Les Rois/Chapitre X

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Calmann Lévy, éditeur (p. 125-138).

X

« Votre cousin Renaud est un fou », avait dit à Hermann le roi Christian. Non ; le prince Renaud n’était pas un fou, mais seulement un jeune homme de beaucoup de sensibilité et d’imagination, qui faisait toujours uniquement ce qui lui plaisait et dont la conduite était déterminée par des raisons dans lesquelles le vieux roi ne pouvait entrer commodément.

La mère de Renaud, un souffle, une âme, une figure transparente de missel, était morte en le mettant au monde. Puis son père s’en était allé après trois ans de désespoir languide et fleuri, mystiquement amoureux de la défunte, adonné vers la fin aux sciences occultes. L’ orphelin avait eu une enfance paresseuse, peu surveillée, et fait au hasard des études capricieuses et incomplètes. Et, c’est ainsi qu’il avait senti et embrassé avec une vivacité extraordinaire certaines parties de l’histoire, de la poésie ou du rêve du passé, non les plus simples, mais les plus somptueuses et les plus tourmentées : la Rome d’Héliogabale, la Byzance de Théodora, l’Alexandrie des hérésies gnostiques et des maladies nerveuses et, généralement, tous les écrivains de décadence, ceux dont l’impuissance semble toujours en gésine de quelque chose d’inexprimable… Il aimait tout cela, ce fils de névropathes, non par une corruption d’esprit acquise, mais par une disposition héréditaire de sa sensibilité. Cet enfant était né pour les chimères.

A dix-huit ans, il résolut de vivre à sa guise Comme il n’était pas probable que Renaud dût régner jamais, le roi son oncle renonça assez vite à s’occuper de lui et à le diriger. Le jeune prince avait d’ailleurs une obstination douce contre laquelle aucune autorité ne pouvait rien.

Son premier dessein fut d’être artiste et poète. Tout de suite et le plus naturellement du monde, il donna dans les extravagances extrêmes des plus jeunes écoles, de celles qui se composent d’un maître et quelquefois d’un disciple. Pendant plusieurs années, tous les adolescents symbolistes, décadents et instrumentistes, tous les pseudo-primitifs, et les pseudo-mystiques, et les néo-moyenâgeux, tous les inventeurs de frissons nouveaux et de prosodies inaccoutumées, tous les occultistes, les sârs, les rose + croix et les sadiques, et aussi les musiciens pour qui Wagner n’est qu’un précurseur et qui orchestrent « J’ai du bon tabac » avec les bruits de la grève et de la forêt, et encore les peintres esthètes, les peintres bleus et jaunes, ceux qui dessinent très mal de longues âmes encerclées de petits plis et tenant des lis dans leurs mains d’âmes, et pareillement les pointillistes, les tachistes, les luministes, ceux qui voient les paysages comme des envers de tapisseries et qui, sous prétexte que tout dans le monde des couleurs n’est qu’échange de reflets, peignent des cuisses mauves et des seins couleur de soufre, tous les ahuris ou tous les farceurs de la littérature et de l’art, tous les désireurs d’on ne sait quoi eurent leur couvert mis chez le prince Renaud et puisèrent dans sa bourse crédule. Il donnait dans son palais des spectacles étranges et puérils où des cabotines en robes blanches, les cheveux poudrés de violet, étaient crucifiées pour l’amour de Satan, qui était aussi Jésus, et où le choeur des cochers verts et le chœur des cochers bleus chantaient alternativement des hymnes ésotériques devant Théodora la chercheuse, qui rêvait, les yeux fixés sur le scorpion d’améthyste allongé entre ses deux seins, cependant que des vaporisateurs exhalaient des parfums verts, bleus, jaunes, rouges, subtilement assortis aux vêtements des interprètes, à leurs paroles rythmées et aux musiques de l’orchestre… Et le prince Renaud marchait par la ville escorté de jeunes gens généralement chevelus et mal bâtis, et qui, sous leurs esthétiques abstruses, dissimulaient des prudences de notaires, des vanités de ténors, des intolérances d’imbéciles et quelquefois des aspirations de simples sodomites.

Le prince était, lui, parfaitement sincère et innocent. Sa crédulité aux formes nouvelles de poésie et d’art, était faite d’ignorance, de nervosité un peu morbide, d’inquiétude toute spontanée. Les formes anciennes l’offensaient par trop de précision et parce qu’elles lui paraissaient impropres à exprimer tout ce qu’il sentait de caché dans les choses. Il surfaisait ce mystère, ne prenait pas garde qu’il est purement subjectif, personnel à chacun de nous, fugitif et, changeant ; que la perception de ce merveilleux on-ne-sait-quoi correspond à un moment inférieur de la production artistique et qu’il s’évanouit forcément à l’heure de l’exécution, puisqu’il est l’indicible, mais que, d’ailleurs, il renaît, une fois la forme fixée, de cette forme même ; que c’est l’expression arrêtée et intelligible qui contient et qui nous suggère le plus d’« au delà », et qu’enfin ce sont les œuvres d’art ou les poèmes les plus précis, quand ils sont vraiment beaux, qui redeviennent dans notre pensée les plus mystérieux, les plus fertiles en rêves…

Le public considérait le prince Renaud comme un maniaque. Mais, parce qu’il était très doux et ne faisait de mal à personne, on finit par lui passer ses bizarreries. Bientôt même, rien n’étonna plus de sa part : il avait conquis le droit d’être extravagant ; on n’y faisait plus attention et, bien qu’il fût prince du sang, on lui permettait de vivre comme il l’entendait.

Il avait supprimé de son train de vie toute espèce d’appareil et, de cérémonial. Il ne paraissait jamais à la cour. Il s’appliquait de bonne foi à faire oublier son rang, non point, tout d’abord, par un détachement philosophique, mais par scrupule et vanité d’artiste. Car il avait publié des plaquettes et barbouillé des tableaux, des choses d’un esthétisme vague et d’une sensualité ténébreuse, et sa grande terreur, aiguë et perpétuelle, était qu’on ne louât ses œuvres pour le nom de leur auteur plutôt que pour leur mérite. Et cette idée le faisait redoubler, dans ses relations avec les peintres et les littérateurs, de faux laisser-aller et de camaraderie concertée.

A la fin, des goujats en abusèrent. Renaud s’aperçut alors que la plupart de ses « confrères » l’avaient exploité sans pudeur et qu’ils le « blaguaient », lui et ses œuvres, par-dessus le marché. Subitement, il leur ferma sa porte.

Il s’avisa, en même temps, qu’il avait été dupe encore d’une autre façon. Il se désabusa, soit par fatigue et satiété, soit par la constatation du charlatanisme de ceux qui s’y livraient autour de lui, de tous ces jeux d’art et de poésie énigmatiques ; il en sentit le mensonge et la niaiserie. Il eut la révélation de la simplicité un jour que, dans une excursion à l’île de Chypre, il avait cru décent d’emporter avec lui un exemplaire de l’_Odyssée_… Mais, peu après, il jugea Homère entaché d’artifice. La littérature, même dans sa période primitive, lui apparut comme la plus sotte des illusions : n’était-il pas inepte de dépenser sa vie à façonner de vaines représentations de la vie ?

Sa simplicité reconquise se traduisit par une nouvelle sorte d’apparente excentricité. Il fit cette découverte que le premier devoir de l’homme est d’exercer son corps pour en accroître la beauté. Il résolut de s’adonner à tous les sports, et principalement aux jeux du cirque. Il hanta les clowns et les gymnastes et fit de quelques-uns ses amis. Mais, comme il avait les membres paresseux et lents et qu’il n’arrivait pas à être seulement un jongleur passable, il allait se déprendre de ce caprice-là comme des autres, quand il rencontra, dans un cirque de Marbourg, la petite équilibriste Lollia Tosli.

Brune, ambrée, les jambes longues, la gorge petite, le front bombé, la bouche naïve et sérieuse, les hanches et le torse roulés dans les plis en spirale d’une soie vieux rose, elle se dressait là-haut, dans les frises, sur un léger trapèze où, sans toucher aux cordes, elle se balançait lentement. Puis, sur l’étroit bâton mobile, elle posait en équilibre une grosse boule dorée et, sur cette boule, sans s’appuyer à rien, elle surgissait debout ; elle s’y tenait sur un seul pied, dans une attitude de déesse qui fend l’espace avec une planète pour piédestal. De là, elle envoyait à la foule ses enfantins baisers d’acrobate. Enfin, ayant tenté et réalisé l’impossible, comme si les lois de la pesanteur, bravées par cette audacieuse enfant, se vengeaient tout à coup et comme si une Némésis jalouse la punissait d’avoir voulu se faire mortelle, un corps impondérable d’Olympienne,--d’une longue chute parabolique, tel un Icare foudroyé, elle tombait dans le filet.

Renaud adora soudain la délicieuse gymnaste, et, bien qu’il se crût à jamais dégoûté des arts de l’écriture et du dessin, il l’adora principalement parce qu’elle lui rappelait une des figures du _Printemps_ de Botticelli et qu’elle ressemblait à celle qui, dans la ronde des trois femmes aux doigts entrelacés, montre son dos délicat et son profil ingénument pensif.

Il vint la revoir plusieurs fois. Il se postait sur son passage quand elle sortait de l’arène. Son angélique sérénité le ravissait.

Un soir, dans les écuries du cirque, il se fit présenter par un clown de ses amis les parents de Lollia. C’étaient un gros homme et une grosse dame qui avaient un air de grande honnêteté. Le gros homme tendit sa carte au prince. La carte portait ces mots :

  ANTONIO TOSTI
  _Ex-artiste gymnaste et clown_
  PERE
  _de l’illustre équilibriste aérienne_
  _la signiorina Lollia Tosti_

A ce moment, le régisseur vint dire qu’on tendait le filet pour les exercices de Lollia.

La jeune fille s’approcha de sa mère et l’embrassa :

— _Addio, mama_.

Et elle fit le signe de la croix avant d’entrer sur la piste.

— Une habitude d’enfance ! dit madame Tosti au prince.

Renaud interrogea la bonne dame. Lollia était très pieuse. Sa loge était pleine d’images saintes. Les bouquets qu’on lui jetait, elle avait coutume de les porter à une chapelle de la sainte Vierge.

— Et sage, monseigneur !

Au reste, c’était une nécessité de sa profession. Le travail des autres acrobates pouvait encore souffrir quelques infractions aux règles de la continence. Mais le travail de Lollia était plus exigeant. L’équilibriste aérienne devait éviter non seulement la grossesse, qui déplace le centre de gravité, mais les courbatures, les chaleurs à la nuque, les douleurs sourdes.

Et Renaud fut content d’apprendre ces choses, de songer que l’art de son amie était, en effet, le plus mystique des arts, puisqu’il n’était qu’une patiente victoire sur la matière et que, par lui, un corps de femme se muait presque au « corps glorieux » dont parlent les théologiens. Et il lui plaisait que le miracle de l’art acrobatique, tout comme le miracle de la sainteté, eût pour première condition la chasteté absolue et que la force qui soulevait de terre Thérèse d’Avila ou la sœur Marie Alacoque fût aussi celle qui soutenait dans les frises la forme adorable de Lollia.

Il chérit l’innocence de la jeune acrobate. Plusieurs fois, il vint manger le macaroni de famille de M. et madame Tosti. Ses conversations avec Lollia étaient d’une puérilité qui le charmait. Elle ne savait rien et elle n’avait point d’esprit. C’était une petite fille qui aimait Dieu et ses bons parents, voilà tout. Elle racontait ce qu’elle avait vu dans ses voyages à travers les deux mondes, et elle n’avait rien vu que les choses du cirque.

Elle ne vivait que pour son art. La plus grande partie de ses journées était prise par son « travail », car ses exercices exigeaient un entraînement continuel. Et le sentiment de son excellence acrobatique lui donnait un immense orgueil. Sa destinée lui semblait la plus belle de toutes. Elle se sentait elle-même un poème vivant. Elle méprisait les comédiens, dont le métier est d’amuser les hommes en feignant d’être ce qu’ils ne sont pas ; elle méprisait même les clowns, qui s’enlaidissent et qui parlent. Il ressortait de ses discours qu’elle s’estimait l’égale des princesses et des impératrices. Et Renaud jugeait cela fort sensé.

Il se réjouissait de la voir si parfaitement naïve et si spéciale, si étrangement exceptionnelle. Et il se persuadait qu’en l’aimant il revenait à la nature, il se « simplifiait », selon le conseil de Tolstoï, dont il s’était récemment épris et dont il accommodait bizarrement l’évangélisme à ce qui restait en lui de manie esthétisante. Et, comme il ne pouvait songer à faire de Lollia sa maîtresse, et que, d’ailleurs, il ne le voulait point, puisqu’il l’adorait justement pour sa pureté, il résolut de l’épouser.

Il se dit que ce serait là un acte éminemment raisonnable et bon, tout à fait digne d’un homme libre et d’un enfant de Dieu et qui ne paraîtrait blâmable qu’aux esprits bornés et aux âmes grossières.

Depuis longtemps, en haine de l’artifice et par un artifice suprême, il évitait dans ses propos tout ce qui pouvait ressembler, fût-ce de loin, à des phrases ou à des développements écrits, et son zèle à se simplifier était tel qu’il s’appliquait à ne dire que des choses qui pussent être comprises des petits enfants ou des femmes les plus ignorantes. Il n’avait jamais fait sa cour à Lollia, craignant de retomber malgré lui à une phraséologie qu’il méprisait et estimant, au surplus, que ce qu’il éprouvait auprès de la jeune fille était proprement ineffable.

Un soir donc qu’il se trouva seul avec elle dans la petite salle à manger des Tosti (la mère était à la cuisine et le père faisait une course), le prince Renaud dit seulement ceci :

— Lollia, je vous aime.

La petite déesse ne montra aucune surprise, mais parut fort contente.

Renaud ajouta :

— Et vous, m’aimez-vous ?

Elle répondit :

— Oui, monseigneur.

— M’aimez-vous parce que je suis prince ?

— Pour cela aussi, monseigneur.

— Mais, si je ne l’étais pas, m’aimeriez-vous tout de même ?

— Oui, monseigneur.

Elle fit ces deux réponses sans hésitation et, il vit bien que toutes deux étaient également sincères.

Il continua :

— Voulez-vous m’épouser ?

— Je veux bien, monseigneur.

Elle dit cela sans s’étonner, mais avec un peu d’effort. Il s’en aperçut :

— Est-ce que ça vous ennuie ?

Elle répondit que non, mais que, toutefois, il lui en coûterait de renoncer immédiatement à son art, qu’elle savait incompatible avec l’état de mariage. Elle le pria de lui donner encore six mois pour une tournée qu’elle devait faire en Alfanie. Après, elle reviendrait à Marbourg, et alors ils se marieraient.

Renaud consentit à tout. Il lui semblait exquis que ce fut elle qui fit ses conditions.

Il embrassa la petite déesse avec respect, et elle lui rendit gauchement un baiser de fillette.

— Surtout, lui dit-il, ne parlez de rien à vos parents jusqu’à votre retour.

Quand elle revint, Renaud reconnut avec joie que l’épreuve de l’absence avait laissé leur amour intact. Il fut convenu entre eux que Lollia paraîtrait au cirque une dernière fois. Elle fut merveilleuse d’audace presque folle et elle atteignit, dans sa souple lutte contre la pesanteur, les extrêmes limites du possible. Et sa chute dans le filet eut le tragique d’un suicide d’amour, d’une chute irrévocable dans quelque gouffre…

Rentrée dans sa loge, la petite acrobate pleura longtemps.

— Avez-vous des regrets ? dit le prince.

— Non, monseigneur, puisque je vous aime.

Et, souriant parmi ses larmes :

— Ai-je été bien, monseigneur ?… J’aurais voulu faire aujourd’hui un plus joli travail que les autres jours, pour avoir davantage à vous sacrifier…