiments, les hommages de la passion élevée ; on s’agenouillera à nos pieds, on pleurera de vraies larmes, et nous résisterons haut et fort. En plein dix-neuvième siècle, nous établirons une secte platonique dont les temps futurs parleront ; nous sauverons la France de l’envahissement des galants barbares ; et au petit dieu, qui vole libre et nu couronné de fleurs, nous substituerons la grave figure de la chasteté drapée et couverte de voiles. Nous sortirons du bourbier, nous remonterons vers tout ce qui est la vie, la nature, le beau ; on retrouvera la force et la santé dans les effluves saines, dans les affections avouables ; on ira sur l’autel de l’Amour lui apporter l’offrande des immortelles illusions et des divines larmes ; et les femmes laisseront à la postérité les adorables légendes, vers lesquelles les amants sincères feront de pieux pélerinages.

Arrivez vite, chère petite amie ; l’œuvre des Résistantes se réunit demain en séance solennelle. On parle de vous nommer secrétaire ; Paris sera délicieusement étonné quand il apprendra ce que ses filles comptent faire pour lui redonner des ailes.

Tout à vous,

Comtesse D’Haecht.
LA BARONNE À LA COMTESSE.


Ma chère comtesse,

Ce que vous m’écrivez me comble de joie ; j’ai pleuré d’attendrissement à ce projet digne des preux ; mon cœur de patriote a tressailli d’allégresse aux nobles élans de votre enthousiasme. Certainement j’arriverai bientôt, mais tâchez qu’on ne me nomme pas secrétaire ; c’est trop flatteur, et j’aime, vous le savez, la douce obscurité… Puis, sans le secours de Dieu, nous sommes si faibles ! et il y a des moments où Dieu est si occupé ; il oublie de se tourner vers nous… et alors… Tenez, comtesse, bien décidément, je ne me crois pas digne de faire partie de l’œuvre des Résistantes ; mais j’irai féliciter ces dames.

Baronne de Puypanier.
DÉPÊCHE


Château d’Haecht. — Paris, 10 h. 35

COMTESSE À BARONNE.

Désespoir, — effondrement, — plus Résistantes. — Dames pas voulu voter, — pas une.


Comtesse d’Haecht.