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Les Races indiennes dans l'Amérique du Sud

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Les Races indiennes dans l'Amérique du Sud
Revue des Deux Mondes3e période, tome 18 (p. 148-176).
LES
RACES INDIENNES
DANS L’AMÉRIQUE DU SUD

I. Juan M. Gutierrez, Observaciones sobre las lenguas guarani y araucaria. — II. V. Lopez, les Races aryennes du Pérou. — III. Domeyko, Araucania y sus habitantes. — IV. Vocabulario de la lengua guarani, par A. Ruiz de Montayo, 1639; Leipzig 1876. — V. Ch. Fauvety, Langues sud-américaines (inédit). — VI. Alphabet phonétique de la langue quichua, par G. Pacheco-Legarra ; Paris 1875.


I.

Si c’est un problème difficile à résoudre que celui de l’apparition de l’homme sur le continent américain [1], il n’est pas moins malaisé de déterminer quels étaient, lors de l’arrivée des Européens, l’état de civilisation et même le nombre et la parenté de tous les peuples que les conquérans rencontrèrent sur le continent. Cette obscurité tient à plusieurs causes, qui toutes ont contribué à la destruction des documens que les premiers explorateurs eurent à leur disposition sans savoir les apprécier ou les respecter. Des chefs d’expéditions comme Pizarre ne savaient pas lire; que pouvaient être les soldats qui les accompagnaient ? Les moines eux-mêmes, qui dans les expéditions représentaient sinon la science, du moins l’étude, n’avaient d’autre souci que de détruire pour remplacer, d’autre pensée que de substituer leurs images à celles des dieux dont ils rencontraient le culte anciennement vénéré. Tout contribuait à supprimer la trace d’une civilisation destinée à un développement plus complet.

Il en résulte qu’au-delà des trois siècles qui ont précédé le nôtre commence pour le continent américain la période préhistorique; au-delà de ce laps de temps si court, la tradition ne nous a rien transmis de précis. Les monumens qui seuls s’élèvent encore à Cuzco, au lac de Titicaca ou au Mexique ne font que surexciter notre désir de connaître des peuples disparus, qui semblent n’avoir laissé ces preuves majestueuses de leur grandeur que pour faire rougir de leur impuissance les générations futures. Les menus objets, ces compagnons de la vie des peuples, ont disparu, eux aussi : la valeur du métal dont ils étaient généralement composés, loin de les protéger contre la destruction, a hâté leur disparition ; les images, les dessins, les formes de la vie matérielle, ont été détruits, et avec eux l’espoir de reconstituer le tableau d’une civilisation presque contemporaine de la nôtre et qui nous échappe, faute d’être traduite à notre esprit par les signes de l’écriture.

Il semblerait cependant qu’une fois établis sur ce continent, vivant de la vie des peuples qui l’habitaient antérieurement, contractant des unions avec les tribus sociables, les Européens aient dû les interroger, s’attacher à découvrir quelque chose de leur histoire, au-delà des premiers jours de la conquête. Loin de là; le mépris du conquérant pour les vaincus était tel que, même à la fin du XVIIIe siècle, un des écrivains espagnols les plus consciencieux, Félix de Azará, n’hésitait pas à déclarer qu’il est douteux que l’on puisse classer l’Indien parmi les hommes, lui qui cependant passa vingt années au milieu des tribus civilisées du Paraguay, et qui reconnaissait que, pour barbare qu’il soit, pour incomplet que soit son langage et pour bornée que soit son industrie, réduite aux exigences de la vie la plus simple, l’Indien est le sujet d’études le plus intéressant d’Amérique! Cette opinion, ainsi émise par un homme en dehors de tout préjugé religieux ou de tout compromis de secte, peut laisser entrevoir ce qu’avait dû être le respect des moines du XVIe siècle pour la civilisation qu’ils rencontrèrent, et les hypothèses qu’ils devaient se permettre au sujet des traditions trouvées chez des peuples qui, loin du foyer de Rome, ne pouvaient être que de malheureux abandonnés du ciel, jetés évidemment sur ce continent pour y expier quelque méfait. Les historiens religieux n’avaient au reste d’autre pensée que de renouer le fil de la tradition biblique dans ce monde nouveau, qui frappait les explorateurs par la grandeur des sites, la nouveauté de la flore et de la faune, mais avait néanmoins avec l’ancien monde assez d’analogie pour que la première pensée fût de rattacher la vie de l’un à celle de l’autre. Faire rentrer cette création inconnue dans les termes des Écritures n’était pas chose facile : les enfans de Japhet avaient-ils traversé l’île de Platon, l’Atlantide, pour peupler ces territoires sans avoir à tenter un long voyage par mer, ou n’étaient-ce pas simplement les anges qui, après avoir pris soin des animaux dans l’arche, ce qui est notoire, avaient présidé à leur répartition dans les diverses parties du globe? Cette dernière opinion était celle de Torquemada. On eût pu s’en tenir à cette explication très satisfaisante, mais, à cette époque de foi ardente et d’inquisition sévère, on voulut aussi démontrer que le Nouveau-Testament avait été prêché sur ce continent ; de là la légende de l’homme blanc et barbu que l’on exploita, et dans lequel il fut orthodoxe de reconnaître saint Thomas! Comment en douter? Ne trouvait-on pas au Mexique, comme symbole du culte, la croix? Il est vrai qu’on la trouvait aussi en Egypte et en Syrie dans la plus haute antiquité, mais il était permis de l’ignorer; chez les Aztèques existait même une cérémonie où l’eau et le sel jouaient chrétiennement leur rôle et qui se rapprochait beaucoup du baptême; on trouvait aussi la communion, ou du moins l’usage du pain, du vin et de l’eau consacrés, mais on oubliait que ce rite avait existé chez les Grecs et les Égyptiens, et que la purification par l’eau appartient à un grand nombre de peuples. On n’hésita donc pas à déclarer que le christianisme avait été prêché dans les Indes occidentales, et que, si ces peuples en avaient oublié la tradition, c’était par un châtiment de Dieu, ce qui amenait naturellement à déclarer que la conquête et la destruction des tribus étaient une œuvre pie, une manifestation éclatante de la bonté divine, qui consentait enfin à tirer de l’obscurité ces peuples suffisamment châtiés.

L’histoire et la chronique s’égarent pendant plus de deux siècles au milieu de ces théories romanesques : moines et laïques, envoyés pour recueillir des renseignemens sur les besoins des Indiens et étudier les lois qui conviennent à ces colonies, écrivent des volumes sur ce sujet. Le plus étrange de ces chroniqueurs est sans contredit Montesinos. Il passa de longues années à parcourir le Pérou, plus d’un siècle après la conquête, et fut un des premiers à mettre en relief l’histoire très ancienne de cette partie de l’Amérique. « Considérant, dit-il, les choses du Pérou, après avoir pris l’avis des plus vieux Indiens et des personnes compétentes dans la géographie des provinces et la connaissance des langues, aussi bien que des écrits les plus accrédités, que j’ai étudiés avec le plus grand soin, parlant avec la modestie dont je ne saurais me départir en présence d’un sujet que la sainte Écriture ne nous a pas révélé, et qui jusqu’à notre siècle est resté inconnu, je dis que le Pérou et le reste de l’Amérique a été peuplé par Ophir, petit-fils de Noé, et ses descendans, qui, en considération du nom de leur père, lui donnèrent son nom Ophir, dont on a fait par corruption Phirée, Pirée. » Voilà une question tranchée, et, après avoir énuméré pendant dix pages les auteurs qui ont imaginé et adopté cette théorie, Montesinos, sur cette donnée heureuse, reconstruit toute l’histoire sainte. Ayant retrouvé le pays d’Ophir, il y fait arriver les flottes de David et de Salomon, retrouve les parens de ces grands rois, rétablit les généalogies, construit des villes sœurs de celles de l’Orient, et n’interrompt son récit merveilleux de temps à autre que pour ne pas laisser impunie l’ignorance de ceux qui ont écrit avant lui sans penser comme lui. Il arrive ainsi, triomphant de toutes les objections qu’il se soulève à lui-même, à retrouver en Amérique sinon la pomme d’Adam, du moins l’arbre qui la produisit, le paradis terrestre tout entier, le lieu même où Adam commit son péché de gourmandise, le fruit qu’il mangea, dont il ne nous donne pas le nom, mais qu’il cueille sur un arbre assez semblable au palmier, que les naturels appellent musa ou musé ; n’est-il pas de toute évidence que musa signifie science, et que cet arbre est l’arbre de la science?

Ces naïvetés enfantines, qui remplissent les chroniques du temps de la conquête, ne sauraient égarer la science contemporaine. Il n’en est pas de même des ouvrages si nombreux des jésuites, qui furent, parmi les colonisateurs, les plus soigneux et les plus lettrés en même temps que les plus ardens. Leurs missions s’étendirent sur des tribus innombrables et sur un territoire considérable. Ils fussent parvenus même à dominer tout le continent sud-américain depuis l’isthme de Darien jusqu’aux territoires stériles du Sud, et à confisquer à leur profit toute cette civilisation embryonnaire, si l’Espagne, dont l’attention fut appelée sur l’importance de leurs possessions par la carte qu’ils en publièrent imprudemment en 1748, ne se fût préoccupée de cet envahissement, et n’eût dès lors résolu leur expulsion, qui devint un fait en 1766. Il est difficile, là où les jésuites ont établi leur domination passagère et leurs systèmes, de retrouver le véritable caractère historique des peuples indigènes; les mœurs primitives ont disparu, le langage même a été modifié et a dû se plier comme les individus aux règles de l’ordre. La tendance de celui-ci étant l’absorption, non-seulement il se préoccupa peu de respecter les traditions locales, mais encore il étendit une couche de vernis uniforme sur tous les peuples sujets des missions, jusqu’à effacer tout contrôle de leurs mœurs originales, décolorant leur langage imagé, substituant une phraséologie nouvelle et des cantiques chrétiens aux chants et aux légendes locales, faisant disparaître jusqu’à la trace des idées religieuses qu’il trouva dans le pays, enlevant ainsi toute possibilité de contrôle.

Il est donc bien difficile aujourd’hui par les récits du temps de la conquête de se rendre un compte exact du caractère des hommes et du génie des peuples qui vivaient alors sur le continent sud-américain. Il faut, pour trouver quelques peintures fidèles, recourir à de plus naïfs conteurs, que leur ignorance peut du moins mettre à l’abri du soupçon. Ce que Bernal Diaz del Castillo, simple compagnon de Cortez, fit avec de longs détails pour le Mexique, un soldat allemand le fit laconiquement, sans commentaires, pour une grande partie de l’Amérique du Sud : Ulrich Schmidel, compagnon de Mendoza, passa vingt années à explorer tout le bassin de la Plata et du Paraná avant que les populations eussent eu un long contact avec les Européens, avant que ceux-ci même eussent exploré tous ces pays que Schmidel fut un des premiers à visiter : les événemens auxquels il prit part, la simplicité naïve avec laquelle il les rapporte, nous fournissent un élément précieux d’étude et de comparaison. Quelques autres écrivains, en dehors de ces conteurs désintéressés, font exception à la masse des chroniqueurs des Indes par leur justice envers les vaincus et la passion avec laquelle ils étudient les mœurs indigènes. Les plus utiles à consulter et les moins connus sont Las Casas, évêque de Chiapa en 1520, et Sahagun, moine franciscain; ils vivaient tous deux à la même époque, en contact permanent avec les indigènes, et relevaient avec sollicitude tous les faits et les argumens utiles à la défense des vaincus, qu’ils s’étaient donné pour mission d’arracher aux cruels traitemens qu’ils enduraient [2]. Une autre source de documens à épuiser réside dans les livres publiés par les indigènes ayant vécu de la vie des tribus et s’étant alliés aux conquérans, comme Garcilaso de la Vega, né à Cuzco en 1540 d’un père espagnol et d’une mère indienne, nièce de Huaqua Capac et petite-fille de l’Inca Tupac Yupanqui. Ce descendant des rois du Pérou quitta sa terre natale à vingt ans, n’écrivit pas sur les lieux mêmes et ne commença ses Commentarios reales que vieux et après un long séjour en Espagne; mais sa connaissance de la langue quichua, des usages et même des quipos, — combinaison de nœuds et de couleurs, — qui, s’ils eussent été conservés, auraient pu nous livrer l’histoire entière du royaume des Incas, donne à son récit un caractère spécial. Le chroniqueur mexicain qui peut lui être comparé est Ixtlixochitl, descendant lui-même des souverains aztèques, parlant la langue tezcucane et ayant vécu avec des Espagnols au temps de la conquête.

En somme, en fouillant tous les documens que nous ont laissés les écrivains religieux et les chroniqueurs de la conquête, les jésuites ou les indigènes, nous trouvons partout sur les mœurs des Indiens des récits contradictoires où le dédain domine, et en général ce parti-pris d’appeler barbarie une civilisation simplement différente de celle que les Espagnols pouvaient introduire, à cette époque trop rapprochée du moyen âge pour avoir connu une civilisation perfectionnée. Ce n’est que dans les œuvres modernes qu’apparaîtra un commencement de lumière sur les peuples dont le sang, mêlé à celui des Européens, a fourni le principal élément à la constitution des sociétés actuelles. Avec les naturalistes de l’époque contemporaine, les ténèbres qui enveloppent ces problèmes sont en partie dissipées; leurs études approfondies, leurs observations minutieuses et leurs classifications raisonnées ont servi de base aux travaux plus modernes des ethnographes et des philologues. Félix de Azarà, envoyé en mission par le gouvernement espagnol pour le représenter dans la détermination des limites des possessions portugaises au Paraguay, séjourna dans ces pays de 1783 à 1801, fut le premier à étudier la géographie et la nature sud-américaine en même temps que le génie des habitans; malheureusement son ouvrage descriptif de l’Amérique du Sud, rempli d’observations consciencieuses, resta inédit jusqu’en 1833, et ne fut connu alors que par une édition française due à Rivadavia, alors en exil; Azarà perdait ainsi l’honneur d’être le premier à révéler les secrets de la nature américaine, décrite déjà par la plume merveilleuse de Humboldt, en même temps qu’analysée dans les ouvrages de Darwin et surtout de D’Orbigny.


II.

Ni Humboldt, ni D’Orbigny n’accordent leur attention aux origines obscures des peuples américains. Tous deux sont d’accord sur ce point, que, si la variété du sol et du climat peut exercer sur l’homme une influence profonde, on peut à première vue, en examinant le continent sud-américain, déclarer, qu’eût-il été peuplé à l’origine par une seule tribu, les membres qui composaient ce groupe primitif ont dû se modifier à l’infini après s’être séparés en plusieurs branches et s’être répandus dans des régions si différentes les unes des autres. Dans cette partie du monde en effet qui s’étend depuis la zone torride jusqu’aux glaces éternelles du Cap-Horn, le sol est aussi varié dans ses formes et son aspect que le climat dans ses effets. A l’Occident, une vaste chaîne de montagnes s’élève à des hauteurs inconnues en Europe et suit les rives de l’Océan, couverte de glaces perpétuelles à son extrémité sud : stérile, sèche, brûlante sur les pentes abruptes de son versant ouest, elle est ornée d’une végétation active sur son versant est. Entre cette chaîne de montagnes et celles de la côte du Brésil, s’étend une plaine de plus de 40,000 lieues carrées, variée elle-même à l’infini; là tout est immense : immenses les plaines nues, immenses les forêts, immenses les cours d’eau. Au nord du 32e degré, des forêts épaisses couvrent le sol au centre, la pampa et la forêt semblent quelque temps se disputer le terrain : ici le bois domine, là il diminue et ne se manifeste bientôt plus que par des buissons épineux et quelques arbustes dégénérés ; puis la forêt reparaît dans toute sa splendeur, favorisée dans son développement par quelque rivière, jusqu’à ce qu’enfin la pampa se découvre, infinie, sans limites et sans accident.

Les nations qui se partageaient ce territoire si varié étaient innombrables, et l’on a cru reconnaître jusqu’à huit cents idiomes dans cette partie du monde; mais toutes se rattachaient plus ou moins à quatre grands rameaux : les peuples qui habitaient les vallées des Andes à l’ouest de la Cordillère, soumis à l’autorité des Incas et connus sous le nom de Quichuas, — la race guaranie, qui occupait les rives fertiles des grands fleuves et une grande partie du Brésil actuel, — les Araucans, habitant dans la partie sud des Andes les forêts de l’Arauco, assombries par les cyprès, les thuyas, les pins et les araucarias, — enfin tous les peuples, chasseurs ou pêcheurs, qui sous le nom de Patagons, Fuègiens, Pampéens, occupaient ou parcouraient, sans se fixer dans un lieu déterminé, la partie la moins fertile, la moins hospitalière du continent.

Ranger tous ces peuples sous la dénomination générale de barbares serait méconnaître les caractères particuliers de chacun d’eux et la valeur individuelle de chaque nation. L’ignorance seule des premiers explorateurs pouvait porter ce jugement injuste et irréfléchi. En réalité, le seul caractère commun qu’il y eût entre tous les peuples de ces régions, et cela paraîtra étrange, était l’extrême douceur de mœurs et le caractère serviable et hospitalier. Il suffit de lire sans parti-pris les chroniques véridiques pour se convaincre de l’exactitude de cette observation. L’habitant même le moins civilisé offre partout à l’Espagnol sa maison, ses biens, ses filles, les alimens dont il dispose, et ce n’est qu’après l’avoir vu violer cette hospitalité, qu’il le combat en ennemi, avec la cruauté et la perfidie qu’il a apprises de l’Européen. Rebuté par les mauvais traitemens dont il est victime, révolté contre l’esclavage où on le réduit, il ne songe même pas d’abord à la résistance armée, et ne pense qu’à fuir, à se cacher dans les bois et dans les montagnes. Cette fuite, considérée comme une rébellion, est châtiée de la façon la plus rude; si le malheureux, poursuivi, repris, se défend, le prétexte est trouvé pour punir sa sauvagerie. Las Casas n’est pas le seul à dénoncer les crimes sans motifs et sans mesure des conquérans; laissons les exemples que cite ce témoin trop humain pour son temps, et prenons l’aveu public d’un des complices même des crimes de la conquête. En 1589, un officier de sa majesté très catholique Philippe II, adresse à ce monarque son testament, où, pour le repos de son âme et décharge de sa conscience, il révèle tout le mal que l’Espagnol a fait à l’Indien : « Nous avons, dit-il, fait descendre par la force des seigneurs de haut rang à celui d’esclaves; je me frappe la poitrine et j’avoue la part que j’ai eue dans ces fautes commises. Nous avons avili par nos mauvais exemples des êtres d’une grande sagesse, hommes et femmes, incapables de commettre un délit ni un excès; quand ils virent que parmi nous il y avait des voleurs et des hommes qui mettaient à mal leurs femmes et leurs filles, ils nous tinrent en grand mépris et notre mauvais exemple a produit un si triste résultat sur ces naturels, que cette ignorance du mal s’est chez eux convertie en oubli du bien. Il faut un remède à cette situation, et c’est à sa majesté de l’appliquer. »

Il est utile de rappeler combien peu de résistance rencontrèrent les conquérans, aussi bien chez les peuples les mieux organisés pour une guerre raisonnée que chez ceux que la vie nomade avait façonnés à la lutte à main armée. Les Quichuas et les Guaranis étaient, il est vrai, préparés à la servitude par leur caractère et leurs mœurs politiques, mais on ne saurait en dire autant des peuples des régions arides de la plaine, et cependant là aussi l’Espagnol a trouvé les mêmes habitudes hospitalières, la même douceur de mœurs, pour le moins étrange, dans un milieu aussi désolé. En effet, parmi les différentes régions du continent sud-américain, la contrée qui se prêtait le moins à la civilisation était le bassin des affluens de l’estuaire de la Plata. La pampa n’adoucit pas les mœurs : elle est sans abri, sans végétation, sans eau douce; la nature n’y parle pas à l’esprit, elle s’y présente hostile, sans forêts majestueuses, sans productions, sans autre chose que la tristesse d’une plaine sans horizon, l’homme libre y souffre toutes les oppressions de la captivité. Un vent toujours froid dessèche et durcit l’épiderme, assombrit, attriste, arrête la parole sur les lèvres et donne l’habitude du silence; dans les temps secs, la poussière noire est assez dense et le vent qui la soulève assez continu pour que le ciel soit voilé et l’habitant plus isolé encore. Comment songer ici à se faire des lois, comment penser à une vie stable, où prendre même les élémens d’un bien-être? Là, la sauvagerie, la vie nomade est si bien une exigence du milieu, que l’habitant moderne de la pampa, quelque améliorée qu’elle soit par la culture, fait un chemin plus rapide vers une barbarie relative que l’Indien n’en fait vers la civilisation.

C’est cependant dans ce milieu, sur la rive de la Plata, que les Espagnols sont accueillis en 1585, lors du premier débarquement de Mendoza, par des Indiens que l’histoire aujourd’hui traite durement, mais dont les mœurs et le caractère nous sont présentés sous un jour plus vrai par ce compagnon de Mendoza que nous citions tout à l’heure. D’après lui, les Querandies reçurent amicalement les Espagnols et leur fournirent, sur leur demande, les vivres fort rares et peu choisis dont ils pouvaient disposer dans un pays où la terre ne produisait rien, où l’habitant était réduit à se nourrir du fade poisson des rivières ou de la chair crue de quelques bêtes fauves, souvent même, manquant d’eau, à sucer la racine du chardon ou à boire le sang des animaux tués à la chasse. Dans un milieu aussi désolé, il n’était pas facile de se procurer en abondance les alimens que pouvait exiger une armée de 2,000 hommes, habitués à un luxe plus grand et fatigués par les privations d’une longue traversée : cependant les Querandies les contentèrent pendant quatorze jours, mais alors les vivres manquèrent à l’heure dite, et ce fut suffisant pour que les Espagnols, abusant d’un armement bien supérieur à celui de leurs pourvoyeurs, devenus leurs ennemis, détruisissent leur campement.

Schmidel était du combat; il fut terrible, et grande fut la valeur de ce soldat allemand, si l’on en croit les longs récits qu’il en fait, renonçant pour un instant à son laconisme ordinaire : 1,000 Querandies furent tués, mais aussi le frère du chef de l’expédition, Diego de Mendoza. De ce jour, la violence seule régna de part et d’autre, et même les actes de cruauté, que n’avait pas empêchés la soumission des Quichuas et des Guaranis, vinrent punir la résistance armée des peuples rudes, mais hospitaliers, de la plaine.

Reconnaissons, en passant, qu’il serait injuste de faire remonter jusqu’au gouvernement et jusqu’aux législateurs espagnols la responsabilité des cruautés des chefs d’expéditions. Les rois d’Espagne semblent au contraire s’être souvent préoccupés du sort des habitans de ce Nouveau-Monde devenus leurs sujets ; il suffira de rappeler que la mort d’Atahuallpa fit condamner Fernand Pizarre à vingt ans de prison, et celle de Tupac-Amaru, exécuté sur la place de Cuzco en 1579 par ordre de Francisco Toledo, valut à celui-ci une disgrâce qui le frappa tellement, qu’il mourut de honte et de douleur au sortir de l’audience où il fut expulsé de la présence du roi. En dehors de ces sévérités exceptionnelles qui frappaient des cruautés commises sur des personnes royales, des enquêtes, malheureusement sans résultat et des lois protectrices toujours inexécutées étaient souvent décrétées en faveur des Indiens. Las Casas nous révèle aujourd’hui que l’institution la plus funeste à ceux-ci, celle des repartimientos ou distributions de familles entre les conquérans, eut son origine dans une ordonnance de la reine Isabelle la Catholique, du 20 décembre 1503, rendue dans une tout autre intention.

L’usage s’était en effet introduit vers l’époque de la découverte de répartir entre tous les membres de l’expédition les Indiens existans dans les environs du lieu où l’on s’établissait; aucune loi ne permettait ces procédés, et l’on ne pouvait en solliciter aucune qui régularisât cet état de choses sans dissimuler une partie de la vérité. Un gouverneur de Cuba, le major Alcantará, fut celui qui obtint de la reine cette loi de 1503, rendue en réalité pour habituer les Indiens à la fréquentation des chrétiens, au travail en commun, à la culture des plantes européennes et enfin à la pratique de la religion catholique, et ordonnait que chaque Espagnol se chargeât de la direction d’un certain nombre de familles et les fît travailler de temps à autre, mais sous la condition de leur payer leur journée. Tel est le sens étroit de l’ordonnance, suffisamment expliqué par l’exposé des motifs qui la précède. C’est elle cependant qui servit de prétexte à tous les gouverneurs et chefs d’expéditions pour se distribuer entre eux les Indiens, les employer pour leur compte aux travaux les plus rudes, les emmener à de grandes distances, séparant les individus unis par les liens du sang ou du mariage, les traitant, en un mot, comme on fit plus tard des nègres de Guinée, sans se préoccuper en rien de leur inculquer aucun des principes de la foi catholique. Ces gens étaient du reste de mauvais apôtres, peu propres à faire chérir une religion de douceur qu’ils ne prêchaient pas d’exemple, et qui pour les Indiens semblait autoriser tous les crimes dont ils étaient victimes. C’est cette même loi qui, détournée de son vrai sens, entrava le progrès de la colonie en amenant une diminution rapide de la population; en son nom, on. séparait les maris de leurs femmes, on écrasait celles-ci des travaux les plus rudes, et on leur laissait rarement la possibilité de se visiter; il arrivait le plus souvent que le mari mourait aux mines, et la femme, épuisée par les travaux de la terre, mettait au monde des enfans mort-nés ou débiles. Las Casas affirme que 7,000 enfans d’Indiens moururent en trois mois à Cuba à l’époque où lui-même y résidait. Si les malheureux essayaient d’échapper par la fuite à ces cruels traitemens, les châtimens les plus horribles étaient imaginés pour les terrifier. Le même évêque cite des faits de la dernière barbarie qui se sont commis à peu près sous ses yeux : un chef de corps entre autres, pour punir une évasion de ce genre, fit attacher treize Indiens par le cou aux branches d’un arbre, et quand ces malheureux furent tous enlevés de terre, les soldats les frappèrent de leurs sabres et de leurs lances pour essayer la force de leurs bras et le fil de leurs épées, par manière de distraction.

Ces races dociles méritaient mieux, et de plus tous ces massacres étaient inutiles et manquèrent le but. Les Espagnols n’ont pu parvenir à exterminer la race indienne ni même l’empêcher de partager leurs droits, double résultat que les Américains des États-Unis ont atteint avec une merveilleuse facilité, les repoussant des territoires qu’ils occupaient avec toute l’apparence de la légalité, détruisant les hommes sans cesser de respecter en apparence les lois de l’humanité. Les Espagnols, eux, pillent le Nouveau-Monde, sans discernement et sans pitié, mais ils ne peuvent tout détruire, le reste des populations indiennes échappées aux massacres finit par se mêler aux vainqueurs; ceux-ci contractent avec eux des alliances, ils adoptent réciproquement leurs usages, et ainsi se forment depuis trois siècles les races néo-américaines que l’émigration moderne européenne viendra modifier sans lui faire perdre son caractère originel.

Il semble que cette vérité ait fait son chemin, et que l’on ait reconnu enfin, dans la littérature néo-américaine, qu’en raison des alliances contractées, qui font des races actuelles la continuation des races antérieures à la conquête, cette étude présente un intérêt national. Disons cependant qu’il n’appartient pas aux écrivains indigènes d’avoir les premiers inauguré cette étude et qu’ils ont seulement suivi le chemin tracé par les savans explorateurs étrangers que nous avons nommés.

A l’époque où Cuvier publie son Règne animal, en 1829, les peuples américains sont trop peu connus pour qu’il se croie autorisé à les faire entrer dans une de ses trois grandes races. Alexandre de Humboldt, dans les ouvrages qu’il avait déjà publiés alors, les avait envisagés sous un point de vue philosophique; ce fut D’Orbigny qui le premier tenta une description scientifique de toutes les tribus de l’Amérique du Sud, avec lesquelles il alla vivre dans une longue intimité; nous pouvons résumer ici en quelques lignes les principes que posèrent ces deux illustres savans.

Sur le sol varié à l’infini dont nous avons esquissé les grands aspects, on peut établir quatre grandes divisions : les peuples des Andes sous la domination des Incas, les Guaranis, les Araucans et le groupe des peuples nomades des pampas ; mais le nombre des tribus énumérées par les chroniqueurs et les voyageurs est illimité. On donnait, au temps de la conquête même, à des tribus vivant dans le même district sous des caciques différens le nom de nation ; ce classement se fondait seulement sur les différences de langage que l’on croyait reconnaître entre les tribus. Il n’est plus possible aujourd’hui de considérer comme nations des tribus dont les origines sont, il est vrai, fort obscures, mais qui du moins se rapprochaient les unes des autres par des analogies de mœurs, de vie et de physionomie que leur imposaient les phases diverses d’une existence identique dans les mêmes régions, et avaient suivant toute probabilité appartenu à une époque donnée à la même souche. Il s’était opéré, sans aucun doute, sur un continent très vaste et à peine peuplé un travail de fractionnement à l’infini, semblable à celui qui, sous nos yeux, se réalise chaque jour même dans notre société compacte. Après deux ou trois générations, les divers descendans d’un auteur commun s’éloignent les uns des autres, le souvenir des liens qui ont uni les membres d’une même famille disparaît; il se crée ainsi des groupes nouveaux sous des noms différens, quelquefois sous le même nom modifié, si un rameau s’est détaché et a changé de milieu, passant du nord au sud, où des noms identiques se transforment par l’accent d’abord, et peu à peu par la traduction. Un fait semblable s’est produit au milieu des vastes territoires indivis du continent sud-américain; des familles devenaient tribus, ou même se constituaient en nations si un intérêt commun l’exigeait, puis des rameaux se détachaient de ces nations en voie de formation et redevenaient tribus emportant le noyau d’une nation nouvelle. Sans l’intervention des Espagnols, cette œuvre de cohésion se fût continuée, achevée, complétée. Les conquérans n’ont fait que détourner à leur profit les forces employées à ce travail; des débris de nations dissoutes se sont formés les divers groupes politiques actuels qui tendent à se constituer en nations nouvelles aussi différentes les unes des autres qu’elles le sont des Indiens et des Espagnols.

Rechercher les similitudes d’origine dans le chaos des nombreuses nations citées par les premiers chroniqueurs serait impossible, autant qu’il est difficile, si l’on s’en tient à leurs renseignemens, d’établir même la parenté qui pourrait exister entre les unes et les autres. Les sources d’erreurs sont nombreuses. La première résidait dans la différence de prononciation, si grande entre les peuples d’Amérique et les Espagnols qu’il devait arriver que le même nom prononcé devant plusieurs personnes était écrit ou traduit par chacune d’elles différemment; ces noms, transmis à des copistes ignorans étaient encore modifiés par ceux-ci, et à la fin complètement défigurés. Il n’est pas hors de propos de remarquer que les Espagnols ont une prédisposition particulière à altérer les noms, en supprimant de leur orthographe toutes les voyelles ou consonnes que la prononciation ne souligne pas; c’est ainsi qu’ils procèdent encore quand ils introduisent dans leur langue des mots étrangers : les mots, par exemple, qu’ils empruntent à notre langue sont par eux dénaturés jusqu’à être méconnaissables pour nous-mêmes. Ainsi ils écrivent mondiù, edecan, oboe, pour : mon Dieu, aide-de-camp, haut-bois ! Un travail semblable s’opérant sur les noms des tribus suffirait à rendre impossible un classement. Une autre cause d’erreur provenait de l’ignorance où l’on était de l’origine du nom de la tribu ou de la nation, qui souvent était celui du cacique, d’autres fois lui venait de l’aspect d’un lieu voisin ; le changement du cacique, le déplacement de la tribu, étaient des raisons suffisantes pour que le nom modifié devînt méconnaissable, ou même que la tribu le quittât pour en prendre un autre, comme on fait d’un sobriquet.

D’Orbigny, portant la lumière dans ce chaos, a réduit à trente-neuf nations différentes et groupé en trois races toutes les tribus éparses depuis l’équateur jusqu’au Cap Horn, fondant son classement sur la philologie. Les Guaranis, partagés en tribus nombreuses, occupaient toute la partie est du continent, depuis le 32e degré sud jusqu’aux Antilles, où ils jetèrent un rameau, les Caraïbes, dont le vrai nom était Callinagos, complètement détruits par les Espagnols; les Guaranis enclavèrent un grand nombre de nations qui adoptèrent leur langue. Sur la chaîne des Andes, la monarchie des Incas tenait assujettis tous les peuples montagnards depuis Quito jusqu’au royaume de Chili, où était établi un rameau important de la race Andine, les Araucans. Entre ces deux nations, au sein des plaines, voyageaient les Patagons, les Pampas, les Charmas, les Querandies, les Quilmes, les Mocobies, et au nord les Moxos et les Chiquitos, peuples d’une civilisation moins avancée et d’un caractère plus indomptable, qui, faute de se laisser facilement absorber, semblent être condamnés à une destruction complète. Comme transition entre ces peuples des plaines et ceux des montagnes, sur le versant oriental des Andes, vivaient de petites nations sans affinité directe avec les précédentes, chacune dans son ravin, enveloppée et séparée des autres par des forêts impénétrables.

Tous ces peuples étaient, à l’époque de la conquête, plus ou moins civilisés, suivant que le sol où ils étaient établis était plus ou moins favorisé de la nature. Les mœurs douces des Quichuas étaient dues, en même temps qu’à la douceur de la température et à la fertilité de la région qu’ils habitaient, à la présence d’animaux faciles à domestiquer, tels que le chameau, le guanaco et l’alpaca, dont ils ont naturellement utilisé la chair et la laine, ce qui leur a donné l’habitude du bien-être; de pasteurs, ils sont d’autant plus facilement passés à la vie agricole que leur sol produisait naturellement le maïs et la pomme de terre. L’amour des travaux de la paix leur fit déposer le soin de leur défense dans les mains d’un chef absolu, et les conduisit à soutenir des armées permanentes La paix dont ils jouissaient à l’ombre de ces institutions leur inspirait le goût des chants, de la poésie, de l’art sous toutes les formes, pendant que la soumission que rencontrait sans résistance le monarque absolu lui permettait d’entreprendre de grands travaux d’architecture, des routes, des ponts suspendus faits de lianes tressées. Ce peuple perdit ainsi l’habitude de la guerre et jusqu’au souci de la défense du sol de la patrie, et arriva à n’avoir plus qu’une tête et à résumer sa volonté dans celle de l’Inca. Atahuallpa prisonnier, la nation était vaincue ; c’est à peine si les compagnons de Pizarre eurent à réprimer quelques insurrections partielles.

Les Guaranis durent leur développement à la configuration de leur pays : la vue des fleuves immenses sur le bord desquels ils étaient établis suffit à leur inspirer le goût des voyages et des migrations; remontant et descendant le Paraguay et le Paranà, passant d’une contrée à l’autre, ils étendirent leur domination sur de grands territoires ; la fertilité du sol les rendit dans beaucoup d’endroits agriculteurs, ils émigraient pour vivre plus facilement, c’était une expansion de la population plutôt qu’une conquête.

Il n’en était pas de même des peuples chasseurs ou pêcheurs du sud ; ceux-là avaient à s’étendre toujours pour subvenir à leurs besoins, aussi se rencontraient-ils fréquemment avec d’autres peuplades et vivaient de cette manière dans un état de guerre à peu près permanent.

La conquête n’a que peu modifié les mœurs de tous ces peuples et en rien leur caractère. Écrasé par les nouveaux habitans, l’Indien a été replongé dans la barbarie d’où il sortait au temps de l’arrivée des Européens plutôt qu’élevé à la civilisation ; il lui a fallu renoncer à ses croyances, à ses traditions, auxquelles, resté sans direction, il a substitué des superstitions le plus souvent grossières, pendant que le colon, de son côté, forcé de se plier à des nécessités de milieu, modelant son genre de vie sur celui des races préexistantes, perdait plus ou moins vite, selon les conditions du lieu de son établissement, ses habitudes européennes.

Il serait injuste de déclarer que cet abâtardissement a été l’état ancien des nations soumises; bien que les Mexicains et les Quichuas soient les seuls peut-être dont on parviendra à fixer le caractère historique sur des données à peu près complètes et qui aient appelé jusqu’ici presque exclusivement l’attention des savans, il n’en faut pas moins reconnaître que les Guaranis, dont la puissance s’étendait plus que celle des Quichuas, les Araucans, qui jusqu’à ce jour ont su conserver leur autonomie, les peuples même des pampas, surtout les Pehuenches, qui ne sont ni vaincus, ni près de l’être, possèdent une mythologie, une poésie, des drames, des rites religieux qui, pour être peu connus, n’en sont pas moins intéressans. Sans rechercher donc l’unité d’origine ou la similitude du développement de chacun de ces peuples, il est utile de recueillir au milieu des observations que les chroniqueurs ou les hommes de science nous ont rapportées, les manifestations diverses de l’intelligence humaine chez des races que leur manière de vivre, le sol, le climat, la latitude, et en général toutes les circonstances locales ont influencées différemment,


III.

L’hypothèse la plus vraisemblable est que le hasard a jeté sur le continent américain à diverses époques, du côté de l’Océan-Pacifique, des barques d’Asiatiques, comme de tous les temps les courans marins ont conduit en Islande et même jusqu’à la rive irlandaise, et une fois jusqu’à la côte de Bretagne, sous Louis XII, des barques d’Esquimaux. Le hasard n’a peut-être pu conduire des barques jusque vers les régions tempérées, la distance, à la hauteur du 45e parallèle, étant trop grande entre les deux continens asiatique et américain, et il faut supposer que le débarquement se sera toujours opéré entre les 55e et 65e parallèles, — c’est l’hypothèse admise par Humboldt, — et que la population descendit du nord au sud, cherchant une nature moins indomptable. Des arrivages successifs eurent lieu sur des points différens à des époques différentes, des fractionnemens s’opérèrent dans les divers groupes; il est donc inutile d’assigner à toutes ces familles une origine identique, aussi bien qu’il serait impossible d’admettre l’immobilité du langage, de la religion, des mœurs à travers les âges.

Cependant cette observation a été généralement faite qu’il existe dans toutes les langues d’Amérique des analogies frappantes de structure grammaticale, non-seulement dans les langues perfectionnées comme celle de l’inca, de l’aymará, le guarani, le mexicain et le cora, mais aussi dans les langues les plus grossières. Toutes ont un mécanisme analogue et se composent de particules agrégées plus ou moins complexes, que l’euphonie a dénaturées. Ce mécanisme se rencontre presque partout, et presque partout merveilleusement calculé pour rendre toutes les combinaisons possibles; mais presque, toutes, dans ce jeu des substantifs avec les verbes, les pronoms, les adjectifs, suppriment ou ajoutent des lettres, et usent de l’élision d’une façon si large qu’une seule lettre arrive à représenter un mot entier. Ce degré de parenté fixé, il est permis d’en tirer cette déduction, qu’à une époque quelconque ces langues étaient plus semblables qu’à l’époque même de la conquête; néanmoins il n’est guère possible de dire qu’entre les quatre grands rameaux de la famille sud-américaine il y eût une entière analogie et des rapports étroits de parenté.

Les Guaranis, les Araucans, les Pehuenches ont seuls été avec les Quichuas l’objet d’études approfondies. Quelle est celle des nations dont parlait déjà Montaigne, qui s’était attaché un matelot revenu d’Amérique, trouvé dans une de ses flâneries sur le quai des Bacalans? Ce matelot ignorant avait passé dix ans au Brésil à une époque nécessairement très rapprochée de la découverte et lui rapportait ses récits qu’il tient pour véridiques, étant donnée la simplicité naïve du conteur, « car les fines gens regardent plus curieusement les choses, mais ils les glosent. » Pas si simple cependant devait être ce conteur, si c’est bien lui qui a fourni à Montaigne les échantillons curieux de l’éloquence et de la poésie des prétendus sauvages d’Amérique. Montaigne cite entre autres un discours d’un prisonnier condamné à être mangé par ses vainqueurs et qui n’est pas un des morceaux les moins curieux que nous possédions de cette littérature, qui, suivant toute vraisemblance, doit appartenir à une tribu caraïbe : « Qu’ils viennent hardiment trestouts, et s’assemblent pour dîner de luy, car ils mangeront quant et quant leurs pères et leurs ayeulx qui ont servi d’aliment et de nourriture à son corps : ces muscles, dit-il, cette chair et ces veines, ce sont les vostres, pauvres fols que vous estes; vous ne recognoissez pas que la substance des membres de vos ancêtres s’y tient encores; savourez les bien, vous y trouverez le goust de vostre propre chair. » Invention qui ne sent aucunement la barbarie, dit Montaigne; aussi n’hésite-t-il pas à déclarer ailleurs que « cette découverte d’un païs infiny semble estre sa considération. »

Cet exemple de poésie éloquente, appartenant à une race anthropophage, peut laisser supposer que l’on trouvera ailleurs, dans des nations plus civilisées, les traces d’une poétique presque parfaite. Les Caraïbes du reste, auxquels il semble que l’on puisse attribuer ce passage et beaucoup d’autres cités par Montaigne, sont indiqués par lui comme un peuple plus civilisé que ne le ferait supposer cette habitude de cannibalisme. Son attention appelée sur ce sujet, il le retourne à la lumière de son esprit fin, nous révélant bientôt que le cannibalisme n’est pas un signe de sauvagerie absolue : « ils rôtissent leur ennemi prisonnier et en mangent en commun, et envoient des loppins à ceulx de leurs amis qui sont absens. Ce n’est pas, comme on pense, pour s’en nourrir, ainsi que faisaient anciennement les Scythes, c’est pour représenter une extrême vengeance. » Il conte, à l’appui de cette assertion, que, ces sauvages ayant appris que les Portugais usaient d’un genre de mort plus cruel vis-à-vis de leurs adversaires, qui était de les enterrer jusqu’à la ceinture et de les percer de coups innombrables pour les pendre après et laisser leurs corps à dévorer aux bêtes féroces, ils commencèrent alors à quitter leur manière de se venger pour prendre celle-ci.

Montaigne écrit tout cela vers le milieu du XVIe siècle; un siècle après, en 1665, le dictionnaire caraïbe-français publié par le révérend père Breton, missionnaire de l’île de la Guadeloupe, découvrait la poésie de ce peuple, le plus calomnié de l’Amérique, que D’Orbigny a reconnu être une branche de la famille guaranie. Cette dernière race, sans dénoter dans son organisation sociale une civilisation aussi avancée que celle des Quichuas, surpassait tous les autres peuples par la richesse et la beauté de sa langue, sa poésie et son éloquence; cependant il n’existe pas de travail spécial sur cette matière. L’œuvre la plus considérable qui s’y rapporte est le Trésor, vocabulaire-grammaire guarani du père Antonio Ruiz, dont une seule édition existait depuis 1640, nécessairement fort rare, et que l’on réimprime en ce moment à Leipzig. Ce fut dans le dessein d’étendre leur domination que les jésuites étudièrent si minutieusement cette langue, parlée à l’époque de la conquête par quatre cents tribus qui occupaient tout le territoire actuel du Paraguay, du Brésil, le nord de la république argentine, une partie de celle de l’Uruguay et les provinces d’Entre-Rios et de Corrientes, qui composent aujourd’hui la Mésopotamie argentine. Cette langue était parlée dans une étendue de territoire telle qu’elle fut désignée sous le nom de « langue générale. » Les jésuites confectionnèrent plusieurs grammaires qui permirent de pénétrer dans le secret d’une langue qui s’écrit à peine et ne sert plus aujourd’hui qu’à l’échange d’idées de gens peu civilisés, travail compliqué exigeant une longue patience et consistant à deviner une grammaire dont personne n’avait la clé, à rendre les sons intraduisibles et inusités chez les Européens, en même temps que les images et les onomatopées fréquentes d’une langue se prêtant avec une merveilleuse facilité, comme en général toutes celles d’Amérique, à la composition des mots pour rendre une image complète par l’accumulation des radicaux.

L’indolence, la douceur de caractère, la docilité étaient, à l’époque de la découverte, comme elles le sont encore aujourd’hui, des signes distinctifs de la race guaranie; tout autre était l’Araucan, habitant des forêts sombres et des plaines inter-andines. Race robuste, opiniâtre, brave et indomptable, celle-ci a réfléchi dans sa langue son propre caractère; aussi cette langue est-elle sévère dans sa forme, rude, laconique et sonore, tout en étant harmonieuse, riche en adjectifs, en interjections et en modulations du verbe. D’une construction consistante, elle a pu résister aux modifications qui atteignent forcément les langues que l’écriture n’a pas fixées : elle était parlée sur le revers occidental du Chili, entre l’Océan-Pacifique, les Andes et le désert d’Atacama, du 24eau 45e degré de latitude. La domination des Incas elle-même, dont le premier soin était d’imposer la langue quichua aux vaincus, bien qu’elle ait existé au XVIe siècle sous l’Inca Yupanqui, n’a pas laissé de traces dans la langue araucane. Les quelques mots quichuas qu’aujourd’hui l’on y rencontre y ont été introduits depuis la conquête par les missionnaires, obligés de recourir à toutes les langues du continent pour désigner des objets et des usages nouveaux pour eux. On a essayé vainement d’établir une grammaire araucane sur le type des grammaires européennes; cette langue, essentiellement primitive, est construite d’après des lois qui lui sont spéciales.

Ce qui frappe d’abord, dans la langue araucane, c’est l’excellence de la structure grammaticale, un laconisme sévère, l’abondance des interjections, la richesse des flexions du verbe, le grand nombre des adjectifs primitifs et dérivés, une sonorité et une harmonie remarquables. D’Orbigny nous a révélé un à un tous les traits du génie du peuple qui la parle, et après lui un savant littérateur argentin, qui a fait un long séjour au Chili, M. Juan Maria Gutierrez, nous a détaillé tous les caractères originaux de leur poésie et de leur langue. Cette famille humaine, que les Espagnols rencontrèrent au milieu des montagnes et des forêts de l’Arauco, avait approprié son langage à la beauté sauvage et rude de la nature physique au milieu de laquelle ils vivaient. Ce langage est si parfait, comparativement à la culture générale du peuple auquel il servait, que certains historiens ont émis l’opinion que c’était là un legs d’un peuple plus avancé en civilisation; mais il est peu probable qu’une langue qui se parle du 24e au 45e degré, c’est-à-dire dans tout le territoire compris entre la mer, la Cordillère et le désert d’Atacama, et qui semble ne s’être arrêtée dans son développement que devant ces obstacles insurmontables, soit une langue en décadence, il est plus croyable qu’elle était en voie de formation. L’uniformité même de cet idiome sur un territoire aussi vaste prouve que c’était une langue originaire, formée et développée pour ainsi dire sous l’action de la nature entière, et d’une construction assez résistante pour subsister sans être fixée par l’écriture. Une remarque qui a été faite sur la langue araucane et qui a son importance, est qu’elle diffère des autres langues américaines formées par agglutination : la formation des mots semble due plutôt à l’impression spontanée que peut causer la vue des choses.

Les missionnaires ont publié quelques dictionnaires de la langue araucane parmi lesquels le dernier et le plus complet est celui du père Fabres, imprimé à Lima en 1765; mais, dominés par l’idée de transformer le génie du peuple au milieu duquel ils avaient pénétré, ils ne se firent pas faute d’introduire dans la langue une métaphysique et une phraséologie nouvelles, aussi étrangères au génie de la langue qu’au caractère du peuple. Ainsi les Araucans n’avaient pas de religion, le mot ciel n’avait pas d’équivalent dans leur langage, leurs idées s’arrêtaient aux nuages où ils logeaient leurs héros morts; ils ne connaissaient d’autre divinité qu’un esprit qu’ils nommaient Pillan, mauvais génie, auteur de tous les événemens malheureux, disposant du tonnerre, des volcans, et présidant aux tremblemens de terre. Les missionnaires firent de ce mauvais génie le dieu des enfers, baptisant du nom tout trouvé de Pillan le Satan de l’Écriture, tentateur de la femme, ce qui, sans donner aux indigènes une idée exacte du démon chrétien, les confirmait dans leurs superstitions.

Les Araucans se distinguent surtout par le don de bien dire et le culte de l’éloquence. La conversation est toujours maintenue entre eux sur un ton élevé se rapprochant du discours plus que du langage familier, et ne traite que de sujets graves. L’urbanité exigeait qu’à la fin de chaque période ou à chaque pause d’un interlocuteur, l’autre répétât ses derniers mots, et, avant de prendre lui-même la parole, tendît la main comme pour demander la permission de répondre : ainsi s’écoulaient de longues heures; les femmes pendant ce temps passaient des vases remplis de liqueurs fermentées, de maïs ou de rafraîchissemens nécessaires aux causeurs. Ces stimulans devaient contribuer à donner à la conversation un tour vif; mais il ne semble pas que l’on sortît jamais des limites d’une émotion toute amicale et convenable, pour tomber dans cet abus des spiritueux que les Européens ont intentionnellement inculqué aux tribus de la pampa. Si le public était nombreux, l’orateur mettait en jeu les expressions élevées et élégantes du style le plus châtié. Dans tous les chroniqueurs on trouve la trace de l’impression que firent sur eux les réunions où, dans de longs discours, on traitait de la paix et de la guerre; ces usages parlementaires devaient surprendre des Européens, peu habitués alors à discuter dans des assemblées les questions d’un intérêt national. Olivarez, dans son Histoire militaire, civile et sacrée du Chili, dit qu’il semblait que leurs discours fussent accompagnés du tonnerre, et que leurs gestes étaient des bourrasques violentes. Le père Molina, dans son Histoire civile, remarque que le style de leur discours était au suprême degré allégorique et chargé de figures; ils donnent, dit-il, aux harangues parlementaires un nom spécial et les appellent coyaptucan; ils respectent les lois de la rhétorique classique, divisant leurs discours en deux ou trois parties qu’ils nomment thoi, et annoncent dès l’exorde qu’ils vont diviser en deux ou trois points ce qu’ils ont à dire; ils parlent beaucoup par paraboles ou apologues, recourent à la prosopopée, aux hypothèses, aux réticences, à l’ironie.

Les écrivains plus à même d’apprécier les beautés du langage et tous ceux qui participèrent aux événemens furent frappés de l’effet produit sur les tribus dans tous les grands événemens par les discours des orateurs indigènes. Les traces vivantes de cette éloquence lettrée au milieu d’une sauvagerie apparente, se trouvent non-seulement dans Ercilla, le poète épique de l’Araucana, mais encore dans tous les historiens. Parmi ceux qu’il a été donné aux Espagnols de connaître, et dont l’éloquence leur coûta de rudes défaites et même la mort de Valdivia, arrivée le 27 décembre 1553, il faut citer le jeune Laùtarò dont on a reproduit entre autres le discours qui précéda et amena cette catastrophe. Mariana de Lovera parle encore d’un chef du nom de Machimalongo, qui réunissait toutes les qualités de l’orateur, belle prestance, visage agréable et avenant, jusqu’à paraître aimable aux Espagnols eux-mêmes; il réunissait à une action et à une diction parfaite la science du discours, puissant, ironique, railleur, entraînant. L’historien en cite quelques échantillons, et entre autres l’allocution qu’il prononça dans un des momens les plus critiques de la défense de sa patrie, alors que les Araucans avaient entrepris le siège de la ville fondée par les Espagnols sur les bords du Mapocho. La défense et l’attaque étaient également acharnées : les femmes même défendaient la place. Inès Juarez, ex-concubine de Valdivia, avait de ses mains coupé les têtes de sept caciques prisonniers, et les avait jetées en guise de projectiles aux assaillans : le résultat était incertain; Machimalongo releva l’esprit de ses compagnons d’armes par un discours resté célèbre, que l’historien espagnol rappelle, mais qui nous paraît apocryphe et refait après coup par l’historien lui-même, afin de donner un corps aux récits qu’on lui faisait de l’éloquence de ce sauvage.

Les Araucans n’étaient pas parmi les Indiens les seuls qui fussent passionnés pour l’art de bien dire. Daniel de La Cruz a, dans son voyage, fait la même observation sur les Pehuenches, autre peuple établi sur le revers oriental des Andes, à la limite du pays araucan, du côté de la plaine pampéenne, et qui aujourd’hui encore a conservé les qualités remarquables que ce voyageur avait alors observées. Les Yuracarès, peuple de l’Amérique centrale, surpassaient encore leurs congénères; ils cultivaient aussi l’éloquence et la poésie, leur mythologie était des plus intéressantes : il est vrai qu’ils avaient sous les yeux un pays magnifique et naturellement fertile. Ils étaient aussi parvenus à un degré assez avancé dans l’industrie, fabriquaient des tissus de l’écorce des arbres, et les ornaient de dessins qu’ils imprimaient au moyen de planches de bois dur sur lesquelles ils les avaient sculptés.

Par contre, on chercherait vainement un langage élevé et une énergie semblable chez les Guaranis; cependant leur poésie et leur mythologie présentent aussi bien des détails fort curieux. Malheureusement toutes ces manifestations originales du génie de ce peuple ont été noyées dans l’absorption des jésuites; rares sont les écrivains qui se soient jusqu’ici appliqués à rechercher ces curiosités. Au milieu de l’écrasement dont a été victime le groupe principal des Guaranis sous les tyrans modernes du Paraguay, qui ont continué et exagéré le système des jésuites, et de la dispersion qui a été le sort commun à toutes ces tribus au milieu des forêts du Brésil, les derniers restes de la littérature guaranie ont disparu, et cette langue, qui a conservé toute sa beauté, fait contraste avec l’annihilement où est plongé le peuple qui la parle encore.


IV.

La race sud-américaine sur laquelle on a le plus écrit est la race andine du Pérou; il est naturel que sa civilisation avancée, et la facilité avec laquelle elle se livrait à l’observateur, aient attiré l’attention des archéologues. Cependant, malgré la connaissance complète que l’on a de cette nation, un point jusqu’ici est resté obscur, c’est le nom que l’on doit lui donner. Le mot péruvien ne date que de la conquête; tout le monde sait que le nom de Pérou fut donné au pays par les premiers conquérans, du nom d’une petite rivière ainsi désignée par les naturels aux Espagnols, qui crurent que c’était là le nom de toute la contrée. On ne saurait non plus donner à ce peuple le nom de Quichua, qui est celui de la langue que l’on parlait dans cette région, et qui avait été imposée par la famille des Incas, détachée de la tribu des Aymaras et venue à une époque fort reculée des bords du lac de Titicaca. Il nous semble que le seul nom que l’on puisse leur appliquer est celui d’Antis, employé dans des poésies du temps de la conquête et dans les chants de guerre des peuples voisins, qui désignent sous le nom d’Antis les peuples qui habitaient les Andes. Cette question n’a pas été vidée. Tous les auteurs qui ont consacré des œuvres importantes à l’histoire des Antis ont adopté le nom de Quichua. Parmi les plus modernes et celles qui dénotent une étude plus approfondie du sujet, il faut citer le livre remarquable de M. Vicente Lopez, recteur de l’Université de Buenos-Ayres, sur les Races aryennes du Pérou.

M. Lopez veut rattacher les indigènes du Pérou à la race aryenne : c’est là une opinion qui peut être contestée, mais elle est pour l’auteur une occasion d’approfondir la vie entière du peuple dont il s’occupe, et en même temps que sa langue, sa religion, sa fable, ses monumens, son industrie, les détails de sa vie privée et de son mobilier. Ce livre ne manqua pas de railleurs et d’incrédules parmi les savans auxquels l’auteur crut devoir le communiquer avant de le publier; c’était une entreprise hardie que de rectifier le langage actuel, nécessairement vicié, d’éliminer les incorrections introduites depuis la conquête par le mélange des peuples qui parlent encore le quichua avec ceux qui parlent espagnol, et, dans ce langage restitué, de rechercher les racines primitives. Ajoutons à cela que le monde savant manifestait un profond mépris pour ces langues qu’il considérait comme le fruit d’un sol vierge, sans lien aucun avec les langues parfaites de l’antiquité, et les tenait en un mot pour des dialectes de peuples nomades. Cette qualification est inapplicable à une nation de 20 millions d’individus parlant la même langue et parvenue à un degré de développement historique, littéraire et politique qui ne permettait pas de la confondre avec les peuples des plaines, condamnés à la vie errante par des exigences du milieu où ils étaient établis. Aussi, pour les bases de la discussion, M. Lopez recherche les preuves de sa démonstration non pas seulement dans la comparaison des radicaux, mais encore dans les rites religieux, dans les sciences astronomiques, philosophiques et mécaniques, en un mot dans toutes les manifestations d’une civilisation avancée, qu’il rattache par des liens nombreux à la civilisation asiatique.

Si la thèse de M. Lopez ne s’appuyait que sur la philologie seule, il faut bien avouer qu’elle serait trop facile à réfuter; l’auteur lui-même semble avoir par instant des doutes, et après avoir relevé entre le sanscrit et le quichua un nombre considérable de rapprochemens et tout aussi important de différences, il fait entrer dans l’esprit du lecteur l’incertitude qui est dans le sien, en écrivant une phrase qui renverse tout ce qu’il a démontré : « La dissemblance entre les deux langues, dit-il, n’est pas moins frappante que leur identité! » Certes le problème de l’origine du peuple du Pérou reste entier après comme avant la publication de ce livre; mais, chemin faisant, bien des points ont été éclaircis, et l’on ne saurait dire aujourd’hui que la langue quichua, dont M. Lopez a analysé les formes grammaticales, la perfection et l’ordonnance de la phrase, les conjugaisons et les déclinaisons parfaites, soit un dialecte grossier et informe, sans avenir et sans passé, se modifiant au gré du caprice individuel. Peut-on soutenir en effet que l’empire des Incas, où l’on rencontrait à tous les degrés de l’administration et de la société tous les signes d’une civilisation avancée, armées permanentes, religion élevée, morale établie, industrie florissante, des forges, des fonderies, des métiers à tisser, des mines en exploitation, des ponts de lianes franchissant de grands fleuves, des routes plus hardies, meilleures et mieux entretenues que toutes celles entreprises depuis par les Européens, les arts, les sciences mathématiques et astronomiques en grand honneur, l’histoire enseignée et écrite dans les quipos, enfin une poésie et un art dramatique largement développés, dont les échantillons, tels que le drame de Ollantay, sont parvenus jusqu’à nous, n’eût à son service qu’une langue informe et sans fixité? Ce qui paraît indiscutable dans la théorie de M. Lopez, c’est que la langue quichua est une langue ancienne à la hauteur de la civilisation du peuple qui la parlait; il est possible même que cette langue se soit détachée de la langue mère à l’époque où elle ne se servait pas encore d’un système accompli de flexions et cherchait sa forme définitive; ce qui permet à M. Lopez d’expliquer comment cette langue qu’il dit aryenne est aussi agglutinante : antithèse apparente, anomalie qu’il explique par ce fait, que les langues d’Amérique, confinées pendant des siècles dans un isolement complet, n’ont pas participé aux développemens successifs qui ont transformé le sanscrit et les langues qui en dérivent. La langue quichua se serait donc développée lentement et différemment, mais il n’en serait pas de même de la civilisation individuelle du peuple de cette région, qui, malgré son isolement, avait conquis tous les progrès qui se sont révélés au conquérant.

Tel était le peuple qui tenait le premier rang parmi les nations de l’Amérique du Sud lors de la découverte, et qui aurait pu les absorber et généraliser sa civilisation sans l’arrivée des Européens. Quelques nations étaient peut-être plus avancées en civilisation, mais beaucoup moins puissantes, comme les Yuracarès et les Aymaras, ancêtres des Incas; d’autres, au centre d’une région inhospitalière, depuis le 34e degré jusqu’au Cap-Horn, au milieu de la rudesse de leurs mœurs, laissaient entrevoir un développement intellectuel se manifestant par des productions poétiques, par un certain goût pour les plaisirs de l’esprit, plutôt que pour un bien-être matériel que la nature de leur pays leur refusait absolument. Parmi ces peuples, nous avons cité les Araucans, les Pehuenches, les Patagons et avec eux beaucoup de tribus, même de la pampa.

A côté de ces peuples et tribus qui se dénonçaient par les côtés variés de leur intelligence native développée dans l’isolement, d’autres existaient, qui ont disparu laissant un nom, comme les Caraïbes, les Charruas, les Querandies, et avec eux beaucoup de tribus irréconciliables de la pampa, détruites sans avoir été absorbées. La nation dont la destruction est le plus moderne est celle des Charruas. Leur résistance est restée célèbre; ce furent eux qui tuèrent Solis et ses compagnons, les premiers explorateurs de la Plata en 1515. Azará écrivait en 1800 : «Peut-être les Charruas ont-ils coûté plus de sang à l’Espagnol que les nombreuses armées de l’Inca et de Montezuma, et cependant leur nombre ne s’élève pas au chiffre insignifiant de 400; on a essayé contre eux toujours en vain de petites et de grandes expéditions; sobres, agiles et forts, plus grands en moyenne que les Européens, tous coulés dans le même moule, au visage énergique et bronzé, encadré de cheveux longs et touffus, ils avaient l’œil perçant, l’ouïe extraordinairement fine, les dents blanches, la main et le pied petits. » C’est là tout ce que nous savons de ce peuple; tous sont morts, jusqu’au dernier, sans avoir livré le secret de leur vie, de leur âme ou de leur langage. Ils furent définitivement vaincus en 1831; quelques-uns, emmenés prisonniers à Montevideo, y furent vendus et livrés à Paris à un entrepreneur de cirque forain : le dernier a fini cette triste captivité funambulesque dans un hôpital de Paris.

Ce peuple du moins expiait ainsi une longue résistance armée qui avait commencé par un crime et duré trois siècles ; mais, si les Espagnols châtiaient si rudement la résistance, il ne faudrait pas croire qu’ils payaient aussi de retour l’excellent accueil que leur firent les races plus civilisées. Nous chercherions en vain en effet les avantages que la conquête de l’Amérique peut avoir apportés à la race indienne. Il est inutile de demander aux Quichuas ce qu’ils peuvent avoir gagné à être vaincus sans avoir combattu : dispersés, massacrés, employés aux travaux les plus, rudes des mines, réduits en esclavage et vendus sur les marchés comme esclaves malgré les ordonnances royales. Les Guaranis, de leur côté, si doux, si humbles, se prêtant à tous les caprices de l’Européen, lui fournissant des vivres, des maisons, le bien-être d’un pays riche en productions naturelles, lui donnant leurs filles, ont trouvé au Brésil l’esclavage à l’égal du nègre, et au Paraguay une servitude différente dans la forme, identique dans les résultats, dissimulée sous le nom de réductions, et enfin l’abâtardissement sous la main sévère et le régime militaire des jésuites, jusqu’au jour où leurs voisins actuels se sont alliés pour punir tant de soumission d’une extermination presque complète.

Quant aux peuples qui habitaient les pampas, la Patagonie et les vallées andines du sud, ceux-là sont proscrits et destinés au sort des Charruas et des Caraïbes. Jusqu’au dernier disparaîtront les membres des races pampas, araucanes et patagones qui luttent encore aujourd’hui ; bien peu s’uniront et mêleront leur sang à celui si composite de la race néo-américaine. La guerre est engagée de chaque côté depuis plus d’un siècle avec une cruauté que n’ont ni exercée ni éprouvée les premiers conquérans; il est difficile de décider si elle a été dès le début celle de la civilisation contre la barbarie; il n’y avait alors ni d’un côté ni de l’autre civilisation absolue ni barbarie absolue. Si l’on se reporte aux premiers jours de la découverte, c’est en conquérans et non en explorateurs que se posent les Espagnols, c’est encore le drapeau de la conquête qu’arborent les Américains, sans avoir, plus que leurs prédécesseurs, fait aucune tentative civilisatrice. Là où les Indiens se sont livrés, on a pris ce qu’ils offraient et enlevé ce qu’ils réservaient, on a disposé de tout et de leur vie même, imposé avec la religion nouvelle l’abjuration sous peine de mort : la grande figure d’Atahuallpa, mourant pour n’avoir pas voulu abjurer, se lève pour en témoigner. Sur les rives de la Plata, ces peuples rudes, qui n’ont ni religion, ni poésie, ni agriculture, ni troupeaux, ni abri, ni bien-être d’aucune sorte, ont un culte cependant, celui de l’hospitalité; ils le prouvent à leur hôte inconnu, partagent avec lui leurs biens, si minces et si peu enviables, et ne trouvent en lui qu’un ennemi armé, fermé, résolu à la destruction, pillant et saccageant son malheureux campement au premier prétexte. En trois siècles, quel changement est intervenu, quel progrès s’est réalisé? Une étude bien vivante, publiée ici même, peut en donner une idée [3]. L’histoire des invasions, si elle avait été faite comme l’a été celle de cette dernière, dirait de quel côté était au début la barbarie. Aujourd’hui quelques tribus à peine peuvent invoquer pour défendre leur sol le droit des premiers habitans, mais toutes peuvent combattre au nom des principes de l’humanité violés. Si nous fermons les mémoires officiels, nous trouvons les pièces de ce procès dans la chronique locale, dans les liasses et les archives, si peu soignées jusqu’ici, si difficiles à consulter, des différens cabildos de toutes les villes de l’Amérique espagnole. Nous avons sous les yeux l’acte de fondation de la ville de Buenos-Ayres par Juan de Garay, daté du 28 mars 1582, contenant le détail de la distribution des Indiens qui fut faite entre les fondateurs. Le terrain que l’on occupait alors était fort limité, et cependant cette distribution comprend 66 caciques avec leurs tribus, appartenant à vingt-trois nations, pour prendre le terme employé dans ce document; le nombre des individus de chaque tribu n’est pas indiqué, mais il devait être considérable. Néanmoins les résultats de cet esclavage furent tels et la destruction des Indiens si rapide, qu’en 1611, au même lieu, la population européenne n’étant que de quatre-vingts familles et de 240 individus, sans agriculture ni industrie, les Indiens n’étaient déjà plus assez nombreux pour les servir, et les colons demandaient au roi l’autorisation d’introduire des nègres de Guinée pour suppléer les Indiens disparus.

Un grand nombre de tribus restèrent insoumises, elles s’éloignèrent dans la pampa; d’autres se formèrent des débris des tribus vaincues qui échappaient par la fuite à l’écrasement; quelques-unes peu à peu sollicitèrent des traités pour profiter, au prix d’une demi-servitude, de l’amélioration de bien-être matériel introduite par les Européens. Les invasions furent longtemps inconnues, aucun des deux partis n’avait intérêt à entreprendre une guerre. Le nombre des troupeaux répandus dans la campagne était tel, et leur exploitation était si négligée, que les Indiens pampas purent puiser dans cette mine féconde sans avoir à s’avancer dans le pays peuplé et sans que personne songeât à leur contester le droit de le faire. A l’ombre de cette tolérance, ils avaient créé un commerce considérable avec les tribus indiennes du Chili, qui, elles, trafiquaient de ce butin avec les Européens établis sur la côte du Pacifique. Cette jouissance paisible et ce commerce rapidement développé avaient créé des besoins; d’un autre côté, la destruction des troupeaux fut si rapide dans les pampas pendant tout le XVIIIe siècle, que peu à peu les Indiens eurent chaque jour plus de difficulté à se procurer les animaux nécessaires à leur consommation et à leur commerce. Ce fut cette seule raison qui motiva des incursions dans le pays peuplé et amena des conflits. Les Espagnols les imputèrent à tort à la complicité des tribus soumises et procédèrent à un massacre général de ces tribus que vint venger la première grande invasion armée de 1748. Jamais, sans cette volonté arrêtée d’épouvanter les envahisseurs par un grand exemple de cruauté, qui a toujours été le système employé par les Espagnols, les invasions n’eussent pris le caractère odieux qu’elles ont gardé depuis. Les Espagnols avaient appris aux Indiens l’enlèvement des femmes et des enfans, que ceux-ci, dès le jour où la guerre fut résolue, mirent en pratique et continuent encore avec la même cruauté. L’invasion de 1748 fut suivie d’un nouveau massacre que raconte l’historien national du Rio de la Plata, le dean Funès, dans tous ses détails; les tribus amies de Mayulpilqui et Taluhet et celle de Cabliau furent égorgées jusqu’au dernier homme. Cette boucherie amena des invasions continues, qui se sont continuées jusqu’à ce jour malgré les fortifications élevées contre elles, les compagnies de Blandengues formées en 1765 pour défendre la frontière, l’offensive prise par les chefs les plus redoutés des Indiens depuis 1810, tels que Rauch, Rondeau et Rosas, qui changent le système de guerre et envahissent à leur tour le territoire indien. Il est difficile d’entrevoir d’autre fin à cette longue guerre que l’extermination définitive, jusqu’ici partiellement exécutée. Cette grande injustice aura son excuse dans la longue résistance de ces peuples, mais la sauvagerie des tribus pampas n’est pas pour cela prouvée : on ne saurait conclure des faits de guerre commis par un peuple luttant contre l’extermination, à une barbarie antérieure à cet état de guerre; si l’on soumettait les peuples les plus civilisés à la même épreuve au milieu de phases identiques, on trouverait partout un état semblable produisant des résultats pareils.

Mais, si la guerre justifie dans une certaine mesure l’antipathie des deux races dans les pays où elle se perpétue, il serait difficile d’expliquer la généralisation de ce sentiment, aujourd’hui que la race néo-américaine en voie de formation, malgré l’introduction lente et continue du sang européen, contient comme bases fixes à peu près en égale proportion l’élément indien et l’élément espagnol. On comprendrait donc que les antipathies s’effaçassent, étant prouvé surtout qu’aucune raison d’infériorité ne justifie le mépris où les Européens tiennent encore les races indiennes. Ce qui est plus logique et qui mérite d’être noté, c’est que les écrivains américains se préoccupent enfin de rendre justice à ceux qui pour les premiers colons étaient des vaincus, et pour les Hispano-amérains actuels sont des ancêtres au même titre que les Espagnols. Si en effet le sang européen domine dans les villes du littoral, il n’en est pas de même dans celles de l’intérieur, et l’on peut même dire que c’est la différence du sang indien qui constitue les caractères distinctifs des groupes sud-américains. Tocqueville avec raison indique en passant ce caractère spécifique des races sud-américaines, en opposition en cela avec celles du nord, où l’alliance avec l’Indien ne s’est pas faite. Dans le sud, partout le mélange des vainqueurs avec les vaincus s’est opéré. Il y a du sang araucan dans les veines du peuple chilien, du quichua dans le sang péruvien, de l’indien pampéen dans l’Argentin. Au Chili et dans les états de la Plata, le sang indien ne domine pas, mais il domine au Pérou, au Paraguay et dans tous les états du centre, où les races primitives ont subi à peine quelques modifications en raison de leur situation géographique ou de leur sociabilité, qui les prédisposait à contracter des alliances avec les conquérans. Partout où ce rapprochement s’est opéré il n’y a pas de famille qui ne soit quelque peu apparentée à la race indigène. L’influence des milieux s’est en outre fait sentir dans le même-sens après comme avant la découverte; les exigences du climat ont, malgré l’introduction d’élémens nouveaux de civilisation et de nouveaux instrumens de travail, dirigé la formation des nouveaux groupes, sans que l’on puisse dire que l’Espagnol ait profondément modifié les races, qu’il a révolutionnées seulement au point de vue politique et religieux.

Le hasard a du reste contribué pour sa large part à la conservation du génie individuel de chaque race et à la perpétuation des usages de chacune d’elles au lieu même où elles étaient anciennement établies, en distribuant les différentes familles des conquérans dans le milieu social qui convenait à chacune d’elles. Il est étrange en effet de voir, après la conquête, chaque pays se peupler de familles étrangères facilement assimilables, et prédisposées par le hasard à continuer les coutumes préexistantes. Le Pérou, siège de la monarchie quelque peu orientale et théocratique des Incas, devient, après la conquête, le siège de la vice-royauté espagnole, qui continue les traditions de l’ancienne royauté indienne, s’inspire des mêmes idées théocratiques et installe à Lima le tribunal de l’inquisition. Au Chili, au XVIIe siècle, sous le règne de Philippe V, commence l’immigration basque; de ce jour date le progrès de cette colonie : cette race énergique et fine prospère rapidement dans la patrie de cette autre race tout aussi noble des Araucans; le rapprochement est rapide, grâce à leurs affinités de caractère, et le peuple chilien se forme ainsi. Au Paraguay, où l’esprit de soumission est endémique, viennent s’établir les jésuites, moins attirés, comme on pourrait le croire, par le génie de la race, qu’ils n’ont pu encore étudier, que par la grande expansion de la langue, qui leur fournit un instrument de conquête le jour où ils se la sont appropriée.

Enfin, pour que chaque contrée soit colonisée par la classe d’hommes qui lui convient et qui se rapproche le plus de la race indigène, quels sont les colons qui accompagnent Garay pour venir fonder Buenos-Ayres? Leurs noms ne nous apprendraient rien, mais le prospectus de l’expédition, publié en Espagne par Garay, est plein de révélations. Ce chef d’expédition, autorisé et résolu à fonder une ville au lieu même où Mendoza avait débarqué en 1535 et avait vu mourir de faim et de misère plus de mille de ses compagnons, offre comme prime aux aventuriers qu’il cherche à recruter, non pas l’exploitation facile et lucrative de mines d’or comme au Pérou, mais la chasse et la prise des animaux abandonnés dans la pampa, et qui, depuis le départ de la première expédition, se sont assez multipliés pour qu’un créancier de l’état ait offert au gouverneur de l’Assomption d’accepter-en paiement de 30,000 douros qu’on lui doit le droit de prise des chevaux sauvages. On comprend aisément à quelle classe devaient appartenir ceux qui se laissaient embaucher pour une telle aventure. De ces immigrans alliés aux indigènes devait sortir ce type nouveau, le gaucho, être composite, ayant emprunté aux Indiens leurs armes, le lasso et les bolas, à l’Espagnol le cheval; sans être pasteur, vivant de la chasse des troupeaux, bronzé, assombri par l’intempérie, il s’est imprégné de la poésie triste et monotone de la pampa; forcé qu’il est de boire l’eau saumâtre des lagunes, il a perdu le goût des boissons douces et pris celui des breuvages alcooliques. On ne saurait nier que ce type nouveau continue la race indienne trouvée au même lieu au XVIe siècle, beaucoup plus qu’il ne continue la race européenne. Ainsi se forme un type sur la limite des estancias et de la pampa stérile, qui, à chaque génération, accuse davantage dans ses traits l’influence du milieu barbare où il s’est développé ; quelques-uns de ces hommes restent confinés dans la barbarie, beaucoup tendent à en sortir, s’élèvent même par l’armée, par l’administration, par une suite de chances heureuses qui leur donnent une fortune et leur ouvrent les portes de la société des villes; là, ils créent une famille, et ainsi s’opère encore aujourd’hui l’introduction continue du sang indien dans les veines de ce peuple en formation, dans le pays même où il semble que la fusion doive rencontrer le plus d’obstacles.

Analyser le génie des races indiennes de l’Amérique du Sud, étudier leurs aptitudes, leurs langues, leur industrie, les manifestations variées de leur civilisation, c’est donc bien réunir les élémens de l’histoire des origines des sociétés sud-américaines. Il semble aujourd’hui que les écrivains indigènes s’occupent de rassembler les documens épars de cette histoire qui reste à faire, dont l’intérêt se révèle davantage à mesure que les races indiennes sont mieux connues et que nous nous éloignons du système de destruction professé par les conquérans.


EMILE DAIREAUX.

  1. Voyez sur ce sujet une étude de M. H. Blerzy, publiée dans la Revue du 15 mai 1876.
  2. Leurs manuscrits étaient trop pleins de vérités inconnues de leur temps, et furent condamnés tous doux aux ténèbres; peu s’en est fallu même qu’ils ne fussent complètement perdus. Celui de Sahagun fut par hasard retrouvé par le savant collectionneur américain Munoz et publié en 1829 à Mexico, pendant qu’un autre collectionneur, lord Kingsborough, en faisait une édition en Europe en 1830. Le manuscrit de Las Casas, Historia de las Indias, n’avait jamais été publié, et pour la première fois une édition, dont trois volumes ont déjà paru, est en cours de publication à Madrid.
  3. Voyez, dans la Revue du 1er mai, la remarquable étude de M. Alfred Ebelot intitulée : une Invasion indienne.