Les Ruines, ou Méditations sur les révolutions des empires

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INVOCATION[modifier]

Je vous salue, ruines solitaires, tombeaux saints, murs silencieux ! C’est vous que j’invoque ; c’est à vous que j’adresse ma prière. Oui ! Tandis que votre aspect repousse d’un secret effroi les regards du vulgaire, mon cœur trouve à vous contempler le charme de sentimens profonds et de hautes pensées. Combien d’utiles leçons, de réflexions touchantes ou fortes n’offrez-vous pas à l’esprit qui vous sait consulter ! C’est vous qui, lorsque la terre entière asservie se taisait devant les tyrans, proclamiez déjà les vérités qu’ils détestent, et qui, confondant la dépouille des rois à celle du dernier esclave, attestiez le saint dogme de l’égalité. C’est dans votre enceinte, qu’amant solitaire de la liberté, j’ai vu m’apparaître son génie, non tel que se le peint un vulgaire insensé, armé de torches et de poignards, mais sous l’aspect auguste de la justice, tenant en ses mains les balances sacrées où se pèsent les actions des mortels aux portes de l’éternité. ô tombeaux ! Que vous possédez de vertus ! Vous épouvantez les tyrans ; vous empoisonnez d’une terreur secrète leurs jouissances impies ; ils fuient votre incorruptible aspect, et les lâches portent loin de vous l’orgueil de leurs palais. Vous punissez l’oppresseur puissant ; vous ravissez l’or au concussionnaire avare, et vous vengez le faible qu’il a dépouillé ; vous compensez les privations du pauvre, en flétrissant de soucis le faste du riche ; vous consolez le malheureux, en lui offrant un dernier asyle ; enfin, vous donnez à l’ame ce juste équilibre de force et de sensibilité, qui constitue la sagesse, la science de la vie. En considérant qu’il faut tout vous restituer, l’homme réfléchi néglige de se charger de vaines grandeurs, d’inutiles richesses : il retient son cœur dans les bornes de l’équité ; et cependant, puisqu’il faut qu’il fournisse sa carrière, il emploie les instans de son existence, et use des biens qui lui sont accordés. Ainsi, vous jetez un frein salutaire sur l’élan impétueux de la cupidité ! Vous calmez l’ardeur fiévreuse des jouissances qui troublent les sens ; vous reposez l’ame de la lutte fatigante des passions ; vous l’élevez au dessus des vils intérêts qui tourmentent la foule ; et de vos sommets, embrassant la scène des peuples et des tems, l’esprit ne se déploie qu’à de grandes affections, et ne conçoit que des idées solides de vertu et de gloire. Ah ! Quand le songe de la vie sera terminé, à quoi auront servi ses agitations, si elles ne laissent la trace de l’utilité ! ô ruines ! Jeretournerai vers vous prendre vos leçons ! Je me replacerai dans la paix de vos solitudes ; et là, éloigné du spectacle affligeant des passions, j’aimerai les hommes sur des souvenirs ; je m’occuperai de leur bonheur ; et le mien se composera de l’idée de l’avoir hâté.

Le voyage[modifier]

La onzième année du règne d’Abd-Ul-Hamîd, fils d’Ahmed, empereur des turks ; au tems où les tartares-nogaïs furent chassés de la Krimée, et où un prince musulman, du sang de Gengiz-Khan, se rendit le vassal et le garde d’une femme chrétienne et reine. Je voyageais dans l’empire des ottomans, et je parcourais les provinces qui jadis furent les royaumes d’égypte et de Syrie. Portant toute mon attention sur ce qui concerne le bonheur des hommes dans l’état social, j’entrais dans les villes, et j’étudiais les mœurs de leurs habitans ; je pénétrais dans les palais, et j’observais la conduite de ceux qui gouvernent ; je m’écartais dans les campagnes, et j’examinais la condition des hommes qui cultivent ; et par tout ne voyant que brigandage et dévastation, que tyrannie et que misère, mon cœur était oppressé de tristesse et d’indignation. Chaque jour je trouvais sur ma route des champs abandonnés, des villages désertés, des villes en ruines. Souvent je rencontrais d’antiques monumens, des débris de temples, de palais et de forteresses ; des colonnes, des aqueducs, des tombeaux : et ce spectacle tourna mon esprit vers la méditation des tems passés, et suscita dans mon cœur des pensées graves et profondes. Et j’arrivai à la ville de Hems, sur les bords de l’Orontes ; et là, me trouvant rapproché de celle de Palmyre, située dans le désert, je résolus de connaître par moi-même ses monumens si vantés ; et, après trois jours de marche dans des solitudes arides, ayant traversé une vallée remplie de grottes et de sépulcres, tout à coup, au sortir de cette vallée, j’aperçus dans la plaine la scène de ruines la plus étonnante : c’était une multitude innombrable de superbes colonnes debout, qui, telles que les avenues de nos parcs, s’étendaient à perte de vue, en files symétriques. Parmi ces colonnes étaient de grands édifices, les uns entiers, les autres à demi-écroulés. De toutes parts, la terre était jonchée de semblables débris, de corniches, de chapiteaux, de fûts, d’entablemens, de pilastres, tous de marbre blanc, d’un travail exquis. Après trois quarts d’heure de marche le long de ces ruines, nous entrâmes dans l’enceinte d’un vaste édifice, qui fut jadis un temple dédié au soleil ; et je pris l’hospitalité chez de pauvres paysans arabes, qui ont établi leurs chaumières sur le parvis même du temple ; et je résolus de demeurer pendant quelques jours pour considérer en détail la beauté de tant d’ouvrages. Chaque jour je sortais pour visiter quelqu’un des monumens qui couvrent la plaine ; et un soir que, l’esprit occupé de réflexions, je m’étais avancé jusqu’à la vallée des sépulcres, je montai sur les hauteurs qui la bordent, et d’où l’œil domine à la fois l’ensemble des ruines et l’immensité du désert. -le soleil venait de se coucher ; un bandeau rougeâtre marquait encore sa trace à l’horizon lointain des monts de la Syrie : la pleine lune à l’orient s’élevait sur un fond bleuâtre, aux planes rives de l’Euphrate ; le ciel était pur, l’air calme et serein ; l’éclat mourant du jour tempérait l’horreur des ténèbres ; la fraîcheur naissante de la nuit calmait les feux de la terre embrasée ; les pâtres avaient retiré leurs chameaux ; l’œil n’apercevait plus aucun mouvement sur la plaine monotone et grisâtre ; un vaste silence régnait sur le désert ; seulement à de longs intervalles l’on entendait les lugubres cris de quelques oiseaux de nuit et de quelques chacals… l’ombre croissait, et déjà dans le crépuscule mes regards ne distinguaient plus que les fantômes blanchâtres des colonnes et des murs… ces lieux solitaires, cette soirée paisible, cette scène majestueuse, imprimèrent à mon esprit un recueillement religieux. L’aspect d’une grande cité déserte, la mémoire des tems passés, la comparaison de l’état présent, tout éleva mon cœur à de hautes pensées. Je m’assis sur le tronc d’une colonne ; et là, le coude appuyé sur le genou, la tête soutenue sur la main, tantôt portant mes regards sur le désert, tantôt les fixant sur les ruines, je m’abandonnai à une rêverie profonde.

La méditation[modifier]

Ici, me dis-je, ici fleurit jadis une ville opulente : ici fut le siége d’un empire puissant. Oui ! Ces lieux maintenant si déserts, jadis une multitude vivante animait leur enceinte ; une foule active circulait dans ces routes aujourd’hui solitaires. En ces murs où règne un morne silence, retentissaient sans cesse le bruit des arts et les cris d’allégresse et de fête : ces marbres amoncelés formaient des palais réguliers ; ces colonnes abattues ornaient la majesté des temples ; ces galeries écroulées dessinaient les places publiques. Là, pour les devoirs respectables de son culte, pour les soins touchans de sa subsistance, affluait un peuple nombreux : là, une industrie créatrice de jouissances appelait les richesses de tous les climats ; et l’on voyait s’échanger la pourpre de Tyr pour le fil précieux de la Sérique ; les tissus moëlleux de Kachemire pour les tapis fastueux de la Lydie ; l’ambre de la Baltique pour les perles et les parfums arabes ; l’or d’Ophir pour l’étain de Thulé… et maintenant voilà ce qui subsiste de cette ville puissante, un lugubre squelette ! Voilà ce qui reste d’une vaste domination, un souvenir obscur et vain ! Au concours bruyant qui se pressait sous ces portiques, a succédé une solitude de mort. Le silence des tombeaux s’est substitué au murmure des places publiques. L’opulence d’une cité de commerce s’est changée en une pauvreté hideuse. Les palais des rois sont devenus le repaire des fauves ; les troupeaux parquent au seuil des temples, et les reptiles immondes habitent les sanctuaires des dieux !… ah ! Comment s’est éclipsée tant de gloire !… comment se sont anéantis tant de travaux !… ainsi donc périssent les ouvrages des hommes ! Ainsi s’évanouissent les empires et les nations ! Et l’histoire des tems passés se retraça vivement à ma pensée ; je me rappelai ces siècles anciens où vingt peuples fameux existaient en ces contrées ; je me peignis l’assyrien sur les rives du Tigre, le kaldéen sur celles de l’Euphrate, le perse régnant de l’Indus à la Méditerranée. Je dénombrai les royaumes de Damas et de l’Idumée, de Jérusalem et de Samarie, et les états belliqueux des philistins, et les républiques commerçantes de la Phénicie. Cette Syrie, me disais-je, aujourd’hui presque dépeuplée, comptait alors cent villes puissantes. Ses campagnes étaient couvertes de villages, de bourgs et de hameaux. De toutes parts l’on ne voyait que champs cultivés, que chemins fréquentés, qu’habitations pressées… ah ! Que sont devenus ces âges d’abondance et de vie ? Que sont devenues tant de brillantes créations de la main de l’homme ? Où sont-ils, ces remparts de Ninive, ces murs de Babylone, ces palais de Persépolis, ces temples de Balbek et de Jérusalem ? Où sont ces flottes de Tyr, ces chantiers d’Arad, ces atteliers de Sidon, et cette multitude de matelots, de pilotes, de marchands, de soldats ? Et ces laboureurs, et ces moissons, et ces troupeaux, et toute cette création d’êtres vivans dont s’enorgueillissait la face de la terre ? Hélas ! Je l’ai parcourue, cette terre ravagée ! J’ai visité les lieux qui furent le théâtre de tant de splendeur ; et je n’ai vu qu’abandon et que solitude… j’ai cherché les anciens peuples et leurs ouvrages ; et je n’en ai vu que la trace, semblable à celle que le pied du passant laisse sur la poussière : les temples sont écroulés, les palais sont renversés, les ports sont comblés, les villes sont détruites, et la terre nue d’habitans n’est plus qu’un lieu désolé de sépulcres… grand dieu ! D’où viennent de si funestes révolutions ? Par quels motifs la fortune de ces contrées a-t-elle si fort changé ? Pourquoi tant de villes se sont-elles détruites ? Pourquoi cette ancienne population ne s’est-elle pas reproduite et perpétuée ? Ainsi livré à ma rêverie, sans cesse de nouvelles réflexions se présentaient à mon esprit. Tout, continuai-je, égare mon jugement, et jette mon coeur dans le trouble et l’incertitude. Quand ces contrées jouissaient de ce qui compose la gloire et le bonheur des hommes, c’étaient des peuples infidèles qui les habitaient ; c’était le phénicien sacrificateur homicide de Molok, qui rassemblait dans ses murs les richesses de tous les climats ; c’était le kaldéen prosterné devant un serpent qui subjuguait d’opulentes cités, et dépouillait les palais des rois et les temples des dieux ; c’était le perse adorateur du feu qui recueillait les tributs de cent nations ; c’étaient les habitans de cette ville même, adorateurs du soleil et des astres, qui élevaient tant de monumens de prospérité et de luxe… troupeaux nombreux, champs fertiles, moissons abondantes, tout ce qui devrait être le prix de la piété, était aux mains de ces idolâtres : et maintenant que des peuples croyans et saints occupent ces campagnes, ce n’est plus que solitude et stérilité. La terre, sous ces mains bénites, ne produit que des ronces et des absynthes. L’homme sème dans l’angoisse, et ne recueille que des larmes et des soucis ; la guerre, la famine, la peste l’assaillent tour à tour… cependant ne sont-ce pas là les enfans des prophêtes ? Ce musulman, ce chrétien, ce juif, ne sont-ils pas les peuples élus du ciel, comblés de graces et de miracles ? Pourquoi donc ces races privilégiées ne jouissent-elles plus des mêmes faveurs ? Pourquoi ces terres sanctifiées par le sang des martyrs, sont-elles privées des bienfaits anciens ? Pourquoi en sont-ils comme bannis et transférés depuis tant de siècles à d’autres nations, en d’autres pays ?… et à ces mots, mon esprit suivant le cours des vicissitudes, qui ont tour à tour transmis le sceptre du monde à des peuples si différens de cultes et de mœurs, depuis ceux de l’Asie antique jusqu’aux plus récens de l’Europe, ce nom d’une terre natale réveilla en moi le sentiment de la patrie ; et tournant vers elle mes regards, j’arrêtai toutes mes pensées sur la situation où je l’avais quittée. Je me rappelai ses campagnes si richement cultivées, ses routes si somptueusement tracées, ses villes habitées par un peuple immense, ses flottes répandues sur toutes les mers, ses ports couverts des tributs de l’une et de l’autre Inde ; et comparant à l’activité de son commerce, à l’étendue de sa navigation, à la richesse de ses monumens, aux arts et à l’industrie de ses habitans, tout ce que l’égypte et la Syrie purent jadis posséder de semblable, je me plaisais à retrouver la splendeur passée de l’Asie dans l’Europe moderne : mais bientôt le charme de ma rêverie fut flétri par un dernier terme de comparaison. Réfléchissant que telle avait été jadis l’activité des lieux que je contemplais : qui sait, me dis-je, si tel ne sera pas un jour l’abandon de nos propres contrées ? Qui sait si sur les rives de la Seine, de la Tamise ou du Sviderzée, là où maintenant, dans le tourbillon de tant de jouissances, le coeur et les yeux ne peuvent suffire à la multitude des sensations ; qui sait si un voyageur comme moi ne s’asseoira pas un jour sur de muettes ruines, et ne pleurera pas solitaire sur la cendre des peuples et la mémoire de leur grandeur ? à ces mots, mes yeux se remplirent de larmes ; et, couvrant ma tête du pan de mon manteau, je me livrai à de sombres méditations sur les choses humaines. Ah ! Malheur à l’homme, dis-je dans ma douleur ! Une aveugle fatalité se joue de sa destinée ! Une nécessité funeste régit au hasard le sort des mortels. Mais non : ce sont les décrets d’une justice céleste qui s’accomplissent ! Un dieu mystérieux exerce ses jugemens incompréhensibles ! Sans doute il a porté contre cette terre un anathême secret ; en vengeance des races passées, il a frappé de malédiction les races présentes. Oh ! Qui osera sonder les profondeurs de la divinité ? Et je demeurai immobile, absorbé dans une mélancolie profonde.

Le fantome[modifier]

Cependant un bruit frappa mon oreille, semblable à l’agitation d’une robe flottante, et d’une marche à pas lents sur des herbes sèches et frémissantes. Inquiet, je soulevai mon manteau ; et, jetant de tous côtés un regard furtif, tout à coup à ma gauche, dans le mélange du clair-obscur de la lune, au travers des colonnes et des ruines d’un temple voisin, il me sembla voir un fantôme blanchâtre, enveloppé d’une draperie immense, tel que l’on peint les spectres sortant des tombeaux. Je frissonnai ; et tandis qu’ému d’effroi j’hésitais de fuir ou de m’assurer de l’objet, les graves accens d’une voix profonde me firent entendre ce discours : " jusques à quand l’homme importunera-t-il les cieux d’une injuste plainte ? Jusques à quand, par de vaines clameurs, accusera-t-il le sort de ses maux ? Ses yeux seront-ils donc toujours fermés à la lumière, et son cœur aux insinuations de la vérité et de la raison ? Elle s’offre par tout à lui, cette vérité lumineuse ; et il ne la voit point ! Le cri de la raison frappe son oreille ; et il ne l’entend pas ! Homme injuste ! Si tu peux un instant suspendre le prestige qui fascine tes sens ! Si ton cœur est capable de comprendre le langage du raisonnement, interroge ces ruines ! Lis les leçons qu’elles te présentent !… et vous, témoins de vingt siècles divers, temples saints ! Tombeaux vénérables ! Murs jadis glorieux, paraissez dans la cause de la nature même ! Venez au tribunal d’un sain entendement déposer contre une accusation injuste ! Venez confondre les déclamations d’une fausse sagesse ou d’une piété hypocrite, et vengez la terre et les cieux de l’homme qui les calomnie " ! Quelle est-elle, cette aveugle fatalité, qui, sans règle et sans lois, se joue du sort des mortels ? Quelle est cette nécessité injuste qui confond l’issue des actions, et de la prudence, et de la folie ? En quoi consistent ces anathêmes célestes sur ces contrées ? Où est cette malédiction divine qui perpétue l’abandon de ces campagnes ? Dites, monumens des tems passés ! Les cieux ont-ils changé leurs lois, et la terre sa marche ? Le soleil a-t-il éteint ses feux dans l’espace ? Les mers n’élèvent-elles plus leurs nuages ? Les pluies et les rosées demeurent-elles fixées dans les airs ? Les montagnes retiennent-elles leurs sources ? Les ruisseaux se sont-ils taris ? Et les plantes sont-elles privées de semences et de fruits ? Répondez, race de mensonge et d’iniquité, Dieu a-t-il troublé cet ordre primitif et constant qu’il assigna lui-même à la nature ? Le ciel a-t-il dénié à la terre, et la terre à ses habitans, les biens que jadis ils leur accordèrent ? Si rien n’a changé dans la création, si les mêmes moyens qui existèrent subsistent encore, à quoi tient-il donc que les races présentes ne soient ce que furent les races passées ? Ah ! C’est faussement que vous accusez le sort et la divinité ! C’est à tort que vous reportez à Dieu la cause de vos maux ! Dites, race perverse et hypocrite, si ces lieux sont désolés, si des cités puissantes sont réduites en solitude, est-ce Dieu qui en a causé la ruine ? Est-ce sa main qui a renversé ces murailles, sapé ces temples, mutilé ces colonnes ? Ou est-ce la main de l’homme ? Est-ce le bras de Dieu qui a porté le fer dans la ville, et le feu dans la campagne ; qui a tué le peuple, incendié les moissons, arraché les arbres et ravagé les cultures ? Ou est-ce le bras de l’homme ? Et lorsqu’après la dévastation des récoltes, la famine est survenue, est-ce la vengeance de Dieu qui l’a produite, ou la fureur insensée de l’homme ? Lorsque dans la famine le peuple s’est repu d’alimens immondes, si la peste a suivi, est-ce la colère de Dieu qui l’a envoyée, ou l’imprudence de l’homme ? Lorsque la guerre, la famine et la peste ont moissonné les habitans, si la terre est restée déserte, est-ce Dieu qui l’a dépeuplée ? Est-ce son avidité qui pille le laboureur, ravage les champs producteurs et dévaste les campagnes, ou est-ce l’avidité de ceux qui gouvernent ? Est-ce son orgueil qui suscite des guerres homicides, ou l’orgueil des rois et de leurs ministres ? Est-ce la vénalité de ses décisions qui renverse la fortune des familles, ou la vénalité des organes des lois ? Sont-ce enfin ses passions qui, sous mille formes, tourmentent les individus et les peuples, ou sont-ce les passions des hommes ? Et si dans l’angoisse de leurs maux ils n’en voient pas les remèdes, est-ce l’ignorance de Dieu qu’il en faut inculper, ou leur ignorance ? Cessez donc, ô mortels, d’accuser la fatalité du sort ou les jugemens de la divinité ! Si Dieu est bon, sera-t-il l’auteur de votre supplice ? S’il est juste, sera-t-il le complice de vos forfaits ? Non, non, la bizarrerie dont l’homme se plaint n’est point la bizarrerie du destin ; l’obscurité où sa raison s’égare n’est point l’obscurité de Dieu ; la source de ses calamités n’est point reculée dans les cieux ; elle est près de lui sur la terre : elle n’est point cachée au sein de la divinité ; elle réside dans l’homme même, il la porte en son cœur. Tu murmures, et tu dis : comment des peuples infidèles ont-ils joui des bienfaits des cieux et de la terre ? Comment des races saintes sont-elles moins fortunées que des peuples impies ? Homme fasciné ! Où est donc la contradiction qui te scandalise ? Où est l’énigme que tu supposes à la justice des cieux ? Je remets à toi-même la balance des graces et des peines, des causes et des effets. Dis : quand ces infidèles observaient les lois des cieux et de la terre, quand ils réglaient d’intelligens travaux sur l’ordre des saisons et la course des astres, Dieu devait-il troubler l’équilibre du monde pour tromper leur prudence ? Quand leurs mains cultivaient ces campagnes avec soins et sueurs, devait-il détourner les pluies, les rosées fécondantes, et y faire croître des épines ? Quand, pour fertiliser ce sol aride, leur industrie construisait des aqueducs, creusait des canaux, amenait à travers les déserts des eaux lointaines, devait-il tarir les sources des montagnes ? Devait-il arracher les moissons que l’art faisait naître, dévaster les campagnes que peuplait la paix, renverser les villes que faisait fleurir le travail, troubler enfin l’ordre établi par la sagesse de l’homme ? Et quelle est cette infidélité qui fonda des empires par la prudence, les défendit par le courage, les affermit par la justice ; qui éleva des villes puissantes, creusa des ports profonds, dessécha des marais pestilentiels, couvrit la mer de vaisseaux, la terre d’habitans, et, semblable à l’esprit créateur, répandit le mouvement et la vie sur le monde ? Si telle est l’impiété, qu’est-ce donc que la vraie croyance ? La sainteté consiste-t-elle à détruire ? Le dieu qui peuple l’air d’oiseaux, la terre d’animaux, les ondes de reptiles ; le dieu qui anime la nature entière, est-il donc un dieu de ruines et de tombeaux ? Demande-t-il la dévastation pour hommage, et pour sacrifice l’incendie ? Veut-il pour hymnes des gémissemens, des homicides pour adorateurs, pour temple un monde désert et ravagé ? Voilà cependant, races saintes et fidèles, quels sont vos ouvrages ? Voilà les fruits de votre piété ! Vous avez tué les peuples, brûlé les villes, détruit les cultures, réduit la terre en solitude ; et vous demandez le salaire de vos œuvres ! Il faudra sans doute vous produire des miracles ! Il faudra ressusciter les laboureurs que vous égorgez, relever les murs que vous renversez, reproduire les moissons que vous détruisez, rassembler les eaux que vous dispersez, contrarier enfin toutes les lois des cieux et de la terre ; ces lois établies par Dieu même, pour démonstration de sa magnificence et de sa grandeur ; ces lois éternelles antérieures à tous les codes, à tous les prophètes ; ces lois immuables que ne peuvent altérer, ni les passions, ni l’ignorance de l’homme ; mais la passion qui les méconnaît, l’ignorance qui n’observe point les causes, qui ne prévoit point les effets, ont dit, dans la sottise de leur cœur : " tout vient du hasard ; une fatalité aveugle verse le bien et le mal sur la terre, sans que la prudence ou le savoir puissent s’en préserver ". Ou prenant un langage hypocrite, elles ont dit : " tout vient de Dieu ; il se plaît à tromper la sagesse et à confondre la raison… " ; et l’ignorance s’est applaudie dans sa malignité. " ainsi, a-t-elle dit, je m’égalerai à la science qui me blesse ; je rendrai inutile la prudence qui me fatigue et m’importune ; et la cupidité a ajouté : ainsi, j’opprimerai le faible, et je dévorerai les fruits de sa peine, et je dirai : c’est Dieu qui l’a décrété, c’est le sort qui l’a voulu ". -mais moi, j’en jure par les lois du ciel et de la terre, et par celles qui régissent le cœur humain ! L’hypocrite sera déçu dans sa fourberie, l’injuste dans sa rapacité ; le soleil changera son cours avant que la sottise prévale sur la sagesse et le savoir, et que l’aveuglement l’emporte sur la prudence dans l’art délicat et profond de procurer à l’homme ses vraies jouissances, et d’asseoir sur des bases solides sa félicité.

L’exposition[modifier]

Ainsi parla le fantôme. Interdit de ce discours, et le cœur agité de diverses pensées, je demeurai long-tems en silence. Enfin, m’enhardissant à prendre la parole, je lui dis : " ô génie des tombeaux et des ruines ! Ta présence et ta sévérité ont jeté mes sens dans le trouble ; mais la justesse de ton discours rend la confiance à mon ame. Pardonne à mon ignorance. Hélas ! Si l’homme est aveugle, ce qui fait son tourment fera-t-il encore son crime ? J’ai pu méconnaître la voix de la raison ; mais je ne l’ai point rejetée après l’avoir connue. Ah ! Si tu lis dans mon cœur, tu sais combien il desire la vérité ; tu sais qu’il la recherche avec passion… et n’est-ce pas à sa poursuite que tu me vois en ces lieux écartés ? Hélas ! J’ai parcouru la terre, j’ai visité les campagnes et les villes ; et voyant par tout la misère et la désolation, le sentiment des maux qui tourmentent mes semblables a profondément affligé mon ame ". Je me suis dit en soupirant : l’homme n’est-il donc créé que pour l’angoisse et pour la douleur ? Et j’ai appliqué mon esprit à la méditation de nos maux, pour en découvrir les remèdes. J’ai dit : " je me séparerai des sociétés corrompues ; je m’éloignerai des palais où l’ame se déprave par la satiété, et des cabanes où elle s’avilit par la misère. J’irai dans la solitude vivre parmi les ruines ; j’interrogerai les monumens anciens sur la sagesse des tems passés ; j’évoquerai du sein des tombeaux l’esprit qui, jadis dans l’Asie, fit la splendeur des états et la gloire des peuples. Je demanderai à la cendre des législateurs par quels mobiles s’élèvent et s’abaissent les empires ; de quelles causes naissent la prospérité et les malheurs des nations ; sur quels principes enfin, doivent s’établir la paix des sociétés et le bonheur des hommes ". Je me tus ; et, les yeux baissés, j’attendis la réponse du génie. La paix, dit-il, et le bonheur descendent sur celui qui pratique la justice ! ô jeune homme ! Puisque ton cœur cherche avec droiture la vérité, puisque tes yeux peuvent encore la reconnaître à travers le bandeau des préjugés, ta prière ne sera point vaine : j’exposerai à tes regards cette vérité que tu appelles ; j’enseignerai à ta raison cette sagesse que tu réclames ; je te révélerai la sagesse des tombeaux et la science des siècles… alors s’approchant de moi, et posant sa main sur ma tête : élève-toi, mortel, me dit-il, et dégage tes sens de la poussière où tu rampes… et soudain, pénétré d’un feu céleste, les liens qui nous fixent ici-bas me semblèrent se dissoudre ; et tel qu’une vapeur légère, enlevé par le vol du génie, je me sentis transporté dans la région supérieure. Là, du plus haut des airs, abaissant mes regards vers la terre, j’aperçus une scène nouvelle. Sous mes pieds, nageant dans l’espace, un globe semblable à celui de la lune, mais moins gros et moins lumineux, me présentait l’une de ses faces ; et cette face avait l’aspect d’un disque semé de grandes taches, les unes blanchâtres et nébuleuses, les autres brunes, vertes ou grisâtres ; et tandis que je m’efforçais de démêler ce qu’étaient ces taches : " homme qui cherches la vérité, me dit le génie, reconnois-tu ce spectacle ? -ô génie ! Répondis-je, si d’autre part je ne voyais le globe de la lune, je prendrais celui-ci pour le sien ; car il a les apparences de cette planète vue au télescope dans l’ombre d’une éclipse : on dirait que ces diverses taches sont des mers et des continens. Oui, me dit-il, ce sont des mers et des continens, ceux-là mêmes de l’hémisphère que tu habites… quoi ! M’écriai-je, c’est là cette terre où vivent les mortels !… " oui, reprit-il : cet espace brumeux qui occupe irrégulièrement une grande portion du disque, et l’enceint presque de tous côtés, c’est là ce que vous appelez le vaste océan, qui, du pôle du sud s’avançant vers l’équateur, forme d’abord le grand golfe de l’Inde et de l’Afrique, puis se prolonge à l’orient à travers les isles malaises jusqu’aux confins de la Tartarie, tandis qu’à l’ouest il enveloppe les continens de l’Afrique et de l’Europe jusque dans le nord de l’Asie. Sous nos pieds, cette presqu’ île de forme carrée est l’aride contrée des arabes ; à sa gauche ce grand continent presqu’aussi nu dans son intérieur, et seulement verdâtre sur ses bords, est le sol brûlé qu’habitent les hommes noirs. Au nord, par de là une mer irrégulière et longuement étroite, sont les campagnes de l’Europe riche en prairies et en champs cultivés : à sa droite, depuis la Caspienne, s’étendent les plaines neigeuses et nues de la Tartarie. En revenant à nous, cet espace blanchâtre est le vaste et triste désert du Cobi, qui sépare la Chine du reste du monde. Tu vois cet empire dans le terrain sillonné qui fuit à nos regards sous un plan obliquement courbé. Sur ses bords, ces langues déchirées et ces points épars sont les presqu’ îles et les îles des peuples malais, tristes possesseurs des parfums et des aromates. Ce triangle qui s’avance au loin dans la mer, est la presqu’ île trop célèbre de l’Inde. Tu vois le cours tortueux du Gange, les âpres montagnes du Tibet, le vallon fortuné de Kachemire, les déserts salés du Persan, les rives de l’Euphrate et du Tigre, et le lit encaissé du Jourdain, et les canaux du Nil solitaire… ô génie, dis-je en l’interrompant, la vue d’un mortel n’atteint pas à ces objets dans un tel éloignement… aussitôt, m’ayant touché la vue, mes yeux devinrent plus perçans que ceux de l’aigle, et cependant les fleuves ne me parurent encore que des rubans sinueux, les montagnes que des sillons tortueux, et les villes que de petits compartimens semblables à des cases d’échecs. Et le génie me détaillant et m’indiquant du doigt les objets : ces monceaux, me dit-il, que tu aperçois dans cette vallée étroite que le Nil arrose, sont les restes des villes opulentes, dont s’enorgueillissait l’antique royaume d’éthiopie. Voilà les débris de sa métropole, Thèbes aux cent palais, l’aïeule des cités, monument d’un destin bizarre. C’est là qu’un peuple maintenant oublié, alors que tous les autres étaient barbares, découvrait les élémens des sciences et des arts ; et qu’une race d’hommes aujourd’hui rebut de la société, parce qu’ils ont les cheveux crépus et la peau noire, fondait sur l’étude des lois de la nature des systèmes civils et religieux qui régissent encore l’univers. Plus bas, ces points gris sont les pyramides, dont les masses t’ont épouvanté : au-delà, ce rivage que serrent la mer et un sillon d’étroites montagnes, fut le séjour des peuples phéniciens ; là, furent les villes puissantes de Tyr, de Sidon, d’Ascalon, de Gaze et de Beryte. Ce filet d’eau sans issue est le fleuve du Jourdain, et ces rochers arides furent jadis le théâtre d’événemens qui ont rempli le monde. Voilà ce désert d’Oreb et ce mont-Sinaï, où, par des moyens qu’ignore le vulgaire, un homme profond et hardi fonda des institutions qui ont influé sur l’espèce entière. Sur la plage aride qui confine, tu n’aperçois plus de trace de splendeur, et cependant ici fut un entrepôt de richesses. Ici étaient ces ports iduméens, d’où les flottes phéniciennes et juives, côtoyant la presqu’ île arabe, se rendaient dans le golfe Persique, pour y prendre les perles d’Hévila, et l’or de Saba et d’Ophir. Oui, c’est là, sur cette côte d’Oman et de Bahrain, qu’était le siége de ce commerce de luxe, qui, dans ses mouvemens et ses révolutions, fit le destin des anciens peuples : c’est là que venaient se rendre les aromates et les pierres précieuses de Ceylan, les châles de Kachemire, les diamans de Golconde, l’ambre des Maldives, le musc du Tibet, l’aloës de Cochin, les singes et les paons du continent de l’Inde, l’encens d’Hadramaût, la myrrhe, l’argent, la poudre d’or et l’ivoire d’Afrique : c’est de là que prenant leur route, tantôt par la mer Rouge, sur les vaisseaux d’égypte et de Syrie, ces jouissances alimentèrent successivement l’opulence de Thèbes, de Sidon, de Memphis et de Jérusalem ; et que, tantôt remontant le Tigre et l’Euphrate, elles suscitèrent l’activité des nations assyriennes, mèdes, kaldéennes et perses ; et que ces richesses, selon l’abus ou l’usage qu’elles en firent, élevèrent ou renversèrent tour à tour leur domination. Voilà le foyer qui suscitait la magnificence de Persépolis, dont tu aperçois les colonnes ; d’Ecbatane, dont la septuple enceinte est détruite ; de Babylone, qui n’a plus que des monceaux de terre fouillée ; de Ninive, dont le nom à peine subsiste ; de Tapsaque, d’Anatho, de Gerra, et de cette désolée Palmyre. ô noms à jamais glorieux ! Champs célèbres, contrées mémorables ! Combien votre aspect présente de leçons sublimes ! Combien de vérités profondes sont écrites sur la surface de cette terre ! Souvenirs des tems passés, revenez à ma pensée ! Lieux témoins de la vie de l’homme en tant de divers âges, retracez-moi les révolutions de sa fortune ! Dites quels en furent les mobiles et les ressorts ! Dites à quelles sources il puisa ses succès et ses disgraces ! Dévoilez à lui-même les causes de ses maux ! Redressez-le par la vue de ses erreurs ! Enseignez-lui sa propre sagesse, et que l’expérience des races passées devienne un tableau d’instruction, et un germe de bonheur pour les races présentes et futures !

Condition de l’homme[modifier]

Et après quelques momens de silence, le génie reprit en ces termes : je te l’ai dit, ô ami de la vérité ! L’homme reporte en vain ses malheurs à des agens obscurs et imaginaires ; il recherche en vain à ses maux des causes mystérieuses, étrangères : dans l’ordre général de l’univers, sans doute sa condition est assujétie à des inconvéniens ; sans doute son existence est dominée par des puissances supérieures ; mais ces puissances ne sont, ni les décrets d’un destin aveugle, ni les caprices d’êtres fantastiques et bizarres : ainsi que le monde dont il fait partie, l’homme est régi par des lois naturelles, régulières dans leurs cours, conséquentes dans leurs effets, immuables dans leur essence ; et ces lois, source commune des biens et des maux, ne sont point écrites au loin dans les astres, ou cachées dans des codes mystérieux : inhérentes à la nature des êtres terrestres, identifiées à leur existence, en tout tems, en tout lieu elles sont présentes à l’homme, elles agissent sur ses sens, elles avertissent son intelligence, et portent à chaque action sa peine et sa récompense. Que l’homme connaisse ces lois ! qu’il comprenne la nature des êtres qui l’environnent, et sa propre nature, et il connaîtra les moteurs de sa destinée ; il saura quelles sont les causes de ses maux, et quels peuvent en être les remèdes. Quand la puissance secrète qui anime l’univers, forma le globe que l’homme habite, elle imprima aux êtres qui le composent des propriétés essentielles qui devinrent la règle de leurs mouvemens individuels, le lien de leurs rapports réciproques, la cause de l’harmonie de l’ensemble ; par là, elle établit un ordre régulier de causes et d’effets, de principes et de conséquences, lequel, sous une apparence de hasard, gouverne l’univers et maintient l’équilibre du monde : ainsi, elle attribua au feu le mouvement et l’activité ; à l’air, l’élasticité ; la pesanteur et la densité à la matière ; elle fit l’air plus léger que l’eau, le métal plus lourd que la terre, le bois moins tenace que l’acier ; elle ordonna à la flamme de monter, à la pierre de descendre, à la plante de végéter ; à l’homme, voulant l’exposer au choc de tant d’êtres divers, et cependant préserver sa vie fragile, elle lui donna la faculté de sentir. Par cette faculté, toute action nuisible à son existence lui porta une sensation de mal et de douleur ; et toute action favorable, une sensation de plaisir et de bien-être. Par ces sensations, l’homme, tantôt détourné de ce qui blesse ses sens, et tantôt entraîné vers ce qui les flatte, a été nécessité d’aimer et de conserver sa vie. Ainsi, l’amour de soi, le desir du bien-être, l’aversion de la douleur, ont été les lois essentielles et primordiales imposées à l’homme par la nature même ; les lois que la puissance ordonnatrice quelconque a établies pour le gouverner ; et qui, semblables à celles du mouvement dans le monde physique, sont devenues le principe simple et fécond de tout ce qui s’est passé dans le monde moral. Telle est donc la condition de l’homme : d’un côté, soumis à l’action des élémens qui l’environnent, il est assujéti à plusieurs maux inévitables ; et si dans cet arrêt la nature s’est montrée sévère, d’autre part juste, et même indulgente, elle a non-seulement tempéré ces maux par des biens semblables, elle a encore donné à l’homme le pouvoir d’augmenter les uns et d’alléger les autres ; elle a semblé lui dire : " foible ouvrage de mes mains, je ne te dois rien, et je te donne la vie ; le monde où je te place ne fut pas fait pour toi, et cependant je t’en accorde l’usage ; tu le trouveras mêlé de biens et de maux : c’est à toi de les distinguer ; c’est à toi de guider tes pas dans des sentiers de fleurs et d’épines. Sois l’arbitre de ton sort ; je te remets ta destinée ". -oui, l’homme est devenu l’artisan de sa destinée ; lui-même a créé tour à tour les revers ou les succès de sa fortune ; et si, à la vue de tant de douleurs dont il a tourmenté sa vie, il a lieu de gémir de sa faiblesse ou de son imprudence, en considérant de quels principes il est parti, et à quelle hauteur il a su s’élever, peut-être a-t-il plus droit encore de présumer de sa force, et de s’enorgueillir de son génie.

État originel de l’homme[modifier]

Dans l’origine, l’homme formé nu de corps et d’esprit, se trouva jeté au hasard sur la terre confuse et sauvage : orphelin délaissé de la puissance inconnue qui l’avait produit, il ne vit point à ses côtés des êtres descendus des cieux pour l’avertir de besoins qu’il ne doit qu’à ses sens, pour l’instruire de devoirs qui naissent uniquement de ses besoins. Semblable aux autres animaux, sans expérience du passé, sans prévoyance de l’avenir, il erra au sein des forêts, guidé seulement et gouverné par les affections de sa nature : par la douleur de la faim, il fut conduit aux alimens, et il pourvut à sa subsistance ; par les intempéries de l’air, il desira de couvrir son corps, et il se fit des vêtemens ; par l’attrait d’un plaisir puissant, il s’approcha d’un être semblable à lui, et il perpétua son espèce… ainsi, les impressions qu’il reçut de chaque objet, éveillant ses facultés, développèrent par degrés son entendement, et commencèrent d’instruire sa profonde ignorance ; ses besoins suscitèrent son industrie, ses périls formèrent son courage ; il apprit à distinguer les plantes utiles des nuisibles, à combattre les élémens, à saisir une proie, à défendre sa vie ; et il allégea sa misère. Ainsi, l’amour de soi, l’aversion de la douleur, le desir du bien-être, furent les mobiles simples et puissans qui retirèrent l’homme de l’état sauvage et barbare où la nature l’avait placé ; et lorsque maintenant sa vie est semée de jouissances, lorsqu’il peut compter chacun de ses jours par quelques douceurs, il a le droit de s’applaudir et de se dire : " c’est moi qui ai produit les biens qui m’environnent ; c’est moi qui suis l’artisan de mon bonheur ; habitation sûre, vêtemens commodes, alimens abondans et sains, campagnes riantes, coteaux fertiles, empires peuplés, tout est mon ouvrage ; sans moi, cette terre livrée au désordre ne serait qu’un marais immonde, qu’une forêt sauvage, qu’un désert hideux ". Oui, homme créateur, reçois mon hommage ! Tu as mesuré l’étendue des cieux, calculé la masse des astres, saisi l’éclair dans les nuages, dompté la mer et les orages, asservi tous les élémens. Ah ! Comment tant d’élans sublimes se sont-ils mélangés de tant d’égaremens !

Principes des societes[modifier]

Cependant, errans dans les bois et aux bords des fleuves, à la poursuite des fauves et des poissons, les premiers humains, chasseurs et pêcheurs, investis de dangers, assaillis d’ennemis, tourmentés par la faim, par les reptiles, par les bêtes féroces, sentirent leur faiblesse individuelle ; et, mûs d’un besoin commn de sureté, et d’un sentiment réciproque des mêmes maux, ils unirent leurs moyens et leurs forces ; et quand l’un encourut un péril, plusieurs l’aidèrent et le secoururent ; quand l’un manqua de subsistance, un autre le partagea de sa proie : ainsi, les hommes s’associèrent pour assurer leur existence, pour accroître leurs facultés, pour protéger leurs jouissances ; et l’amour de soi devint le principe de la société. Instruits ensuite par l’épreuve répétée d’accidens divers, par les fatigues d’une vie vagabonde, par les soucis de disettes fréquentes, les hommes raisonnèrent en eux-mêmes, et se dirent : " pourquoi consumer nos jours à chercher des fruits épars sur un sol avare ? Pourquoi nous épuiser à poursuivre des proies qui nous échappent dans l’onde et les bois ? Que ne rassemblons-nous sous notre main les animaux qui nous substantent ? Que n’appliquons-nous nos soins à les multiplier et à les défendre ? Nous nous alimenterons de leurs produits ; nous nous vêtirons de leurs dépouilles, et nous vivrons exempts des fatigues du jour et des soucis du lendemain ". Et les hommes, s’aidant l’un et l’autre, saisirent le chevreau léger, la brebis timide ; ils captivèrent le chameau patient, le taureau farouche, le cheval impétueux ; et s’applaudissant de leur industrie, ils s’assirent dans la joie de leur ame, et commencèrent de goûter le repos et l’aisance ; et l’amour de soi, principe de tout raisonnement, devint le moteur de tout art et de toute jouissance. Alors que les hommes purent couler des jours dans de longs loisirs, et dans la communication de leurs pensées, ils portèrent sur la terre, sur les cieux, et sur leur propre existence des regards de curiosité et de réflexion ; ils remarquèrent le cours des saisons, l’action des élémens, les propriétés des fruits et des plantes, et ils appliquèrent leur esprit à multiplier leurs jouissances. Et dans quelques contrées, ayant observé que certaines semences contenaient sous un petit volume une substance saine, propre à se transporter et à se conserver, ils imitèrent le procédé de la nature ; ils confièrent à la terre le riz, l’orge et le blé, qui fructifièrent au gré de leur espérance ; et ayant trouvé le moyen d’obtenir dans un petit espace, et sans déplacement, beaucoup de subsistances et de longues provisions, ils se firent des demeures sédentaires ; ils construisirent des maisons, des hameaux, des villes ; formèrent des peuples, des nations ; et l’amour de soi produisit tous les développemens du génie et de la puissance. Ainsi, par l’unique secours de ses facultés, l’homme à su lui-même s’élever à l’étonnante hauteur de sa fortune présente. Trop heureux, si, observateur scrupuleux de la loi imprimée à son être, il en eût fidèlement rempli l’unique et véritable objet ! Mais, par une imprudence fatale, ayant tantôt méconnu, tantôt transgressé sa limite, il s’est lancé dans un dédale d’erreurs et d’infortunes ; et l’amour de soi, tantôt déréglé, et tantôt aveugle, est devenu un principe fécond de calamités.

Source des maux des sociétés[modifier]

En effet, à peine les hommes purent-ils développer leurs facultés, que, saisis de l’attrait des objets qui flattent les sens, ils se livrèrent à des desirs effrénés. Il ne leur suffit plus de la mesure des sensations douces que la nature avait attachée à leurs vrais besoins pour les lier à leur existence : non contens des biens que leur offrait la terre, ou que produisait leur industrie, ils voulurent entasser les jouissances, et convoitèrent celles que possédaient leurs semblables ; et un homme fort s’éleva contre un homme faible, pour lui ravir le fruit de ses peines ; et le faible invoqua un autre faible pour résister à la violence ; et deux forts se dirent : " pourquoi fatiguer nos bras à produire les jouissances qui se trouvent dans les mains des faibles ? unissons-nous, et dépouillons-les ; ils fatigueront pour nous, et nous jouirons sans peines ". Et les forts s’étant associés pour l’oppression, les faibles pour la résistance, les hommes se tourmentèrent réciproquement ; et il s’établit sur la terre une discorde générale et funeste, dans laquelle les passions se produisant sous mille formes nouvelles, n’ont cessé de former un enchaînement successif de malheurs. Ainsi, ce même amour de soi qui, modéré et prudent, était un principe de bonheur et de perfection, devenu aveugle et désordonné, se transforma en un poison corrupteur ; et la cupidité, fille et compagne de l’ignorance, s’est rendue la cause de tous les maux qui ont désolé la terre. Oui, l’ignorance et la cupidité ! Voilà la double source de tous les tourmens de la vie de l’homme ! C’est par elles que, se faisant de fausses idées de bonheur, il a méconnu ou enfreint les lois de la nature dans les rapports de lui-même aux objets extérieurs, et que, nuisant à son existence, il a violé la morale individuelle : c’est par elles que fermant son cœur à la compassion, et son esprit à l’équité, il a vexé, affligé son semblable, et violé la morale sociale. Par l’ignorance et la cupidité, l’homme s’est armé contre l’homme, la famille contre la famille, la tribu contre la tribu, et la terre est devenue un théâtre sanglant de discorde et de brigandage : par l’ignorance et la cupidité, une guerre secrète, fermentant au sein de chaque état, a divisé le citoyen du citoyen ; et une même société s’est partagée en oppresseurs et en opprimés, en maîtres et en esclaves : par elles, tantôt insolens et audacieux, les chefs d’une nation ont tiré ses fers de son propre sein, et l’avidité mercenaire a fondé le despotisme politique ; tantôt hypocrites et rusés, ils ont fait descendre du ciel des pouvoirs menteurs, un joug sacrilége ; et la cupidité crédule a fondé le despotisme religieux : par elles enfin se sont dénaturées les idées du bien et du mal, du juste et de l’injuste, du vice et de la vertu ; et les nations se sont égarées dans un labyrinthe d’erreurs et de calamités… la cupidité de l’homme et son ignorance !… voilà les génies malfaisans qui ont perdu la terre ! Voilà les décrets du sort qui ont renversé les empires ! Voilà les anathèmes célestes qui ont frappé ces murs jadis glorieux, et converti la splendeur d’une ville populeuse, en une solitude de deuil et de ruines !… mais puisque ce fut du sein de l’homme que sortirent tous les maux qui l’ont déchiré, ce fut aussi là qu’il en dut trouver les remèdes, et c’est là qu’il faut les chercher.

Origine des gouverneurs[modifier]

En effet, il arriva bientôt que les hommes, fatigués des maux qu’ils se causaient réciproquement, soupirèrent après la paix ; et, réfléchissant sur leurs infortunes et leurs causes, ils se dirent : " nous nous nuisons mutuellement par nos passions ; et pour vouloir chacun tout envahir, il résulte que nul ne possède ; ce que l’un ravit aujourd’hui, on le lui enlève demain, et notre cupidité retombe sur nous-mêmes. établissons-nous des arbitres qui jugent nos prétentions, et pacifient nos discordes. Quand le fort s’élevera contre le faible, l’arbitre le réprimera, et il disposera de nos bras pour contenir la violence ; et la vie et les propriétés de chacun de nous seront sous la garantie et la protection communes, et nous jouirons tous des biens de la nature ". Et il se forma au sein des sociéts des conventions, tantôt expresses et tantôt tacites, qui devinrent la règle des actions des particuliers, la mesure de leurs droits, la loi de leurs rapports réciproques ; et quelques hommes furent préposés pour les faire observer, et le peuple leur confia la balance pour peser les droits, et l’épée pour punir les transgressions. Alors s’établit entre les individus un heureux équilibre de forces et d’action, qui fit la sureté commune. Le nom de l’équité et de la justice fut reconnu et révéré sur la terre ; chaque homme pouvant jouir en paix des fruits de son travail, se livra tout entier aux mouvemens de son ame ; et l’activité, suscitée et entretenue par la réalité ou par l’espoir des jouissances, fit éclore toutes les richesses de l’art et de la nature ; les champs se couvrirent de moissons, les vallons de troupeaux, les coteaux de fruits, la mer de vaisseaux, et l’homme fut heureux et puissant sur la terre. Ainsi le désordre que son imprudence avait produit, sa propre sagesse le répara ; et cette sagesse en lui fut encore l’effet des lois de la nature dans l’organisation de son être. Ce fut pour assurer ses jouissances, qu’il respecta celles d’autrui ; et la cupidité trouva son correctif dans l’amour éclairé de soi-même. Ainsi l’amour de soi, mobile éternel de tout individu, est devenu la base nécessaire de toute association ; et c’est de l’observation de cette loi naturelle qu’a dépendu le sort de toute nation. Les lois factices et conventionnelles ont-elles tendu vers son but et rempli ses indications ? Chaque homme, mû d’un instinct puissant, a déployé toutes les facultés de son être ; et de la multitude des félicités particulières s’est composée la félicité publique. Ces lois, au contraire, ont-elles gêné l’essor de l’homme vers son bonheur ? Son coeur privé de ses vrais mobiles a langui dans l’inaction, et l’accablement des individus a fait la faiblesse publique. Or, comme l’amour de soi, impétueux et imprévoyant, porte sans cesse l’homme contre son semblable, et tend par conséquent à dissoudre la société, l’art des lois et la vertu de leurs agens ont été de tempérer le conflit des cupidités, de maintenir l’équilibre entre les forces, d’assurer à chacun son bien-être, afin que, dans le choc de société à société, tous les membres portassent un même intérêt à la conservation et à la défense de la chose publique. La splendeur et la prospérité des empires ont donc eu à l’intérieur, pour cause efficace, l’équité des gouvernemens et des lois ; et leur puissance respective a eu à l’extérieur, pour mesure, le nombre des intéressés, et le degré d’intérêt à la chose publique. D’autre part, la multiplication des hommes, en compliquant leurs rapports, ayant rendu la démarcation de leurs droits difficile ; le jeu perpétuel des passions ayant suscité des incidens non prévus ; les conventions ayant été vicieuses, insuffisantes ou nulles ; enfin, les auteurs des lois en ayant tantôt méconnu et tantôt dissimulé le but ; et leurs ministres, au lieu de contenir la cupidité d’autrui, s’étant livrés à la leur propre ; toutes ces causes ont jeté dans les sociétés le trouble et le désordre ; et le vice des lois et l’injustice des gouvernemens, dérivés de la cupidité et de l’ignorance, sont devenus les mobiles des malheurs des peuples et de la subversion des états.

Causes prosperi anciens États[modifier]

Et telles, ô homme qui demandes la sagesse, telles ont été les causes des révolutions de ces anciens états dont tu contemples les ruines ! Sur quelque lieu que s’arrête ma vue, à quelque tems que se porte ma pensée, par tout s’offrent à mon esprit les mêmes principes d’accroissement ou de destruction, d’élévation ou de décadence. Par tout, si un peuple est puissant, si un empire prospère, c’est que les lois de convention y sont conformes aux lois de la nature ; c’est que le gouvernement y procure aux hommes l’usage respectivement libre de leurs facultés, la sureté égale de leurs personnes et de leurs propriétés. Si, au contraire, un empire tombe en ruines ou se dissout, c’est que les lois sont vicieuses ou imparfaites, ou que le gouvernement corrompu les enfreint. Et si les lois et les gouvernemens, d’abord sages et justes, ensuite se dépravent, c’est que l’alternative du bien et du mal tient à la nature du cœur de l’homme, à la succession de ses penchans, au progrès de ses connoissances, à la combinaison des circonstances et des événemens, comme le prouve l’histoire de l’espèce. Dans l’enfance des nations, quand leshommes vivaient encore dans les forêts, soumis tous aux mêmes besoins, doués tous des mêmes facultés, ils étaient tous presque égaux en forces ; et cette égalité fut une circonstance féconde en avantages dans la composition des sociétés : par elle, chaque individu se trouvant indépendant de tout autre, nul ne fut l’esclave d’autrui, nul n’avait l’idée d’être maître. L’homme novice ne connaissait ni servitude ni tyrannie ; muni de moyens suffisans à son être, il n’imaginait pas d’en emprunter d’étrangers. Ne devant rien, n’exigeant rien, il jugeait des droits d’autrui par les siens, et il se faisait des idées exactes de justice : ignorant d’ailleurs l’art des jouissances, il ne savait produire que le nécessaire ; et faute de superflu, la cupidité restait assoupie : que si elle osait s’éveiller, l’homme attaqué dans ses vrais besoins, lui résistait avec énergie, et la seule opinion de cette résistance entretenait un heureux équilibre. Ainsi, l’égalité originelle, à défaut de convention, maintenait la liberté des personnes, la sureté des propriétés, et produisait les bonnes mœurs et l’ordre. Chacun travaillait par soi et pour soi ; et le cœur de l’homme occupé, n’errait point en desirs coupables : l’homme avait peu de jouissances, mais ses besoins étaient satisfaits ; et comme la nature indulgente les fit moins étendus que ses forces, le travail de ses mains produisit bientôt l’abondance ; l’abondance, la population : les arts se développèrent, les cultures s’étendirent, et la terre, couverte de nombreux habitans, se partagea en divers domaines. Alors que les rapports des hommes se furent compliqués, l’ordre intérieur des sociétés devint plus difficile à maintenir. Le tems et l’industrie ayant fait naître les richesses, la cupidité devint plus active ; et parce que l’égalité, facile entre les individus, ne put subsister entre les familles, l’équilibre naturel fut rompu : il fallut y suppléer par un équilibre factice ; il fallut préposer des chefs, établir des lois, et, dans l’inexpérience primitive, il dut arriver qu’occasionnées par la cupidité, elles en prirent le caractère ; mais diverses circonstances concoururent à tempérer le désordre, et à faire aux gouvernemens une nécessité d’être justes. En effet, les états, d’abord faibles, ayant à redouter des ennemis extérieurs, il devint important aux chefs de ne pas opprimer les sujets : en diminuant l’intérêt des citoyens à leur gouvernement, ils eussent diminué leurs moyens de résistance ; ils eussent facilité les invasions étrangères, et, pour des jouissances superflues, compromis leur propre existence. à l’intérieur, le caractère des peuples repoussait la tyrannie. Les hommes avaient contracté de trop longues habitudes d’indépendance ; ils avaient trop peu de besoins, et un sentiment trop présent de leurs propres forces. Les états étant resserrés, il était difficile de diviser les citoyens pour les opprimer les uns par les autres : ils se communiquaient trop aisément, et leurs intérêts étaient trop clairs et trop simples. D’ailleurs, tout homme étant propriétaire et cultivateur, nul n’avait besoin de se vendre, et le despote n’eût point trouvé de mercenaires. Si donc il s’élevait des dissentions, c’était de familles à familles, de faction à faction, et les intérêts étaient toujours communs à un grand nombre ; les troubles en étaient sans doute plus vifs ; mais la crainte des étrangers appaisait les discordes : si l’oppression d’un parti s’établissait, la terre étant ouverte, et les hommes, encore simples, rencontrant par tout les mêmes avantages, le parti accablé émigrait, et portait ailleurs son indépendance. Les anciens états jouissaient donc en eux-mêmes de moyens nombreux de prospérité et de puissance : de ce que chaque homme trouvait son bien-être dans la constitution de son pays, il prenait un vif intérêt à sa conservation ; si un étranger l’attaquait, ayant à défendre son champ, sa maison, il portait aux combats la passion d’une cause personnelle, et le dévouement pour soi-même occasionnait le dévouement pour la patrie. De ce que toute action utile au public attirait son estime et sa reconnaissance, chacun s’empressait d’être utile, et l’amour-propre multipliait les talens et les vertus civiles. De ce que tout citoyen contribuait également de ses biens et de sa personne, les armées et les fonds étaient inépuisables, et les nations déployaient des masses imposantes de forces. De ce que la terre était libre, et sa possession sûre et facile, chacun était propriétaire ; et la division des propriétés conservait les moeurs en rendant le luxe impossible. De ce que chacun cultivait pour lui-même, la culture était plus active, les denrées plus abondantes, et la richesse particulière faisait l’opulence publique. De ce que l’abondance des denrées rendait la subsistance facile, la population fut rapide et nombreuse, et les états atteignirent en peu de tems le terme de leur plénitude. De ce qu’il y eut plus de production que de consommation, le besoin du commerce naquit, et il se fit de peuple à peuple des échanges qui augmentèrent leur activité et leurs jouissances réciproques. Enfin, de ce que certains lieux, à certaines époques, réunirent l’avantage d’être bien gouvernés à celui d’être placés sur la route de la plus active circulation, ils devinrent des entrepôts florissans de commerce, et des siéges puissans de domination. Et sur les rives du Nil et de la Méditerranée, du Tigre et de l’Euphrate, les richesses de l’Inde et de l’Europe, entassées, élevèrent successivement la splendeur de cent métropoles. Et les peuples, devenus riches, appliquèrent le superflu de leurs moyens à des travaux d’utilité commune et publique ; et ce fut là, dans chaque état, l’époque de ces ouvrages dont la magnificence étonne l’esprit ; de ces puits de Tyr, de ces digues de l’Euphrate, de ces


conduits souterrains de la Médie, de ces forteresses du désert, de ces aqueducs de Palmyre, de ces temples, de ces portiques… et ces travaux purent être immenses sans accabler les nations, parce qu’ils furent le produit d’un concours égal et commun des forces d’individus passionnés et libres. Ainsi, les anciens états prospérèrent, parce que les institutions sociales y furent conformes aux véritables lois de la nature, et parce que les hommes y jouissant de la liberté et de la sureté de leurs personnes et de leurs propriétés, purent déployer toute l’étendue de leurs facultés, toute l’energie de l’amour de soi-même.

Causes des révol ruine anc et[modifier]

Cependant la cupidité avait suscité entre les hommes une lutte constante et universelle qui, portant sans cesse les individus et les sociétés à des invasions réciproques, occasionna


des révolutions successives, et une agitation renaissante. Et d’abord, dans l’état sauvage et barbare des premiers humains, cette cupidité audacieuse et féroce enseigna la rapine, la violence, le meurtre ; et long-tems les progrès de la civilisation en furent ralentis. Lorsqu’ensuite les sociétés commencèrent de se former, l’effet des mauvaises habitudes passant dans les lois et les gouvernemens, il en corrompit les institutions et le but ; et il s’établit des droits arbitraires et factices, qui dépravèrent les idées de justice et la moralité des peuples. Ainsi, parce qu’un homme fut plus fort qu’un autre, cette inégalité, accident de la nature, fut prise pour sa loi ; et parce que le fort


put ravir au faible la vie, et qu’il la lui conserva, il s’arrogea sur sa personne un droit de propriété abusive, et l’esclavage des individus prépara l’esclavage des nations. Parce que le chef de famille put exercer une autorité absolue dans sa maison, il ne prit pour règle de sa conduite que ses goûts et ses affections : il donna ou ôta ses biens sans égalité, sans justice, et le despotisme paternel jeta les fondemens du despotisme politique.


Et dans les sociétés formées sur ces bases, le tems et le travail ayant développé les richesses, la cupidité, gênée par les lois, devint plus artificieuse sans être moins active. Sous des apparences d’union et de paix civile, elle fomenta, au sein de chaque état, une guerre intestine, dans laquelle les citoyens, divisés en corps opposés d’ordres, de classes, de familles, tendirent éternellement à s’approprier, sous le nom de


pouvoir suprême, la faculté de tout dépouiller et de tout asservir, au gré de leurs passions : et c’est cet esprit d’invasion qui, déguisé sous toutes les formes, mais toujours le même dans son but et dans ses mobiles, n’a cessé de tourmenter les nations. Tantôt s’opposant au pacte social, ou rompant celui qui déjà existait, il livra les habitans d’un pays au choc tumultueux de toutes leurs discordes ; et les états dissous furent, sous le nom d’anarchie, tourmentés par les passions de tous leurs membres. Tantôt un peuple jaloux de sa liberté, ayant préposé des agens pour administrer, ces agens s’approprièrent les pouvoirs dont ils n’étaient que les gardiens : ils employèrent les fonds publics à corrompre les élections, à s’attacher des partisans, à diviser le peuple en lui-même. Par ces moyens, de temporaires qu’ils étaient, ils se rendirent perpétuels ; puis d’électifs, héréditaires ; et l’état agité par les brigues des ambitieux, par les largesses des riches factieux, par la vénalité des pauvres oiseux, par l’empirisme des orateurs, par l’audace des hommes pervers par la faiblesse des hommes vertueux, fut travaillé de tous les inconvéniens de la démocratie. Dans un pays, les chefs égaux en forces, se redoutant mutuellement, firent des pactes impies,


des associations scélérates ; et se partageant les pouvoirs, les rangs, les honneurs, ils s’attribuèrent des privilèges, des immunités ; s’érigèrent en corps séparés, en classes distinctes ; s’asservirent en commun le peuple ; et, sous le nom d’aristocratie, l’état fut tourmenté par les passions des grands et des riches. Dans un autre pays, tendant au même but par d’autres moyens, des imposteurs sacrés abusèrent de la crédulité des hommes ignorans. Dans l’ombre des temples, et derrière les voiles des autels, ils firent agir et parler les dieux, rendirent des oracles, montrèrent des prodiges, ordonnèrent des sacrifices, imposèrent des offrandes, prescrivirent des fondations ; et, sous le nom de théocratie et de religion, les états furent tourmentés par les passions des prêtres. Quelquefois, las de ses désordres ou de ses tyrans, une nation, pour diminuer les sources de ses maux, se donna un seul maître ; et alors, si elle limita les pouvoirs du prince, il n’eut d’autre desir que de les étendre ; et si elle les laissa indéfinis, il abusa du dépôt qui lui était confié ; et, sous le nom de monarchie, les états furent tourmentés par les passions des rois et des princes. Alors des factieux profitant du mécontentement des esprits, flattèrent le peuple de l’espoir


d’un meilleur maître ; ils répandirent les dons, les promesses ; renversèrent le despote pour s’y substituer ; et leurs disputes pour la succession ou pour le partage, tourmentèrent les états des désordres et des dévastations des guerres civiles. Enfin, parmi ces rivaux, un individu plus habile ou plus heureux, prenant l’ascendant, concentra en lui toute la puissance : par un phénomène bizarre, un seul homme maîtrisa des millions de ses semblables contre leur gré ou sans leur aveu, et l’art de la tyrannie naquit encore de la cupidité. En effet, observant l’esprit d’égoïsme qui sans cesse divise tous les hommes, l’ambitieux le fomenta adroitemen : il flatta la vanité de l’un, aiguisa la jalousie de l’autre, caressa l’avarice de celui-ci, enflamma le ressentiment de celui-là, irrita les passions de tous ; opposant les intérêts ou les préjugés, il sema les divisions et les haines, promit au pauvre la dépouille du riche, au riche l’asservissement du pauvre, menaça un homme par un homme, une classe par une classe ; et isolant tous les citoyens par la défiance, il fit sa force de leur faiblesse, et leur imposa un joug d’opinion, dont ils se serrèrent mutuellement les noeuds. Par l’armée, il s’empara des contributions ; par les contributions, il disposa de l’armée ; par le


jeu correspondant des richesses et des places, il enchaîna tout un peuple d’un lien insoluble, et les états tombèrent dans la consomption lente du despotisme. Ainsi, un même mobile, variant son action sous toutes les formes, attaqua sans cesse la consistance des états, et un cercle éternel de vicissitudes naquit d’un cercle éternel de passions. Et cet esprit constant d’égoïsme et d’usurpation engendra deux effets principaux également funestes : l’un, que divisant sans cesse les sociétés dans toutes leurs fractions, il en opéra la faiblesse, et en facilita la dissolution ; l’autre, que tendant toujours à concentrer le pouvoir en une seule main, il occasionna un engloutissement successif de sociétés et d’états, fatal à leur paix et à leur existence communes.


En effet, de même que dans un état, un parti avait absorbé la nation, puis une famille le parti, et un individu la famille ; de même il s’établit d’état à état un mouvemen d’absorption, qui déploya en grand, dans l’ordre politique, tous les maux particuliers de l’ordre civil. Et une cité ayant subjugué une cité, elle se l’asservit, et en composa une province ; et deux provinces s’étant englouties, il s’en forma un royaume : enfin, deux royaumes s’étant conquis, l’on vit naître des empires d’une étendue gigantesque ; et dans cette agglomération, loin que la force interne des états s’accrût en raison de leur masse, il arriva, au contraire, qu’elle fut diminuée ; et loin que la condition des peuples fût rendue plus heureuse, elle devint de jour en jour plus fâcheuse et plus misérable, par des raisons sans cesse dérivées de la nature des choses… par la raison, qu’à mesure que les états acquirent plus d’étendue, leur administration devenant plus épineuse et plus compliquée, il fallut, pour remuer ces masses, donner plus


d’activité au pouvoir, et il n’y eut plus de proportion entre les devoirs des souverains et leurs facultés : par la raison, que les despotes, sentant leur faiblesse, redoutèrent tout ce qui développait la force des nations, et qu’ils firent leur étude de l’atténuer : par la raison, que les nations, divisées par des préjugés d’ignorance et des haines féroces, secondèrent la perversité des gouvernemens ; et que se servant réciproquement de satellites, elles aggravèrent leur esclavage : par la raison, que la balance s’étant rompue entre les états, les plus forts accablèrent plus facilement les faibles : enfin, par la raison, qu’à mesure que les états se concentrèrent, les peuples dépouillés de leurs lois, de leurs usages et des gouvernemens qui leur étaient propres, perdirent l’esprit de personnalité qui causait leur énergie. Et les despotes, considérant les empires comme des domaines, et les peuples comme des propriétés, se livrèrent aux déprédations et aux déréglemens de l’autorité la plus arbitraire. Et toutes les forces et les richesses des nations furent détournées à des dépenses particulières, à des fantaisies personnelles ; et les rois, dans les ennuis de leur satiété, se livrèrent à tous les


goûts factices et dépravés ; il leur fallut des jardins suspendus sur des voûtes, des fleuves élevés sur des montagnes : ils changèrent des campagnes fertiles en parcs pour des fauves, creusèrent des lacs dans les terrains secs, élevèrent des rochers dans des lacs, firent construire des palais de marbre et de porphyre, voulurent des ameublemens d’or et de diamans : et des


millions de bras furent employés à des travaux stériles : et le luxe des princes imité par leurs parasites, et transmis de grade en grade jusqu’aux derniers rangs, devint une source générale de corruption et d’appauvrissement. Et, dans la soif insatiable des jouissances, les tributs ordinaires ne suffisant plus, ils furent augmentés ; et le cultivateur voyant accroître sa peine sans indemnité, perdit le courage ; et le commerçant se voyant dépouillé, se dégoûta de son industrie ; et la multitude, condamnée à demeurer pauvre, restreignit son travail au seul nécessaire, et toute activité productive fut anéantie. La surcharge rendant la possession des terres onéreuse, l’humble propriétaire abandonna son champ, ou le vendit à l’homme puissant ; et les fortunes se concentrèrent en un moindre nombre de mains. Et toutes les lois et les institutions favorisant cette accumulation, les nations se partagèrent entre un groupe d’oisifs opulens et une multitude pauvre de mercenaires. Le peuple indigent s’avilit ; les grands rassasiés se dépravèrent ; et le nombre des intéressés à la conservation de l’état, décroissant, sa force et son existence devinrent d’autant plus précaires. D’autre part, nul objet n’étant offert à l’émulation, nul encouragement à l’instruction, les


esprits tombèrent dans une ignorance profonde. Et l’administration étant secrète et mystérieuse, il n’exista aucun moyen de réforme ni d’amélioration ; les chefs ne régissant que par la violence et la fraude, les peuples ne virent plus en eux qu’une faction d’ennemis publics, et il n’y eut plus aucune harmonie entre les gouvernés et les gouvernans. Et tous ces vices ayant énervé les états de l’Asie opulente, il arriva que les peuples vagabonds et pauvres des déserts et des monts adjacens, convoitèrent les jouissances des plaines fertiles ; et, par une cupidité commune, ayant attaqué les empires policés, ils renversèrent les trônes des despotes ; et ces révolutions furent rapides et faciles, parce que la politique des tyrans avait amolli les sujets, rasé les forteresses, détruit les guerriers ; et parce que les sujets accablés restaient sans intérêt personnel, et les soldats mercenaires, sans courage. Et des hordes barbares ayant réduit des nations entières à l’état d’esclavage, il arriva que les empires formés d’un peuple conquérant et d’un peuple conquis, réunirent en leur sein deux classes essentiellement opposées et ennemies. Tous les principes de la société furent dissous : il n’y eut plus ni intérêt commun, ni esprit public ; et il s’établit une distinction de castes


et de races, qui réduisit en système régulier le maintien du désordre ; et selon que l’on naquit d’un certain sang, l’on naquit serf ou tyran, meuble ou propriétaire. Et les oppresseurs étant moins nombreux que les opprimés, il fallut, pour soutenir ce faux équilibre, perfectionner la science de l’oppression. L’art de gouverner ne fut plus que celui d’assujétir au plus petit nombre le plus grand. Pour obtenir une obéissance si contraire à l’instinct, il fallut établir des peines plus sévères ; et la cruauté des lois rendit les moeurs atroces. Et la distinction des personnes établissant dans l’état deux codes, deux justices, deux droits, le peuple, placé entre le penchant de son cœur et le serment de sa bouche, eut deux consciences contradictoires ; et les idées du juste et de l’injuste n’eurent plus de base dans so entendement. Sous un tel régime, les peuples tombèrent dans le désespoir et l’accablement. Et les accidens de la nature s’étant joints aux maux qui les assaillaient, éperdus de tant de calamités, ils en reportèrent les causes à des puissances supérieures et cachées ; et parce qu’ils avaient des tyrans sur la terre, ils en supposèrent dans les cieux ; et la superstition aggrava les malheurs des nations.


Et il naquit des doctrines funestes, des systèmes de religion atrabilaires e misanthropiques, qui peignirent les dieux méchans et envieux comme les despotes. Et pour les appaiser, l’homme leur offrit le sacrifice de toutes ses jouissances : il s’environna de privations, et renversa les lois de la nature. Prenant ses plaisirs pour des crimes, ses souffrances pour des expiations, il voulut aimer la douleur, abjurer l’amour de soi-même ; il persécuta ses sens, détesta sa vie ; et une morale abnégative et anti-sociale plongea les nations dans l’inertie de la mort. Mais parce que la nature prévoyante avait doué le coeur de l’homme d’un espoir inépuisable, voyant le bonheur tromper ses desirs sur cette terre, il le poursuivit dans un autre monde : par une douce illusion, il se fit une autre patrie, un asyle, où, loin des tyrans, il reprit les droits de son être ; et de là résulta un nouveau désordre : épris d’un monde imaginaire, l’homme méprisa celui de la nature : pour des espérances chimériques, il négligea la réalité. Sa vie ne fut plus à ses yeux qu’un voyage fatigant, qu’un songe pénible ; son corps, qu’une prison, obstacle à sa félicité ; et la terre, un lieu d’exil et de pélerinage, qu’il ne daigna plus cultiver. Alors une oisiveté


sacrée s’établit dans le monde politique ; les campagnes se désertèrent, les friches se multiplièrent, les empires se dépeuplèrent, les monumens furent négligés ; et de toutes parts l’ignorance, la superstition, le fanatisme joignant leurs effets, multiplièrent les dévastations et les ruines. Ainsi agités par leurs propres passions, les hommes en masses ou en individus, toujours avides et imprévoyans, passant de l’esclavage à la tyrannie, de l’orgueil à l’avilissement, de la présomption au découragement, ont eux-mêmes été les éternels instrumens de leurs infortunes. Et voilà par quels mobiles simples et naturels fut régi le sort des anciens états ; voilà par quelle série de causes et d’effets liés et conséquens, ils s’élevèrent ou s’abaissèrent selon que les lois physiques du cœur humain y furent obserées ou enfreintes ; et dans le cours successif de leurs vicissitudes, cent peuples divers, cent empires tour à tour abaissés, puissans, conquis, renversés, en ont répété pour la terre les instructives leçons… et ces leçons aujourd’hui demeurent perdues pour les générations qui ont succédé ! Les désordres des tems passés ont reparu chez les races présentes ! Les chefs des nations ont continué de marcher dans des voies de mensonge et de tyrannie ! Les peuples de s’égarer


dans les ténèbres des superstitions et de l’ignorance. Eh bien ! Ajouta le génie en se recueillant, puisque l’expérience des races passées reste ensevelie pour les races vivantes, puisque les fautes des aïeux n’ont pas encore instruit leurs descendans, les exemples anciens vont reparaître : la terre va voir se renouveler les scènes imposantes des tems oubliés. De nouvelles révolutions vont agiter les peuples et les empires. Des trônes puissans vont être de nouveau renversés, et des catastrophes terribles rappelleront aux hommes que ce n’est point en vain qu’ils enfreignent les lois de la nature et les préceptes de la sagesse et de la vérité.

Leçons des tems passés[modifier]

Ainsi parla le génie : frappé de la justesse et de la cohérence de tout son discours ; assailli d’une foule d’idées, qui, en choquant mes habitudes, captivaient cependant ma raison, je demeurai absorbé dans un profond silence… mais tandis que, d’un air triste et rêveur, je


tenais les yeux fixés sur l’Asie, soudain, du côté du nord, aux rives de la mer Noire, et dans les champs de la Krimée, des tourbillons de fumée et de flammes attirèrent mon attention : ils semblaient s’élever à la fois de toutes les parties de la presqu’île : puis, ayant passé par l’isthme dans le continent, ils coururent comme chassés d’un vent d’ouest, le long du lac fangeux d’Azof, et furent se perdre dans les plaines herbageuses du Kouban ; et considérant de plus près la marche de ces tourbillons, je m’aperçus qu’ils étaient précédés ou suivis de pelotons d’êtres mouvans, qui, tels que des fourmis ou des sauterelles troublées par le pied d’un passant, s’agitaient avec vivacité : quelquefois ces pelotons semblaient marcher les uns vers les autres, et se heurter ; puis, après le choc, il en restait plusieurs sans mouvement… et tandis qu’inquiet de tout ce spectacle, je m’efforçais de distinguer les objets : -vois-tu, me dit le génie, ces feux qui courent sur la terre, et comprends-tu leurs effets et leurs causes ? —ô génie, répondis-je, je vois des colonnes de flammes et de fumée, et comme des insectes qui les accompagnent ; mais quand déjà je saisis à peine les masses des villes et des monumens, comment pourrais-je discerner de si petites créatures ? Seulement on dirait que ces insectes


simulent des combats, car ils vont, viennent, se choquent, se poursuivent. — ils ne les simulent pas, dit le génie, ils les réalisent. — et quels sont, repris-je, ces animalcules insensés qui se détruisent ? Ne périront-ils pas assez tôt, eux qui ne vivent qu’un jour ?… alors le génie me touchant encore une fois la vue et l’ouïe : vois, me dit-il, et entends. -aussitôt, dirigeant mes yeux sur les mêmes objets : ah ! Malheureux, m’écriai-je saisi de douleur, ces colonnes de feux ! Ces insectes ! ô génie ! Ce sont les hommes, ce sont les ravages de la guerre !… ils partent des villes et des hameaux, ces torrens de flammes ! Je vois les cavaliers qui les allument, et qui, le sabre à la main, se répandent dans les campagnes ; devant eux fuient des troupes éperdues d’enfans, de femmes, de vieillards : j’aperçois d’autres cavaliers qui, la lance sur l’épaule, les accompagnent et les guident. Je reconnais même à leurs chevaux en lesse, à leurs kalpaks, à leur touffe de cheveux, que ce sont des tartares ; et sans


doute ceux qui les poursuivent, coiffés du chapeau triangulaire et vêtus d’uniformes verts, sont des moscovites… ah ! Je le comprends, la guerre vient de se rallumer entre l’empire des tsars et celui des sultans. " non, pas encore, répliqua le génie. Ce n’est qu’un préliminaire. Ces tartares ont été et seraient encore des voisins incommodes ; on s’en débarrasse : leur pays est d’une grande convenance ; on s’en arrondit ; et, pour prélude d’une autre révolution, le trône des Guérais est détruit ". Et en effet, je vis les étendards russes flotter sur la Krimée ; et leur pavillon se déploya bientôt sur l’Euxin. Cependant, aux cris des tartares fugitifs, l’empire des musulmans s’émut. " on chasse nos frères, s’écrièrent les enfans de Mahomet : on outrage le peuple du prophète ! Des infidèles occupent une terre consacrée, et


profanent les temples de l’islamisme. Armons-nous ; courons aux combats pour venger la gloire de Dieu et notre propre cause ". Et un mouvement général de guerre s’établit dans les deux empires. De toutes parts on assembla des hommes armés, des provisions, des munitions ; et tout l’appareil meurtrier des combats fut déployé ; et chez les deux nations, les temples assiégés d’un peuple immense, m’offrirent un spectacle qui fixa mon attention. D’un côté, les musulmans assemblés devant leurs mosquées, se lavaient les mains, les pieds, se taillaient les ongles, se peignaient la barbe ; puis étendant par terre des tapis, et se tournant vers le midi, les bras tantôt ouverts et tantôt croisés, ils faisaient des génuflexions et des prostrations, et dans le souvenir des revers essuyés pendant leur dernière guerre, ils s’écriaient : " Dieu clément, Dieu miséricordieux, as-tu donc abandonné ton peuple fidèle ? Toi qui as promis au prophète l’empire des nations et signalé


la religion par tant de triomphes, comment livres-tu les vrais croyans aux armes des infidèles " ? Et les imans et les santons disaient au peuple : " c’est le châtiment de vos péchés. Vous mangez du porc, vous buvez du vin ; vous touchez les choses immondes : Dieu vous a punis. Faites pénitence, purifiez-vous ; dites la profession de foi ; jeûnez de l’aurore au coucher ; donnez la dîme de vos biens aux mosquées ; allez à la Mekke ; et Dieu vous rendra la victoire ". Et le peuple reprenant courage, jetait de grands cris : il n’y a qu’un Dieu, dit-il, saisi de fureur, et Mahomet est son prophète : anathême à quiconque ne croit pas !… " Dieu de bonté, accorde-nous d’exterminer ces chrétiens : cest pour ta gloire que nous combattons, et notre mort est un martyre pour ton nom ". -et alors, offrant des victimes, ils se préparèrent aux combats. D’autre part, les russes, à genoux, s’écrioient : " rendons graces à Dieu, et célébrons sa puissance ; il a fortifié notre bras pour humilier ses ennemis. Dieu bienfaisant, exauce nos prières : pour te plaire, nous


passerons trois jours sans manger ni viande ni oeufs. Accorde-nous d’exterminer ces mahométans impies, et de renverser leur empire ; nous te donnerons la dîme des dépouilles, et nous t’élèverons de nouveaux temples ". Et les prêtres remplirent les églises d’un nuage de fumée, et dirent au peuple : " nous prions pour vous ; et Dieu agrée notre encens et bénit vos armes. Continuez de jeûner et de combattre ; dites-nous vos fautes secrètes ; donnez vos biens à l’église : nous vous absoudrons de vos péchés, et vous mourrez en état de grace ". Et ils jetaient de l’eau sur le peuple, lui distribuaient de petits os de morts pour servir d’amulettes et de talismans ; et le peuple ne respirait que gerre et combats. Frappé de ce tableau contrastant des mêmes passions, et m’affligeant de leurs suites funestes, je méditais sur la difficulté qu’il y avait pour le juge commun d’accorder des demandes si contraires, lorsque le génie, saisi d’un mouvement de colère, s’écria avec véhémence : " quels accens de démence frappent mon oreille ? Quel délire aveugle et pervers trouble l’esprit des nations ? Prières sacriléges, retombez sur la terre ! Et vous, cieux, repoussez des vœux homicides, des actions


de graces impies ! Mortels insensés ! Est-ce donc ainsi que vous révérez la divinité ? Dites ! Comment celui que vous appelez votre père commun, doit-il recevoir l’hommage de ses enfans qui s’égorgent ? Vainqueurs ! De quel œil doit-il voir vos bras fumans du sang qu’il a créé ? Et vous, vaincus ! Qu’espérez-vous de ces gémissemens inutiles ? Dieu a-t-il donc le cœur d’un mortel, pour avoir des passions changeantes ? Est-il, comme vous, agité par la vengeance ou la compassion, par la fureur ou le repentir ? ô quelles idées basses ils ont conçues du plus élevé des êtres ! à les entendre, il semblerait que, bizarre et capricieux, Dieu se fâche ou s’appaise comme un homme ; que tour à tour il aime ou il hait ; qu’il bat ou qu’il caresse ; que, faible ou méchant, il couve sa haine ; que contradictoire et perfide, il tend des piéges pour y faire tomber ; qu’il punit le mal qu’il permet ; qu’il prévoit le crime sans l’empêcher ; que, juge partial, on le corrompt par des offrandes ; que, despote imprudent, il fait des lois qu’ensuite il révoque ; que, tyran farouche, il ôte ou donne ses graces sans raison, et ne se fléchit qu’à force de bassesses… ah ! C’est maintenant que j’ai reconnu le mensonge de l’homme ! En voyant le tableau


qu’il a tracé de la divinité, je me suis dit : non, non, ce n’est point Dieu qui a fait l’homme à son image ; c’est l’homme qui a figuré Dieu sur la sienne ; il lui a donné son esprit, l’a revêtu de ses penchans, lui a prêté ses jugemens… et lorsqu’en ce mélange il s’est surpris contradictoire à ses propres principes, affectant une humilité hypocrite, il a taxé d’impuissance sa raison, et nommé mystères de Dieu, les absurdités de son entendement ". Il a dit : Dieu est immuable ; et il lui a adressé des vœux pour le changer. Il l’a dit incompréhensible, et il l’a sans cesse interprété. Il s’est élevé sur la terre des imposteurs qui se sont dits confidens de Dieu, et qui, s’érigeant en docteurs des peuples, ont ouvert des voies de mensonge et d’iniquité : ils ont attaché ds mérites à des pratiques indifférentes ou ridicules ; ils ont érigé en vertu de prendre certaines postures, de prononcer certaines paroles, d’articuler de certains noms ; ils ont transformé en délit de manger de certaines viandes, de boire certaines liqueurs à tels jours plutôt qu’à tels autres. C’est le juif qui mourrait plutôt que de travailler un jour de sabat ; c’est le perse qui se laisserait suffoquer avant


de souffler le feu de son haleine ; c’est l’indien qui place la suprême perfection à se frotter de fiente de vache, et à prononcer mystérieusement aûm ; c’est le musulman qui croit avoir tout réparé en se lavant la tête et les bras, et qui dispute, le sabre à la main, s’il faut commencer par le coude ou par le bout des doigts ; c’est le chrétien qui se croirait


damné s’il mangeait de la graisse au lieu de lait ou de beurre. ô doctrines sublimes et vraiment célestes ! ô morales parfaites et dignes du martyre et de l’apostolat ! Je passerai les mers pour enseigner ces lois admirables aux peuples sauvages, aux nations reculées ; je leur dirai : " enfans de la nature ! Jusques à quand marcherez-vous dans les sentiers de l’ignorance ? jusques à quand méconnaîtrez-vous les vrais principes de la morale et de la religion ? Venez-en chercher les leçons chez des peuples pieux et savans, dans des pays civilisés ; ils vous apprendront comment, pour plaire à Dieu, il faut, en certain mois de l’année, languir de soif et de faim tout le jour ; comment on peut verser le sang de son prochain, et s’en purifier en faisant une profession de foi et une ablution méthodique ; comment on peut lui dérober son bien, et s’en absoudre en le partageant avec certains hommes qui se vouent à le dévorer ". " pouvoir souverain et caché de l’univers ! Moteur mystérieux de la nature ! Ame universelle des êtres ! toi que, sous tant de noms divers, les mortels ignorent et révèrent ; être incompréhensible, infini ; Dieu qui, dans l’immensité des cieux, diriges la marche des mondes, et peuples les abymes


de l’espace de millions de soleils entassés : dis, que paraissent à tes yeux ces insectes humains que déjà ma vue perd sur la terre ! Quand tu t’occupes à guider les astres dans leurs orbites, que sont pour toi les vermisseaux qui s’agitent sur la poussière ? Qu’importe à ton immensité leurs distinctions de partis, de sectes ? Et que te font les subtilités dont se tourmente leur folie " ? " et vous, hommes crédules, montrez-moi l’efficacité de vos pratiques ! Depuis tant de siècles que vous les suivez ou les altérez, qu’ont changé vos recettes aux lois de la nature ? Le soleil en a-t-il plus lui ? Le cours des saisons est-il autre ? La terre en est-elle plus féconde, les peuples sont-ils plus heureux ? Si Dieu est bon, comment se plaît-il à vos pénitences ? S’il est infini, qu’ajoutent vos hommages à sa gloire ? Si ses décrets ont tout prévu, vos prières en changent-elles l’arrêt ? Répondez, hommes inconséquens ! " vous, vainqueurs, qui dites servir Dieu, a-t-il donc besoin de votre aide ? S’il veut punir, n’a-t-il pas en main les tremblemens, les volcans, la foudre ? Et le Dieu clément ne sait-il corriger qu’en exterminant ? Vous, musulmans, si Dieu vous châtie pour le viol des cinq préceptes, comment élève-t-il


les francs qui s’en rient ? Si c’est par le qoran qu’il régit la terre, sur quels principes jugea-t-il les nations avant le prophète, tant de peuples qui buvaient du vin, mangeaient du porc, n’allaient point à la Mekke, à qui cependant il fut donné d’élever des empires puissans ? Comment jugea-t-il les sabéens de Ninive et de Babylone ; le perse, adorateur du feu ; le grec, le romain, idolâtres ; les anciens royaumes du Nil, et vos propres aïeux arabes et tartares ? Comment juge-t-il encore maintenant tant de nations qui méconnaissent ou ignorent votre culte, les nombreuses castes des indiens, le vaste empire du chinois, les noires tribus de l’Afique, les insulaires de l’océan, les peuplades de l’Amérique ? Hommes présomptueux et ignorans, qui vous arrogez à vous seuls la terre ! Si Dieu rassemblait à la fois toutes les générations passées et présentes, que seraient dans leur océan ces sectes soi-disant universelles du chrétien et du musulman ? Quels seraient les jugemens de sa justice égale et commune sur l’universalité réelle des humains ? C’est là que votre esprit s’égare en systèmes incohérens ; et c’est là que la vérité brille avec évidence ; c’est là que se manifestent les lois puissantes et simples de la nature et de la raison : lois d’un moteur commun,


général ; d’un Dieu impartial et juste, qui, pour pleuvoir sur un pays, ne demande point quel est son prophète ; qui fait luire également son soleil sur toutes les races des hmmes, sur le blanc comme sur le noir, sur le juif, sur le musulman, sur le chrétien et sur l’idolâtre ; qui fait prospérer les moissons là où des mains soigneuses les cultivent ; qui multiplie toute nation chez qui règnent l’industrie et l’ordre ; qui fait prospérer tout empire où la justice est pratiquée, où l’homme puissant est lié par les lois, où le pauvre est protégé par elles, où le faible vit en sureté, où chacun enfin jouit des droits qu’il tient de la nature et d’un contrat dressé avec équité. Voilà par quels principes sont jugés les peuples ! Voilà la vraie religion qui régit le sort des empires, et qui, de vous-mêmes ottomans, n’a cessé de faire la destinée ! Interrogez vos ancêtres ! Demandez-leur par quels moyens ils élevèrent leur fortune, alors qu’idolâtres, peu nombreux et pauvres, ils vinrent des déserts tartares camper dans ces riches contrées ; demandez si ce fut par l’islamisme, jusque-là méconnu par eux, qu’ils vainquirent les grecs, les arabes ; ou si ce fut par le courage, la prudence, la modération, l’esprit d’union, vraies puissances de l’état social. Alors le sultan lui-même


rendait la justice et veillait à la discipline ; alors étaient punis le juge prévaricateur, le gouverneur concussionnaire ; et la multitude vivait dans l’aisance : le cultivateur était garanti des rapines du janissaire, et les campagnes prospéraient ; les routes publiques étaient assurées, et le commerce répandait l’abondance. Vous étiez des brigands ligués ; mais entre vous, vous étiez justes : vous subjuguiez les peuples ; mais vous ne les opprimiez pas. Vexés par leurs princes, ils préféraient d’être vos tributairs. Que m’importe, disait le chrétien, que mon maître aime ou brise les images, pourvu qu’il me rende justice ? Dieu jugera sa doctrine aux cieux. Vous étiez sobres et endurcis ; vos ennemis étaient énervés et lâches : vous étiez savans dans l’art des combats ; vos ennemis en avaient perdu les principes ; vos chefs étaient expérimentés ; vos soldats aguerris, dociles : le butin excitait l’ardeur ; la bravoure était récompensée ; la lâcheté, l’indiscipline punies ; et tous les ressorts du cœur humain étaient en activité : ainsi vous vainquîtes cent nations ; et d’une foule de royaumes conquis vous fondâtes un immense empire. Mais d’autres mœurs ont succédé, et, dans les revers qui les accompagnent, ce sont encore les lois de la nature qui agissent. Après avoir


dévoré vos ennemis, votre cupidité, toujours allumée, a réagi sur son propre foyer, et, concentrée dans votre sein, elle vous a dévorés vous-mêmes. Devenus riches, vous vous êtes divisés pour le partage et la jouissance ; et le désordre s’est introduit dans toutes les classes de votre société. Le sultan, enivré de sa grandeur, a méconnu l’objet de ses fonctions ; et tous les vices du pouvoir arbitraire se sont développés. Ne rencontrant jamais d’obstacles à ses goûts, il est devenu un être dépravé ; homme faible et orgueilleux, il a repoussé de lui le peuple, et la voix du peuple ne l’a plus instruit et guidé. Ignorant, et pourtant flatté, il a négligé toute instruction, toute étude, et il est tombé dans l’incapacité : devenu inapte aux affaires, il en a jeté le fardeau sur des mercenaires, et les mercenaires l’ont trompé. Pour satisfaire leurs propres passions, ils ont stimulé, étendu les siennes ; ils ont agrandi ses besoins, et son luxe énorme a tout consumé ; il ne lui a plus suffi de la table frugale, des vêtemens modestes, de l’habitation simple de ses aïeux ; pour satisfaire à son faste, il a fallu épuiser la mer et la terre ; faire venir du pôle les plus rares fourrures ; de l’équateur, les plus chers tissus ; il a dévoré, dans un mets, l’impôt d’une ville ; dans l’entretien d’un jour, le revenu d’une province.


Il s’est investi d’une armée de femmes, d’eunuques, de satellites. On lui a dit que la vertu des rois était la libéralité ; la magnificence et les trésors des peuples ont été livrés aux mains des adulateurs : à l’imitation du maître, les esclaves ont aussi voulu avoir des maisons superbes, des meubles d’un travail exquis, des tapis brodés à grands frais, des vases d’or et d’argent pour les plus vils usages, et toutes les richesses de l’empire se sont englouties dans le séraï. Pour suffire à ce luxe effréné, les esclaves et les femmes ont vendu leur crédit ; et la vénalité a introduit une dépravation générale : ils ont vendu la faveur suprême au visir ; et le visir a vendu l’empire. Ils ont vendu la loi au cadi ; et le cadi a vendu la justice. Ils ont vendu au prêtre l’autel ; et le prêtre a vendu les cieux ; et l’or conduisant à tout, l’on a tout fait pour obtenir l’or : pour l’or, l’ami a trahi son ami ; l’enfant, son père ; le serviteur, son maître ; la femme, son honneur ; le marchand, sa conscience ; et il n’y a plus eu dans l’état ni bonne-foi, ni moeurs, ni concorde, ni force. Et le pacha, qui a payé le gouvernement de sa province, en a fait une ferme, et y a exercé toute concussion. à son tour, il a vendu la perception des impôts, le commandement des troupes, l’administration des villages ; et comme


tout emploi a été passager, la rapine, répandue de grade en grade, a été hâtive et précipitée. Le douanier a rançonné le marchand, et le négoce s’est anéanti : l’aga a dépouillé le cultivateur ; et la culture s’est amoindrie. Dépourvu d’avances, le laboureur n’a pu ensemencer : l’impôt est survenu, il n’a pu payer ; on l’a menacé du bâton, il a emprunté ; le numéraire, faute de sureté, s’est trouvé caché ; l’intérêt a été énorme, et l’usure du riche a aggravé la misère de l’ouvrier. Et des accidens de saison, des sécheresses excessives ayant fait avorter les récoltes, le gouvernement n’a fait pour l’impôt ni délai ni grace : et la détresse s’appesantissant sur un village, une partie de ses habitans a fui dans les villes, et leur charge, reversée sur ceux qui ont demeuré, a consommé leur ruine, et le pays s’est dépeuplé. Et il est arrivé que, poussés à bout par la tyrannie et l’outrage, des villages se sont révoltés ; et le pacha s’en est réjoui : il leur a fait la guerre, il a pris d’assaut leurs maisons, pillé leurs meubles, enlevé leurs animaux ; et quand la terre a deeuré déserte, que m’importe, a-t-il dit ? je m’en vais demain ! Et la terre manquant de bras, les eaux du ciel ou des torrens débordés ont séjourné en marécages ; et, sous ce climat chaud, leurs


exhalaisons putrides ont causé des épidémies, des pestes, des maladies de toutes espèces : et il s’en est suivi un surcroît de dépopulation, de pénurie et de ruine. ô qui dénombrera tous les maux de ce régime tyrannique ! Tantôt les pachas se font la guerre, et, pour leurs querelles personnelles, les provinces d’un état identique sont dévastées. Tantôt, redoutant leurs maîtres, ils tendent à l’indépendance, et attirent sur leurs sujets les châtimens de leur révolte. Tantôt, redoutant ces sujets, ils appellent et soudoient des étrangers, et, pour se les affider, ils leur permettent tout brigandage. En un lieu, ils intentent un procès à un homme riche, et le dépouillent sur un faux prétexte ; en un autre, ils apostent de faux témoins, et imposent une contribution pour un délit imaginaire : par tout, ils excitent les haines des sectes, provoquent leurs délations pour en retirer des avanies ; extorquent les biens, frappent les personnes ; et quand leur avarice imprudente a entassé en un monceau toutes les richesses d’un pays, le gouvernement par une perfidie exécrable, feignant de venger le peuple opprimé, attire à lui sa dépouille dans celle du coupable, et verse inutilement le sang pour un crime dont il est complice.


ô scélérats ! Monarques ou ministres, qui vous jouez de la vie et des biens des peuples ! Est-ce vous qui avez donné le souffle à l’homme, pour le lui ôter ? Est-ce vous qui faites naître les produits de la terre, pour les dissiper ? Fatiguez-vous à sillonner le champ ? Endurez-vous l’ardeur du soleil et le tourment de la soif, à couper la moisson, à battre la gerbe ? Veillez-vous à la rosée nocturne comme le pasteur ? Traversez-vous les déserts comme le marchand ? Ah ! En voyant la cruauté et l’orgueil des puissans, j’ai été transporté d’indignation, et j’ai dit, dans ma colère : eh quoi ! Il ne s’élèvera pas sur la terre des hommes qui vengent les peuples et punissent les tyrans ! Un petit nombre de brigands dévore la multitude ; et la multitude se laisse dévorer ! ô peuples avilis ! Connoissez vos droits ! toute autorité vient de vous : toute puissance est la vôtre. Vainement les rois vous commandent de par Dieu et de par leur lance ; soldats, restez immobiles : puisque Dieu soutient le sultan, votre secours est inutile ; puisque son épée lui suffit, il n’a pas besoin de la vôtre : voyons ce qu’il peut par lui-même… les soldats ont baissé les armes ; et voilà les maîtres du monde faibles comme les derniers de leurs sujets ! Peuples ! Sachez donc que ceux qui vous gouvernent sont vos chefs et non pas vos maîtres ;


vos préposés, et non pas vos propriétaires ; qu’ils n’ont d’autorité sur vous que par vous et pour votre avantage ; que vos richesses sont à vous, et qu’ils vous en sont comptables ; que rois ou sujets, Dieu a fait tous les hommes égaux, et que nul des mortels n’a droit d’opprimer son semblable. Mais cette nation et ses chefs ont méconnu ces vérités saintes… eh bien ! Ils subiront les conséquences de leur aveuglement… l’arrêt en est porté ; le jour approche, où ce colosse de puissance brisé, écroulera sous sa propre masse : oui, j’en jure par les ruines de tant d’empires détruits ! l’empire du croissant subira le sort des états dont il a imité le régime. Un peuple étranger chassera les sultans de leur métropole ; le trône d’Orkhan sera renversé ; le dernier rejeton de sa race sera retranché, et la horde des Oguzians, privée de chef, se dispersera comme celle des Nogais : dans cette dissolution, les peuples de l’empire, déliés du joug qui les


rassemblait, reprendront leurs anciennes distinctions, et une anarchie générale surviendra comme il est arrivé dans l’empire des sophis, jusqu’à ce qu’il s’élève chez l’arabe, l’arménien ou le grec, des législateurs qui recomposent de nouveaux états… oh ! S’il se trouvait sur la terre des hommes profonds et hardis ! Quels élémens de grandeur et de gloire !… mais déjà l’heure du destin sonne. Le cri de la guerre frappe mon oreille, et la catastrophe va commencer. Vainement le sultan oppose ses armées ; ses guerriers ignorans sont battus, dispersés : vainement il appelle ses sujets ; les cœurs sont glacés ; les sujets répondent : cela est écrit ; et qu’importe qui soit notre maître ? Nous ne pouvons perdre à changer. Vainement les vrais croyans invoquent les cieux et le prophète : le prophète est mort ; et les cieux, sans pitié, répondent : " cessez de nous invoquer ; vous avez fait vos maux : guérissez-les vous mêmes.


La nature a établi des lois ; c’est à vous de les pratiquer : observez, raisonnez, profitez de l’expérience. C’est la folie de l’homme qui le perd ; c’est à sa sagesse de le sauver. Les peuples sont ignorans ; qu’ils s’instruisent : leurs chefs sont pervers ; qu’ils se corrigent et s’améliorent " ; car tel est l’arrêt de la nature : puisque les maux des sociétés viennent de la cupidité et de l’ignorance, les hommes ne cesseront pas d’être tourmentés qu’ils ne soient éclairés et sages, qu’ils ne pratiquent l’art de la justice, fondé sur la connaissance de leurs rapports, et des lois de leur organisation.

L’espèce Hu s’améliorera-t-el[modifier]

à ces mots, oppressé du sentiment douloureux dont m’accabla leur sévérité : malheur aux nations, m’écriai-je en fondant en larmes ! Malheur à moi-même ! " ah ! C’est maintenant que j’ai désespéré du bonheur de l’homme. Puisque ses maux procèdent de son cœur, puisque lui seul peut y porter remède, malheur à jamais à son existence ! Qui pourra, en effet, mettre un frein à la cupidité du fort


et du puissant ? Qui pourra éclairer l’ignorance du faible ? Qui instruira la multitude de ses droits, et forcera les chefs de remplir leurs devoirs ? Ainsi, la race des hommes est pour toujours dévouée à la souffrance ! Ainsi, l’individu ne cessera d’opprimer l’individu, une nation d’attaquer une autre nation ; et jamais il ne renaîtra pour ces contrées des jours de prospérité et de gloire. Hélas ! Des conquérans viendront ; ils chasseront les oppresseurs, et s’établiront à leur place ; mais, succédant à leur pouvoir, ils succéderont à leur rapacité, et la terre aura changé de tyrans sans changer de tyrannie ". Alors, me tournant vers le génie : ô génie, lui dis-je, le désespoir est descendu dans mon ame : en connaissant la nature de l’homme, la perversité de ceux qui gouvernent, l’avilissement de ceux qui sont gouvernés, m’ont dégoûté de la vie. Et quand il n’est de choix que d’être complice ou victime de l’oppression, que reste-t-il à l’homme vertueux, que de joindre sa cendre à celle des tombeaux ! Et le génie, gardant le silence, me fixa d’un regard sévère, mêlé de compassion ; et, après quelques instans, il reprit : " ainsi, c’est à mourir que la vertu réside ! L’homme pervers est infatigable à consommer le crime ; et


l’homme juste se rebute au premier obstacle à faire le bien !… mais tel est le cœur humain : un succès l’enivre de confiance ; un revers l’abat et le consterne : toujours entier à la sensation du moment, il ne juge point des choses par leur nature, mais par l’élan de sa passion : homme qui désespères du genre humain, sur quel calcul profond de faits et de raisonnemens as-tu établi ta sentence ? As-tu scruté l’organisation de l’être sensible, pour déterminer avec précision si les mobiles qui le portent au bonheur sont essentiellement plus faibles que ceux qui l’en repoussent ? Ou bien, embrassant d’un coup d’ œil l’histoire de l’espèce, et jugeant du futur par l’exemple du passé, as-tu constaté que tout progrès lui est impossible ? Réponds ! Depuis leur origine, les sociétés n’ont-elles fait aucun pas vers l’instruction et un meilleur sort ? Les hommes sont-ils encore dans les forêts, manquant de tout, ignorans, féroces, stupides ? Les nations sont-elles encore toutes à ces tems où, sur le globe, l’œil ne voyait que des brigands brutes ou des brutes esclaves ? Si, dans un tems, dans un lieu, des individus sont devenus meilleurs, pourquoi la masse ne s’améliorerait-elle pas ? Si des sociétés partielles se sont perfectionnées,


pourquoi ne se perfectionnerait pas la société générale ? Et si les premiers obstacles sont franchis, pourquoi les autres seraient-ils insurmontables " ? Voudrais-tu penser que l’espèce va se détériorant ? Garde-toi de l’illusion et des paradoxes du misanthrope : l’homme mécontent du présent suppose au passé une perfection mensongère, qui n’est que le masque de son chagrin. Il loue les morts en haine des vivans, et bat les enfans avec les ossemens de leurs pères. Pour démontrer une prétendue perfection rétrograde, il faudrait démentir le témoignage des faits et de la raison ; et s’il reste aux faits passés de l’équivoque, il faudrait démentir le fait subsistant de l’organisation de l’homme ; il faudrait prouver qu’il naît avec un usage éclairé de ses sens ; qu’il sait, sans expérience, distinguer du poison l’aliment ; que l’enfant est plus sage que le vieillard ; l’aveugle plus assuré dans sa marche que le clairvoyant ; que l’homme civilisé est plus malheureux que l’anthropophage ; en un mot, qu’il n’existe pas d’échelle progressive d’expérience et d’instruction. Jeune homme, crois-en la voix des tombeaux et le témoignage des monumens : des contrées, sans doute, ont déchu de ce qu’elles furent à certaines époques ; mais si l’esprit sondait ce


qu’alors même furent la sagesse et la félicité de leurs habitans, il trouverait qu’il y eut dans leur gloire moins de réalité que d’éclat : il verrait que dans les anciens états, même les plus vantés ; il y eut d’énormes vices, de cruels abus, d’où résulta précisément leur fragilité ; qu’en général, les principes des gouvernemens étaient atroces, qu’il régnait, de peuple à peuple, un brigandage insolent, des guerres barbares, des haines implacables ; que le droit naturel était ignoré ; que la moralité était pervertie par un fanatisme insensé, par des superstitions déplorables ; qu’un songe, une vision, un oracle, causaient, à chaque instant, de vastes commotions ; et peut-être les nations ne sont-elles pas encore bien guéries de tant de maux ; mais du moins leur intensité a diminué, et l’expérience du passé n’a pas été totalement perdue. Depuis trois siècles surtout, les lumières se sont accrues, propagées ; la civilisation, favorisée de circonstances heureuses, a fait des progrès sensibles : les inconvéniens mêmes et les abus, ont tourné à son avantage :


car si les conquêtes ont trop étendu les états, les peuples, en se réunissant sous un même joug, ont perdu cet esprit d’isolement et de division qui les rendait tous ennemis. Si les pouvoirs se sont concentrés, il y a eu, dans leur gestion, plus d’ensemble et plus d’harmonie : si les guerres sont devenues plus vastes dans leurs masses, elles ont été moins meurtrières dans leurs détails : si les peuples y ont porté moins de personnalité, moins d’énergie, leur lutte a été moins sanguinaire, moins acharnée ; ils ont été moins libres, mais moins turbulens ; plus amollis, mais plus pacifiques. Le despotisme même les a servis ; car si les gouvernemens ont été plus absolus, ils ont été moins inquiets et moins orageux ; si les trônes ont été des propriétés, ils ont excité à titre d’héritage, moins de dissentions, et les peuples ont eu moins de secousses ; si enfin les despotes, jaloux et mystérieux, ont interdit toute connaissance de leur administration, toute concurrence au maniement des affaires, les passions, écartées de la carrière politique, se sont portées vers les arts, les sciences naturelles ; et la sphère des idées en tout genre s’est agrandie ; l’homme, livré aux études abstraites, a mieux saisi sa place dans la nature, ses rapports dans la société ; les principes ont été mieux discutés, les


fins mieux connues, les lumières plus répandues, les individus plus instruits, les mœurs plus sociales, la vie plus douce ; en masse, l’espèce, surtout dans certaines contrées, a sensiblement gagné ; et cette amélioration, désormais ne peut que s’accroître, parce que ses deux principaux obstacles, ceux-là même qui l’avaient rendue jusque-là si lente et quelquefois rétrograde, la difficulté de transmettre et de communiquer rapidement les idées, sont enfin levés. En effet, chez les anciens peuples, chaque canton, chaque cité, par la différence de son langage, étant isolé de tout autre, il en résultait un chaos favorable à l’ignorance et à l’anarchie. Il n’y avait point de communication d’idées, point de participation d’invention, point d’harmonie d’intérêts ni de volontés ; point d’unité d’action, de conduite : en outre, tout moyen de répandre et de transmettre les idées se réduisant à la parole fugitive et limitée, à des écrits longs d’exécution, dispendieux et rares, il s’ensuivait empêchement de toute instruction pour le présent, perte d’expérience de génération à génération, instabilité, rétrogradation de lumières, et perpétuité de chaos et d’enfance. Au contraire, dans l’état moderne, et surtout dans celui de l’Europe, de grandes nations


ayant contracté l’alliance d’un même langage, il s’est établi de vastes communautés d’opinions ; les esprits se sont rapprochés, les cœurs se sont étendus ; il y a eu accord de pensées, unité d’action : ensuite, un art sacré, un don divin du génie, l’imprimerie, ayant fourni le moyen de répandre, de communiquer en un même instant une même idée à des millions d’hommes, et de la fixer d’une manière durable, sans que la puissance des tyrans pût l’arrêter ni l’anéantir, il s’est formé une masse progressive d’instruction, une atmosphère croissant de lumières, qui, désormais, assurent solidement l’amélioration. Et cette amélioration devient un effet nécessaire des lois de la nature ; car, par la loi de la sensibilité ; l’homme tend aussi invinciblement à se rendre heureux, que le feu à monter, que la pierre à graviter, que l’eau à se niveler. Son obstacle est son ignorance qui l’égare dans les moyens, qui le trompe sur les effets et les causes. à force d’expérience, il s’éclairera ; à force d’erreurs, il se redressera ; il deviendra sage et bon, parce qu’il est de son intérêt de l’être ; et, dans une nation, les idées se communiquant, des classes entières seront instruites, et la science deviendra vulgaire ; et tous les hommes connaîtront quels sont les principes du bonheur individuel, et de la félicité publique ; ils sauront


quels sont leurs rapports, leurs droits, leurs devoirs dans l’ordre social ; ils apprendront à se garantir des illusions de la cupidité ; ils concevront que la morale est une science physique, composée, il est vrai, d’élémens compliqués dans leur jeu, mais simples et invariables dans leur nature, parce qu’ils sont les élémens mêmes de l’organisation de l’homme. Ils sentiront qu’ils doivent être modérés et justes, parce que là est l’avantage et la sureté de chacun ; que vouloir jouir aux dépens d’autrui, est un faux calcul d’ignorance, parce que de là résultent des représailles, des haines, des vengeances, et que l’improbité est l’effet constant de la sottise. Les particuliers sentiront que le bonheur individuel est lié au bonheur de la société ; les faibles, que loin de se diviser d’intérêts, ils doivent s’unir, parce que l’égalité fait leurs forces ; les riches, que la mesure des jouissances est bornée par la constitution des organes, et que l’ennui suit la satiété ; le pauvre, que c’est dans l’emploi du tems et la paix du cœur que consiste le plus haut degré du bonheur de l’homme. Et l’opinion publique atteignant les rois jusque sur leurs trônes, les forcera de se contenir


dans les bornes d’une autorité régulière. Le hasard même, servant les nations, leur donnera, tantôt des chefs incapables qui, par faiblesse, les laisseront devenir libres ; tantôt des chefs éclairés qui, par vertu, les affranchiront. Et alors qu’il existera sur la terre de grands individus, des corps de nations éclairées et libres, il arrivera à l’espèce ce qui arrive à ses élémens. La communication des lumières d’une portion s’étendra de proche en proche, et gagnera le tout. Par la loi de l’imitation, l’exemple d’un premier peuple sera suivi par les autres ; ils adopteront son esprit, ses lois. Les despotes mêmes, voyant qu’ils ne peuvent plus maintenir leur pouvoir sans la justice et la bienfaisance, adouciront leur régime par besoin, par rivalité ; et la civilisation deviendra générale. Et il s’établira de peuple à peuple un équilibre de forces qui, les contenant tous dans le respect de leurs droits réciproques, fera cesser leurs barbares usages de guerre, et soumettra à des voies civiles le jugement de leurs contestations ; et l’espèce entière deviendra une


grande société, une même famille gouvernée par un même esprit, par de communes lois, et jouissant de toute la félicité dont la nature humaine est capable. Ce grand travail, sans doute, sera long, parce qu’il faut qu’un même mouvement se propage dans un corps immense ; qu’un même levain assimile une énorme masse de parties hétérogènes ; mais enfin ce mouvement s’opérera ; et déjà les présages de cet avenir se déclarent. Déjà la grande société, parcourant dans sa marche les mêmes phases que les sociétés partielles, s’annonce pour tendre aux mêmes résultats. Disoute d’abord dans toutes ses parties, elle vit long-tems ses membres sans cohésion ; et l’isolement général des peuples forma son premier âge d’anarchie et d’enfance : partagée ensuite au hasard en sections irrégulières d’états et de royaumes, elle a subi les fâcheux effets de l’extrême inégalité des richesses, des conditions ; et l’aristocratie des grands empires a formé son second âge ; puis


ces grands privilégiés se disputant la prédominance, elle a parcouru la période du choc des factions. Et maintenant les partis, las de leurs discordes, sentant le besoin des lois, soupirent après l’époque de l’ordre et de la paix. Qu’il se montre un chef vertueux ! Qu’un peuple puissant et juste paroisse ! Et la terre l’élève au pouvoir suprême : la terre attend un peuple législateur ; elle le desire, elle l’appelle, et mon cœur l’entend… et tournant la tête du côté de l’occident : oui, continua-t-il, déjà un bruit sourd frappe mon oreille : un cri de liberté, prononcé sur des rives lointaines, a retenti dans l’ancien continent. à ce cri, un murmure secret contre l’oppression s’élève chez une grande nation ; une inquiétude salutaire l’alarme sur sa situation : elle s’interroge sur ce qu’elle est, sur ce qu’elle devrait être ; et, surprise de sa faiblesse, elle recherche quels sont ses droits, ses moyens ; quelle a été la conduite de ses chefs… encore un jour, une réflexion,… et un mouvement immense va naître ; un siècle nouveau va s’ouvrir ! Siècle d’étonnement pour les ames vulgaires, de surprise et d’effroi pour les tyrans, d’affranchissement pour un grand peuple, et d’espérance pour toute la terre !

Obstacle au perfectionnement[modifier]

Le génie se tut… cependant, prévenu de noirs sentimens, mon esprit demeura rebelle à la persuasion ; mais craignant de le choquer par ma résistance, je demeurai silencieux… après quelque intervalle, se tournant vers moi et me fixant d’un regard perçant… tu gardes le silence, reprit-il ! Et ton cœur agite des pensées qu’il n’ose produire !… interdit et troublé : ô génie, lui dis-je, pardonne ma faiblesse : sans doute ta bouche ne peut proférer que la vérité ; mais ta céleste intelligence en saisit les traits, là où mes sens grossiers ne voient que des nuages. J’en fais l’aveu : la conviction n’a point pénétré dans mon ame, et j’ai craint que mon doute ne te fût une offense. Et, qu’a le doute, répondit-il, qui en fasse un crime ? L’homme est-il maître de sentir autrement qu’il n’est affecté ?… si une vérité est palpable, et d’une pratique importante, plaignons celui qui la méconnaît : sa peine naîtra de son aveuglement. Si elle est incertaine, équivoque, comment lui trouver le caractère


qu’elle n’a pas ? Croire sans évidence, sans démonstration, est un acte d’ignorance et de sottise : le crédule se perd dans un dédale d’inconséquences ; l’homme sensé examine, discute, afin d’être d’accord dans ses opinions ; et l’homme de bonne foi supporte la contradiction, parce qu’elle seule fait naître l’évidence. La violence est l’argument du mensonge ; et imposer d’autorité une croyance, est l’acte et l’indice d’un tyran. Enhardi par ces paroles : ô génie, répondis-je, puisque ma raison est libre, je m’efforce en vain d’accueillir l’espoir flatteur dont tu la consoles : l’ame vertueuse et sensible se livre aisément aux rêves du bonheur ; mais sans cesse une réalité cruelle la réveille à la souffrance et à la misère : plus je médite sur la nature de l’homme, plus j’examine l’état présent des sociétés, moins un monde de sagesse et de félicité me semble possible à réaliser. Je parcours de mes regards toute la face de notre hémisphère ; en aucun lieu je n’apperçois le germe, ou ne pressens le mobile d’une heureuse révolution. L’Asie entière est ensevelie dans les plus profondes ténèbres. Le chinois, régi par un despotisme insolent,


par des coups de bambou, par le sort des fiches ; entravé par un code immuable de gestes, par le vice radical d’une langue mal construite, ne m’offre dans sa civilisation avortée, qu’un


peuple automate. L’indien, accablé de préjugés, enchaîné par les liens sacrés de ses castes, végète dans une apathie incurable. Le tartare, errant ou fixé, toujours ignorant et féroce, vit dans la barbarie de ses aïeux. L’arabe, doué d’un génie heureux, perd sa force et le fruit de sa vertu dans l’anarchie de ses tribus, et la jalousie de ses familles. L’africain, dégradé de la condition d’homme, semble voué sans retour à la servitude. Dans le nord, je ne vois que des serfs avilis, que des peuples troupeaux, dont se jouent de grands propriétaires. Par tout, l’ignorance, la tyrannie, la misère, ont frappé de stupeur les nations ; et des habitudes vicieuses dépravant les sens naturels, ont détruit jusqu’à l’instinct du bonheur et de la vérité : il est vrai que dans quelques contrées de l’Europe, la raison a commencé de prendre un premier essor ; mais là même, les lumières des particuliers sont-elles communes aux nations ? L’habileté des gouvernemens a-t-elle tourné à l’avantage des peuples ? Et ces peuples, qui se disent policés, ne sont-ils pas ceux qui, depuis trois siècles, remplissent


la terre de leurs injustices ? N’est-ce pas eux qui, sous des prétextes de commerce, ont dévasté l’Inde, dépeuplé un nouveau continent, et soumettent encore aujourd’hui l’Afrique au plus barbar des esclavages ? La liberté naîtra-t-elle du sein des tyrans ? Et la justice era-t-elle rendue par des mains spoliatrices et avares ? ô génie, j’ai vu les pays civilisés ; et l’illusion de leur sagesse s’est dissipée devant mes regards. J’ai vu les richesses entassées dans quelques mains, et la multitude pauvre et dénuée. J’ai vu tous les droits, tous les pouvoirs concentrés dans certaines classes, et la masse des peuples passive et précaire. J’ai vu des maisons de prince, et point de corps de nation ; des intérêts de gouvernement, et point d’intérêt ni d’esprit public ; j’ai vu que toute la science de ceux qui commandent, consistait à opprimer prudemment ; et la servitude raffinée des peuples policés m’en a paru plus irrémédiable. Un obstacle, surtout, ô génie, a profondément frappé ma pensée. En portant mes regards sur le globe, je l’ai vu partagé en vingt systèmes de culte différens : chaque nation a reçu ou s’est fait des opinions religieuses opposées ; et chacune s’attribuant exclusivement la vérité, veut croire toute autre en erreur. Or si, comme il est de fait, dans leur discordance, le grand nombre des


hommes se trompe, et se trompe de bonne foi, il s’ensuit que notre esprit se persuade du mensonge comme de la vérité ; et alors, quel moyen de l’écairer ? Comment dissiper le préjugé qui d’abord a saisi l’esprit ? Comment, surtout, écarter son bandeau, quand le premier article de chaque croyance, le premier dogme de toute religion, est la proscription absolue du doute, l’interdiction de l’examen, l’abnégation de son propre jugement ? Que fera la vérité pour être reconnue ? Si elle s’offre avec les preuves du raisonnement, l’homme pusillanime récuse sa conscience ; si elle invoque l’autorité des puissances célestes, l’homme préoccupé lui oppose une autorité du même genre, et traite toute innovation de blasphême. Ainsi l’homme, dans son aveuglement, rivant sur lui-même ses fers, s’est à jamais livré sans défense au jeu de son ignorance et de ses passions. Pour dissoudre des entraves si fatales, il faudrait un concours inoui d’heureuses circonstances. Il faudrait qu’une nation entière, guérie du délire de la superstition, fût inaccessible aux impulsions du fanatisme ; qu’affranchi du joug d’une fausse doctrine, un peuple s’imposât lui-même celui de la vraie morale et de la raison ; qu’il fût à la fois hardi et prudent, instruit et docile ; que chaque individu connaissant ses droits, n’en


transgressât pas la limite ; que le pauvre sût résister à la séduction ; le riche à l’avarice : qu’il se trouvât des chefs désintéressés et justes ; que les tyrans fussent saisis d’un esprit de démence et de vertige ; que le peuple, recouvrant ses pouvoirs, sentît qu’il ne les peut exercer, et qu’il se constituât des organes ; que, créateur de ses magistrats, il sût à la fois les censurer et les respecter ; que, dans la réforme subite de toute une nation vivant d’abus, chaque individu disloqué souffrît patiemment les privations et le changement de ses habitudes ; que cette nation, enfin, fût assez courageuse pour conquérir sa liberté, assez instruite pour l’affermir, assez puissante pour la défendre, assez généreuse pour la partager : et tant de conditions pourront-elles jamais se rassembler ? Et lorsqu’en ses combinaisons infinies, le sort produirait enfin celle-là, en verrais-je les jours fortunés ? Et ma cendre ne sera-t-elle pas dès long-tems refroidie ? à ces mots, ma poitrine oppressée se refusa à la parole… le génie ne me répondit point ; mais j’entendis qu’il disait à voix basse : " soutenons l’espoir de cet homme : car si celui qui aime ses semblables se décourage, que deviendront les nations ? Et peut-être le passé n’est-il que trop propre à flétrir le courage ? Eh bien ! Anticipons le tems à venir ; dévoilons


à la vertu le siècle étonnant près de naître, afin qu’à la vue du but qu’elle desire, ranimée d’une nouvelle ardeur, elle redouble l’effort qui doit l’y porter ".

Le siècle nouveau[modifier]

à peine eut-il achevé ces mots, qu’un bruit immense s’éleva du côté de l’occident ; et, y tournant mes regards, j’aperçus, à l’extrémité de la Méditerranée, dans le domaine de l’une des nations de l’Europe, un mouvement prodigieux, tel qu’au sein d’une vaste cité, lorsqu’une sédition violente éclate de toutes parts, on voit un peuple innombrable s’agiter et se répandre à flots dans les rues et les places publiques. Et mon oreille, frappée de cris poussés jusqu’aux cieux, distingua par intervalles ces phrases : " quel est donc ce prodige nouveau ? Quel est ce fléau cruel et mystérieux ? Nous sommes une nation nombreuse ; et nous manquons de bras ! Nous avons un sol excellent ; et nous manquons de denrées ! Nous sommes actifs, laborieux ; et nous vivons dans l’indigence ! Nous payons des tributs énormes ; et l’on nous


dit qu’ils ne suffisent pas ! Nous sommes en paix au dehors ; et nos personnes et nos biens ne sont pas en sureté au dedans ! Quel est donc l’ennemi caché qui nous dévore ". Et des voix parties du sein de la multitude, répondirent : " élevez un étendard distinctif autour duquel se rassemblent tous ceux qui, par d’utiles travaux, entretiennent et nourrissent la société ; et vous connaîtrez l’ennemi qui vous ronge ". Et l’étendard ayant été levé, cette nation se trouva tout à coup partagée en deux corps inégaux, et d’un aspect contrastant : l’un, innombrable, et presque total, offrait, dans la pauvreté générale des vêtemens et l’air maigre et hâlé des visages, les indices de la misère et du travail ; l’autre, petit groupe, fraction insensible, présentait, dans la richesse des habits chamarrés d’or et d’argent, et dans l’embonpoint des visages, les symptômes du loisir et de l’abondance. Et, considérant ces hommes plus attentivement, je reconnus que le grand corps était composé de laboureurs, d’artisans, de marchands, de toutes les professions utiles à la société ; et que, dans le petit groupe, il ne se trouvait que des prêtres, des ministres du culte de tout grade ; que des gens de finance, d’armoirie,


de livrée, des commandans de troupes ; enfin, que des agens civils, militaires ou religieux du gouvernement. Et ces deux corps en présence, front à front, s’étant considérés avec étonnement, je vis, d’un côté, naître la colère et l’indignation ; de l’autre, une espèce d’effroi ; et le grand corps dit au plus petit : " pourquoi êtes-vous séparés de nous ? N’êtes-vous donc pas de notre nombre ? Non, répondit le groupe : vous êtes le peuple ; nous autres, nous sommes une classe distinguée, qui avons nos lois, nos usages, nos droits particuliers ". Le Peuple. et quel travail exerciez-vous dans notre société ? La Classe Distinguée. aucun : nous ne sommes pas faits pour travailler. Le Peuple. comment avez-vous donc acquis ces richesses ? La Classe Distinguée. en prenant la peine de vous gouverner.


Le Peuple. quoi ! Voilà ce que vous appelez gouverner ? Nous fatiguons, et vous jouissez ; nous produisons, et vous dissipez. Les richesses viennent de nous, et vous les absorbez… hommes distingués, classe qui n’êtes pas le peuple, formez une nation à part, et gouvernez-vous vous-mêmes. Alors le petit groupe délibérant sur ce cas nouveau, quelques-uns dirent : il faut nous rejoindre au peuple, et partager ses fardeaux et ses occupations ; car ce sont des hommes comme


nous ; et d’autres dirent : ce serait une honte, une infamie de nous confondre avec la foule ; elle est faite pour nous servir : nous sommes des hommes d’une autre race. Et les gouvernans civils dirent : ce peuple est doux et naturellement servile ; il faut lui parler du roi et de la loi, et il va rentrer dans le devoir. peuple ! Le roi veut, le souverain ordonne ! Le Peuple. le roi ne peut vouloir que le salut du peuple ; le souverain ne peut ordonner que selon la loi. Les Gouvernans Civils. la loi veut que vous soyez soumis. Le Peuple. la loi est la volonté générale ; et nous voulons un ordre nouveau. Les Gouvernans Civils. vous serez un peuple rebelle. Le Peuple. les nations ne se révoltent point ; il n’y a de rebelles que les tyrans.


Les Gouvernans civils. le roi est avec nous, et il vous prescrit de vous soumettre. Le Peuple. les rois sont indivisibles de leurs nations. Le roi de la nôtre ne peut être chez vous ; vous ne possédez que son fantôme. Et les gouvernans militaires s’étant avancés, dirent : le peuple est timide ; il faut le menacer ; il n’obéit qu’à la force. soldats, châtiez cette foule insolente ! Le Peuple. " soldats, vous êtes notre sang ! Frapperez-vous vos frères ? Si le peuple périt, qui nourrira l’armée " ? Et les soldats baissant les armes, dirent à leurs chefs : " nous sommes aussi le peuple ; montrez-nous l’ennemi ". Alors les gouvernans ecclésiastiques dirent : il n’y a plus qu’une ressource. Le peuple est superstitieux : il faut l’effrayer par les noms de Dieu et de la religion. nos chers frères ! Nos enfans ! Dieu nous a établis pour vous gouverner.


Le Peuple. montrez-nous vos pouvoirs célestes. Les Prêtres. il faut de la foi : la raison égare. Le Peuple. gouvernez-vous sans raisonner ? Les Prêtres. Dieu veut la paix. La religion prescrit l’obéissance. Le Peuple. la paix suppose la justice ; l’obéissance veut connaître la loi. Les Prêtres. on n’est ici-bas que pour souffrir. Le Peuple. montrez-nous l’exemple. Les Prêtres. vivrez-vous sans dieux et sans rois ? Le Peuple. nous voulons vivre sans tyrans.


Les Prêtres. il vous faut des médiateurs, des intermédiaires. Le Peuple. médiateurs auprès de Dieu et des rois ! courtisans et prêtres, vos services sont trop dispendieux : nous traiterons désormais directement nos affaires. Et alors le petit groupe dit : nous sommes perdus ; la multitude est éclairée. Et le peuple répondit : vous êtes sauvés ; car, puisque nous sommes éclairés, nous n’abuserons pas de notre force : nous ne voulons que nos droits. Nous avons des ressentimens ; nous les oublions : nous étions esclaves ; nous pourrions commander ; nous ne voulons qu’être libres : nous le sommes !

Un peuple libre législateur[modifier]

Alors considérant que toute puissance publique était suspendue ; que le régime habituel de ce peuple cessait tout à coup, je fus saisi d’effroi par la pensée qu’il allait tomber dans


la dissolution de l’anarchie. Mais délibérant sans délai sur sa position, il dit : " ce n’est pas assez de nous être affranchis des parasites et des tyrans ; il faut empêcher qu’il n’en renaisse. Nous sommes hommes ; et l’expérience nous a trop appris que chacun de nous tend sans cesse à dominer et à jouir aux dépens d’autrui. Il faut donc nous prémunir contre un penchant auteur de discorde ; il faut établir des règles certaines de nos actions et de nos droits. Or la connaissance de ces droits, le jugement de ces actions sont des choses abstraites, difficiles, qui exigent tout le tems et toutes les facultés d’un homme. Occupés chacun de nos travaux, nous ne pouvons vaquer à de telles études, ni exercer par nous-mêmes de telles fonctions. Choisissons donc parmi nous quelques hommes, dont ce soit l’emploi propre. déléguons- leur nos pouvoirs communs pour nous créer un gouvernement et des lois ; constituons-les représentans de nos volontés et de nos intérêts. Et afin qu’en effet ils en soient une représentation aussi exacte qu’il sera possible, choisissons-les nombreux et semblables à nous, pour que la diversité de nos volontés et de nos intérêts se trouve rassemblée en eux ". Et ce peuple ayant choisi dans son sein une


roupe nombreuse d’hommes qu’il jugea propres à son dessein, il leur dit : " jusqu’ici nous avons vécu en une société formée au hasard sans clauses fixes, sans conventions libres, sans stipulation de droits, sans engagemens réciproques ; et une foule de désordres et de maux ont résulté de cet état précaire. Aujourd’hui nous voulons, de dessein réfléchi, former un contrat régulier : et nous vous avons choisis pour en dresser les articles ; examinez donc avec maturité quelles doivent être ses bases et ses conditions. Recherchez avec soin quel est le but, quels sont les principes de toute association ; connaissez les droits que chaque membre y porte ; les facultés qu’il y engage, et celles qu’il y doit conserver. Tracez-nous des règles de conduite, des lois équitables. Dressez-nous un système nouveau de gouvernement, car nous sentons que les principes qui nous ont guidés jusqu’à ce jour, sont vicieux. Nos pères ont marché dans des sentiers d’ignorance ; et l’habitude nous a égarés sur leurs pas. Tout s’est fait par violence, par fraude, par séduction ; et les vraies lois de la morale et de la raison sont encore obscures. Démêlez-en donc le chaos ; découvrez-en l’enchaînement ; publiez-en le code ; et nous nous y conformerons ".


Et ce peuple éleva un trône immense en forme de pyramide ; et y faisant asseoir les hommes qu’il avait choisis, il leur dit : " nous vous élevons aujourd’hui au dessus de nous, afin que vous découvriez mieux l’ensemble de nos rapports, et que vous soyez hors de l’atteinte de nos passions. Mais souvenez-vous que vous êtes no semblables ; que le pouvoir que nous vous conférons est à nous ; que nous vous le donnons en dépôt, non en propriété ni en héritage ; que les lois que vous ferez, vous y serez les premiers soumis ; que demain vous redescendrez parmi nous ; et que nul droit ne vous sera acquis, que celui de l’estime et de la reconnaissance. Et pensez de quel tribut de gloire l’univers, qui révère tant d’apôtres d’erreur, honorera la première assemblée d’hommes raisonnables, qui aura solemnellement déclaré les principes immuables de la justice, et consacré à la face des tyrans les droits des nations ".

Base de droit et loi[modifier]

Alors les hommes choisis par le peuple pour rechercher les vrais principes de la morale et de la raison, procédèrent à l’objet sacré de leur mission ; et après un long examen, ayant découvert un principe universel et fondamental, il s’éleva un législateur qui dit au peuple : " voici la base primordiale, l’origine physique de toute justice et de tout droit ". " quelle que soit la puissance active, la cause motrice qui régit l’univers ; ayant donné à tous les hommes les mêmes organes, les mêmes sensations, les mêmes besoins, elle a, par ce fait même, déclaré qu’elle leur donnoit à tous les mêmes droits à l’usage de ses biens, et que tous les hommes sont égaux dans l’ordre de la nature. " en second lieu, de ce qu’elle a donné à chacun des moyens suffisans de pourvoir à son existence, il résulte avec évidence qu’elle les a tous constitués indépendans les uns des autres ; qu’elle les a créés libres ; que nul n’est soumis à autrui ; que chacun est propriétaire absolu de son être.


" ainsi l’égalité et la liberté sont deux attributs essentiels de l’homme ; deux lois de la divinité, inabrogeables et constitutives comme les propriétés physiques des élémens. " or, de ce que tout individu est maître absolu de sa personne, il suit que la liberté pleine de son consentement est une condition inséparable de tout contrat et de tout engagement. " et de ce que tout individu est égal à un autre, il suit que la balance de ce qui est rendu à ce qui est donné, doit être rigoureusement en équilibre : en sorte que l’idée de justice, d’équité, emporte essentiellement celle d’égalité. " l’égalité et la liberté sont donc les bases physiques et inaltérables de toute réunion d’hommes en société, et par suite, le principe nécessaire et générateur de toute loi et de tout système de gouvernement régulier.


" c’est pour avoir dérogé à cette base que chez vous, comme chez tout peuple, se sont introduits les désordres qui vous ont enfin soulevés. C’est en revenant à cette règle, que vous pourrez les réformer, et reconstituer une association heureuse. " mais observez qu’il en résultera une grande secousse dans vos abitudes, dans vos fortunes, dans vos préjugés. Il faudra dissoudre des contrats vicieux, des droits abusifs ; renoncer à des distinctions injustes, à de fausses propriétés ; rentrer enfin un instant dans l’état de la nature. Voyez si vous saurez consentir à tant de sacrifices ". Alors pensant à la cupidité inhérente au coeur de l’homme, je crus que ce peuple allait renoncer à toute idée d’amélioration. Mais dans l’instant une foule d’hommes s’avançant


vers le trône, y firent abjuration de toutes leurs distinctions et de toutes leurs richesses : " dictez-nous, dirent-ils, les lois de l’égalité et de la liberté ; nous ne voulons plus rien posséder qu’au titre sacré de la justice. " égalité, liberté, justice, voilà quel sera désormais notre code et notre étendard ". Et sur le champ le peuple éleva un drapeau immense, inscrit de ces trois mots, auxquels il assigna trois couleurs. Et l’ayant planté sur le siége du législateur, l’étendard de la justice universelle flotta pour la première fois sur la terre : et le peuple dressa en avant du siége un autel nouveau, sur lequel il plaça une balance d’or, une épée et un livre avec cette inscription : à la loi égale, qui juge et protège. Et ayant environné le siége et l’autel d’un amphithéâtre immense, cette nation s’y assit toute entière pour entendre la publication de la loi. Et des millions d’hommes levant à la fois les bras vers le ciel, firent le serment solemnel de vivre égaux, libres et justes ; de respecter leurs droits réciproques, leurs propriétés ; d’obéir à la loi et à ses agens régulièrement préposés. Et ce spectacle si imposant de force et de grandeur, si touchant de générosité, m’émut


jusqu’aux larmes ; et m’adressant au génie : " que je vive, maintenant, lui dis-je, car désormais j’ai tout espéré ".

Effroi conspira es tyrans[modifier]

Cependant, à peine le cri solemnel de l’égalité et de la liberté eut-il retenti sur la terre, qu’un mouvement de trouble et de surprise s’excita au sein des nations ; et d’une part la multitude émue de desir, mais indécise entre l’espérance et la crainte, entre le sentiment de ses droits et l’habitude de ses chaînes, commença de s’agiter ; d’autre part les rois réveillés subitement du sommeil de l’indolence et du despotisme, craignirent de voir renverser leurs trônes ; et par tout ces classes de tyrans civils et sacrés, qui trompent les rois et oppriment les peuples, furent saisies de rage et d’effroi ; et tramant des desseins perfides : " malheur à nous, dirent-ils, si le cri funeste de la liberté parvient à l’oreille de la multitude ! Malheur à nous, si ce pernicieux esprit de justice se propage "… et voyant flotter l’étendard : " concevez-vous l’essaim de maux renfermés


dans ces seules paroles ? Si tous les hommes sont égaux, où sont nos droits exclusifs d’honneurs et de puissance ? Si tous sont ou doivent être libres, que deviennent nos esclaves, nos serfs, nos propriétés ? Si tous sont égaux dans l’état civil, où sont nos prérogatives de naissance, d’hérédité ? Et que devient la noblesse ? S’ils sont tous égaux devant Dieu, où est le besoin de médiateurs ? Et que devient le sacerdoce ? Ah ! Pressons-nous de détruire un germe si fécond, si contagieux ! Employons tout notre art contre cette calamité ; effrayons les rois, pour qu’ils s’unissent à notre cause. Divisons les peuples, et suscitons-leur des troubles et des guerres ! Occupons-les de combats, de conquêtes et de jalousies. Alarmons-les sur la puissance de cette nation libre. Formons une grande ligue contre l’ennemi commun. Abattons cet étendard sacrilège ; renversons ce trône de rebellion, et étouffons dans son foyer cet incendie de révolution ". Et en effet, les tyrans civils et sacrés des peuples, formèrent une ligue générale ; et entraînant sur leurs pas une multitude contrainte ou séduite, ils se portèrent d’un mouvement hostile contre la nation libre ; et investissant à grands cris l’autel et le trône de la loi naturelle :


" quelle est, dirent-ils, cette doctrine hérétique et nouvelle ? Quel est cet autel impie, ce culte sacrilège… peuples fidèles et croyans ! Ne semblerait-il pas que ce fût d’aujourd’hui que la vérité se découvre, que jusqu’ici vous eussiez marché dans l’erreur ; que ces hommes plus heureux que vous ont seuls le privilège d’être sages ! Et vous, nation égarée et rebelle, ne voyez-vous pas que vos chefs vous trompent, qu’ils altèrent les principes de votre foi, qu’ils renversent la religion de vos pères ? Ah ! Tremblez que le courroux du ciel ne s’allume, et hâtez-vous, par un prompt repentir, de réparer votre erreur ". Mais, inaccessible à la suggestion comme à la terreur, la nation libre garda le silence ; et se montrant toute entière en armes, elle tint une attitude imposante. Et le législateur dit aux chefs des peuples : si, lorsque nous marchions un bandeau sur les yeux, la lumière éclairait nos pas, pourquoi, aujourd’hui qu’il est levé, fuira-t-elle nos regards qui la cherchent ? Si les chefs qui prescrivent aux hommes d’être clairvoyans, les trompent et les égarent, que font ceux qui ne veulent guider que des aveugles ? Chefs des peuples ! Si vous possédez la vérité, faites-nous la voir : nous la recevrons avec reconnaissance ;


car nous la cherchons avec desir, et nous avons l’intérêt de la trouver : nous sommes hommes, etnous pouvons nous tromper ; mais vous êtes hommes aussi, et vous êtes également faillibles. Aidez-nous donc dans ce labyrinthe, où depuis tant de siècles erre l’humanité, aidez-nous à dissiper l’illusion de tant de préjugés et de vicieuses habitudes ; concourez avec nous, dans le choc de tant d’opinions qui se disputent notre croyance, à démêler le caractère propre et distinctif de la vérité. Terminons dans un jour les combats si longs de l’erreur : établissons entre elle et la vérité une lutte solemnelle : appelons les opinions des hommes de toutes les nations. Convoquons l’assemblée générale des peuples ; qu’ils soient juges eux-mêmes dans la cause qui leur est propre ; et que dans le débat de tous systèmes, nul défenseur, nul argument ne manquant aux préjugés ni à la raison, le sentiment d’une évidence générale et commune fasse enfin naître la concorde universelle des esprits et des coeurs.

Assemblée générale peuples[modifier]

Ainsi parla le législateur ; et la multitude, saisie de ce mouvement qu’inspire d’abord toute proposition raisonnable, ayant applaudi, les tyrans, restés sans appui, demeurèrent confondus. Alors s’offrit à mes regards une scène d’un genre étonnant et nouveau : tout ce que la terre compte de peuples et de nations, tout ce que les climats produisent de races d’hommes divers, accourant de toutes parts, me sembla se réunir dans une même enceinte ; et là, formant un immense congrès, distingué en groupes par l’aspect varié des costumes, des traits du visage, des teintes de la peau, leur foule innombrable me présenta le spectacle le plus extraordinaire et le plus attachant. D’un côté, je voyois l’européen, à l’habit court et serré, au chapeau pointu et triangulaire, au menton rasé, aux cheveux blanchis de poudre ; de l’autre, l’asiatique, à la robe traînante, à la longue barbe, à la tête rase, et au turban rond. Ici, j’observois les peuples africains,


à la peau d’ébène, aux cheveux laineux, au corps ceint de pagnes blancs et bleus, ornés de brasselets et de colliers de corail, de coquilles et de verres ; là, les races septentrionales enveloppées dans leurs sacs de peau ; le lapon, au bonnet pointu, aux souliers de raquette ; le samoyede, au corps brûlant, à l’odeur forte ; le tongouze, au bonnet cornu, portant ses idoles pendues sur son sein ; le yakoute, au visage piqueté ; le calmouque, au nez aplati, aux petits yeux renversés. Plus loin étaient le chinois, au vêtement de soie, aux tresses pendantes ; le japonais, au sang mélangé ; le malais, aux grandes oreilles, au nez percé d’un anneau, au vaste chapeau de feuilles de palmier, et les habitans tatoués des îles de l’océan et du continent antipode. Et l’aspect de tant de variétés d’une même espèce, de tant d’inventions bizarres d’un même entendement, de tant de modifications différentes d’une même organisation, m’affecta à la fois de mille sensations et de mille pensées.


Je considérais avec étonnement cette gradation de couleurs, qui, de l’incarnat le plus vif passe au brun clair, puis foncé, fumeux, bronzé, olivâtre, plombé, cuivré, enfin jusqu’au noir de l’ébène et du jai ; et trouvant le kachemirien, au teint de roses, à côté de l’indou hâlé, le georgien à côté du tartare, je réfléchissais sur les effets du climat chaud ou froid, du sol élevé ou profond, marécageux ou sec, découvert ou ombragé ; je comparais l’homme nain du pôle, au géant des zones tempérées ; le corps grêle de


l’arabe, à l’ample corps du hollandais ; la taille épaisse et courte du samoyede, à la taille svelte du grec et de l’esclavon ; la laine grasse et noire du nègre, à la soie dorée du danois ; la face aplatie du calmouque, ses petits yeux en angle, son nez écrasé, à la face ovale et saillante, aux grands yeux bleus, au nez aquilin du circassien et de l’abazan. J’opposais aux toiles peintes de l’indien, aux étoffes savantes de l’européen, aux riches fourrures du sibérien, les pagnes d’écorce, les tissus de jonc, de feuilles, de plumes des nations sauvages, et les figures bleuâtres de serpens, de fleurs et d’étoiles dont leur peau était imprimée. Et tantôt le tableau bigarré de cette multitude me retraçait les prairies émaillées du Nil et de l’Euphrate, lorsqu’après les pluies ou le débordement, des millions de fleurs naissent de toutes parts ; tantôt il me représentait, par son murmure et son mouvement, les essaims innombrables de sauterelles qui viennent au printemps couvrir les plaines du Hauran. Et à la vue de tant d’êtres animés et sensibles, embrassant tout à coup l’immensité des pensées et des sensations rassemblées dans cet espace ; d’autre part, réfléchissant à l’opposition de tant de préjugés, de tant d’opinions, au choc de tant de passions d’hommes si mobiles, je flottais


entre l’étonnement, l’admiration et une crainte secrète,… quand le législateur ayant réclamé le silence, attira toute mon attention. " habitans de la terre, dit-il, une nation libre et puissante vous adresse des paroles de justice et de paix ; et elle vous offre de sûrs gages de ses intentions dans sa conviction et son expérience. Long-tems affligée des mêmes maux que vous, elle en a recherché la source, et elle a trouvé qu’ils dérivaient tous de la violence et de l’injustice, érigées en lois par l’inexpérience des races passées, et maintenues par les préjugés des races présentes : alors, annullant ses institutions factices et arbitraires, et remontant à l’origine de tout droit et de toute raison, elle a vu qu’il existait dans l’ordre même de l’univers, et dans la constitution physique de l’homme, des lois éternelles et immuables, et qui n’attendaient que ses regards pour le rendre heureux. ô hommes ! élevez les yeux vers ce ciel qui vous éclaire ! Jetez-les sur cette terre qui vous nourrit ! Quand ils vous offrent à tous les mêmes dons ; quand vous avez reçu de la puissance qui les meut, la même vie, les mêmes organes, n’en avez-vous pas reçu les mêmes droits à l’usage de ses bienfaits ? Ne vous a-t-elle pas, par-là même, déclaré tous


égaux et libres ? Quel mortel osera donc refuser à son semblable ce que lui accorde la nature ? ô nations ! Bannissons toute tyrannie et toute discorde ; ne formons plus qu’une même société, qu’une grande famille ; et puisque le genre humain n’a qu’une même constitution, qu’il n’existe plus pour lui qu’une même loi, celle de la nature ; qu’un même code, celui de la raison ; qu’un même trône, celui de la justice ; qu’un même autel, celui de l’union ". Il dit : et une acclamation immense s’éleva jusqu’aux cieux : mille cris de bénédiction partirent du sein de la multitude, et les peuples, dans leur transport, firent retentir la terre des mots d’égalité, de justice, d’union. Mais bientôt à ce premier mouvement en succéda un différent ; bientôt les docteurs, les chefs des peuples les excitant à la dispute, je vis naître d’abord un murmure, puis une rumeur, qui, se communiquant de proche en proche, devint un vaste désordre ; et chaque nation élevant des prétentions exclusives, réclamait la prédominance pour son code et son opinion. " vous êtes dans l’erreur, se disaient les partis en se montrant du doigt les uns les autres ; nous seuls possédons la vérité et la raison. Nous seuls avons la vraie loi, la


vraie règle de tout droit, de toute justice, le seul moyen du bonheur, de la perfection ; tous les autres hommes sont des aveugles ou des rebelles ". Et il régnait une agitation extrême. Mais le législateur ayant réclamé le silence : " peuples, dit-il, quel mouvement de passion vous agite ? Où vous conduira cette querelle ? Qu’attendez-vous de cette dissention ? Depuis des siècles la terre est un champ de disputes, et vous avez versé des torrens de sang pour vos contestations : qu’ont produit tant de combats et de larmes ? Quand le fort a soumis le faible à son opinion, qu’a-t-il fait pour la vérité et pour l’évidence ? ô nations ! Prenez conseil de votre propre sagesse ! Quand, parmi vous, une contestation divise des individus, des familles, que faites-vous pour les concilier ? Ne leur donnez-vous pas des arbitres ? oui, s’écria unanimement la multitude. Eh bien ! Donnez-en de même aux auteurs de vos dissentimens. Ordonnez à ceux qui se font vos instituteurs, et qui vous imposent leur croyance, d’en débattre devant vous les raisons. Puisqu’ils invoquent vos intérêts, connaissez comment ils les traitent. Et vous, chefs et docteurs des peuples, avant de les entraîner dans la lutte de vos opinions, discutez-en


contradictoirement les preuves ! établissons une controverse solemnelle, une recherche publique de la vérité, non devant le tribunal d’un individu corruptible, ou d’un parti passionné, mais devant celui de toutes les lumières et de tous les intérêts dont se compose l’humanité ; et que le sens naturel de toute l’espèce soit notre arbitre et notre juge ".

La recherche de la vérité[modifier]

Et les peuples ayant applaudi, le législateur dit : " afin de procéder avec ordre et sans confusion, laissez dans l’arène, en avant de l’autel de l’union et de la paix, un spacieux demi-cercle libre ; et que chaque système de religion, chaque secte élevant un étendard propre et distinctif, vienne le planter aux bords de la circonférence ; que ses chefs et ses docteurs se placent autour, et que leurs sectateurs se placent à la suite sur une même ligne ". Et le demi-cercle ayant été tracé, et l’ordre publié, à l’instant il s’éleva une multitude innombrable


d’étendards de toutes couleurs et de toutes formes, tels qu’en un port fréquenté de cent nations commerçantes, l’on voit aux jours de fêtes des milliers de pavillons et de flammes flotter sur une forêt de mâts. Et à l’aspect de cette diversité prodigieuse, me tournant vers le génie : je croyais, lui dis-je, que la terre n’était divisée qu’en huit ou dix systèmes de croyance, et je désespérais de toute conciliation : maintenant que je vois des milliers de partis différens, comment espérer la concorde ?… et cependant, me dit-il, ils n’y sont pas encore tous : et ils veulent être intolérans !… et à mesure que les groupes vinrent se placer, me faisant remarquer les symboles et les attributs de chacun, il commença de m’expliquer leurs caractères en ces mots : " ce premier groupe, me dit-il, formé d’étendards verts qui portent un croissant, un bandeau et un sabre, est celui des sectateurs du prophète arabe. dire qu’il y a un Dieu (sans savoir ce qu’il est) ; croire aux paroles d’un homme (sans entendre sa langue) ; aller dans un désert prier Dieu (qui est partout) ; laver ses mains d’eau (et ne pas s’abstenir de sang) ; jeûner le jour (et manger de nuit) ; donner l’aumône de son bien (et ravir celui d’autrui) : tels sont les moyens de perfection


institués par Mahomet ; tels sont les cris de ralliement de ses fidèles croyans. Quiconque n’y répond pas est un réprouvé, frappé d’anathème et dévoué au glaive. un dieu clément, auteur de la vie, a donné ces lois d’oppression et de meurtre : il les a faites pour tout l’univers, quoiqu’il ne les ait révélées qu’à un homme. Il les a établies de toute éternité, quoiqu’il ne les ait publiées que d’hier. Elles suffisent à tous les besoins, et cependant il y a joint un volume : ce volume devait répandre la lumière, montrer l’évidence, amener la perfection, le bonheur ; et cependant, du vivant même de l’apôtre, ses pages offrant à chaque phrase des sens obscurs, ambigus, contraires, il a fallu l’expliquer, le commenter ; et ses interprètes divisés d’opinions se sont partagés en sectes opposées et ennemies. L’une soutient qu’Ali est le vrai successeur. L’autre défend Omar et Aboubekre. Celle-ci nie l’éternité du qôran, celle-là la nécessité des ablutions, des prières : le carmate proscrit le pélerinage et permet le vin : le hakemite prêche la transmigration des ames : ainsi jusqu’au nombre de soixante-douze partis, dont tu peux compter es enseignes. Dans cette


opposition, chacun s’attribuant exclusivement l’évidence, et taxant les autres d’hérésie, de rebellion, a tourné contre tous son apostolat sanguinaire. Et cette religion qui célèbre un Dieu clément et miséricordieux, auteur et père commun de tous les hommes, devenue un flambeau de discorde, un motif de meurtre et de guerre, n’a cessé depuis douze cents ans d’inonder la terre de sang, et de répandre le ravage et le désordre d’un bout à l’autre de l’ancien hémisphère. Ces hommes remarquables par leurs énormes turbans blancs, par leurs amples manches, par leurs longs chapelets, sont les imans, les mollas, les muphtis, et près d’eux les derviches au bonnet pointu, et les santons aux cheveux épars. Les voilà qui font avec véhémence la profession de foi, et commencent de disputer


sur les souillures graves ou légères, sur la matière et la forme des ablutions, sur les attributs de Dieu et ses perfections, sur le chaîtan et les anges méchans ou bons, sur la mort, la résurrection, l’interrogatoire dans le tombeau, le jugement, le passage du pont étroit comme un cheveu, la balance des œuvres, les peines de l’enfer et les délices du paradis. " à côté, ce second groupe, encore plus nombreux, composé d’étendards à fond blanc, parsemés de croix, est celui des adorateurs de Jesus. Reconnaissant le même Dieu que les musulmans, fondant leur croyance sur les mêmes livres, admettant comme eux un premier homme qui perd tout le genre humain en mangeant une pomme ; ils leur vouent cependant une sainte horreur, et par piété ils se traitent mutuellement de blasphémateurs et d’impies. Le grand point de leur dissention réside surtout en ce qu’après avoir admis un dieu un et indivisible, les chrétiens le divisent ensuite en trois personnes, qu’ils veulent être chacune un dieu entier et complet, sans cesser de former entr’elles un tout identique. Et ils ajoutent que cet être, qui remplit l’univers, s’est réduit dans le corps d’un homme, et qu’il a pris des organes matériels, périssables,


circonscrits, sans cesser d’être immatériel, éternel, infini. Les musulmans, qui ne comprennent pas ces mystères, quoiqu’ils conçoivent l’éternité du qôran et la mission du prophète, les taxent de folies, et les rejettent comme des visions de cerveaux malades : et de là des haines implacables. " d’autre part, divisés entre eux sur plusieurs points de leur propre croyance, les chrétiens forment des partis non moins divers ; et les querelles qui les agitent sont d’autant plus opiniâtres et plus violentes, que les objets sur lesquels elles se fondent étant inaccessibles aux sens, et par conséquent d’une démonstration impossible, les opinions de chacun n’ont de règle et de base que dans le caprice et la volonté. Ainsi, convenant que Dieu est un être incompréhensible, inconnu, ils disputent néanmoins sur son essence, sur sa manière d’agir, sur ses attributs. Convenant que la transformation qu’ils lui supposent en homme, est une énigme au dessus de l’entendement, ils disputent cependant sur la confusion ou la distinction des deux volontés et des deux natures, sur le changement de substance, sur la présence réelle ou feinte, sur le mode de l’incarnation, etc. Etc. " et de là, des sectes innombrables, dont


deux ou trois cents ont déjà péri, et dont trois ou quatre cents autres, qui subsistent encore, t’offrent cette multitude de drapeaux où ta vue s’égare. Le premier en tête, qu’environne ce groupe d’un costume bizarre, ce mélange confus de robes violettes, rouges, blanches, noires, bigarrées, de têtes à tonsure, à cheveux courts ou rasés, à chapeaux rouges, à bonnets carrés, à mitres pointues, même à longues barbes, est l’étendard du pontife de Rome, qui, appliquant au sacerdoce la prééminence de sa ville dans l’ordre civil, a érigé sa suprématie en point de religion, et fait un article de foi de son orgueil. " à sa droite, tu vois le pontife grec, qui, fier de la rivalité élevée par sa métropole, oppose d’égales prétentions, et les soutient contre l’église d’occident, de l’antériorité de l’église d’orient. à gauche, sont les étendards de deux chefs récens, qui, secouant un joug devenu tyranniqu, ont, dans leur réforme, dressé autels contre autels, et soustrait au pape la moitié de l’Europe. Derrière eux, sont les sectes subalternes qui subdivisent encore tous ces grands partis, les nestoriens, les eutychéens, les jacobites, les iconoclastes,


les anabaptistes, les presbytériens, les viclefites, les osiandrins, les manichéens, les méthodistes, les adamites, les contemplatifs, les trembleurs, les pleureurs, et cent autres semblables ; tous partis distincts, se persécutant quand ils sont forts, se tolérant quand ils sont faibles, se haïssant au nom d’un dieu de paix, se faisant chacun un paradis exclusif dans une religion de charité universelle ; se vouant réciproquement, dans l’autre monde, à des peines sans fin, et réalisant, dans celui-ci, l’enfer que leurs cerveaux placent dans celui-là ". Après ce groupe, voyant un seul étendard de couleur hyacinthe, autour duquel étaient rassemblés des hommes de tous les costumes de l’Europe et de l’Asie : " du moins, dis-je au génie, trouverons-nous ici de l’unanimité : oui, me répondit-il, au premier aspect, et par cas fortuit et momentané ; ne reconnois-tu pas ce système de culte " ? Alors, appercevant le


monogramme du nom de Dieu en lettres hébraïques, et les palmes que tenaient en main les rabins : " il est vrai, lui dis-je, ce sont les enfans de Moyse dispersés jusqu’à ce jour, et qui, abhorrant toute nation, ont été par tout abhorrés et persécutés. Oui, reprit-il, et c’est par cette raison que, n’ayant ni le tems ni la liberté de disputer, ils ont gardé l’apparence de l’unité. Mais à peine, dans leur réunion, vont-ils confronter leurs principes, et raisonner sur leurs opinions, qu’ils vont, comme jadis, se partager au moins en deux sectes principales, dont l’une, s’autorisant du silence du législateur, et s’attachant au sens littéral de ses livres, niera tout ce qui n’y est point clairement exprimé, et à ce titre, rejettera, comme inventions des circoncis, la survivance de l’ame au corps, et sa transmigration dans des lieux de peines ou de délices, et sa résurrection, et le jugement final, et les bons et les mauvais anges, et la révolte du mauvais génie, et tout le système poétique d’un monde ultérieur : et ce peuple privilégié, dont la perfection consiste à se couper un petit morceau de chair ; ce peuple atôme, qui, dans l’océan des peuples, n’est qu’une petite vague, et qui veut que Dieu n’ait rien fait que pour lui seul, réduira encore


de moitié, par son schisme, le poids déjà si léger qu’il établit dans la balance de l’univers ". Et me montrant un groupe voisin, composé d’hommes vêtus de robes blanches, portant un voile sur la bouche, et rangés autour d’un étendard de couleur aurore, sur lequel était peint un globe tranché en deux hémisphères, l’un noir et l’autre blanc : il en sera ainsi, continua-t-il, de ces enfans de Zoroastre, restes obscurs de peuples jadis si puissans : maintenant, persécutés comme les juifs, et dispersés chez les autres peuples, ils reçoivent, sans discussion, les préceptes du représentant de leur prophète ; mais sitôt que le môbed et les destours seront rassemblés, la controverse s’établira sur le bon et le mauvais principe ; sur les combats d’Ormuzd, dieu de lumière, et d’Ahrimanes, dieu de ténèbres ; sur leur sens direct ou allégorique ; sur les bons et mauvais génies ; sur le culte du feu et des


élémens ; sur les ablutions et sur les souillures ; sur la résurrection en corps, ou seulement en ame ; sur le renouvellement du monde existant, et sur le monde nouveau qui lui doit succéder. Et les parsis se diviseront en sectes d’autant plus nombreuses, que dans leur dispersion les familles auront contracté les mœurs et les opinions des nations étrangères. à côté d’eux, ces étendards à fond d’azur, où sont peintes des figures monstrueuses de corps humains doubles, triples, quadruples, à tête de lion, de sanglier, d’éléphant, à queue de poisson, de tortue, etc, sont les étendards des sectes indiennes, qui trouvent leurs dieux dans les animaux, et les ames de leurs parens dans les reptiles et les insectes. Ces hommes fondent des hospices pour des éperviers, des serpens, des rats ; et ils ont en horreur leurs semblables ! Ils se purifient avec la fiente et l’urine de la vache ; et ils se croient souillés du contact d’un homme ! Ils portent un rézeau sur la bouche, de peur d’avaler, dans une mouche, une ame en souffrance ; et ils laissent mourir de faim un paria ! Ils


admettent les mêmes divinités ; et ils se partagent en drapeaux ennemis et divers ! Ce premier, isolé à l’écart, où tu vois une figure à quatre têtes, est celui de Brama, qui, quoique Dieu créateur, n’a plus ni sectateurs ni temples, et qui, réduit à servir de piédestal au Lingam, se contente d’un peu d’eau que chaque matin le brame lui jette par dessus l’épaule, en lui récitant un cantique stérile. Ce second, où est peint un milan au corps roux et à la tête blanche, est celui de Vichenou, qui, quoique Dieu conservateur, a passé une partie de sa vie en aventures mal-faisantes. Considère-le sous les formes hideuses de sanglier et de lion, déchirant des entrailles humaines, ou sous la figure d’un cheval devant venir, le


sabre à la main, détruire l’âge présent, obscurcir les astres, abattre les étoiles, ébranler la terre, et faire vomir au grand serpent un feu qui consumera les globes. Ce troisième est celui de Chiven, Dieu de destruction, de ravage, et qui a cependant pour emblème le signe de la production : il est le plus méchant des trois, et il compte le plus de sectateurs. Fiers de son caractère, ses partisans méprisent, dans leur dévotion, les autres dieux ses égaux et ses frères ; et par une imitation de sa bizarrerie, professant la pudeur et la chasteté, ils couronnent publiquement de fleurs, et arrosent de lait et de miel l’image obscène du Lingam. Derrière eux, viennent les moindres drapeaux d’une foule de dieux, mâles, femelles, hermaphrodites, qui, parens et amis des trois principaux, ont passé leur vie à se livrer des combats ; et leurs adorateurs les imitent. Ces dieux n’ont besoin de rien, et sans cesse ils reçoivent des offrandes ; ils sont tout-puissans, remplissent l’univers ; et un brame, avec quelques paroles, les enferme dans une idole ou


dans une cruche, pour vendre à son gré leurs faveurs. Au de là, cette multitude d’autres étendards qui, sur un fond jaune qui leur est commun, portent des emblêmes différens, sont ceux d’un même dieu, lequel, sous des noms divers, règne chez les nations de l’orient. Le chinois l’adore dans Fôt ; le japonais le révère dans Budso ; l’habitant de Ceylan dans Beddhou ; celui de Laos dans Chekia ; le pegouan dans Phta ; le siamois dans Sommond-Kodom ; le


tibetain dans Budd et dans La ; tous, d’accord sur quelques points de son histoire, célèbrent sa vie pénitente, ses mortifications, ses jeûnes, ses fonctions de médiateur et d’expiateur, les haines d’un dieu, son ennemi, leurs combats, et son ascendant. Mais discords entre eux sur les moyens de li plaire, ils disputent sur les rites et sur les pratiques, sur les dogmes de la doctrine intérieure, ou de la doctrine publique. Ici, ce bonze japonais à la robe jaune, à la tête nue, prêche l’éternité des ames, leurs transmigrations successives dans divers corps ; et près de lui le sintoïste nie leur existence séparée des sens, et soutient qu’elles ne sont qu’un effet des organes auquels elles sont liées, et avec qui elles périssent : comme le son avec l’instrument. Là, le siamois, aux sourcils rasés, l’écran talipat à la main, recommande l’aumône, les expiations, les offrandes, et cependant il croit au destin aveugle et à l’impassible fatalité. Le hochang chinois sacrifie aux ames des ancêtres, et près de lui le sectateur de confutzée


cherche son horoscope dans des fiches jetées au hasard, et dans le mouvement des cieux. Cet enfant, environné d’un essaim de prêtres à robes et à chapeaux jaunes, est le grand lama en qui vient de passer le dieu que le Tibet adore. Un rival s’est élevé pour partager ce bienfait avec lui ; et sur les bords du Baikal, le calmoulque a aussi son dieu comme l’habitant de La-Sa. Mais d’accord en ce point important, que Dieu ne peut habiter qu’un corps d’homme, tous deux rient de la grossièreté de l’indien qui honore la fiente de la vache, tandis qu’eux consacrent les excrémens de leur pontife.


Et après ces drapeaux, une foule d’autres que l’œil ne pouvait dénombrer, s’offrant encore à nos regards : " je ne terminerais point, dit le génie, si je te détaillais tous les systèmes divers de croyance qui partagent encore les nations. Ici, les hordes tartares adorent, dans des figures d’animaux, d’oiseaux et d’insectes, les bons et les mauvais génies, qui, sous un dieu principal, mais insouciant, régissent l’univers, et, dans leur idolâtrie, elles retracent le paganisme de l’ancien occident. Tu vois l’habillement bizarre de leurs chamans, qui, sous une robe de cuir, garnie de clochettes, de grelots, d’idoles de fer, de griffes d’oiseaux, de peaux de serpens, de têtes de chouettes, s’agitent dans des convulsions factices, et, par des cris magiques, évoquent les morts pour tromper les vivans. Là, les peuples noirs de l’Afrique, dans le culte de leurs fetiches, offrent les mêmes opinions. Voilà l’habitant de Juida qui adore Dieu dans un grand serpent, dont par malheur


les porcs sont avides "… voilà le teleute qui se le représente vêtu de toutes couleurs, ressemblant à un soldat russe ; voilà le kamchadale qui, trouvant que tout va mal dans ce monde et dans son climat, se le figure un vieillard capricieux et chagrin, fumant sa pipe, et chassant en traîneau les renards et les martres. Enfin, voilà cent nations sauvages qui, n’ayant aucune des idées des peuples policés, sur Dieu, ni sur l’ame, ni sur un monde ultérieur et une autre vie, ne forment aucun


système de culte, et n’en jouissent pas moins des dons de la nature dans l’irreligion où elle-même les a créés.

21 PROBLEME CONTRADI RELIGIEUSES

Cependant les divers groupes s’étant placés, et un vaste silence ayant succédé à la rumeur de la multitude, le législateur dit : " chefs et docteurs des peuples ! Vous voyez comment jusqu’ici les nations, vivant isolées, ont suivi des routes différentes ; chacune croit suivre celle de la vérité ; et cependant si la vérité n’en a qu’une, et que les opinions soient opposées, il est bien évident que quelqu’un se trouve en erreur. Or, si tant d’hommes se trompent, qui osera garantir que lui-même n’est pas abusé ? Commencez donc par être indulgens sur vos dissentimens et vos discordances. Cherchons tous la vérité comme si nul ne la possédait. Jusqu’à ce jour, les opinions qui ont gouverné la terre, produites au hasard, propagées dans l’ombre, admises sans discussion, accréditées par l’amour de la nouveauté et l’imitation, ont en quelque sorte usurpé clandestinement leur


empire. Il est tems, si elles sont fondées, de donner à leur certitude un caractère de solemnité, et de légitimer leur existence. Rappelons-les donc aujourd’hui à un examen général et commun ; que chacun expose sa croyance ; et que tous devenant le juge de chacun, cela seul soit reconnu vrai, qui l’est pour tout le genre humain ". Alors la parole ayant été déférée par ordre de position au premier étendard de la gauche : il n’est pas permis de douter, dirent les chefs, que notre doctrine ne soit la seule véritable, la seule infaillible. D’abord, elle est révélée de Dieu même… et la nôtre aussi, s’écrièrent tous les autres étendards ; et il n’est pas permis d’en douter. Mais du moins faut-il l’exposer, dit le législateur ; car l’on ne peut croire ce que l’on ne connaît pas. Notre doctrine est prouvée, reprit le premier étendard, par des faits nombreux, par une multitude de miracles, par des résurrections de morts, des torrens mis à sec, des montagnes transportées, etc. Et nous aussi, s’écrièrent tous les autres, nous avons une foule de miracles ; et ils commencèrent chacun à raconter les choses les plus incroyables.


Leurs miracles, dit le premier étendard, sont des prodiges supposés ou des prestiges de l’esprit malin, qui les a trompés. Ce sont les vôtres, répliquèrent-ils, qui sont supposés ; et chacun parlant de soi, dit : il n’y a que les nôtres de véritables ; tous les autres sont des faussetés. Et le législateur dit : avez-vous des témoins vivans ? Non, répondirent-ils tous : les faits sont anciens ; les témoins sont morts ; mais ils ont écrit. Soit, reprit le législateur ; mais s’ils sont en contradiction, qui les conciliera ? Justes arbitres, s’écria un des étendards ! La preuve que nos témoins ont vu la vérité, c’est qu’ils sont morts pour la témoigner ; et notre croyance est scellée du sang des martyrs. Et la nôtre aussi, dirent les autres étendards : nous avons des milliers de martyrs, qui sont morts dans des tourmens affreux, sans jamais se démentir. Et alors les chrétiens de toutes les sectes, les musulmans, les indiens, les japonois citèrent des légendes sans fin de confesseurs, de martyrs, de pénitens, etc. Et l’un de ces partis ayant nié les martyrs des autres : eh bien ! Dirent-ils, nous allons


mourir pour prouver que notre croyance est vraie. Et dans l’instant une foule d’hommes de toute religion, de toute secte, se présentèrent pour souffrir des tourmens et la mort. Plusieurs même commencèrent de se déchirer les bras, de se frapper la tête et la poitrine, sans témoigner de douleur. Mais le législateur les arrêtant : ô hommes, leur dit-il ! écoutez de sang froid mes paroles : si vous mouriez pour prouver que deux et deux font quatre, cela les ferait-il davantage être quatre ? Non, répondirent-ils tous. - et si vous mouriez pour prouver qu’ils font cinq, cela les ferait-il être cinq ? Non, dirent-ils tous encore. - eh bien ! Que prouve donc votre persuasion, si elle ne change rien à l’existence des choses ? La vérité est une, vos opinions sont diverses ; donc plusieurs de vous se trompent. Si, comme il est évident, ils sont persuadés de l’erreur, que prouve la persuasion de l’homme ? Si l’erreur a ses martyrs, où est le cachet de la vérité ? Si l’esprit malin opère des miracles, où est le caractère distinctif de la divinité ? Et d’ailleurs, pourquoi toujours des miracles


incomplets et insuffisans ? Pourquoi, au lieu de ces bouleversemens de la nature, ne pas changer plutôt les opinions ? Pourquoi tuer les hommes ou les effrayer, au lieu de les instruire et de les corriger ? ô mortels crédules, et pourtant opiniâtres ! Nul de nous n’est certain de ce qi s’est passé hier, de ce qui se passe aujourd’hui sous ses yeux ; et nous jurons de ce qui s’est passé il y a deux mille ans ! Hommes faibles, et pourtant orgueilleux ! Les lois de la nature sont immuables et profondes, nos esprits sont pleins d’illusion et de légèreté ; et nous voulos tout déterminer, tout comprendre ! En vérité, il est plus facile à tout le genre humain de se romper, que de dénaturer un atôme. Eh bien ! Dit un docteur, laissons-là les preuves de fait, puisqu’elles peuvent être équivoques ; venons aux preuves du raisonnement, à celles qui sont inhérentes à la doctrine. Alors, un imam de la loi de Mahomet, s’avançant plein de confiance dans l’arène ; après s’être tourné vers la Mekke, et avoir proféré avec emphase la profession de foi : louange à Dieu, dit-il d’une voix grave et imposante ! " la lumière brille avec évidence, et la vérité n’a pas besoin d’examen " : et montrant le


qôran ; voilà la lumière et la vérité dans leur propre essence. il n’y a point doute en ce livre ; il conduit droit celui qui marche aveuglément, qui reçoit sans discussion la parole divine descendue sur le prophète pour sauver le simple et confondre le savant. Dieu a établi Mahomet son ministre sur la terre ; il lui a livré le monde pour soumettre par le sabre celui qui refuse de croire à sa loi : les infidèles disputent et ne veulent pas croire ; leur endurcissement vient de Dieu ; il a scellé leur cœur pour les livrer à d’affreux châtimens… à ces mots un violent murmure élevé de toutes parts, interrompit l’orateur. " quel est cet homme, s’écrièrent tous les groupes, qui nous outrage ainsi gratuitement ? De quel droit prétend-il nous imposer sa croyance comme un vainqueur et comme un tyran ? Dieu ne nous a-t-il pas donné comme à lui des yeux, un esprit, une intelligence ? Et n’avons-nous pas


droit d’en user également, pour savoir ce que nous devons rejeter ou croire ? S’il a le droit de nous attaquer, n’avons-nous pas celui de nous défendre ? S’il lui a plu de croire sans examen, ne sommes-nous pas maîtres de croire avec discernement ? Et quelle est cette doctrine lumineuse, qui craint la lumière ? Quel est cet apôtre d’un dieu clément, qui ne prêche que meurtre et carnage ? Quel est ce dieu de justice, qui punit un aveuglement que lui-même cause ? Si la violence et la persécution sont les argumens de la vérité, la douceur et la charité seront-elles les indices du mensonge ? Alors, un homme s’avançan d’un groupe voisin vers l’imâm, lui dit : " admettons que Mahomet soit l’apôtre de la meilleure doctrine, le prophète de la vraie religion ! Veuillez du moins nous dire qui nous devons suivre pour la pratiquer : sera-ce son gendre Ali, ou ses vicaires Omar et Aboubekre " ? à peine eut-il prononcé ces noms, qu’au sein même des musulmans éclata un schisme terrible : les partisans d’Omar et d’Ali se traitant


mutuellement d’hérétiques, d’impies, de sacriléges, s’accablèrent de malédictions. La querelle même devint si violent, qu’il fallut que les groupes voisins s’interposassent pour les empêcher d’en venir aux mains. Enfin, le calme s’étant un peu rétabli, le législateur dit aux imâms : " voyez quelles conséquences résultent de vos principes ! Si les hommes les mettaient en pratique, vous-mêmes, d’opposition en opposition, vous vous détruiriez jusques au dernier ; et la première loi de Dieu n’est-elle pas que l’homme vive " ? Puis s’adressant aux autres groupes : " sans doute, dit-il, cet esprit d’intolérance et d’exclusion choque toute idée de justice, renverse toute base de morale et de société ; cependant, avant de rejeter entièrement ce code de doctrine, ne conviendrait-il pas d’entendre quelques-uns de ses dogmes, afin de ne pas prononcer sur les formes, sans avoir pris connaissance du fond " ? Et les groupes y ayant consenti, l’imâm commença d’exposer comment Dieu, après avoir envoyé vingt-quatre mille prophètes aux nations qui s’égaraient dans l’idolâtrie, en avait enfin envoyé un dernier, le sceau et la perfection de tous, Mahomet, sur qui soit le salut de paix : comment, afin que les infidèles n’altérassent plus la parole divine, la suprême clémence


avait elle-même tracé les feuillets du qôran : et détaillant les dogmes de l’islamisme, l’imâm expliqua comment, à titre de parole de Dieu, le qôran était incréé, éternel, ainsi que la source dont il émanait : comment il avait été envoyé feuillet par feuillet en vingt-quatre mille apparitions nocturnes de l’ange Gabriel : comment l’ange s’annonçait par un petit cliquetis, qui saisissait le prophète d’une sueur froide ; comment, dans la vision d’une nuit, il avait parcouru quatre-vingt-dix cieux, monté sur l’animal boraq, moitié cheval, moitié femme ; comment, doué du don des miracles, il marchait au soleil sans ombre, faisait reverdir d’un seul mot les arbres, remplissait d’eau les puits, les citernes, et avait fendu en deux le disque de la lune : comment, chargé des ordres du ciel, Mahomet avait propagé, le sabre à la main, la religion la plus digne de Dieu par sa sublimité, et la plus propre aux hommes par la simplicité de ses pratiques, puisqu’elle ne consistait qu’en huit ou dix points : professer l’unité de Dieu ; reconnaître Mahomet pour son seul prophète ; prier cinq fois par jour ; jeûner un mois par an ; aller à la Mekke une fois dans sa vie ; donner la dîme de ses biens ; ne point boire de vin, ne point manger de porc, et faire la guerre aux infidèles ;


qu’à ce moyen, tout musulman, devenant lui-même apôtre et martyr, jouissait dès ce monde, d’une foule de biens ; et qu’à sa mort, son ame pesée dans labalance des œuvres, et absoute par les deux anges noirs, traversait par dessus l’enfer le pont étroit comme un cheveu et tranchant comme un sabre, et qu’enfin elle était reçue dans un lieu de délices, arrosé de fleuves de lait et de miel, embaumé de tous les parfums indiens et arabes, et où des vierges toujours chastes, les célestes houris, comblaient de faveurs toujours renaissantes les élus toujours rajeunis. à ces mots, un rire involontaire se traça sur tous les visages ; et les divers groupes raisonnant sur ces articles de croyance, dirent unanimement : comment se peut-il que des hommes raisonnables admettent de telles rêveries ? Ne dirait-on pas entendre un chapitre des mille et une nuits ? Et un samoyede s’avançant dans l’arêne : le paradis de Mahomet, dit-il, me paraît fort bon ; mais un des moyens de le gagner m’embarrasse :


car s’il ne faut ni boire ni manger entre deux soleils, ainsi qu’il l’ordonne, comment pratiquer un tel jeûne dans notre pays où le soleil reste sur l’horison six mois entiers sans se coucher ? Cela est impossible, dirent les docteurs musulmans pour soutenir l’honneur du prophète ; mais cent peuples ayant attesté le fait, l’infaillibilité de Mahomet ne laissa pas que de recevoir une forte atteinte. Il est singulier, dit un européen, que Dieu ait sans cesse révélé tout ce qui se passait dans le ciel, sans jamais nous instruire de ce qui se passe sur la terre ! Pour moi, dit un américain, je trouve une grande difficulté au pélerinage. Car supposons vingt-cinq ans par génération, et cent millions de mâles sur le globe : chacun étant obligé d’aller à la Mekke une fois dans sa vie, ce sera par an quatre millions d’hommes en route ; on ne pourra pas revenir dans la même année : et le nombre devient double, c’est-à-dire de huit millions : où trouver les vivres, la place, l’eau, les vaisseaux pour cette procession universelle ? Il faudrait bien là des miracles ! La preuve, dit un théologien catholique, que la religion de Mahomet n’est pas révélée, c’est que la plupart des idées qui en font la


base existaient long-tems avant elle, et qu’elle n’est qu’un mélange confus des vérités altérées de notre sainte religion et de celle des juifs, qu’un homme ambitieux a fait servir à ses projets de domination et à ses vues mondaines. Parcourez son livre : vous n’y verrez que des histoires de la bible et de l’évangile, travesties en contes absurdes, et du reste un tissu de déclamations contradictoires et vagues, et de préceptes ridicules ou dangereux. Analysez l’esprit de ces préceptes et la conduite de l’apôtre : vous n’y verrez qu’un caractère rusé et audacieux, qui, pour arriver à son but, remue, assez habilement il est vrai, les passions du peuple qu’il veut gouverner. Il parle à des hommes simples et crédules ; il leur suppose des prodiges : ils sont ignorans et jaloux ; il flatte leur vanité en méprisant la science. Ils sont pauvres et avides : il excite leur cupidité par l’espoir du pillage : il n’a rien à donner d’abord sur la terre ; il se crée des trésors dans les cieux ; il fait desirer la mort comme un bien suprême : il menace les lâches de l’enfer ; il promet le paradis aux braves ; il affermit les faibles par l’opinion de la fatalité ; en un mot, il produit le dévouement dont il a besoin, par tous les attraits des sens, par les mobiles de toutes les passions.


Quel caractère différent dans notre doctrine ! Et combien son empire établi sur la contradiction de tous les penchans, sur la ruine de toutes les passions, ne prouve-t-il pas son origine céleste ? Combien sa morale douce, compatissante, et ses affections toutes spirituelles n’attestent-elles pas son émanation de la divinité ? Il est vrai que plusieurs de ses dogmes s’élèvent au-dessus de l’entendement, et imposent à la raison un respectueux silence ; mais par-là même sa révélation n’est que mieux constatée, puisque jamais les hommes n’eussent imaginé de si grands mystères. Et tenant d’une main la bible, et de l’autre les quatre évangiles, le docteur commença de raconter que, dans l’origine, Dieu (après avoir passé une éternit sans rien faire) prit enfin le dessein, sans motif connu, de produire le monde de rien ; qu’ayant créé l’univers entier en six jours, il se trouva fatigué le septième ; qu’ayant placé un premier couple d’humains dans un lieu de délices, pour les y rendre parfaitement heureux, il leur défendit néanmoins de goûter d’un fruit qu’il leur laissa sous la main ; que ces premiers parens ayant cédé à la tentation, toute leur race (qui n’était pas née) avait été condamnée à porter la peine d’une faute qu’elle n’avait pas commise ; qu’après avoir laissé le genre humain


se damner pendant quatre ou cinq mille ans, ce dieu de miséricorde avait ordonné à un fils bien-aimé, qu’il avait engendré sans mère, et qui était aussi âgé que lui, d’aller se faire mettre à mort sur terre : et cela, afin de sauver les hommes, dont cependant depuis ce tems-là le très-grand nombre continuait de se perdre ; que pour remédier à ce nouvel inconvénient, ce dieu, né d’une femme restée vierge, après être mort et ressuscité, renaissait encore chaque jour, et sous la forme d’un peu de levain, se multipliait par milliers à la voix du dernier des hommes ; et de là passant à la doctrine des sacremens, il allait traiter à fond de la puissance de lier et de délier, des moyens de purger tout crime avec de l’eau et quelques paroles, quand, ayant proféré les mots indulgence, pouvoir du pape, grace suffisante ou efficace, il fut interrompu par mille cris. C’est un abus horrible, dirent les luthériens, de prétendre, pour de l’argent, remettre les péchés ; c’est une chose contraire au texte de l’évangile, dirent les calvinistes, de supposer une présence véritable. Le pape n’a pas le droit de rien décider par lui-même, dirent les jansénistes ; et trente sectes à la fois s’accusant mutuellement d’hérésie et d’erreur, il ne fut plus possible de s’entendre.


Après quelque tems, le silence s’étant rétabli, les musulmans dirent aux législateurs : lorsque vous avez repoussé notre doctrine, comme proposant des choses incroyables, pourrez-vous admettre celle des chrétiens ? N’est-elle pas encore plus contraire au sens naturel et à la justice ? Dieu immatériel, infini, se faire homme ! Avoir un fils aussi âgé que lui ! Ce dieu homme devenir du pain que l’on mange et que l’on digère ! Avons-nous rien de semblable à cela ? Les chrétiens ont-ils le droit exclusif d’exiger une foi aveugle ? Et leur accorderez-vous des priviléges de croyance, à notre détriment : et des hommes sauvages s’étant avancés : quoi ! Dirent-ils, parce qu’un homme et une femme, il y a six mille ans, ont mangé une pomme, tout le genre humain se trouve damné ? Et vous dites Dieu juste ! Quel tyran jamais rendit les enfans responsables des fautes de leurs pères ! Quel homme peut répondre des actions d’autrui ? N’est-ce pas renverser toute idée de justice et de raison ? Et où sont, dirent d’autres, les témoins, les preuves de tous ces prétendus faits allégués ? Peut-on les recevoir ainsi sans aucun examen de preuves ? Pour la moindre action en justice il faut deux témoins ; et l’on nous fera croire


tout ceci sur des traditions, des ouï-dire ? Alors, un rabin prenant la parole : " quant aux faits, dit-il, nous en sommes garans pour le fond : à l’égard de la forme et de l’emploi que l’on en a fait, le cas est différent, et les chrétiens se condamnent ici par leurs propres argumens ; car ils ne peuvent nier que nous ne soyons la source originelle dont ils dérivent, le tronc primitif sur lequel ils se sont entés ; et de là, un raisonnement péremptoire : ou notre loi est de Dieu ; et alors la leur est une hérésie, puisqu’elle en diffère : ou notre loi n’est pas de Dieu ; et la leur tombe en même-tems ". Il faut distinguer, répondit le chrétien : votre loi est de Dieu, comme figurée et préparative, mais non pas comme finale et absolue ; vous n’êtes que le simulacre dont nous sommes la réalité. Nous savons, répartit le rabin, que telles sont vos prétentions ; mais elles sont absolument gratuites et fausses. Votre système porte tout entier sur des bases de sens mystiques,


d’interprétations visionnaires et allégoriques ; et ce système, violentant la lettre de nos livres, substitue sans cesse au sens vrai les idées les plus chimériques, et y trouve tout ce qu’il lui plaît, comme une imagination vagabonde trouve des figures dans les nuages. Ainsi, vous avez fait un messie spirituel, de ce qui, dans l’esprit de nos prophètes, n’était qu’un roi politique. Vous avez fait une rédemption du genre humain, de ce qui n’était que le rétablissement de notre nation. Vous avez établi une prétendue conception virginale sur une phrase prise à contre-sens. Ainsi vous supposez à votre gré tout ce qui vous convient ; vous voyez dans nos livres mêmes votre trinité, quoiqu’il n’en soit pas dit le mot le plus indirect, et que ce soit une idée des nations profanes, admise avec une foule d’autres opinions de tout culte et de toute secte, dont se composa votre système dans le chaos et l’anarchie des trois premiers siècles. à ces mots, transportés de fureur et criant au sacrilége, au blasphème, les docteurs chrétiens voulurent s’élancer sur le juif. Et des


moines, bigarrés de noir et de blanc, s’étant avancés avec un drapeau où étaient peints des tenailles, un gril, un bûcher, et ces mots : justice, charité et miséricorde : il faut, dirent-ls, faire un acte de foi de ces impies, et les brûler pour la gloire de Dieu. Et déjà ils traçaient le plan d’un bûcher, quand les musulmans leur dirent d’un ton ironique : voilà donc cette religion de paix, cette morale humble et bienfaisante que vous nous avez vantée ? Voilà cette charité évangélique qui ne combat l’incrédulité que par la douceur, et n’oppose aux injures que la patience ? Hypocrites ! C’est ainsi que vous trompez les nations : c’est ainsi que vous avez propagé vos funestes erreurs ! Avez-vous été faibles ; vous avez prêché la liberté, la tolérance, la paix : êtes-vous devenus forts ; vous avez pratiqué la persécution, la violence… et ils allaient commencer l’histoire des guerres et des meurtres du christianisme, quand le législateur réclamant le silence, suspendit ce mouvement de discorde. " ce n’est pas nous, répondirent les moines bigarrés, d’un ton de voix toujours humble


et doux, ce n’est pas nous que nous voulons venger ; c’est la cause de Dieu, c’est sa gloire que nous défendons ". Et de quel droit, répartirent les imams, vous constituez-vous ses représentans plus que nous ? Avez-vous des priviléges que nous n’ayons pas ? êtes-vous d’autres hommes que nous ? défendre Dieu, dit un autre groupe, prétendre le venger, n’est-ce pas insulter sa sagesse, sa puissance ? Ne sait-il pas mieux que les hommes ce qui convient à sa dignité ? —oui ; mais ses voies sont cachées, reprirent les moines. " et il vous restera toujours à prouver, répartirent les rabins, que vous avez le privilége exclusif de les comprendre ". Et alors, fiers de trouver des soutiens de leur cause, les juifs crurent que les livres de Moïse allaient triompher, lorsque le môbed des parses, ayant demandé la parole, dit au législateur : nous avons entendu le récit des juifs et des chrétiens sur l’origine du monde ; et, quoiqu’altéré, nous y avons reconnu des faits que nous admettons ; mais nous réclamons contre l’attribution qu’ils en font au législateur des hébreux.


Ce n’est point lui qui a fait connaître aux hommes ces dogmes sublimes, ces célestes événemens ; ce n’est point à lui que Dieu les a révélés, mais à notre saint prophète Zoroastre ; et les preuves en sont manifestes par les livres mêmes que l’on vous allègue : parcourez-y avec attention le détail des lois, des rites, des préceptes établis par Moïse ; vous ne trouverez en aucun article une indication même tacite de ce qui fait aujourd’hui la base de la théologie des juifs et des chrétiens. En aucun lieu, vous ne verrez de trace, ni de l’immortalité de l’ame, ni d’une vie ultérieure, ni de l’enfer et du paradis, ni de la révolte de l’ange principal, auteur des maux du genre humain, etc. Moïse n’a point connu ces idées ; et la raison en est péremptoire, puisque ce ne fut que quatre siècles après lui que Zoroastre les évangélisa dans l’Asie… aussi, ajouta le môbed en s’adressant aux rabins, n’est-ce que depuis cette époque, c’est-à-dire après le siècle de vos premiers rois, que ces idées paraissent dans vos écrivains ; et elles ne s’y montrent que par


degrés, et d’abord furtivement, selon les relations politiques que vos pères eurent avec nos aïeux. Ce fut surtout lorsque, vaincus et dispersés par les rois de Ninive et de Babylone, vos pères furent transportés sur les bords du Tigre et de l’Euphrate, qu’élevés pendant trois générations successives dans notre pays, ils s’imprégnèrent de moeurs et d’opinions jusqu’alors repoussées comme contraires à leur loi. Alors que notre roi Cyrus les eut délivrés de l’esclavage, leur coeur se rapprocha de nous par la reconnaissance ; ils devinrent nos disciples, nos imitateurs ; et ils introduisirent nos dogmes dans la refonte qu’ils firent de leurs livres ;


car votre genèse, en particulier, ne fut jamais l’ouvrage de Moïse, mais une compilation rédigée au retour de la captivité de Babylone, où l’on a inséré les opinions kaldéennes sur l’origine du monde. Et d’abord les purs sectateurs de la loi, opposant aux émigrés la lettre du texte, le silence


absolu du prophète, voulurent repousser les innovations ; mais notre doctrine prévalut ; et, modifiée selon votre génie et les idées qui vous étaient propres, elle causa une nouvelle secte. Vous attendiez un roi restaurateur de votre puissance ; nous annoncions un dieu réparateur et sauveur : de la combinaison de ces idées, vos esséniens firent la base du christianisme ; et quoiqu’en supposent vos prétentions, juifs, chrétiens, musulmans, vous n’êtes, dans votre système des êtres spirituels, que des enfans égarés de Zoroastre ! Et le môbed, passant de suite au développement de sa religion, et s’appuyant du sadder et du zend-avesta, raconta, dans le même ordre que la genèse, la création du monde en six gahâns, la formation d’un premier


homme et d’une première femme dans un lieu céleste, sous le règne du bien ; l’introduction du mal dans le monde par la grande couleuvre, emblème d’Ahrimanes ; la révolte et les combats de ce génie du mal et des ténèbres, contre Ormuzd, Dieu du bien et de la lumière ; la division des anges en blancs et en noirs, en bons et en méchans ; leur ordre hiérarchique en chérubins, séraphins, trônes, dominations, etc. ; la fin du monde au bout de six


mille ans ; la venue de l’agneau réparateur de la nature ; le monde nouveau ; la vie future dans des lieux de délices ou de peines ; le passage des ames sur le pont de l’abyme ; les cérémonies des mystères de Mithras ; le pain azyme qu’y mangent les initiés ; le baptême des enfans nouveaux nés ; les onctions des morts, et les confessions de leurs péchés ;


en un mot, il exposa tant de choses analogues aux trois religions précédentes, qu’il semblait que ce fût un commentaire ou une continuation du qôran et de l’apocalypse. Mais les docteurs juifs, chrétiens, musulmans, se récriant sur cet exposé, et traitant les parses d’idolâtres et d’adorateurs du feu, les taxèrent de mensonge, de supposition, d’altération de faits ; et il s’éleva une violente dispute sur les dates des événemens, sur leur succession et sur leur série ; sur la source première des opinions, sur leur transmission de peuple à peuple ; sur l’authenticité des livres qui les établissent, sur l’époque de leur composition, le caractère de leurs rédacteurs, la valeur de leurs témoignages : et les divers partis se démontrant réciproquement des contradictions, des invraisemblances, des apocryphités, s’accusèrent mutuellement d’avoir établi leur croyance sur des bruits populaires, sur des traditions vagues, sur des fables absurdes, inventées sans discernement, admises sans critique par des écrivains inconnus, ignorans ou partiaux, à des époques incertaines ou fausses. D’autre part un grand murmure s’excita sous les drapeaux des sectes indiennes ; et les brames protestant contre les prétentions des juifs et des parses, dirent : quels sont ces peuples nouveaux


et presqu’inconnus, qui s’établissent ainsi, de leur droit privé, les auteurs des nations, et les dépositaires de leurs archives ? à entendre leurs calculs de cinq et six mille ans, il semblerait que le monde ne fût né que d’hier, tandis que nos monumens constatent une durée de plusieurs milliers de siècles. Et de quel droit leurs livres seraient-ils préférés aux nôtres ? Les vedes, les chastres, les pourans sont-ils donc inférieurs aux bibles, au zend-avesta, au sad-der ? Le témoignage de


nos pères et de nos dieux ne vaudra-t-il pas celui des dieux et des pères des occidentaux ? Ah ! S’il nous était permis d’en révéler les mystères à des hommes profanes ! Si un voile sacré ne devait pas couvrir notre doctrine à tous les regards !… et les brames s’étant tûs à ces mots : comment admettre votre doctrine, leur dit le législateur, si vous ne la manifestez pas ? Et comment ses premiers auteurs l’ont-ils propagée, alors qu’étant seuls à la posséder, leur propre peuple leur était profane ? Le ciel la révéla-t-il pour la taire ? Mais les brames persistant à ne pas s’expliquer : nous pouvons leur laisser les honneurs


du secret, dit un homme d’Europe. Désormais leur doctrine est à découvert : nous possédons leurs livres ; et je puis vous en résumer la substance. En effet, analysant les quatre vedes, les dix-huit pourans, et les cinq ou six chastres, il exposa comment un être immatériel, infini, éternel et rond, après avoir passé un tems sans bornes à se contempler, voulant enfin se manifester, sépara les facultés mâle et femelle qui étaient en lui, et opéra un acte de génération, dont le lingam est resté l’emblème ; comment de ce premier acte naquirent trois puissances divines, appelées Brama, Bichen ou Vichenou, et Chib ou Chiven ; chargées, la première de créer, la seconde de conserver, la troisième de détruire ou de changer les formes de l’univers : et détaillant l’histoire de leurs opérations et de leurs aventures, il expliqua comment Brama, fier d’avoir créé le


monde et les huit bobouns (ou sphères) de probations, s’étant préféré à son égal Chib, ce mouvement d’orgueil causa entre eux un combat qui fracassa les globes ou orbites célestes, comme un panier d’oeufs ; comment Brama, vaincu dans ce combat, fut réduit à servir de piédestal à Chib, métamorphosé en lingam ; comment Vichenou, Dieu médiateur, a pris, à des époques diverses, neuf formes animales et mortelles pour conserver le monde ; comment d’abord sous celle de poisson, il sauva du déluge universel une famille qui repeupla la terre ; comment ensuite, sous la forme d’une tortue, il tira de la mer de lait la montagne Mandreguiri (le pôle) ; puis, sous celle de sanglier, déchira le ventre du géant Erennîachessen qui submergeait la terre dans l’abyme du Djôle, dont il la retira sur ses défenses ; comment incarné sous la forme de berger noir, et sous le nom Chris-En, il délivra


le monde du venimeux serpent Calengam, et parvint, après en avoir été mordu au pied, à lui écraser la tête. Puis passant à l’histoire des génies secondaires, il raconta comment l’éternel, pour faire éclater sa gloire, avait créé divers ordres d’anges, chargés de chanter ses louanges et de diriger l’univers ; comment une partie de ces anges se révolta sous la conduite d’un chef ambitieux, qui voulut usurper le pouvoir de Dieu, et tout gouverner ; comment Dieu les précipita dans le monde de ténèbres, pour y subir le châtiment de leur malfaisance ; comment, ensuite touché de compassion, il consentit à les en retirer, et à les rappeler en grace, après avoir subi de longues épreuves ; comment à cet effet ayant créé quinze orbites ou régions de planètes, et des corps pour les habiter, il soumit ces anges rebelles à y subir quatre-vingt-sept transmigrations : il expliqua comment les ames ainsi purifiées retournaient à la source première, à l’océan de vie et d’animation dont elles étaient émanées : comment tous les êtres vivans contenant une portion de cette ame universelle, il était très-coupable de les en priver. Enfin il allait développer les rites et les cérémonies, lorsqu’ayant parlé des offrandes et des libations de lait et de beurre


à des dieux de cuivre et de bois, et des purifications par la fiente et l’urine de vache, il s’éleva de toutes parts des murmures mêlés d’éclats de rire, qui interrompirent l’orateur. Et chaque groupe raisonnant sur cette religion : " ce sont des idolâtres, dirent les musulmans ; il faut les exterminer… ce sont des cerveaux dérangés, dirent les sectateurs de Confutsée, qu’il faut tâchr de guérir. Les plaisans dieux, disaient quelques autres, que ces marmouzets graisseux et enfumés, qu’on lave comme des enfans mal-propres, et dont il faut chasser les mouches friandes de miel, qui viennent les salir d’ordures " ! Et un brame indigné, prenant la parole : ce sont des mystères profonds, s’écria-t-il, des emblèmes de vérités que vous n’êtes pas dignes d’entendre. de quel droit, répondit un lama du Tibet, en êtes-vous plus dignes que nous ? Est-ce parce que vous vous prétendez issus de la tête de Brama, et que vous rejetez à de moins nobles parties le reste des humains ? Mais pour soutenir l’orgueil de vos distinctions d’origine et de castes, prouvez-nous d’abord que vous êtes d’autres hommes que nous. Prouvez-nous ensuite, comme faits historiques, les allégories que vous nous racontez : prouvez-nous même


que vous êtes les auteurs de toute cette doctrine ; car nous, s’il le faut, nous prouverons que vous n’en êtes que les plagiaires et les corrupteurs ; que vous n’êtes que les imitateurs de l’ancien paganisme des occidentaux, auquel vous avez, par un mélange bizarre, allié la doctrine toute spirituelle de notre Dieu ; cette doctrine dégagée des sens, entièrement ignorée de la terre avant que Beddou l’eût enseignée aux nations. Et une foule de groupes ayant demandé quelle était cette doctrine, et quel était ce dieu, dont la plupart n’avaient jamais ouï le nom, le lama reprit la parole et dit : " qu’au commencement, un dieu unique, existant par lui-même, après avoir passé une éternité absorbé dans la contemplation de son être, voulut manifester ses perfections hors de lui-même, et créa la matière du monde ; que les quatre élémens étant produits, mais encore confus, il soufla sur les eaux, qui s’enflèrent comme une bulle immense de la forme d’un


oeuf, laquelle en se développant devint la voûte et l’orbe du ciel qui enceint le monde ; qu’ayant fait la terre et les corps des êtres, ce dieu, essence du mouvement, leur départit, pour les animer, une portion de son être ; qu’à ce titre, l’ame de tout ce qui respire étant une fraction de l’ame universelle,


aucune ne périt, mais que seulement elles changent de moule et de forme, en passant successivement en des corps divers : que de toutes les formes, celle qui plaît le plus à l’être divin, est celle de l’homme, comme approchant le plus de ses perfections ; que quand un homme, par un dégagement absolu de ses sens, s’absorbe dans la contemplation de lui-même, il parvient à y découvrir la divinité, et il la devient en effet : que de toutes les incarnations de cette espèce, que Dieu a déjà revêtues, la plus grande et la plus solemnelle fut celle dans laquelle il parut il y a trois mille ans dans le Kachemire, sous le nom de Fôts ou Beddou, pour enseigner la doctrine de l’anéantissement, du renoncement à soi-même. Et traçant l’histoire de Fôt, il dit qu’il était né du côté droit d’une vierge de sang royal, qui n’avait pas cessé d’être vierge en devenant mère ; que le roi du pays, inquiet de sa naissance, voulut le faire périr, et qu’il fit massacrer tous les mâles nés à son époque ; que sauvé par des pâtres, Beddou en mena la vie dans le désert jusqu’à l’âge de trente ans, où il commença sa mission d’éclairer les hommes, et de les délivrer des démons ; qu’il fit une foule de miracles les plus étonnans ; qu’il vécut dans le jeûne et dans les pénitences les plus rudes, et


qu’il laissa en mourant un livre à ses disciples, où était contenue sa doctrine : et le lama commença de lire… " celui qui abandonne son père et sa mère pour me suivre, dit Fôt, devient un parfait samanéen (un homme céleste). " celui qui pratique mes préceptes jusqu’au quatrième degré de perfection, acquiert la faculté de voler en l’air, de faire mouvoir le ciel et la terre, de prolonger ou de diminuer la vie (de ressusciter). " le samanéen rejette les richesses, n’use que du plus étroit nécessaire ; il mortifie son corps ; ses passions sont muettes ; il ne desire rien ; il ne s’attache à rien ; il médite ans cesse ma doctrine ; il souffre patiemment les injures ; il n’a point de haine contre son prochain. " le ciel et la terre périront, dit Fôt : méprisez donc votre corps composé des quatre élémens périssables, et ne songez qu’à votre ame immortelle. " n’écoutez pas la chair : les passions produisent la crainte et le chagrin : étouffez les passions ; vous détruirez la crainte et le chagrin. " celui qui meurt sans avoir embrassé ma religion, dit Fôt, revient parmi les hommes jusqu’à ce qu’il la pratique ". Le lama allait continuer, lorsque les chrétiens,


rompant le silence, s’écrièrent que c’était leur propre religion quel’on altérait ; que Fôt n’était que Jesus lui-même défiguré, et que lamas n’étaient que des nestoriens et des manichéens déguisés et abâtardis. Mais le lama, soutenu de tous les


chamans, bonzes, gonnis, talapoins de Siam, de Ceylan, du Japon, de la Chine, prouva


aux chrétiens, par leurs auteurs mêmes, que la doctrine des samanéens était répandue dans tout l’orient plus de mille ans avant le christianisme ; que leur nom était cité dès avant l’époque d’Alexandre, et que Boutta ou Beddou était mentionné antérieurement à Jésus. Et rétorquant contre eux leur prétention : prouvez-nous maintenant, leur dit-il, que vous-mêmes n’êtes pas des samanéens dégénérés ; que l’homme dont vous faites l’auteur de votre secte, n’est pas Fôt lui-même altéré. Démontrez-nous son existence, par des monumens historiques à l’époque que vous nous citez ;


car, pour nous, fondés sur l’absence de tout témoignage authentique, nous vous la nions formellement ; et nous soutenons que vos évangiles mêmes ne sont que les livres des mithriaques de Perse, et des esséniens de Syrie, qui n’étaient eux-mêmes que des samanéens réformés. à ces mots, les chrétiens jetant de grands cris, une nouvelle dispute plus violente allait


s’élever, lorsqu’un groupe de chamans chinois, et de talapoins de Siam, s’avançant en scène dit qu’ils allaient mettre d’accord tout le tems, dit-il, que nous terminions toutes ces contestations frivoles en levant pour vous le voile de la doctrine intérieure que Fôt lui-même, au lit de la mort, a révélée à ses disciples. " toutes ces opinions théologiques, a-t-il dit, ne sont que des chimères : tous ces récits de la nature des dieux, de leurs actions, de leur vie, ne sont que des allégories, des emblèmes mythologiques, sous lesquels sont enveloppées des idées ingénieuses de morale, et la connaissance des opérations de la nature dans le jeu des élémens et la marche des astres.


" la vérité est que tout se réduit au néant ; que tout est illusion, apparence, songe : que la métempsycose morale n’est que le sens figuré de la métempsycose physique, de ce mouvement successif par lequel les élémens d’un même corps qui ne périssent point, passent, quand il se dissout, dans d’autres milieux, et forment d’autres combinaisons. L’ame n’est que le principe vital qui résulte des propriétés de la matière, et du jeu des élémens dans les corps où ils créent un mouvement spontané. Supposer que ce produit du jeu des organes, né avec eux, développé avec eux, endormi avec eux, subsiste quand ils ne sont plus, c’est un roman peut-être agréable, mais réellement chimérique, de l’imagination abusée. Dieu lui-même n’est autre chose que le principe moteur, que la force occulte répandue dans les êtres ; que la somme de leurs lois et de leurs propriétés ; que le principe animant, en un mot, l’ame de l’univers ; laquelle, à raison de l’infinie variété de ses rapports et de ses opérations, considérée tantôt comme simple, et tantôt comme multiple, tantôt comme active, et tantôt comme passive, a toujours présenté à l’esprit humain une énigme insoluble. Tout ce qu’il peut y comprendre de plus clair, c’est que la matière ne périt point ; qu’elle possède essentiellement


des propriétés par lesquelles le monde est régi comme un être vivant et organisé : que la connaissance de ces lois, par rapport à l’homme, est ce qui constitue la sagesse : que la vertu et le mérite résident dans leur observation ; et le mal, le péché, le vice, dans leur ignorance et leur infraction : que le bonheur et le malheur en sont le résultat, par la même nécessité qui fait que les choses pesantes descendent, que les légères s’élèvent, et par une fatalité de causes et d’effets dont la chaîne remonte depuis le dernier atôme, jusqu’aux astres les plus élevés ". à ces mots, une foule de théologiens de toute secte s’écria que cette doctrine était un pur matérialisme ; que ceux qui la professaient étaient des impies, des athées, ennemis de Dieu et des hommes, qu’il fallait exterminer. —" eh bien ! Répondirent les chamans, supposons que nous soyons en erreur ; cela peut


être ; car le premier attribut de l’esprit humain est d’être sujet à l’illusion ; mais de quel droit ôterez-vous à des hommes comme vous, la vie que le ciel leur a donnée ? Si ce ciel nous tient pour coupables, nous a en horreur, pourquoi nous distribue-t-il les mêmes biens qu’à vous ? Et s’il nous traite avec tolérance, quel droit avez-vous d’être moins indulgens ? Hommes pieux, qui parlez de Dieu avec tant de certitude et de confiance, veuillez nous dire ce qu’il est ; faites-nous comprendre ce que sont ces êtres abstraits et métaphysiques que vous appelez Dieu et ame, substances sans matière, existence sans corps, vies sans organes ni sensations. Si vous connaissez ces êtres par vos sens ou par leur réflexion, rendez-nous-les de même perceptibles : que si vous n’en parlez que sur témoignage et par tradition, montrez-nous un récit uniforme, et donnez à notre croyance des bases identiques et fixes ". Alors il s’éleva entre les théologiens une grande controverse sur Dieu et sur sa nature ; sur sa manière d’agir et de se manifester ; sur la nature de l’ame et son union avec le corps ; sur son existence avant les organs, ou seulement depuis leur formation ; sur la vie future et sur l’autre monde ; et chaque secte, chaque école, chaque individu, différant sur


tous ces points, et motivant son dissentiment de raisons plausibles, d’autorités respectables et cependant opposées, ils tombèrent tous dans un labyrinthe inextricable de contradictions. Alors, le législateur ayant réclamé le silence, et ramenant la question à son premier but : " chefs et institteurs des peuples, dit-il, vous êtes venus en présence pour la recherche de la vérité ; et d’abord chacun de vous croyant la posséder, a exigé une foi implicite ; mais apercevant la contrariété de vos opinions, vous avez conçu qu’il fallait les soumettre à un régulateur commun d’évidence, les rapporter à un terme général de comparaison, et vous êtes convenus d’exposer chacun vos preuves de croyance. Vous avez allégué des faits ; mais chaque religion, chaque secte ayant également ses miracles et ses martyrs, chacune produisant également des témoignages, et les soutenant de son dévouement à la mort, la balance, par droit de parité, est restée égale sur ce premier point. Vous avez ensuite passé aux preuves de raisonnement : mais les mêmes argumens s’appliquant également à des thèses contraires ; les mêmes assertions également gratuites, étant également avancées et repoussées ; l’assentiment de chacun étant dénié par les mêmes droits, rien


ne s’est trouvé démontré. Bien plus, la confrontation de vos dogmes a suscité de nouvelles et plus grandes difficultés ; car, à travers des diversités apparentes ou accessoires, leur développement vous a présenté un fonds ressemblant, un canevas commun ; et chacun de vous s’en prétendant l’inventeur autographe, le dépositaire premier, vous vous êtes taxés les uns les autres d’être des altérateurs et des plagiaires ; et il naît de là une question épineuse de transmission de peuple à peuple, des idées religieuses. Enfin, pour combler l’embarras, ayant voulu vous rendre compte de ces idées elles-mêmes, il s’est trouvé qu’elles vous étaient à tous confuses et même étrangères ; qu’elles portaient sur des bases inaccessibles à vos sens ; que, par conséquent, vous étiez sans moyens d’en juger, et qu’à leur égard vous conveniez vous-mêmes n’être que les échos de vos pères : de là cette autre question de savoir comment elles ont pu venir à vospères, qui eux-mêmes n’avaient pas d’autres moyens que vous de les concevoir : de manière que, d’une part, la succession de ces idées étant inconnue, d’autre part leur origine et leur existence dans l’entendement étant un mystère, tout l’édifice de vos opinions théologiques devient un problème compliqué de métaphysique et d’histoire…


comme néanmoins ces opinions, quelqu’extraordinaires qu’elles puissent être, ont une origine quelconque ; comme les idées, même les plus abstraites et les plus fantastiques, ont, dans la nature, un modèle physique, il s’agit de remonter à cette origine, de découvrir quel fut ce modèle ; en un mot, de savoir d’où sont venues, dans l’entendement de l’homme, ces idées maintenant si obscures de la divinité, de l’ame, de tous les êtres immatériels, qui font la base de tant de systèmes, et de démêler la filiation qu’elles ont suivie, les altérations qu’elles ont éprouvées dans leur succession et leurs embranchemens. Si donc il se trouve des hommes qui aient porté leurs études sur ces objets, qu’ils s’avancent, et qu’ils tentent de dissiper, à la face des nations, l’obscurité des opinions où depuis si long-tems elles s’égarent.

Origine et filiat des idées[modifier]

à ces mots, un groupe nouveau, formé à l’instant d’hommes de divers étendards, mais lui-même n’en arborant point, s’avança dans l’arêne ; et l’un de ses membres portant la parole, dit :


législateur, ami de l’évidence et de la vérité ! Il n’est pas étonnant que tant de nuages enveloppent le sujet que nous traitons, puisque, outre les difficultés qui lui sont propres, la pensée n’a, jusqu’à ce moment, cessé d’y rencontrer des obstacles accessoires, et que tout travail libre, toute discussion lui ont été interdits par l’intolérance de chaque système ; mais, puisqu’enfin il lui est permis de se développer, nous allons exposer au grand jour, et soumettre au jugement commun ce que de longues recherches ont appris de plus raisonnable à des esprits dégagés de préjugés ; et nous l’exposerons, non avec la prétention d’en imposer la croyance, mais avec l’intention de provoquer de nouvelles lumières et de plus grands éclaircissemens. Vous le savez, docteurs et instituteurs des peuples ! D’épaisses ténèbres couvrent la nature, l’origine, l’histoire des dogmes que vous enseignez : imposés par la force et l’autorité, inculqués par l’éducation, entretenus par l’exemple, ils se perpétuent d’ âge en âge, et affermissent leur empire par l’habitude et l’inattention. Mais si l’homme, éclairé par la réflexion et l’expérience, rappelle à un mûr examen les préjugés de son enfance, il y découvre bientôt


une foule de disparates et de contradictions qui éveillent sa sagacité et provoquent son raisonnement. D’abord, remarquant la diversité et l’opposition des croyances qui partagent les nations, il s’enhardit contre l’infaillibilité que toutes s’arrogent ; et s’armant de leurs prétentions réciproques, il conçoit que les sens et la raison émanés immédiatement de Dieu, ne sont pas une loi moins sainte, un guide moins sûr que les codes médiats et contradictoires des prophètes. S’il examine ensuite le tissu de ces codes eux-mêmes, il observe que leurs lois prétendues divines, c’est-à-dire immuables et éternelles, sont nées par circonstances de tems, de lieux et de personnes ; qu’elles dérivent les unes des autres dans une espèce d’ordre généalogique, puisqu’elles s’empruntent mutuellement un fonds commun et ressemblant d’idées, que chacune modifie à son gré. Que s’il remonte à la source de ces idées, il trouve qu’elle se perd dans la nuit des tems, dans l’enfance des peuples, jusqu’à l’origine du monde même, à laquelle elles se disent liées ; et là, placées dans l’obscurité du chaos et l’empire fabuleux des traditions, elles se présentent accompagnées d’un état de choses si prodigieux, qu’il semble interdire tout accès au jugement ;


mais cet état même suscite un premier raisonnement, qui en résout la difficulté : car si les faits prodigieux que nous présentent les systèmes théologiques, ont réellement existé ; si, par exemple, les métamorphoses, les apparitions, les conversations d’un seul ou de plusieurs dieux tracées dans les livres sacrés des indiens, des hébreux, des parses, sont des événemens historiques, il faut convenir que la nature d’alors différait entièrement de celle qui subsiste ; que les hommes actuels n’ont rien de commun avec ceux de ces siècles-là, et qu’ils ne doivent plus s’en occuper. Si, au contraire, ces faits prodigieux n’ont pas réellement existé dans l’ordre physique, dès-lors on conçoit qu’ils sont du genre des créations de l’entendement ; et sa nature, capable encore aujourd’hui des compositions les plus fantastiques, rend d’abord raison de l’apparition de ces monstres dans l’histoire ; il ne s’agit plus que de savoir comment et pourquoi ils se sont formés dans l’imagination : or, en examinant avec attention les sujets de leurs tableaux, en analysant les idées qu’ils combinent et qu’ils associent, en pesant avec soin toutes les circonstances qu’ils allèguent, l’on parvient à découvrir, à ce premier état incroyable, une solution conforme aux lois de la


nature ; l’on s’aperçoit que ces récits d’un genre fabuleux ont un sens figuré autre que le sens apparent ; que ces prétendus faits merveilleux sont des faits simples et physiques, mais qui, mal conçus ou mal peints, ont été dénaturés par des causes accidentelles dépendantes de l’esprit humain, par la confusion des signes qu’il a employés pour peindre les objets ; par l’équivoque des mots, le vice du langage, l’imperfection de l’écriture ; l’on trouve que ces dieux, par exemple, qui jouent des rôles si singuliers dans tous les systèmes, ne sont que les puissances physiques de la nature, les élémens, les vents, les astres et les météores, qui ont été personnifiés par le mécanisme nécessaire du langage et de l’entendement : que leur vie, leurs mœurs, leurs actions ne sont que le jeu de leurs opérations, de leurs rapports ; et que toute leur prétendue histoire n’est que la description de leurs phénomènes, tracée par les premiers physiciens qui les observèrent, et prise à contre-sens par le vulgaire qui ne l’entendit pas, ou par les générations suivantes, qui l’oublièrent. On reconnaît, en un mot, que tous les dogmes théologiques sur l’origine du monde, sur la ature de Dieu, la révélation de ses lois, l’apparition de sa personne, ne sont que des récits de faits astronomiques,


que des narrations figurées et emblématiques du jeu des constellations : l’on se convaincra que l’idée même de la divinité, cette idée aujourd’hui si obscure, n’est dans son modèle primitif, que celle des puissances physiques de l’univers, consiérées tantôt comme multiples à raison de leurs agens et de leurs phénomènes, et tantôt comme un être unique et simple par l’ensemble et le rapport de toutes leurs parties ; ensorte que l’être appelé Dieu a été tantôt le vent, le feu, l’eau, tous les élémens ; tantôt le soleil, les astres, les planètes et leurs influences ; tantôt la matière du monde visible, la totalité de l’univers ; tantôt les qualités abstraites et métaphysiques, telles que l’espace, la durée, le mouvement et l’intelligence ; et toujours avec ce résultat, que l’idée de la divinité n’a point été une révélation miraculeuse d’êtres invisibles, mais une production naturelle de l’entendement ; une opération de l’esprit humain, dont elle a suivi les progrès et subi les révolutions, dans la connaissance du monde physique et de ses agens. Oui, vainement les nations reportent leur culte à des inspirations célestes ; vainement leurs dogmes invoquent un premier état de choses surnaturel : la barbarie originelle du genre humain,


attestée par ses propres monumens, dément d’abord toutes ces assertions ; mais de plus un fait subsistant et irrécusable dépose victorieusement contre les faits incertains et douteux du passé. de ce que l’homme n’acquiert et ne reçoit d’idées que par l’intermède de ses sens, il suit avec évidence, que toute notion qui s’attribue une autre origine que celle de l’expérience et des sensations, est la supposition erronée d’un raisonnement dressé dans un tems postérieur : or, il suffit de jeter un coup d’ œil réfléchi sur les systèmes sacrés de l’origine du monde, l’action des dieux, pour découvrir à chaque idée, à chaque mot, l’anticipation d’un ordre de choses qui ne naquit que long-tems après ; et la raison, forte de ces contradictions, rejetant tout ce qui


ne trouve pas sa preuve dans l’ordre naturel, et n’admettant pour bon système historique que celui qui s’accorde avec les vraisemblances, la raison établit le sien, et dit avec assurance : avant qu’une nation eût reçu d’une autre nation des dogmes déjà inventés ; avant qu’une génération eût hérité des idées acquises d’une nation antérieure, nul de tous les systèmes composés n’existait encore dans le monde. Enfans de la nature, les premiers humains, antérieurs à tout événement, novices à toute connaissance, naquirent sans aucune idée ni de dogmes issus de disputes scholastiques, ni de rites fondés sur des usages et des arts à naître, ni de préceptes qui supposent un développement de passions, ni de codes qui supposent un langage, un état social encore au néant ; ni de divinité, dont tous les attributs se rapportent à des choses physiques, et toutes les actions à un état despotique de gouvernement ; ni enfin d’ame, et de tous ces êtres métaphysiques que l’on dit ne point tomber sous les sens, et à qui cependant, par toute autre voie, l’accès à l’entendement demeure impossible. Pour arriver à tant de résultats, il fallut parcourir un cercle nécessaire de faits préalables ; il fallut que des essais répétés et lents apprissent à l’homme brut l’usage de ses organes ; que l’expérience accumulée


de générations successives eût inventé et perfectionné les moyens de la vie, et que l’esprit, dégagé de l’entrave des premiers besoins, s’élevât à l’art compliqué de comparer des idées, d’asseoir des raisonnemens, et de saisir des rapports abstraits. chapitre i. Origine de l’idée de Dieu : culte des élémens et des puissances physiques de la nature. ce ne fut qu’après avoir franchi ces obstacles, et parcouru déjà une longue carrière dans la nuit de l’histoire, que l’homme méditant sur sa condition, commença de s’apercevoir qu’il était soumis à des forces supérieures à la sienne et indépendantes de sa volonté. Le soleil l’éclairait, l’échauffait ; le feu le brûlait, le tonnerre l’effrayait, l’eau le submergeait, le vent l’agitait ; tous le êtres exerçaient sur lui une action puissante et irrésistible. Long-tems automate, il subit cette action sans en rechercher la cause ; mais, du moment qu’il voulut s’en rendre compte, il tomba dans l’étonnement ; et passant de la surprise d’une première pensée à la rêverie de la curiosité, il forma une série de raisonnemens. D’abord, considérant l’action des élémens sur lui, il conclut de sa part une idée de faiblesse,


d’assujettissement, et de leur part une idée de puissance, de domination ; et cette idée de puissance fut le type primitif et fondamental de toute idée de la divinité. Secondement, les êtres naturels dans leur action excitaient en lui des sensations de plaisir ou de douleur, de bien ou de mal : par un effet naturel de son organisation, il conçut pour eux de l’amour ou de l’aversion ; il desira ou redouta leur présence ; et la crainte ou l’espoir furent le principe de toute idée de religion. Ensuite, jugeant de tout par comparaison, et remarquant dans ces êtres un mouvement spontané comme le sien, il supposa à ce mouvement une volonté, une intelligence de l’espèce des siennes ; et de là, par induction, il fit un nouveau raisonnement. -ayant éprouvé que certaines pratiques envers ses semblables avaient l’effet de modifier à son gré leurs affections et de diriger leur conduite, il employa ces pratiques avec les êtres puissans de l’univers ; il se dit : " quand mon semblable, plus fort que moi, veut me faire du mal, je m’abaisse devant lui, et ma prière a l’art de le calmer. Je prierai les êtres puissans qui me frappent ; je supplierai les intelligences des vents, des astres, des eaux, et elles m’entendront : je les conjurerai de détourner les maux,


de me donner les biens dont elles disposent ; je les toucherai par mes larmes, je les fléchirai par mes dons, et je jouirai du bien-être ". Et l’homme, simple dans l’enfance de sa raison, parla au soleil, à la lune ; il anima de son esprit et de ses passions les grands agens de la nature ; il crut par de vains sons, par de vaines pratiques, changer leurs lois inflexibles : erreur funeste ! Il pria la pierre de monter, l’eau de s’élever, les montagnes de se transporter, et substituant un monde fantastique au monde véritable, il se constitua des êtres d’opinion, pour l’épouvantail de son esprit et le tourment de sa race. Ainsi les idées de Dieu et de religion, à l’égal de toutes les autres, ont pris leur origine dans les objets physiques, et ont été dans l’entendement de l’homme le produit de ses sensations, de ses besoins, des circonstances de sa vie et de l’état progressif de ses connaissances. Or, de ce que les idées de la divinité eurent pour premiers modèles les êtres physiques, il résulta que la divinité fut d’abord variée et multiple, comme les formes sous lesquelles elle parut agir : chaque être fut une puissance, un génie ; et l’univers pour les premiers hommes fut rempli de dieux innombrables.


Et de ce que les idées de la divinité eurent pour moteurs les affections du coeur humain, elles subirent un ordre de division calqué sur ses sensations de douleur et de plaisir, d’amour ou de haine ; les puissances de la nature, les dieux, les génies furent partagés en bienfaisans ou en malfaisans, en bons et mauvais ; et de là l’universalité de ces deux caractères dans tous les systèmes de religion. Dans le principe, ces idées analogues à la condition de leurs inventeurs furent long-tems confuses et grossières. Errans dans les bois, obsédés de besoins, dénués de ressources, les hommes sauvages n’avaient pas le loisir de combiner des rapports et des raisonnemens : affectés de plus de maux qu’ils n’éprouvaient de jouissances, leur sentiment le plus habituel était la crainte, leur théologie la terreur ; leur culte se bornait à quelques pratiques de salut, d’offrande à des êtres qu’ils se peignaient féroces et avides comme eux. Dans leur état d’égalité et d’indépendance, nul ne s’établissait médiateur auprès de dieux nsubordonnés et pauvres comme lui-même. Nul n’ayant de superflu à donner, il n’existait ni parasite sous le nom de prêtre, ni tribut sous le nom de victime, ni empire sous le nom d’autel ; le dogme et la morale confondus n’étaient que la conservation


de soi-même ; et la religion, idée arbitraire, sans influence sur les rapports des hommes entr’eux, n’était qu’un vain hommage rendu aux puissances visibles de la nature. Telle fut l’origine nécessaire et première de toute idée de la divinité. Et l’orateur s’adressant aux nations sauvages : " nous vous le demandons, hommes qui n’avez pas reçu d’idées étrangères et factices ; dites-nous si jamais vous vous en êtes formé d’autres ? Et vous, docteurs, nous vous en attestons ; dites-nous si tel n’est pas le témoignage unanime de tous les anciens monumens " ?


chapitre ii. Second système. Culte des astres, ou sabéisme. mais ces mêmes monumens nous offrent ensuite un système plus méthodique et plus compliqué,


celui du culte de tous les astres, adorés, tantôt sous leur forme propre, tantôt sous des emblèmes et des symboles figurés ; et ce culte fut encore l’effet des connaissances de l’homme en physique, et dériva immédiatement des causes premières de l’état social, c’est-à-dire des besoins et des arts de premier degré qui entrèrent comme élémens dans la formation de la société. En effet, alors que les hommes commencèrent de se réunir en société, ce fut pour eux une nécessité d’étendre leurs moyens de subsistance, et par conséquent de s’adonner à l’agriculture : or l’agriculture, pour être exercée, exigea l’observation et la connaissance des cieux. Il


fallut connaître le retour périodique des mêmes opérations de la nature, des mêmes phénomènes de la voûte des cieux ; en un mot, il fallut régler la durée, la succession des saisons, des mois, de l’année. Ce fut donc un besoin de connaître d’abord la marche du soleil, qui dans sa révolution zodiacale se montrait le premier et suprême agent de toute création ; puis de la lune, qui par ses phases et ses retours réglait et distribuait le tems ; enfin des étoiles, et même des planètes, qui par leurs apparitions et disparitions sur l’horizon et l’hémisphère nocturnes, formaient les moindres divisions ; enfin, il fallut dresser un système entier d’astronomie, un calendrier ; et de ce travail résulta bientôt et spontanément une manière nouvelle d’envisager les puissances dominatrices et gouvernantes.


Ayant observé que les productions terrestres étaient dans des rapports réguliers et constans avec les êtres célestes ; que la naissance, l’accroissement, le dépérissement de chaque plante étaient liés à l’apparition, à l’exaltation, au déclin d’un même astre, d’un même groupe d’étoiles ; qu’en un mot la langueur ou l’activité de la végétation semblait dépendre d’influences célestes, les hommes en conclurent une idée d’action, de puissance de ces êtres célestes, supérieurs, sur les corps terrestres ; et les astres dispensateurs d’abondance ou de disette, devinrent des puissances, des génies, des dieux auteurs des biens et des maux.


Or, comme l’état social avait déjà introduit une hiérarchie méthodique de rangs, d’emplois, de conditions, les hommes, continuant de raisonner par comparaison, transportèrent leurs nouvelles notions dans leur théologie, et il en résulta un système compliqué de divinités graduelles, dans lequel le soleil, dieu premier, fut un chef militaire, un roi politique ; la lune, une reine sa compagne ; les planétes des serviteurs, des porteurs d’ordre, des messagers ; et la multitude des étoiles, un peuple, une armée de héros, de génies chargés de régir le monde sous les ordres de leurs officiers ; et chaque individu eut des noms, des fonctions, des attributs tirés de ses rapports et de ses influences, enfin même un sexe tiré du genre de son appellation. Et comme l’état social avait introduit des


usages et des pratiques composés, le culte marchant de front en prit de semblables : les cérémonies, d’abord simples et privées, devinrent publiques et solemnelles ; les offrandes furent plus riches et plus nombreuses, les rites plus méthodiques ; on établit des lieux d’assemblée, et l’on eut des chapelles, des temples ; on institua des officiers pour administrer, et l’on eut des pontifes, des prêtres ; on convint de formule, d’époques ; et la religion devint un acte civil, un lien politique. Mais dans ce développement, elle n’altéra point ses premiers principes, et l’idée de Dieu fut toujours l’idée d’êtres physiques, agissant en bien ou en mal ; c’est-à-dire, imprimant des sensations de peine ou de plaisir : le dogme fut la connaissance de leurs lois ou manières d’agir, la vertu et le péché, l’observation ou l’infraction de ces lois ; et la morale, dans sa simplicité native, fut une pratique judicieuse de tout ce qui contribue à la conservation de l’existence, au bien-être de soi et de ses semblables.


Si l’on nous demande à quelle époque naquit ce système, nous répondrons, sur l’autorité des monumens de l’astronomie elle-même, que ses principes paraissent remonter avec certitude à près de 17000 ans. Et si l’on demande à quel peuple il doit être attribué, nous répondrons que ces mêmes monumens, appuyés de traditions unanimes, l’attribuent aux premières peuplades de l’égypte ; et lorsque le raisonnement trouve réunies dans cette contrée toutes les circonstances physiques qui ont pu le susciter ; lorsqu’il y rencontre à la fois une zone du ciel, voisine du tropique, également purgée des pluies de l’équateur, et des brumes du nord ; lorsqu’il y trouve le point central de la sphère antique, un climat salubre, un fleuve immense et cependant docile ; une terre fertile sans art, sans fatigue, inondée sans exhalaisons morbifiques, placée entre deux mers qui touchent aux contrées les plus riches, il conçoit que l’habitant du Nil, agricole par la nature de son sol, géomètre par le besoin annuel de mesurer ses possessions, commerçant par la


facilité de ses communications, astronome enfin par l’état de son ciel sans cesse ouvert à l’observation, dut le premier passer de la condition sauvage à l’état social, et par conséquent arriver aux connaissances physiques et morales qui sont propres à l’homme civilisé. Ce fut donc sur les bords supérieurs du Nil, et chez un peuple de race noire, que s’organisa le système compliqué du culte des astres, considérés dans leurs rapports avec les productions de la terre et les travaux de l’agriculture ; et ce premier culte, caractérisé par leur adoration sous leurs formes ou leurs attributs naturels, fut une marche simple de l’esprit humain : mais bientôt la multiplicité des objets de leurs rapports, de leurs actions réciproques, ayant compliqué les idées et les signes qui les représentaient, il survint une confusion aussi bizarre dans sa cause, que pernicieuse dans ses effets. chapitre iii. Troisième système. Culte des symboles, ou idolâtrie. dès l’instant où le peuple agricole eut porté un regard observateur sur les astres, il sentit le besoin d’en distinguer les individus ou les groupes, et de les dénommer chacun proprement, afin de s’entendre dans leur désignation : or, une grande difficulté se présenta pour cet


objet ; car d’un côté les corps célestes, semblables en formes, n’offraient aucun caractère spécial pour être dénommés ; de l’autre, le langage, pauvre en sa naissance, n’avait point d’expressions pour tant d’idées neuves et métaphysiques. Le mobile ordinaire du génie, le besoin, sut tout surmonter. Ayant remarqué que dans la révolution annuelle, le renouvellement et l’apparition périodique des productions terrestres étaient constamment associés au lever ou au coucher de certaines étoiles, et à leur position relativement au soleil, terme fondamental de toute comparaison, l’esprit, par un mécanisme naturel, lia dans sa pensée les objets terrestres et célestes, qui étaient liés dans le fait ; et leur appliquant un même signe, il donna aux étoiles ou aux groupes qu’il en formait, les noms mêmes des objets terrestres qui leur répondaient. Ainsi l’éthiopien de Thèbes appela astres de l’inondation ou du verse-eau, ceux sous lesquels le fleuve commençait son débordement ;


astres du bœuf ou du taureau, ceux sous lesquels il convenait d’appliquer la charrue à la terre ; astres du lion, ceux où cet animal, chassé des déserts par la soif, se montrait sur les bords du fleuve ; astres de l’épi ou de la vierge moissonneuse, ceux où se recueillait la moisson ; astres de l’agneau, astres des chevreaux, ceux où naissaient ces animaux précieux : et ce premier moyen résolut une première partie des difficultés. D’autre part, l’homme avait remarqué, dans les êtres qui l’environnaient, des qualités distinctives et propres à chaque espèce ; et par une première opération, il en avait retiré un nom pour les désigner ; par une seconde, il y trouva un moyen ingénieux de généraliser ses idées ; et, transportant le nom déjà inventé à tout ce qui présentait une propriété, une action analogue ou semblable, il enrichit son langage d’une métaphore perpétuelle. Ainsi, le même éthiopien ayant observé que le retour de l’inondation répondait constamment à l’apparition d’une très-belle étoile qui, à cette époque, se montrait vers la source du Nil, et semblait avertir le laboureur de se garder de la surprise des eaux, il compara cette action à celle de l’animal qui, par son aboiement, avertit d’un danger, et il appela cet astre


le chien, l’aboyeur (Syrïus) ; de même il nomma astres du crabe, ceux où le soleil, parvenu à la borne du tropique, revenait sur ses pas en marchant à reculons et de côté comme le crabe ou cancer ; astres du bouc sauvage, ceux où, parvenu au point le plus culminant du ciel, au faîte du gnomon horaire, le soleil imitait l’action de l’animal qui se plaît à grimper aux faîtes des rochers ; astres de la balance, ceux où les jours et les nuits égaux, semblaient en équilibre comme cet instrument : astres du scorpion, ceux où certains vents réguliers apportaient une vapeur brûlante comme le venin du scorpion. Ainsi encore, il appela anneaux et serpens la trace figurée des orbites des astres et des planètes ; et tel fut le moyen général d’appellation de toutes les étoiles, et même des planètes prises par groupes ou par individus, selon leurs rapports aux opérations champêtres et terrestres, et selon les analogies que chaque nation y trouva avec les travaux agricoles et avec les objets de son climat et de son sol. De ce procédé, il résulta que des êtres abjects et terrestres entrèrent en association avec les


êtres supérieurs et puissans des cieux ; et cette association se resserra chaque jour par la constitution même du langage, et le mécanisme de l’esprit. On disait, par une métaphore naturelle : " le taureau répand sur la terre les germes de la fécondité (au printems) ; il ramène l’abondance et la création des plantes (qui nourrissent). L’agneau (ou belier) délivre les cieux des génies malfaisans de l’hiver ; il sauve le monde du serpent (emblême de l’humide saison), et il ramène le règne du bien (de l’été, saison de toute jouissance). Le scorpion verse son venin sur la terre, et répand les maladies et la mort, etc., et ainsi, de tous effets semblables ". Ce langage, compris de tout le monde, subsista d’abord sans inconvénient ; mais, par le laps du tems, lorsque le calendrier eut été réglé, le peuple, qui n’eut plus besoin de l’observation du ciel, perdit de vue le motif de ces expressions ; et leur allégorie, restée dans l’usage de la vie, y devint un écueil fatal à l’entendement et à la raison. Habitué à joindre aux symboles les idées de leurs modèles, l’esprit finit par les confondre : alors, ces mêmes animaux que la pensée avait transportés aux cieux en redescendirent sur la terre ; mais dans ce retour, vêtus des livrées des astres, ils s’en


arrogèrent les attributs, et ils en imposèrent à leurs propres auteurs. Alors le peuple, croyant voir près de lui ses dieux, leur adressa plus facilement sa prière ; il demanda au belier de son troupeau les influences qu’il attendait du belier céleste : il pria le scorpion de ne point répandre son venin sur la nature ; il révéra le crabe de la mer, le scarabée du limon, le poisson du fleuve ; et par une série d’analogies vicieuses, mais enchaînées, il se perdit dans un labyrinthe d’absurdités conséquentes. Voilà quelle fut l’origine de ce culte antique et bizarre des animaux ; voilà par quelle marche d’idées le caractère de la divinité passa aux plus viles des brutes, et comment se forma le système théologique très-vaste, très-compliqué, très-savant, qui, des bords du Nil, porté de contrée en contrée par le commerce, la guerre et les conquêtes, envahit tout l’ancien monde, et qui, modifié par les tems, par les circonstances, par les préjugés, se montre encore à découvert chez cent peuples, et subsiste comme base intime et secrète de la théologie de ceux-là mêmes qui le méprisent et le rejettent. à ces mots, quelques murmures s’étant fait entendre dans divers groupes : oui, continua l’orateur, voilà d’où vient, par exemple chez vous, peuples africains, l’adoration de vos


fétiches, plantes, animaux, cailloux, morceaux de bois, devant qui vos ancêtres n’eussent pas eu le délire de se courber, s’ils n’y eussent vu des talismans en qui la vertu des astres s’était insérée. Voilà, nations tartares,


l’origine de vos marmouzets et de tout cet appareil d’animaux dont vos chamans bigarrent leurs robes magiques. Voilà l’origine de ces figures d’oiseaux, de serpens que toutes les nations sauvages s’impriment sur la peau avec des cérémonies mystérieuses et sacrées. Vous, indiens ! Vainement vous enveloppez-vous du voile du mystère : l’épervier de votre dieu Vichenou n’est que l’un des mille emblèmes du soleil en égypte ; et vos incarnations d’un dieu en poisson, en sanglier, en lion, en tortue, et toutes ses monstrueuses aventures ne sont que les métamorphoses de l’astre qui, passant successivement dans les signes des douze animaux, était censé en prendre les figures, et en remplir les rôles astronomiques. Vous, japonais ! Votre taureau qui brise l’oeuf du monde n’est que celui du


ciel qui, jadis, ouvrait l’âge de la création, l’équinoxe du printems. C’est ce même boeuf Apis qu’adorait l’égypte, et que vos ancêtres, rabins juifs ! Adorèrent aussi dans l’idole du veau d’or. C’est encore votre taureau, enfans de Zoroastre ! Qui, sacrifié dans les mystères symboliques de Mithra, versait un sang fécond pour le monde : et vous, chrétiens, votre bœuf de l’apocalypse, avec ses aîles, symbole de l’air, n’a pas une autre origine ; et votre agneau de Dieu, immolé, comme le taureau de Mithra, pour le salut du monde, n’est encore que ce même soleil, au signe du belier céleste, lequel, dans un âge postérieur, ouvrant à son tour l’équinoxe, fut censé délivrer le monde du règne du mal, c’est-à-dire, de la constellation du serpent, de cette grande couleuvre, mère de l’hiver, et emblème de l’Ahrimanes ou Satan des perses, vos instituteurs. Oui, vainement votre zèle imprudent dévoue les idolâtres aux tourmens du tartare qu’ils ont inventé : toute la base de votre système n’est que le culte du soleil dont vous avez rassemblé les attributs sur votre principal personnage. C’est le soleil qui, sous le nom d’Orus, naissait, comme votre dieu, au solstice d’hiver dans les bras de la vierge céleste, et qui passait une enfance obscure, dénuée, disetteuse,


comme l’est la saison des frimats. C’est lui qui, sous le nom d’Osiris, persécuté par Typhon et par les tyrans de l’air, était mis à mort, renfermé dans un tombeau obscur, emblème de l’hémisphère d’hiver, et qui ensuite se relevant de la zone inférieure vers le point culminant des cieux, ressuscitait vainqueur des géants et des anges destructeurs. Vous, prêtres ! Qui murmurez, vous portez ses signes sur tout votre corps ; votre tonsure est le disque du soleil ; votre étole est son zodiaque ; vos chapelets sont l’emblème


des astres et des planètes. Vous, pontifes et prélats ! Votre mitre, votre crosse, votre manteau sont ceux d’Osiris ; et cette croix, dont vous vantez le mystère sans le comprendre, est la croix de Sérapis, tracée par la main des prêtres égyptiens, sur le plan d’un monde figuré ; laquelle, passant par les équinoxes et par les tropiques, devenait l’emblème de la vie future et de la résurrection, parce qu’elle touchait aux portes d’ivoire et de corne, par où les ames passaient aux cieux. à ces mots, les docteurs de tous les groupes commencèrent de se regarder avec étonnement ; mais nul ne rompant le silence, l’orateur continua : et trois causes principales concourent à cette confusion des idées. Premièrement, les expressions figurées par lesquelles le langage naissant fut contraint de peindre les rapports des objets ; expressions qui, passant ensuite d’un sens propre à un sens général, d’un sens physique à un sens moral, causèrent, par leurs équivoques et leurs synonymes, une foule de méprises. Ainsi, ayant dit d’abord que le soleil surmontait,


venait à bout de douze animaux, on crut par la suite qu’il les tuait, les combattait, les domptait ; et l’on en fit la vie historique d’Hercule. Ayant dit qu’il réglait le tems des travaux, des semailles, des moissons ; qu’il distribuait les saisons, les occupations ; qu’il parcourait les climats ; qu’il dominait sur la terre, etc., on le prit pour un roi législateur, pour un guerrier conquérant ; et l’on en composa l’histoire d’Osiris, de Bacchus, et de leurs semblables. Ayant dit qu’une planète entrait dans un signe, on fit de leur conjonction un mariage, un adultère, un inceste : ayant dit qu’elle était cachée, ensevelie, parce qu’elle revenait à la lumière, et remontait en exaltation, on la fit morte, ressuscitée, enlevée au ciel, etc. Une seconde cause de confusion fut les figures matérielles elles-mêmes, par lesquelles on peignit


d’abord les pensées, et qui, sous le nom d’hiéroglyphes ou caractères sacrés, furent la première invention de l’esprit. Ainsi, pour avertir de l’inondation et du besoin de s’en préserver, l’on avait peint une nacelle, le navire argo. Pour désigner le vent, l’on avait peint une aîle d’oiseau : pour spécifier la saison, le mois, l’on avait peint l’oiseau de passage, l’insecte, l’animal qui apparaissait à cette époque : pour exprimer l’hiver, on peignit un porc, un serpent, qui se plaisent dans les lieux humides ; et la réunion de ces figures avait des sens convenus de phrases et de mots. Mais comme ce sens ne portait


par lui-même rien de fixe et de précis ; comme le nombre de ces figures et de leurs combinaisons


devint excessif, et surchargea la mémoire, il en résulta d’abord des confusions, des explications fausses. Ensuite, le génie ayant inventé l’art plus simple d’appliquer les signes aux sons dont le nombre est limité, et de peindre la parole au lieu des pensées, l’écriture alphabétique fit tomber en désuétude les peintures hiéroglyphiques ; et, de jour en jour, leurs significations oubliées donnèrent lieu à une foule d’illusions, d’équivoques et d’erreurs. Enfin, une troisième cause de confusion fut l’organisation civile des anciens états. En effet, lorsque les peuples commencèrent de se livrer à l’agriculture, la formation du calendrier rural exigeant des observations astronomiques continues, il fut nécessaire d’y préposer quelques


individus chargés de veiller à l’apparition et au coucher de certaines étoiles ; d’avertir du retour de l’inondation, de certains vents, de l’époque des pluies, du tems propre à semer chaque espèce de grain : ces hommes, à raison de leur service, furent dispensés des travaux vulgaires, et la société pourvut à leur entretien. Dans cette position, uniquement occupés de l’observation, ils ne tardèrent pas de saisir les grands phénomènes de la nature, de pénétrer même le secret de plusieurs de ses opérations : ils connurent la marche des astres et des planètes ; le concours de leurs phases et de leurs retours avec les productions de la terre, et le mouvement de la végétation ; les propriétés médicinales ou nourrissantes des fruits et des plantes ; le jeu des élémens et leurs affinités réciproques. Or, parce qu’il n’existait de moyens de communiquer ces connaissances, que par le soin pénible de l’instruction orale, ils ne les transmettaient qu’à leurs amis et à leurs parens ; et il en résulta une concentration de toute science et de toute instruction dans quelques familles qui, s’en arrogeant le privilège exclusif, prirent un esprit de corps et d’isolement funeste à la chose publique. Par cette succession continue des mêmes recherches et des mêmes travaux, le progrès des connaissances fut à la vérité plus


hâtif ; mais par le mystère qui l’accompagnait, le peuple, plongé de jour en jour dans de plus épaisses ténèbres, devint plus superstitieux et plus asservi. Voyant des mortels produire certains phénomènes, annoncer, comme à volonté, des éclipses et des comètes, guérir des maladies, manier des serpens, il les crut en communication avec les puissances célestes ; et pour obtenir les biens ou repousser les maux qu’il en attendait, il les prit pour ses médiateurs et ses interprètes ; et il s’établit au sein des états des corporations sacriléges d’hommes hypocrites et trompeurs, qui attirèrent à eux tous les pouvoirs ; et les prêtres à la fois astronomes, théologues, physiciens, médecins, magiciens, interprètes des dieux, oracles des peuples, rivaux des rois, ou leurs complices, établirent sous le nom de religion un empire de mystère, et un monopole d’instruction, qui ont perdu jusqu’à ce jour les nations… à ces mots, les prêtres de tous les groupes interrompirent l’orateur ; et jetant de grands cris, ils l’accusèrent d’impiété, d’irreligion, de blasphème, et voulurent l’empêcher de continuer ; mais le législateur ayant observé que ce n’était qu’une exposition de faits historiques ; que si ces faits étaient faux ou controuvés, il


serait aisé de les démentir ; que jusques-là l’énoncé de toute opinion était libre, sans quoi il était impossible de découvrir la vérité, l’orateur reprit : or, de toutes ces causes et de l’association continuelle d’idées disparates, résultèrent une foule de désordres dans la théologie, dans la morale, dans les traditions ; et d’abord, parce que les animaux figurèrent les astres, il arriva que les qualités des brutes, leurs penchans, leurs sympathies, leurs aversions passèrent aux dieux, et furent supposées être leurs actions : ainsi, le dieu ichneumon fit la guerre au dieu crocodile ; le dieu loup voulut manger le dieu mouton, le dieu ibis dévora le dieu serpent, et la divinité devint un être bizarre, capricieux, féroce, dont l’idée dérégla le jugement de l’homme, et corrompit sa morale avec sa raison. Et parce que, dans l’esprit de leur culte, chaque famille, chaque nation avaient pris pour patron spécial un astre, une constellation, les affections et les antipathies de l’animal symbole passèrent à ses sectateurs ; et les partisans du dieu chien furent ennemis de ceux du dieu loup ; les adorateurs du dieu boeuf eurent en horreur ceux qui le mangeaient, et la religion devint un mobile de haines et de


combats, une cause insensée de délire et de superstition. D’autre part, les noms des astres animaux ayant, par cette même raison de patronage, été imposés à des peuples, à des pays, à des montagnes, à des fleuves, ces objets furent pris pour des dieux, et il en résulta un mélange d’êtres géographiques, historiques et mythologiques, qui confondit toutes les traditions. Enfin, par l’analogie des actions qu’on leur supposa, les dieux-astres ayant été pris pour des hommes, pour des héros, pour des rois, les rois e les héros prirent à leur tour les actions des dieux pour modèles, et devinrent, par imitation, guerriers, conquérans, sanguinaires, orgueilleux, lubriques, paresseux ; et la religion consacra es crimes des despotes, et pervertit les principes des gouvernemens.


chapitre iv. Quatrième système. Culte des deux principes, ou dualisme. cependant, les prêtres astronomes, dans l’abondance et la paix de leurs temples, firent, de jour en jour, de nouveaux progrès dans les sciences ; et le système du monde s’étant développé graduellement à leurs yeux, ils élevèrent successivement diverses hypothèses de ses effets et de ses agens, qui devinrent autant de systèmes théologiques. Et d’abord les navigations des peuples maritimes, et les caravanes des nomades d’Asie et d’Afrique leur ayant fait connaître la terre depuis les isles-Fortunées jusqu’à la Sérique, et depuis la Baltique jusqu’aux sources du Nil, la comparaison des phénomènes des diverses zones leur découvrit la rondeur du globe, et fit naître une nouvelle théorie. Ayant remarqué que toutes les opérations de la nature, dans la période annuelle, se résumaient en deux principales, celle de produire et celle de détruire ; que, sur la majeure partie du globe, chacune de ce opérations s’accomplissait également de l’un à l’autre équinoxe ; c’est-à-dire, que pendant les six mois d’été tout se procréait, se multipliait, et que, pendant les six mois d’hiver,


tout languissait, était presque mort, ils supposèrent dans la nature des puissances contraires, en un état continuel de lutte et d’effort ; et considérant sous ce rapport la sphère céleste, ils divisèrent les tableaux, qu’ils en figuraient, en deux moitiés ou hémisphéres, tels que les constellations qui se trouvaient dans le ciel d’été, formèrent un empire direct et supérieur ; et celles qui se trouvaient dans le ciel d’hiver, formèrent un empire antipode et inférieur. Or, de ce que les constellations d’été accompagnaient la saison des jours longs, brillans et chauds, et celle des fruits, des moissons, elles furent censées des puissances de lumière, de fécondité, de création, et, par transition du sens physique au moral, des génies, des anges de science, de bienfaisance, de pureté et de vertu : et de ce que les constellations d’hiver se liaient aux longues nuits, aux brumes polaires, elles furent des génies de ténèbres, de destruction, de mort, et, par transition, des ages d’ignorance, de méchanceté, de péché et de vice. Par une telle disposition, le ciel se trouva partagé en deux domaines, en deux factions ; et déjà l’analogie des idées humaines ouvrait une vaste carrière aux écarts de l’imagination ; mais une circonstance particulière détermina, si même


elle n’occasionna, la méprise et l’illusion. Dans la projection de la sphère céleste que traçaient les prêtres astronomes, le zodiaque et les constellations disposés circulairement, présentaient leurs moitiés en opposition diamétrale : l’hémisphère d’hiver, antipode à celui d’été, lui était adverse, contraire, opposé. Par la métaphore perpétuelle, ces mots passèrent au sens moral ; et les anges, les génies adverses, devinrent des révoltés, des ennemis. Dès-lors, toute l’histoire astronomique des constellations se changea en histoire politique ; le ciel fut un état humain où tout se passa ainsi que sur la terre. Or, comme les états, la plupart despotiques, avaient leur monarque, et que déjà


le soleil en était un apparent des cieux ; l’hémisphére d’été, empire de lumière, et ses constellations, peuple d’anges blancs, eurent pour roi un dieu éclairé, intelligent, créateur et bon. Et, comme toute faction rebelle doit avoir son chef, le ciel d’hiver, empire souterrain de ténèbres et de tristesse, et ses astres, peuple d’anges noirs, géans ou démons, eurent pour chef un génie mal-faisant dont le rôle fut attribué à la constellation la plus remarquée par chaque peuple. En égypte, ce fut d’abord le scorpion, premier signe zodiacal après la balance, et long-tems chef des signes de l’hiver : puis ce fut l’ours ou l’âne polaire, appelé Typhon, c’est-à-dire déluge, à raison des


pluies qui inondent la terre pendant que cet astre domine. Dans la Perse, en un tems postérieur, ce fut le serpent qui, sous le nom d’Ahrimanes, forma la base du système de Zoroastre ; et c’est lui, ô chrétiens et juifs ! Qui est devenu votre serpent d’ève (la vierge céleste) et celui de la croix, dans les deux cas, emblème de Satan, l’ennemi, le grand adversaire de l’ancien des jours, chanté par Daniel. Dans la Syrie, ce fut le porc ou le sanglier, ennemi d’Adonis, parce que, dans cette contrée, le rôle de l’ours boréal fut rempli par l’animal dont les inclinations fangeuses sont


emblématiques de l’hiver ; et voilà pourquoi, enfans de Moïse et de Mahomet, vous l’avez pris en horreur, à l’imitation des prêtres de Memphis et de Baalbek, qui détestaient en lui le meurtrier de leur dieu soleil. C’est aussi le type premier de votre Chib-En, ô indiens ! Lequel fut jadis le Pluton de vos frères les romains et les grecs ; ainsi que votre Brama, ce dieu créateur n’est que l’Ormuzd persan, et l’Osiris égyptien, dont le nom même exprime un pouvoir créateur, producteur de formes. Et ces dieux reçurent un culte analogue à leurs attributs vrais ou feints, lequel, à raison de leur différence, se partagea en deux branches diverses. Dans l’une, le dieu bon reçut un culte d’amour et de joie, d’où dérivent tous les actes religieux du genre gai, les fêtes, les danses, les festins, les offrandes de fleurs, de lait, de miel, de parfums, en un mot, de tout ce qui flatte les sens et l’ame. Dans l’autre, le dieu mauvais reçut, au contraire, un


culte de crainte et de douleur, d’où dérivent tous les actes religieux du genre triste ; les pleurs, la désolation, le deuil, les privations, les offrandes sanglantes et les sacrifices cruels. De là vient encore ce partage des êtres terrestres en purs ou impurs, en sacrés ou abominables, selon que leurs espèces se trouvèrent du nombre des constellations de l’un des deux dieux, et firent partie de leur domaine ; ce qui


produisit d’une part les superstitions de souillures et de purifications, et de l’autre les prétendues vertus efficaces des amulettes et les talismans. Vous concevez maintenant, continua l’orateur en s’adressant aux indiens, aux perses, aux juifs, aux chrétiens, aux musulmans ; vous concevez l’origine de ces idées de combats, de rebellions, qui remplissent également vos mythologies. Vous voyez ce que signifient les anges blancs et les anges noirs, les chérubins et les séraphins à tête d’aigle, de lion, ou de taureau, les deûs, diables ou démons à cornes de bouc, à queue de serpent ; les trônes et les dominations rangés en sept ordres ou gradations comme les sept sphères des planètes ; tous êtres jouant les mêmes rôles, ayant les mêmes attributs dans les vedes, les bibles ou le zend-avesta, soit qu’ils aient pour chef Ormuzd ou Brama, Typhon ou Chiven, Michel ou Satan ; soit qu’ils se présentent sous la forme de géans à cent bras et à pieds de serpent, ou de dieux métamorphosés en lions, en ibis, en taureaux, en chats, comme dans les contes sacrés des grecs et des égyptiens ; vous apercevez la filiation successive de ces idées, et comment, à mesure qu’elles se sont éloignées de leurs sources, et que les esprits se sont policés,


ils en ont adouci les formes grossières, pour les rapprocher d’un état moins choquant. Or, de même que le système des deux principes ou dieux opposés, naquit de celui des symboles, entrés tous dans sa contexture ; de même vous allez voir naître de lui un système nouveau, auquel il servit à son tour de base et d’échelon. chapitre v. Culte mystique et moral, ou système de l’autre monde. en effet, alors que le vulgaire entendit parler d’un nouveau ciel et d’un autre monde, il donna bientôt un corps à ces fictions ; il y plaça un théâtre solide, des scènes réelles ; et les notions géographiques et astronomiques vinrent favoriser, si même elles ne provoquèrent cette illusion. D’une part, les navigateurs phéniciens, ceux qui, passant les colonnes d’Hercule, allaient chercher l’étain de Thulé et l’ambre de la Baltique, racontaient qu’à l’extrémité du monde, au bout de l’océan (la Méditerranée), où le soleil se couche pour les contrées asiatiques, étient des îles fortunées, séjour d’un printems éternel ; et plus loin des régions hyperboréennes, placées sous terre (relativement aux


tropiques), où régnait une éternelle nuit. Sur ces récits mal compris, et sans doute confusément faits, l’imagination du peuple composa les champs élysées, lieux de délices, placés dans un monde inférieur, ayant leur ciel, leur soleil, leurs astres ; et le tartare, lieu de ténèbres, d’humidité, de fange, de frimats. Or, parce que l’homme, curieux de tout ce qu’il ignore, et avide d’une longue existence, s’était déjà interrogé sur ce qu’il devenait après sa mort ; parce qu’il avait de bonne heure raisonné sur le principe de vie qui anime son corps, qui s’en sépare sans le déformer, et qu’il avait imaginé les substances déliées, les fantômes, les ombres ; il aima à croire qu’il continuerait, dans le monde souterrain, cette vie qu’il lui coûtait trop de perdre ; et les lieux infernaux furent un emplacement commode pour recevoir les objets chéris auxquels il ne pouvait renoncer. D’autre part, les prêtres astrologues et physiciens faisaient de leurs cieux des récits, et ils en traçaient des tableaux qui s’encadraient parfaitement dans ces fictions. Ayant appelé,


dans leur langage métaphorique, les équinoxes et les solstices, les portes des cieux ou entrées des saisons, ils expliquaient les phénomènes terrestres, en disant " que par la porte de corne (d’abord le taureau, puis le belier), et par celle du cancer, descendaient les feux vivifians qui animent au printems la végétation, et les esprits aqueux qui causent au solstice le débordement du Nil ; que par la porte d’ivoire (la balance et auparavant l’arc ou sagittaire), et par celle du capricorne ou de l’urne, s’en retournaient à leur source, et remontaient à leur origine les émanations ou influences des cieux ; et la voie lactée qui passait par ces portes des solstices, leur semblait placée là exprès pour leur servir de route et de véhicule ; de plus, dans leur atlas, la scène céleste présentait un fleuve (le Nil figuré par les plis de l’hydre), une barque le navire argo, et le chien Syrius, tous deux relatifs à ce fleuve, dont ils présageaient l’inondation. Ces circonstances, associées aux premières, en y ajoutant des détails, en augmentèrent les vraisemblances ; et pour arriver au tartare ou à l’élysée, il fallut que les ames traversassent les fleuves du Styx et de l’Achéron dans la


nacelle du nocher Caron, et qu’elles passassent par les portes de corne ou d’ivoire, que gardait le chien Cerbère. Enfin, un usage civil se joignit à toutes ces fictions, et acheva de leur donner de la consistance. Ayant remarqué que dans leur climat brûlant, la putréfaction des cadavres était un levain de peste et de maladies, les habitans de l’égypte avaient dans plusieurs états institué l’usage d’inhumer les morts hors de la terre habitée, dans le désert qui est au couchant. Pour y arriver, il fallait passer les canaux du fleuve, et par conséquent être reçu dans une barque, payer un salaire au nocher ; sans quoi, le corps privé de sépulture eût été la proie des bêtes féroces. Cette coutume inspira aux législateurs civils et religieux un moyen puissant d’influer sur les mœurs ; et saisissant par la piété filiale et par le respect pour les morts, des hommes grossiers et féroces, ils établirent pour condition nécessaire, d’avoir subi un jugement préalable, qui décidât si le mort méritait d’être admis au rang de sa famille dans la noire cité. Une telle idée s’adaptait trop bien à toutes les autres pour ne pas s’y incorporer ; le peuple ne tarda pas de l’y associer ; et les enfers eurent leur Minos et leur Rhadamante avec la baguette, le siége, les huissiers et l’urne, comme dans


l’état terrestre et civil. Alors la divinité devint un être moral et politique, un législateur social d’autant plus redouté, que ce législateur suprême, ce juge final, fut inaccessible aux regards : alors ce monde fabuleux et mythologique si bizarrement composé de membres épars, se trouva un lieu de châtiment et de récompense, où la justice divine fut censée corriger ce que celle des hommes eut de vicieux, d’erroné ; et ce système spirituel et mystique acquit d’autant plus de crédit, qu’il s’empara de l’homme par tous ses penchans : le faible opprimé y trouva l’espoir d’une indemnité, la consolation d’une vengeance future ; l’oppresseur comptant, par de riches offrandes, arriver toujours à l’impunité, se fit de l’erreur du vulgaire une arme de plus pour subjuguer ; et les chefs des peuples, les rois et les prêtres y virent de nouveaux moyens de les maîtriser par le privilége qu’ils se réservèrent de répartir les graces ou les châtimens du grand juge selon des délits ou des actions méritoires, qu’ils caractérisèrent à leur gré. Voilà comme s’est introduit dans le monde visible et réel, un monde invisible et imaginaire ; voilà l’origine de ces lieux de délices et de peines dont vous, perses ! Avez fait votre terre rajeunie, votre ville de résurrection


placée sous l’équateur, avec l’attribut singulier que les heureux n’y donneront point d’ombre. Voilà, juifs et chrétiens, disciles des perses ! D’où sont venus votre Jérusalem de l’apocalypse, votre paradis, votre ciel, caractérisés par tous les détails du ciel astrologique d’Hermès : et vous, musulmans, votre


enfer, abyme souterrain, surmonté d’un pont ; votre balance des ames et de leurs oeuvres, votre jugement par les anges Monkir et Nékir, ont également pris leurs modèles dans les cérémonies mystérieuses de l’antre de Mithra ; et votre ciel ne diffère en rien de celui d’Osiris, d’Ormuzd et de Brama.


chapitre vi. Sixième système : monde animé, ou culte de l’univers sous divers emblèmes. tandis que les peuples s’égarèrent dans le labyrinthe ténébreux de la mythologie et des fables, les prêtres physiciens, poursuivant leurs études et leurs recherches sur l’ordre et la disposition de l’univers, arrivèrent à de nouveaux résultats, et dressèrent de nouveaux systèmes de puissances et de causes motrices. Long-tems bornés aux simples apparences, ils n’avaient vu dans les mouvemens des astres qu’un jeu inconnu de corps lumineux, qu’ils croyaient rouler autour de la terre, point central de toutes les sphères ; mais alors qu’ils eurent découvert la rondeur de notre planète, les conséquences de ce premier fait les conduisirent à des considérations nouvelles, et d’induction en induction ils s’élevèrent aux plus hautes conceptions de l’astronomie et de la physique. En effet, ayant conçu cette idée lumineuse


et simple, que le globe terrestre est un petit cercle inscrit dans le cercle plus grand des cieux, la théorie des cercles concentriques s’offrit d’elle-même à leur hypothèse, pour résoudre le cercle inconnu du globe terrestre par des points connus du cercle céleste ; et la mesure d’un ou de plusieurs degrés du méridien, donna avec précision la circonférence totale. Alors saisissant pour compas le diamètre obtenu de la terre, un génie heureux l’ouvrit d’une main hardie sur les orbites immenses des cieux ; et, par un phénomène inouï, du grain de sable qu’à peine il couvrait, l’homme embrassant les distances infinies des astres, s’élança dans les abymes de l’espace et de la durée : là se présenta à ses regards un nouvel ordre de l’univers ; le globe atome qu’il habitait, ne lui en parut plus le centre : ce role important fut déféré à la masse énorme du soleil ; et cet astre devint le pivot enflammé de huit sphéres environnantes, dont les mouvemens furent désormais soumis à la précision du calcul. C’était déjà beaucoup pour l’esprit humain, d’avoir entrepris de résoudre la disposition et


l’ordre des grands êtres de la nature ; mais non content de ce premier effort, il voulut encore en résoudre le mécanisme, en deviner l’origine et le principe moteur ; et c’est là qu’engagés dans les profondeurs abstraites et métaphysiques du mouvement et de sa cause première, des propriétés inhérentes ou communiquées de la matière, de ses formes successives, de son étendue, c’est-à-dire de l’espace et du tems sans bornes, les physiciens théologues se perdirent dans un chaos de raisonnemens subtils, et de controverses scolastiques. Et d’abord l’action du soleil sur les corps terrestres leur ayant fait regarder sa substance comme un feu pur et élémentaire, ils en firent le foyer et le réservoir d’un océan de fluide igné, lumineux, qui, sous le nom d’oether, remplit l’univers, et alimenta les êtres. Ensuite, les analyses d’une physique savante leur ayant fait découvrir ce même feu, ou un autre parfaitement semblable, dans la composition de tous les corps, et s’étant aperçus qu’il était l’agent essentiel de ce mouvement spontané que l’on appelle vie dans les animaux, et végétation dans les plantes, ils conçurent le jeu et le mécanisme de l’univers, comme celui d’un tout homogène, d’un corps identique ;


dont les parties, quoique distantes, avaient cependant une liaison intime, et le monde fut un être vivant, animé par la circulation organique d’un fluide igné ou même électrique, qui, par un premier terme de comparaison pris dans l’homme et les animaux, eut le soleil pour cœur ou foyer.


Alors, parmi les philosophes théologues, les uns partant de ces principes, résultat de l’observation, " que rien ne s’anéantit dans le monde ; que les élémens sont indestructibles ; qu’ils changent de combinaisons, mais non de nature ; que la vie et la mort des êtres ne sont que des modifications variées des mêmes atômes ; que la matière possède par elle-même des propriétés, d’où résultent toutes ses manières d’être ; que le monde est éternel, sans bornes d’espace et de durée " ; les uns dirent que l’univers entier était Dieu ; et selon eux, Dieu fut un être à la fois effet et cause, agent et patient, principe moteur et chose mue, ayant pour lois des propriétés invariables qui constituent la fatalité ; et ceux-là peignirent leur pensée, tantôt par l’emblème de Pan (le grand tout), ou de Jupiter au front d’étoiles, au corps planétaire, aux pieds d’animaux, ou de l’oeuf orphique, dont le jaune suspendu au milieu d’un liquide enceint d’une voûte, figura le globe du soleil, nageant


dans l’éther au milieu de la voûte des cieux, tantôt par celui d’un grand serpent rond, figurant les cieux où ils plaçaient le premier mobile, et par cette raison de couleur d’azur, parsemé de taches d’or (les étoiles), dévorant sa queue, c’est-à-dire, rentrant en lui-même et se repliant éternellement comme les révolutions des sphères : tantôt par celui d’un homme, ayant les pieds liés et joints, pour signifier l’existence immuable, enveloppé d’un


manteau de toutes les couleurs, comme le spectacle de la nature, et portant sur la tête une sphère d’or, emblème de la sphère des étoiles : ou par celui d’un autre homme quelquefois assis sur la fleur du lotos portée sur l’abyme des eaux, quelquefois couché sur une pile de douze carreaux, figurant les douze signes célestes. Et voilà, indiens, japonais, siamois, tibetans, chinois, la théologie qui, fondée par les égyptiens, s’est transmise et gardée chez vous dans les tableaux que vous tracez de Brama, de Beddou, de Sommonacodom, d’Omito : voilà même, hébreux et chrétiens, l’opinion dont vous avez conservé une parcelle dans votre dieu, souffle porté sur les eaux, par une allusion au vent qui, à l’origine du monde, c’est-à-dire au depart des sphères du signe du cancer, annonçait l’inondation du Nil, et semblait préparer la création.


chapitre vii. Septième système : culte de l’ame du monde, c’est-à-dire, de l’élément du feu, principe vital de l’univers. mais d’autres répugnant à cette idée d’un être à la fois effet et cause, agent et patient, et rassemblant en une même nature des natures contraires, distinguèrent le principe moteur de la chose mue ; et posant que la matière était inerte en elle-même, ils prétendirent que ses propriétés lui étaient communiquées par un agent distinct, dont elle n’était que l’enveloppe et le foureau. Cet agent pour les uns fut le principe igné, reconnu l’auteur de tout mouvement : pour les autres ce fut le fluide appelé éther, cru plus actif et plus subtil ; or, comme ils appelaient dans les animaux le principe vital et moteur, une ame, un esprit ; et comme ils raisonnaient sans cesse par comparaison, surtout par celle de l’être humain, ils donnèrent au principe moteur de tout l’univers le nom d’ame, d’intelligence, d’esprit ; et Dieu fut l’esprit vital qui, répandu dans tous les êtres, anima le vaste corps du monde. Et ceux-là peignirent leur pensée, tantôt par You-Piter, essence du mouvement et de l’animation, principe de l’existence, ou plutôt


l’existence elle-même ; tantôt par Vulcain ou phtha, feu-principe et élémentaire, ou par l’autel de Vesta, placé centralement dans son temple, comme le soleil dans les sphères ; et tantôt par Kneph, être humain vêtu de bleu foncé, ayant en main un sceptre et une ceinture (le zodiaque), coiffé d’un bonnet de plumes, pour exprimer la fugacité de sa pensée, et produisant de sa bouche le grand oeuf. Or, par une conséquence de ce système, chaque être contenant en soi une portion du fluide igné ou éthérien, moteur universel et commun ; et ce fluide ame du monde étant la divinité, il s’ensuivit que les ames de tous les êtres furent une portion de Dieu même, participant à tous ses attributs, c’est-à-dire, étant une substance indivisible, simple, immortelle ; et de là tout le système de l’immortalité de l’ame, qui d’abord fut éternité.


De là aussi ses transmigrations connues sous le nom de métempsycose, c’est-à-dire de passage du principe vital d’un corps à un autre ; idée née de la transmigration véritable des élémens matériels. Et voilà, indiens, budsoïstes, chrétiens, musulmans ! D’où dérivent toutes vos opinions sur la spiritualité de l’ame ; voilà quelle fut la source des rêveries de Pythagore et de Platon, vos instituteurs, qui eux-mêmes ne furent que les échos d’une dernière secte de philosophes visionnaires, qu’il faut développer. chapitre viii. Huitième système. Monde-machine : culte du dêmi-ourgos, ou grand-ouvrier, jusque là les théologiens, en s’exerçant sur les substances déliées et subtiles de l’éther ou du feu-principe, n’avaient cependant pas cessé de traiter d’êtres palpables et perceptibles aux sens, et la théologie avait continué d’être la théorie des puissances physiques, placées tantôt spécialement dans les astres, tantôt disséminées danstout l’univers ; mais à cette époque, des esprits


superficiels, perdant le fil des idées qui avaient dirigé ces études profondes, ou ignorant les faits qui leur servaient de base, en dénaturèrent tous les résultats par l’introduction d’une chimère étrange et nouvelle. Ils prétendirent que cet univers, ces cieux, ces astres, ce soleil, n’étaient qu’une machine d’un genre ordinaire ; et à cette première hypothèse, appliquant une comparaison tirée des ouvrages de l’art, ils élevèrent l’édifice des sophismes les plus bizarres. " une machine, dirent-ils, ne se fabrique point elle-même : elle a un ouvrier antérieur ; elle l’indique par son existence. Le monde est une machine : donc il existe un fabricateur ". De là, le dêmi-ourgos ou grand ouvrier, constitué divinité autocratrice et suprême. Vainement l’ancienne philosophie objecta que l’ouvrier même avait besoin de parens et d’auteurs, et que l’on ne faisait qu’ajouter un échelon en ôtant l’éternité au monde pour la lui donner. Les innovateurs, non contens de ce premier paradoxe, passèrent à un second ; et, appliquant à leur ouvrier la théorie de l’entendement humain, ils prétendirent que le


dêmi-ourgos avait fabriqué sa machine sur un plan ou idée résidant en son entendement. Or, comme leurs maîtres, les physiciens, avaient placé dans la sphère des fixes le grand mobile régulateur, sous le nom d’intelligence, de raisonnement, les spiritualistes, leurs mimes, s’emparant de cet être, l’attribuèrent au dêmi-ourgos, en en faisant une substance distincte, existante par elle-même, qu’ils appelèrent mens ou logos (parole et raisonnement). Et, comme d’ailleurs ils admettaient l’existence de l’ame du monde, ou principe solaire, ils se trouvèrent obligés de composer trois grades ou échelons de personnes divines, qui furent, 1 le dêmi-ourgos ou dieu ouvrier ; 2 le logos, parole et raisonnement, et 3 l’esprit ou l’ame (du monde). Et voilà, chrétiens ! Le roman sur lequel vous avez fondé votre trinité ; voilà le système qui, né hérétique dans les temples égyptiens, transporté païen dans les écoles de l’Italie et de la Grèce, se trouve aujourd’hui catholique orthodoxe par la conversion de ses partisans, les disciples de Pythagore et de Platon devenus chrétiens.


Et c’est ainsi que la divinité, après avoir été dans son origine l’action sensible, multiple, des météores et des élémens ; puis la puissance combinée des astres, considérés sous leurs rapports avec les êtres terrestres ; puis ces êtres terrestres eux-mêmes par la confusion des symboles avec leurs modèles ; puis la double puissance de la nature dans ses deux opérations principales de production et de destruction ; puis le monde animé sans distinction d’agent et de patient, d’effet et de cause ; puis le principe solaire ou l’élément du feu reconnu pour moteur unique ; c’est ainsi que la divinité est devenue, en dernier résultat, un être chimérique et abstrait ; une subtilité scolastique de substance sans forme, de corps sans figure ; un vrai délire de l’esprit, auquel la raison n’a plus rien compris. Mais vainement dans ce dernier passage veut-elle se dérober aux sens : le cachet de son origine lui demeure ineffaçablement empreint ; et ses attributs tous calqués, ou sur les attributs physiques de l’univers, tels que l’immensité, l’éternité, l’indivisibilité, l’incompréhensibilité ; ou sur les affections morales de l’homme, telles que la bonté, la justice, la


majesté, etc. ; ses noms mêmes, tous dérivés des êtres physiques qui lui ont servi de types, et spécialement du soleil, des planètes et du monde, retracent incessamment, en dépit de ses corrupteurs, les traits indélébiles de sa véritable nature. Telle est la chaîne des idées que l’esprit humain avait déjà parcourue à une époque antérieure aux récits positifs de l’histoire : et puisque


leur continuité prouve qu’elles ont été le produit d’une même série d’études et de travaux, tout engage à en placer le théâtre dans le berceau de leurs élémens primitifs, dans l’égypte : et leur marche y put être rapide, parce que la curiosité oiseuse des prêtres physiciens n’avait pour aliment, dans la retraite des temples, que l’énigme toujours présente de l’univers ; et que dans la division politique, qui long-tems partagea cette contrée, chaque état eut son collège de prêtres, lesquels, tour-à-tour auxiliaires ou rivaux, hâtèrent par leurs disputes le progrès des sciences et des découvertes.


Et déjà il était arrivé sur les bords du Nil ce qui depuis s’est répété par toute la terre. à mesure que chaque système s’était formé, il avait suscité dans sa nouveauté des querelles et des schismes : puis, accrédité par la persécution même, tantôt il avait détruit les idées antérieures, tantôt il se les était incorporées en les modifiant ; et les révolutions politiques étant survenues, l’agrégation des états et le mélange des peuples confondirent toutes les opinions ; et le fil des idées s’étant perdu, la théologie tomba dans le chaos, et ne fut plus qu’un logogriphe de vieilles traditions, qui ne furent plus comprises. La religion, égarée d’objet,


ne fut plus qu’un moyen politique de conduire un vulgaire crédule, dont s’emparèrent tantôt des hommes crédules eux-mêmes et dupes de leurs propres visions, et tantôt des hommes hardis, et d’une ame énergique, qui se proposèrent de grands objets d’ambition. chapitre ix. Religion de Moïse, ou culte de l’ame du monde (You-Piter). tel fut le législateur des hébreux, qui, voulant séparer sa nation de toute autre, et se former un empire isolé et distinct, conçut le dessein d’en asseoir les bases sur les préjugés religieux, et d’élever autour de lui un rempart sacré d’opinions et de rites. Mais vainement proscrivit-il le culte des symboles régnant dans la basse égypte et la Phénicie ; son Dieu n’en fut pas moins un dieu égyptien de l’invention de ces prêtres dont Moïse avait été le


disciple ; et Yahouh, décelé par son propre nom, l’essence (des êtres), et par son symbole le buisson de feu, n’est que l’ame du monde, le principe moteur que, peu après, la Grèce adopta sous la même dénomination dans son


You-Piter, être générateur ; et sous celle d’êi, l’existence ; que les thébains consacraient sous le nom de Kneph ; que Saïs adorait sous l’emblème d’Isis voilée, avec cette inscription : je suis tout ce qui a été, tout ce qui est, tout ce qui sera, et nul mortel n’a levé mon voile ; que Pythagore honorait sous le nom de Vesta, et que la philosophie stoïcienne définissait avec précision en l’appelant le principe du feu. Moïse voulut en vain effacer de sa religion tout ce qui rappelait le culte des astres : une foule de traits restèrent malgré lui pour le retracer ; et les sept lumières ou planètes du grand chandelier, les douze pierres ou signes de l’urim du grand prêtre, la fête des deux équinoxes qui, à cette époque, formaient chacun une année, la cérémonie de l’agneau ou belier céleste, alors à son quinzième degré : enfin, le nom d’Osiris même conservé dans son cantique, et l’arche ou coffre imité du tombeau où ce Dieu fut enfermé, demeurent pour servir de témoins à la filiation de ses idées, et à leur extraction de la source commune. chapitre x. Religion de Zoroastre. tel fut aussi Zoroastre qui, cinq siècles après Moïse, au tems de David, rajeunit et moralisa


chez les mèdes et les bactriens tout le système égyptien d’Osiris, et de Typhon, sous les noms d’Ormuzd et d’Ahrimanes ; qui appela vertu et bien le règne de l’été ; péché et mal le règne de l’hiver ; création du monde le renouvellement de la nature au printems ; résurrection celui des sphères dans les périodes séculaires des conjonctions ; vie future, enfer, paradis, ce qui n’était que le tartare et l’élyzée des astrologues et des géographes ; en un mot, qui ne fit que consacrer les rêveries déjà existantes du système mystique. chapitre xi. Budsoïsme, ou religion des samanéens. tels encore les promulgateurs de la doctrine sépulcrale des samanéens qui, sur les bases de la métempsicose, élevèrent le système misanthropique du renoncement et des privations : qui, posant pour principe que le corps n’est qu’une prison où l’ame vit dans une gêne impure ; que la vie n’est qu’un songe, une illusion, et le monde un lieu de passage à une patrie ultérieure, à une vie sans fin, placèrent la vertu et la perfection dans l’immobilité absolue, dans la destruction de tout sentiment, dans l’abnégation des organes physiques, dans l’anéantissement de tout


l’être : d’où résultèrent les jeûnes, les pénitences, les macérations, l’isolement, les contemplations, et toutes les pratiques du délire déplorable des anachorètes. chapitre xii. Brahmisme, ou système indien. tels enfin les fondateurs du système indien, qui, rafinant après Zoroastre sur les deux principes de la production et de la destruction, en introduisirent un intermédiaire, celui de la conservation ; et sur leur trinité distincte, et pourtant identique de Brama, Chiven et bichenou, entassèrent les allégories des vieilles traditions, et les subtilités alambiquées de leur métaphysique. Voilà les matériaux qui, depuis des siècles nombreux, existaient épars dans l’Asie, quand un cours fortuit d’événemens et de circonstances vint, sur les bords de l’Euphrate et de la Méditerranée, en former de nouvelles combinaisons. chapitre xiii. Christianisme ou culte allégorique du soleil, sous ses noms cabalistiques de Chris-En ou Christ, et d’Yês-us ou Jesus. en constituant un peuple séparé, Moïse avait vainement prétendu le défendre de l’invasion de toute idée étrangère : un penchant invincible,


fondé sur les affinités d’une même origine, avait sans cesse ramené les hébreux vers le culte des nations voisines ; et les relations indispensables du commerce et de la politique qu’il entretenait avec elles, en avaient de jour en jour fortifié l’ascendant. Tant que le régime national se maintint, la force coërcitive du gouvernement et des lois, s’opposant aux innovations, retarda leur marche ; et cependant les hauts lieux étaient pleins d’idoles, et le dieu soleil avait son char et ses chevaux peints dans les palais des rois, et jusque dans le temple d’Yâhouh : mais lorsque les conquêtes des sultans de Ninive et de Babylone eurent dissous le lien de la puissance publique, le peuple livré à lui-même, et sollicité par ses conquérans, ne contraignit plus son penchant pour les opinions profanes, et elles s’établirent publiquement en Judée. D’abord les colonies assyriennes, transportées à la place des tribus, remplirent le royaume de Samarie des dogmes des mages, qui bientôt pénétrèrent dans le royaume de Juda ; ensuite Jérusalem ayant été subjuguée, les égyptiens, les syriens, les arabes, accourus dans ce pays ouvert, y apportèrent de toutes parts les leurs, et la religion de Moïse fut déjà doublement altérée. D’autre part les prêtres et les grands,


transportés à Babylone, et élevés dans les sciences des kaldéens, s’imburent, pendant un séjour de 70 ans, de toute leur théologie, et de ce moment se naturalisèrent chez les juifs les dogmes du génie ennemi (Satan), de l’archange Michel, de l’ancien des jours (Ormuzd) des anges rebelles, du combat des cieux, de l’ame immortelle et de la résurrection ; toutes choses inconnues à Moïse, ou condamnées par le silence même qu’il en avait gardé. De retour dans leur patrie, les émigrés y rapportèrent ces idées ; et d’abord leur innovation y suscita les disputes de leurs partisans les pharisiens, et de leurs opposans, les sadducéens, représentans de l’ancien culte national. Mais les premiers, secondés du penchant du peuple et de ses habitudes déjà contractées, appuyés


de l’autorité des perses, leurs libérateurs et leurs maîtres, terminèrent par prendre l’ascendant sur les seconds, et les enfans de Moïse consacrèrent la théologie de Zoroastre. Une analogie fortuite entre deux idées principales, favorisa surtout cette coalition, et devint la base d’un dernier système, non moins étonnant dans sa fortune que dans les causes de sa formation. Depuis que les assyriens avaient détruit le royaume de Samarie, des esprits judicieux, prévoyant la même destinée pour Jérusalem, n’avaient cessé de l’annoncer, de la prédire ; et leurs prédictions avaient toutes eu ce caractère particulier, d’être terminées par des vœux de rétablissement et de régénération énoncés sous la forme de prophéties : les hiérophantes, dans leur enthousiasme, avaient peint un roi libérateur qui devait rétablir la nation dans


son ancienne gloire ; le peuple hébreu devait redevenir un peuple puissant, conquérant, et Jérusalem la capitale d’un empire étendu sur tout l’univers. Les événemens ayant réalisé la première partie de ces prédictions, la ruine de Jérusalem, le peuple attacha à la seconde une croyance d’autant plus entière qu’il tomba dans le malheur ; et les juifs affligés attendirent avec l’impatience du besoin et du desir le roi victorieux et libérateur qui devait venir sauver la nation de Moïse et relever l’empire de David. D’autre part, les traditions sacrées et mythologiques des tems antérieurs, avaient répandu dans toute l’Asie un dogme parfaitement analogue. On n’y parlait que d’un grand médiateur, d’un juge final, d’un sauveur futur qui, roi, dieu conquérant et législateur, devait ramener l’âge d’or sur la terre ; la délivrer de l’empire du mal, et rendre aux hommes le règne du bien, la paix et le bonheur. Ces idées occupaient d’autant plus les peuples, qu’ils y trouvaient des consolations de l’état funeste et des


maux réels où les avaient plongés les dévastations successives des conquêtes et des conquérans, et le barbare despotisme de leurs gouvernemens. Cette conformité entre les oracles des nations et ceux des prophètes, excita l’attention des juifs ; et sans doute les prophètes avaient eu l’art de calquer leurs tableaux sur le style et le génie des livres sacrés employés aux mystères payens : c’était donc en Judée une attente générale que celle du grand envoyé, du sauveur final, lorsqu’une circonstance singulière vint déterminer l’époque de sa venue. Il était écrit dans les livres sacrés des perses et des kaldéens, que le monde composé d’une révolution totale de douze mille était partagé en deux révolutions partielles, dont l’une, âge et règne du bien, se terminait au bout de six mille, et l’autre, âge et règne du mal, se terminait au bout de six autres mille. Par ces récits, les premiers auteurs avaient entendu la révolution annuelle du grand orbe céleste, appelé le monde (révolution composée de douze mois ou signes, divisés chacun en mille parties) ; et les deux périodes systématiques de l’hiver et de l’été, composées chacune également de six mille. Ces expressions toutes équivoques ayant été mal expliquées, et ayant reçu un sens absolu et moral au lieu de leur


sens physique et astrologique, il arriva que le monde annuel fut pris pour un monde séculaire ; les mille de tems pour des mille d’années ; et supposant, d’après les faits, que l’on vivait dans l’âge du malheur, on en inféra qu’il devait finir au bout des six mille ans prétendus.


Or, dans les calculs admis par les juifs, on commençait à compter près des six mille ans depuis la création (fictive) du monde. Cette coïncidence produisit de la fermentation dans les esprits. L’on ne s’occupa plus que d’une fin prochaine : on interrogea les hiérophantes et leurs livres mystiques, qui en assignèrent divers termes ; on attendit le grand médiateur, le juge final ; on le desira pour mettre fin à tant de calamités. à force de parler de cet être, quelqu’un dit l’avoir vu ; et ce fut assez d’une première rumeur pour établir une certitude générale. Le bruit populaire devint un fait avéré : l’être imaginaire fut réalisé ; et sur ce fantôme, toutes les circonstances des traditions mythologiques venant à se rassembler, il en résulta une histoire authentique et complète, dont il ne fut plus permis de douter. Elles portaient, ces traditions mythologiques, que, " dans l’origine, une femme et un homme avaient, par leur chute, introduit dans le monde le mal et le péché ". Et par-là, elles indiquaient le fait astronomique de la vierge céleste, et de l’homme bouvier (Bootes) qui, en se couchant héliaquement à l’équinoxe d’automne, livraient le ciel aux constellations de l’hiver, et semblaient, en tombant sous l’horizon, introduire dans le monde le génie du mal, Ahrimanes, figuré par la constellation du serpent.


Elles portoient, ces traditions : " que la femme avoit entraîné, séduit l’homme ". Et en effet, la vierge se couchant la première, semble entraîner à sa suite le bouvier ; " que la femme l’avoit tenté en lui présentant des fruits beaux à voir et bons à manger, qui donnaient la science du bien et du mal ". Et en effet, la vierge tient en main une branche de fruits, qu’elle semble étendre vers le bouvier : et le rameau, emblème de l’automne, placé dans le tableau de Mithra sur la frontière de l’hiver et de l’été, semble ouvrir la porte et donner la science, la clef du bien et du mal. Elles portaient : " que ce couple avait été chassé du jardin céleste, et qu’un chérubin,


à épée flamboyante, avait été placé à la porte pour le garder ". Et en effet, quand la vierge et le bouvier tombent sous l’horizon du couchant, Persée monte de l’autre côté, et, l’épée à la main, ce génie semble les chasser du ciel de l’été, jardin et règne des fruits et des fleurs. Elles portaient : " que de cette vierge devait naître, sortir un rejeton, un enfant qui écraserait la tête du serpent, et délivrerait le monde du péché ". Et, par-la, elles désignaient le soleil qui,


à l’époque du solstice d’hiver, au moment précis où les mages des perses tiraient l’horoscope de la nouvelle année, se trouvait placé dans le sein de la vierge, en lever héliaque à l’horizon oriental, et qui, à ce titre, était figuré dans leurs tableaux astrologiques sous la forme d’un enfant allaité par une vierge chaste,


et devenait ensuite à l’équinoxe du printems le belier ou l’agneau, vainqueur de la constellation du serpent qui disparaissait des cieux. Elles portaient : " que dans son enfance, ce réparateur de nature divine ou céleste vivrait abaissé, humble, obscur, indigent " ; et cela, parce que le soleil d’hiver est abaissé sous l’horizon, et que cette période première de ses quatre âges ou saisons, est un tems d’obscurité, de disette, de jeûne, de privations. Elles portaient : " que, mis à mort par des méchans, il était ressuscité glorieusement ;


qu’il était remonté des enfers aux cieux, où il régnerait éternellement. Et par-là, elles retraçaient la vie du soleil qui, terminant sa carrière au solstice d’hiver, lorsque dominaient Thyphon et les anges rebelles, semblait être mis à mort par eux ; mais qui bientôt après, renaissait, résurgeait dans la voûte des cieux où il est encore. Enfin, ces traditions citant jusqu’à ses noms astrologiques et mystérieux, disaient qu’il s’appelait tantôt Chris, c’est-à-dire le conservateur ; et voilà ce dont vous, indiens,


avez fait votre Dieu Chris-En ou Chris-Na ; et vous, chrétiens grecs et occidentaux, votre Chris-Tos, fils de Marie ; et tantôt, qu’il s’appelait Yês, par la réunion de trois lettres, lesquelles, en valeur numérale, formaient le nombre 608, l’une des périodes solaires ; et voilà, ô européens ! Le nom qui, avec la finale latine, est devenu votre Iês-Us ou Jesus, nom ancien et cabalistique, attribué au jeune Bacchus, fils clandestin (nocturne) de la vierge Minerve, lequel, dans toute l’histoire de sa vie et même de sa mort, retrace l’histoire du Dieu des chrétiens, c’est-à-dire, de l’astre du jour dont ils sont tous les deux l’emblème. à ces mots, un grand murmure s’étant élevé de la part des groupes chrétiens, les musulmans, les lamas, les indiens les rappelèrent à l’ordre, et l’orateur achevant son discours : " vous savez maintenant, dit-il, comment le reste de ce système se composa dans le chaos et l’anarchie des trois premiers siècles ; comment


une foule d’opinions bizarres partagèrent les esprits, et les partagèrent avec un enthousiasme et une opiniâtreté réciproques, parce que, fondées également sur des traditions anciennes, elles étaient également sacrées. Vous savez comment, après trois cents ans, le gouvernement s’étant associé l’une de ces sectes, en fit la religion orthodoxe, c’est-à-dire dominante à l’exclusion des autres, lesquelles, par leur infériorité, devinrent des hérésies ; comment, et par quels moyens de violence et de séduction cette religion s’est propagée, accrue, puis divisée et affaiblie ; comment, six cents ans après l’innovation du christianisme, un autre système se forma encore de ses matériaux et de ceux des juifs, et comment Mahomet sut se composer un empire politique et théologique aux dépens de ceux de Moïse et des vicaires de Jésus… maintenant, si vous résumez l’histoire entière de l’esprit religieux, vous verrez que dans son principe il n’a eu pour auteur que les sensations et les besoins de l’homme ; que l’idée de Dieu n’a eu pour type et modèle que celle des puissances physiques, des êtres matériels agissant en bien ou en mal, c’est-à-dire, en impression de plaisir ou de douleur sur l’être sentant ; que, dans la formation de tous ses systèmes, cet esprit religieux a toujours suivi


la même marche, les mêmes procédés ; que dans tous, le dogme n’a cessé de représenter, sous le nom des dieux, les opérations de la nature, les passions des hommes et leurs préjugés ; que dans tous, la morale a eu pour but le desir du bien-être, et l’aversion de la douleur ; mais que les peuples et la plupart des législateurs, ignorant les routes qui y conduisaient, se sont fait des idées fausses, et par-là même opposées, du vice et de la vertu, du bien et du mal, c’est-à-dire, de ce qui rend l’homme heureux ou malheureux ; que dans tous, les moyens et les causes de propagation et d’établissement ont offert les mêmes scènes de passions et d’événemens, toujours des disputes de mots, des prétextes de zèle, des révolutions et des guerres suscitées par l’ambition des chefs, par la fourberie des promulgateurs, par la crédulité des prosélytes, par l’ignorance du vulgaire, par la cupidité exclusive et l’orgueil intolérant de tous : enfin, vous verrez que l’histoire entière de l’esprit religieux n’est que celle des incertitudes de l’esprit humain qui, placé dans un monde qu’il ne comprend pas, veut cependant en deviner l’énigme ; et qui, spectateur toujours étonné de ce prodige mystérieux et visible, imagine des causes, suppose des fins, bâtit des systèmes ; puis, en trouvant un défectueux, le


détruit pour un autre non moins vicieux, hait l’erreur qu’il quitte, méconnait celle qu’il embrasse, repousse la vérité qu’il appelle, compose des chimères d’êtres disparates, et rêvant sans cesse sagesse et bonheur, s’égare dans un labyrinthe de peines et d’illusions.

Identité du but des religions[modifier]

Ainsi parla l’orateur des hommes qui avaient recherché l’origine et la filiation des idées religieuses… et les théologiens des divers systèmes raisonnant sur ce discours : " c’est un exposé impie, dirent les uns, qui ne tend à rien moins qu’à renverser toute croyance, à jeter l’insubordination dans les esprits, à anéantir notre ministère et notre puissance : c’est un roman, dirent les autres, un tissu de conjectures dressées avec art, mais sans fondement. Et les gens modérés et prudens ajoutaient : supposons que tout cela soit vrai ; pourquoi révéler ces mystères ? Sans doute nos opinions sont pleines d’erreurs ; mais ces erreurs sont un frein nécessaire à la multitude.


Le monde va ainsi depuis deux mille ans : pourquoi le changer aujourd’hui " ? Et déjà la rumeur du blâme qui s’élève contre toute nouveauté, commençait de s’accroître, quand un groupe nombreux d’hommes des classes du peuple et de sauvages de tout pays et de toute nation, sans prophètes, sans docteurs, sans code religieux, s’avançant dans l’arène, attirèrent sur eux l’attention de toute l’assemblée ; et l’un d’eux, portant la parole, dit au législateur : " arbitre et médiateur des peuples ! Depuis le commencement de ce débat, nous entendons des récits étranges et nouveaux pour nous jusqu’à ce jour ; et notre esprit, surpris, confondu de tant de choses, les unes savantes, les autres absurdes, qu’également il ne comprend pas, reste dans l’incertitude et le doute. Une seule réflexion nous frappe : en résumant tant de faits prodigieux, tant d’assertions opposées, nous nous demandons : que nous importent toutes ces discussions ? Qu’avons-nous besoin de savoir ce qui s’est passé, il y a cinq ou six mille ans, dans des pays que nous ignorons, chez des hommes qui nous resteront inconnus ? Vrai ou faux, à quoi nous sert de savoir si le monde existe depuis six ou depuis vingt mille ans, s’il s’est fait de rien ou de quelque chose, de lui-même,


ou par un ouvrier qui, à son tour, exige un auteur ? Quoi ! Nous ne sommes pas assurés de ce qui se passe près de nous, et nous répondrons de ce qui peut se passer dans le soleil, dans la lune, ou dans les espaces imaginaires ? Nous avons oublié notre enfance, et nous connaîtrons celle du monde ? Et qui attestera ce que nul n’a vu ? Qui certifiera ce que personne ne comprend ? Qu’ajoutera d’ailleurs ou que diminuera à notre existence de dire oui ou non sur toutes ces chimères ? Jusqu’ici, nos pères et nous n’en avons pas eu la première idée, et nous ne voyons pas que nous en ayons eu plus ou moins de soleil, plus ou moins de subsistance, plus ou moins de mal ou de bien. Si la connaissance en est nécessaire, pourquoi avons-nous aussi bien vécu sans elle, que ceux qui s’en inquiètent si fort ? Si elle est superflue, pourquoi en prendrons-nous aujourd’hui le fardeau ? Et, s’adressant aux docteurs et aux théologiens : quoi ! Il faudra que nous, hommes ignorans et pauvres, dont tous les momens suffisent à peine aux soins de notre subsistance et aux travaux dont vous profitez, il faudra que nous apprenions tant d’histoires que vous racontez, que nous lisions tant de livres que vous nous citez, que nous apprenions tant de diverses langues


dans lesquelles ils sont composés ? Mille ans de vie n’y suffiraient pas… il n’est pas nécessaire, dirent les docteurs, que vous acquériez tant de science : nous l’avons pour vous… mais vous-mêmes, répliquèrent les hommes simples, avec toute votre science vous n’êtes pas d’accord ! à quoi sert de la posséder ? D’ailleurs, comment pouvez-vous répondre pour nous ? Si la foi d’un homme s’applique à plusieurs, vous-mêmes quel besoin avez-vous de croire ? Vos pères auront cru pour vous ; et cela sera raisonnable, puisque c’est pour vous qu’ils ont vu. Ensuite, qu’est-c que croire, si croire n’influe sur aucune action ? Et sur quelle action influe, par exemple, de croire le monde éternel ou non ? Cela offense Dieu, dirent les docteurs. Où en est la preuve, dirent les hommes simples ? — dans nos livres, répondirent les docteurs. —nous ne les entendons pas, répliquèrent les hommes simples. Nous les entendons pour vous, dirent les docteurs. Voilà la difficulté, reprirent les hommes simples. De quel droit vous établissez-vous médiateurs entre Dieu et nous ?


Par ses ordres, dirent les docteurs. Où est la preuve de ces ordres, dirent les hommes simples ? — dans nos livres, dirent les docteurs. — nous ne les entendons pas, dirent les hommes simples ; et comment ce Dieu juste vous donne-t-il ce privilége sur nous ? Comment ce père commun nous oblige-t-il de croire à un moindre degré d’évidence que vous ? Il vous a parlé, soit ; il est infaillible, et il ne vous trompe pas ; vous nous parlez, vous ! Qui nous garantit que vous n’êtes pas en erreur, ou que vous ne sauriez nous y induire ? Et si nous sommes trompés, comment ce Dieu juste nous sauvera-t-il contre la loi, ou nous condamnera-t-il sur celle que nous n’avons pas connue ? Il vous a donné la loi naturelle, dirent les docteurs. Qu’est-ce que la loi naturelle, répondirent les hommes simples ? Si cette loi suffit, pourquoi en a-t-il donné d’autres ? Si elle ne suffit pas, pourquoi l’a-t-il donnée imparfaite ? Ses jugemens sont des mystères, reprirent les docteurs, et sa justice n’est pas comme celle des hommes. -si sa justice, répliquèrent les hommes simples, n’est pas comme la nôtre, quel moyen avons-nous d’en juger ? Et de plus, pourquoi toutes ces lois, et quel est le but qu’elles se proposent ? De vous rendre plus heureux, reprit un docteur,


en vous rendant meilleurs et plus vertueux : c’est pour apprendre aux hommes à user de ses bienfaits, et à ne point se nuire entre eux, que Dieu s’est manifesté par tant d’oracles et de prodiges. En ce cas, dirent les hommes simples, il n’est pas besoin de tant d’études ni de raisonnemens. Montrez-nous quelle est la religion qui remplit le mieux le but qu’elles se proposent toutes. Aussitôt chacun des groupes vantant sa morale, et la préférant à toute autre, il s’éleva de culte à culte une nouvelle dispute plus violente. C’est nous, dirent les musulmans, qui possédons la morale par excellence, qui enseignons toutes les vertus utiles aux hommes et agréables à Dieu. Nous professons la justice, le désintéressement, le dévouement à la providence, la charité pour nos frères, l’aumône, la résignation ; nous ne tourmentons point les ames par des craintes superstitieuses ; nous vivons sans alarmes, et nous mourons sans remords. Comment osez-vous, répondirent les prêtres chrétiens, parler de morale, vous dont le chef a pratiqué la licence et prêché le scandale ? Vous dont le premier précepte est l’homicide et la guerre ? Nous en prenons à témoin l’expérience : depuis douze cents ans votre zèle fanatique n’a cessé de répandre chez les nations le trouble et


le carnage ; et si aujourd’hui l’Asie, jadis florissante, languit dans la barbarie et l’anéantissement, c’est à votre doctrine qu’il en faut attribuer la cause ; à cette doctrine ennemie de toute instruction, qui sanctifiant l’ignorance, et d’un côté consacrant le despotisme le plus absolu dans celui qui commande, de l’autre imposant l’obéissance la plus aveugle et la plus passive à ceux qui sont gouvernés, a engourdi toutes les facultés de l’homme, et plongé les nations dans l’abrutissement. Il n’en est pas ainsi de notre morale sublime et céleste ; c’est elle qui a retiré la terre de sa barbarie primitive, des superstitions insensées ou cruelles de l’idolâtrie, des sacrifices humains, des orgies honteuses des mystères païens ; qui a épuré les mœurs, proscrit les incestes, les adultères, policé les nations sauvages, fait disparaître l’esclavage, introduit des vertus nouvelles et inconnues, la charité pour les hommes, leur égalité devant Dieu, le pardon, l’oubli


des injures, la répression de toutes les passions, le mépris des grandeurs mondaines ; en un mot, une vie toute sainte et toute spirituelle. Nous admirons, répliquèrent les musulmans, comment vous savez allier cette charité, cette douceur évangélique, dont vous faites tant d’ostentation, avec les injures et les outrages dont vous blessez sans cesse votre prochain. Quand vous inculpez si gravement les mœurs du grand homme que nous révérons, nous pourrions trouver des représailles dans la conduite de celui que vous adorez ; mais dédaignant de tels moyens, et nous bornant au véritable objet de la question, nous soutenons que votre morale évangélique n’a point la perfection que vous lui attribuez ; qu’il n’est point vrai qu’elle ait introduit dans le monde des vertus inconnues, nouvelles : et, par exemple, cette égalité des hommes devant Dieu, cette fraternité et cette bienveillance qui en sont la suite, étaient des dogmes formels de la secte des hermétiques ou samanéens, dont vous descendez. Et quant au pardon des injures, les païens mêmes l’avaient


enseigné ; mais, dans l’extension que vous lui donnez, loin d’être une vertu, il devient une immoralité, un vice. Votre précepte si vanté de tendre une joue après l’autre, n’est pas seulement contraire à tous les sentimens de l’homme, il est encore opposé à toute idée de justice ; il enhardit les méchans par l’impunité ; il avilit les bons par la servitude ; il livre le monde au désordre, à la tyrannie ; il dissout la société ; et tel est l’esprit véritable de votre doctrine : vos évangiles, dans leurs préceptes et leurs paraboles, ne représentent jamais Dieu que comme un despote sans règle d’équité ; c’est un père partial, qui traite un enfant débauché, prodigue, avec plus de faveur que ses autres enfans respectueux et de bonnes mœurs ; c’est un maître capricieux, qui donne le même salaire aux ouvriers qui ont travaillé une heure, et à ceux qui ont fatigué pendant toute la journée, et qui préfère les derniers venus aux premiers : partout c’est une morale misanthropique, antisociale, qui dégoûte les hommes de la vie, de la société, et ne tend qu’à faire des hermites et des célibataires. Et quant à la manière dont vous l’avez pratiquée, nous en appelons à notre tour au témoignage des faits : nous vous demandons si c’est la douceur évangélique, qui a suscité vos interminables


guerres de sectes, vos persécutions atroces de prétendus hérétiques, vos croisades contre l’arianisme, le manichéisme, le protestantisme, sans parler de celles que vous avez faites contre nous, et de vos associations sacriléges, encore subsistantes, d’hommes assermentés pour les continuer. Nous vous demandons si c’est la charité évangélique qui vous a fait exterminer les peuples entiers de l’Amérique, anéantir les empires du Mexique et du Pérou ; qui vous fait continuer de dévaster l’Afrique, dont vous vendez les habitans comme des animaux, malgré votre abolition de l’esclavage ; qui vous fait ravager l’Inde, dont vous usurpez les domaines ; enfin, si c’est elle qui depuis trois siècles vous fait troubler dans leurs foyers les peuples des trois continens dont les plus prudens, tels que le chinois et le japonais, ont été contraints de vous chasser pour éviter vos fers et recouvrer la paix intérieure. Et à l’instant les brames, les rabins, les bonzes, les chamans, les prêtres des isles Moluques et des côtes de la Guinée accablant les docteurs chrétiens de reproches : oui ! S’écrièrent-ils,


ces hommes sont des brigands, des hypocrites, qui prêchent la simplicité pour surprendre la confiance ; l’humilité, pour asservir plus facilement ; la pauvreté, pour s’approprier toutes les richesses ; ils promettent un autre monde, pour mieux envahir celui-ci ; et tandis qu’ils vous parlent de tolérance et de charité, ils brûlent au nom de Dieu les hommes qui ne l’adorent pas comme eux. Prêtres menteurs, répondirent des missionnaires, c’est vous qui abusez de la crédulité des nations ignorantes pour les subjuguer ; c’est vous qui de votre ministère faites un art d’imposture et de fourberie : vous avez converti la religion en un négoce d’avarice et de cupidité. Vous feignez d’être en communication avec des esprits ; et ils ne rendent pour oracles que vos volontés : vous prétendez lire dans les astres ; et le destin ne décrète que vos desirs : vous faites parler les idoles ; et les dieux ne sont que les instrumens de vos passions : vous avez inventé les sacrifices et les libations pour attirer à vous le lait des troupeaux, la chair et la graisse des victimes ; et, sous le manteau de la piété, vous dévorez les offrandes des dieux, qui ne mangent point, et la substance des peuples qui travaillent. Et vous, répliquèrent les brames, les bonzes,


les chamans, vous vendez aux vivans crédules de vaines prières pour les ames des morts ; avec vos indulgences et vos absolutions, vous vous êtes arrogé la puissance et les fonctions de Dieu même ; et faisant un trafic de ses graces et de ses pardons, vous avez mis le ciel à l’encan, et fondé, par votre système d’expiations, un tarif de crimes, qui a perverti toutes les consciences. Ajoutez, dirent les imams, que ces hommes ont inventé la plus profonde des scélératesses : l’obligation absurde et impie de leur raconter les secrets les plus intimes des actions, des pensées, des velléités (la confession) ; en sorte que leur curiosité insolente a porté son inquisition


jusque dans le sanctuaire sacré du lit nuptial, dans l’asile inviolable du cœur. Alors, de reproche en reproche, les docteurs des différens cultes commencèrent à révéler tous les délits de leur ministère, tous les vices cachés de leur état ; et il se trouva que chez tous les peuples l’esprit des prêtres, leur système de conduite, leurs actions, leurs mœurs, étaient absolument les mêmes ; que par tout ils avaient composé des associations secrètes, des corporations ennemies du reste de la société ;


que par tout ils s’étaient attribué des prérogatives, des immunités, au moyen desquelles


ils vivaient à l’abri de tous les fardeaux des autres classes ; que par tout ils n’essuyaient ni les fatigues du laboureur, ni les dangers du militaire, ni les revers du commerçant ; que par tout ils vivaient célibataires, afin de s’épargner jusqu’aux embarras domestiques ; que par tout, sous le manteau de la pauvreté, ils trouvaient le secret d’être riches et de se procurer toutes les jouissances ; que, sous le nom de mendicité, ils percevaient des impôts plus forts que les princes ; que, sous celui de dons et offrandes, ils se procuraient des revenus certains et exempts de frais ; que, sous celui de recueillement et de dévotion, ils vivaient dans l’oisiveté et dans la licence ; qu’ils avaient fait de l’aumône une vertu, afin de vivre tranquillement du travail d’autrui ; qu’ils avaient inventé des cérémonies du


culte, afin d’attirer sur eux le respect du peuple, en jouant le rôle des dieux dont ils se disaient les interprêtes et les médiateurs, pour s’en attribuer toute la puissance ; que, dans ce dessein, selon les lumières ou l’ignorance des peuples, ils s’étaient faits tour-à-tour astrologues, tireurs d’horoscopes, devins, magiciens,


nécromanciens, charlatans, médecins, courtisans, confesseurs de princes, toujours tendant au but de gouverner pour leur propre avantage ; que tantôt ils avaient élevé le pouvoir des rois et consacré leurs personnes pour s’attirer leurs faveurs, ou participer à leur puissance ; et que tantôt ils avaient prêché le meurtre des tyrans (réservant de spécifier la tyrannie), afin de se venger de leurs mépris ou de leur désobéissance ; que toujours ils avaient appelé impiété ce qui nuisait à leurs intérêts ; qu’ils résistaient à toute instruction publique, pour exercer le monopole de la science ; qu’enfin, en tout tems, en tout lieu, ils avaient trouvé le secret de vivre en paix au milieu de l’anarchie qu’ils causaient, en sureté sous le despotisme qu’ils favorisaient, en repos au milieu du travail qu’ils prêchaient, dans l’abondance au sein de la disette ; et cela, en exerçant le commerce singulier de vendre des paroles et des gestes à des gens crédules qui les payent comme des denrées du plus grand prix.


Alors les peuples, saisis de fureur, voulurent mettre en pièces les hommes qui les avaient abusés ; mais le législateur arrêtant ce mouvement de violence, et s’adressant aux chefs et aux docteurs : " quoi ! Leur dit-il, instituteurs des peuples, est-ce donc ainsi que vous les avez trompés ? " et les prêtres troublés répondirent : " ô législateur ! Nous sommes hommes ; et les


peuples sont si superstitieux ! Ils ont eux-mêmes provoqué nos erreurs ". Et les rois dirent : " ô législateur ! Les peuples sont si serviles et si ignorans ! Eux-mêmes se sont prosternés devant le joug qu’à peine nous osions leur montrer ". Alors le législateur se tournant vers les peuples : " peuples ! Leur dit-il, souvenez-vous de ce que vous venez d’entendre : ce sont deux profondes vérités. Oui, vous-mêmes causez les maux dont vous vous plaignez ; c’est vous qui encouragez les tyrans par une lâche adulation de leur puissance, par un engouement imprudent de leurs fausses bontés, par l’avilissement dans l’obéissance, par la licence dans la liberté, par l’accueil crédule de toute imposture ; sur qui punirez-vous les fautes de votre ignorance et de votre cupidité " ? Et les peuples interdits demeurèrent dans un morne silence.

Solution des contradictions[modifier]

Et le législateur reprenant la parole, dit : ô nations ! Nous avons entendu les débats de vos opinions ; et les dissentimens qui vous partagent nous ont fourni plusieurs réflexions, et nous présentent plusieurs questions à éclaircir et à vous proposer. D’abord, considérant la diversité et l’opposition des croyances auxquelles vous êtes attachés, nous vous demandons sur quels motifs vous en fondez la persuasion : est-ce par un choix réfléchi que vous suivez l’étendard d’un prophète plutôt que celui d’un autre ? Avant d’adopter telle doctrine plutôt que telle autre, les avez-vous d’abord comparées ? En avez-vous fait un mûr examen ? Ou bien ne les avez-vous reçues que du hasard de la naissance, que de l’empire de l’habitude et de l’éducation ? Ne naissez-vous pas chrétiens sur les bords du Tibre, musulmans sur ceux de l’Euphrate, idolâtres aux rives de l’Indus, comme vous naissez blonds dans les égions froides, et brûlés sous le soleil africain ? Et si vos opinions sont l’effet de votre position


fortuite sur la terre, de la parenté, de l’imitation, comment le hasard vous devient-il un motif de conviction, un argument de vérité ? En second lieu, lorsque nous méditons sur l’exclusion respective et l’intolérance arbitraire de vos prétentions, nous sommes effrayés des conséquences qui découlent de vos propres principes. Peuples ! Qui vous dévouez tous réciproquement aux traits de la colère céleste, supposez qu’en ce moment l’être universel que vous révérez, descendît des cieux sur cette multitude, et qu’investi de toute sa puissance, il s’assît sur ce trône pour vous juger tous : supposez qu’il vous dît : " mortels ! C’est votre propre justice que je vais exercer sur vous. Oui, de tant de cultes qui vous partagent, un seul aujourd’hui sera préféré ; tous les autres, toute cette multitude d’étendards, de peuples, de prophètes, seront condamnés à une perte éternelle ; et ce n’est point assez… parmi les sectes du culte choisi, une seule peut me plaire, et toutes les autres seront condamnées ; mais ce n’est pas encore assez : de ce petit groupe réservé, il faut que j’exclue tous ceux qui n’ont pas rempli les conditions qu’imposent ses préceptes : ô hommes ! à quel petit nombre d’élus avez-vous borné votre race ! à quelle pénurie de bienfaits réduisez-vous


mon immense bonté ? à quelle solitude d’admirateurs condamnez-vous ma grandeur et ma gloire ? " et le législateur se levant : " n’importe ; vous l’avez voulu ; peuples, voilà l’urne où vos noms sont placés : un seul sortira… osez tirer cette loterie terrible… et les peuples, saisis de frayeur, s’écrièrent : non, non ; nous sommes tous frères, tous égaux ; nous ne pouvons nous condamner. Alors, le législateur s’étant rassis, reprit : ô hommes ! Qui disputez sur tant de sujets, prêtez une oreille attentive à un problème que vous m’offrez, et que vous devez résoudre vous-mêmes. Et les peuples ayant prêté une grande attention, le législateur leva un bras vers le ciel ; et montrant le soleil : peuples, dit-il, ce soleil qui vous éclaire vous paraît-il quarré ou triangulaire ? Non, répondirent-ils unanimement ; il est rond. Puis, prenant la balance d’or qui était sur l’autel : cet or que vous maniez tous les jours, est-il plus pesant qu’un même volume de cuivre ? Oui, répondirent unanimement tous les peuples, l’or est plus pesant que le cuivre. Et le législateur prenant l’épée : ce fer est-il moins dur que du plomb ? Non, dirent les peuples. Le sucre est-il doux, et le fiel amer ? -oui.


Aimez-vous tous le plaisir, et haïssez-vous la douleur ? -oui. Ainsi, vous êtes tous d’accord sur ces objets et sur une foule d’autres semblables. Maintenant, dites, y a-t-il un gouffre au centre de la terre, et des habitans dans la lune ? à cette question, ce fut une rumeur universelle ; et chacun y répondant diversement, les uns disaient oui, d’autres disaient non ; ceux-ci, que cela était probable ; ceux-là, que la question était oiseuse, ridicule ; et d’autres, que cela était bon à savoir : et ce fut une discordance générale. Après quelque tems, le législateur ayant rétabli le silence : peuples, dit-il, expliquez-nous ce problème. Je vous ai proposé plusieurs questions, sur lesquelles vous avez tous été d’accord, sans distinction de race ni de secte : hommes blancs, hommes noirs, sectateurs de Mahomet ou de Moïse, adorateurs de Beddou ou de Jésus, vous avez tous fait la même réponse. Je vous en propose une autre ; et vous êtes tous discordans ! pourquoi cette unanimité dans un cas, et cette discordance dans un autre ? Et le groupe des hommes simples et sauvages, prenant la parole, répondit : la raison en est simple : dans le premier cas, nous voyons, nous


sentons les objets ; nous en parlons par sensation : dans le second, ils sont hors de la portée de nos sens ; nous n’en parlons que par conjecture. Vous avez résolu le problème, dit le législateur : ainsi, votre propre aveu établit cette première vérité : que toutes les fois que les objets peuvent être soumis à vos sens, vous êtes d’accord dans votre prononcé ; et que vous ne différez d’opinion, de sentiment, que quand les objets sont absens et hors de votre portée. Or, de ce premier fait en découle un second, également clair et digne de remarque. De ce que vous êtes d’accord sur ce que vous connaissez avec certitude, il s’en suit que vous n’êtes discordans que sur ce que vous ne connaissez pas bien, sur ce dont vous n’êtes pas assurés ; c’est-à-dire, que vous vous disputez, que vous vous qurellez, que vous vous battez pour ce qui est incertain, pour ce dont vous doutez. ô hommes ! Est-ce là la sagesse ? Et n’est-il pas alors démontré que ce n’est point pour la vérité que vous contestez ; que ce n’est point sa cause que vous défendez, mais celle de vos affections, de vos préjugés ; que ce n’est point l’objet tel qu’il est en lui, que vous voulez


prouver, mais l’objet tel que vous le voyez ; c’est-à-dire, que vous voulez faire prévaloir, non pas l’évidence de la chose, mais l’opinion de votre personne, votre manière de voir et de juger. C’est une puissance que vous voulez exercer, un intérêt que vous voulez satisfaire, une prérogative que vous vous arrogez ; c’est la lutte de votre vanité. Or, comme chacun de vous, en se comparant à tout autre, se trouve son égal, son semblable, il résiste par le sentiment d’un même droit. Et vos disputes, vos combats, votre intolérance sont l’effet de ce droit que vous vous déniez, de la conscience inhérente de votre égalité. Or, le seul moyen d’être d’accord est de revenir à la nature, et de prendre pour arbitre et régulateur l’ordre de choses qu’elle-même a posé ; et alors votre accord prouve encore cette autre vérité : que les êtres réels ont en eux-mêmes une manière d’exister identique, constante, uniforme, et qu’il existe dans vos organes une manière semblable d’en être affectés. mais en même-tems, à raison de la mobilité de ces organes par votre volonté, vous pouvez concevoir des affections différentes, et vous trouver avec les mêmes objets dans des rapports divers ; ensorte que vous êtes à leur


égard comme une glace réfléchissante, capable de les rendre tels qu’ils sont en effet, mais capable aussi de les défigurer et de les altérer. D’où il suit que, toutes les fois que vous percevez les objets tels qu’ils sont, vous êtes d’accord entre vous et avec eux-mêmes ; et cette similitude entre vos sensations et la manière dont existent les êtres, est ce qui constitue pour vous leur vérité ; qu’au contraire, toutes les fois que vous différez d’opinions, votre dissentiment est la preuve que vous ne représentez pas les objets tels qu’ils sont, que vous les changez. Et de là se déduit encore, que les causes de vos dissentimens n’existent pas dans les objets eux-mêmes, mais dans vos esprits, dans la manière dont vous percevez, ou dont vous jugez. Pour établir l’unanimité d’opinion, il faut donc préalablement bien établir la certitude, bien constater que les tableaux que se peint l’esprit sont exactement ressemblans à leurs modèles ; qu’il réfléchit les objets correctement tels qu’ils existent. Or, cet effet ne peut s’obtenir qu’autant que ces objets peuvent être rapportés au témoignage, et soumis à l’examen des sens. Tout ce qui ne peut subir cette épreuve, est


par là même impossible à juger ; il n’existe à son égard aucune règle, aucun terme de comparaison, aucun moyen de certitude. D’où il faut conclure que, pour vivre en concorde et en paix, il faut consentir à ne point prononcer sur de tels objets, à ne leur attacher aucune importance ; en un mot, qu’il faut tracer une ligne de démarcation entre les objets vérifiables et ceux qui ne peuvent être vérifiés, et séparer d’une barrière inviolable le monde des êtres fantastiques, du monde des réalités ; c’est-à-dire, qu’il faut ôter tout effet civil aux opinions théologiques et religieuses. Voilà, ô peuples ! Le but que s’est proposé une grande nation affranchie de ses fers et de ses préjugés ; voilà l’ouvrage que nous avions entrepris sous ses regards et par ses ordres, quand vos rois et vos prêtres sont venus le troubler… ô rois et prêtres ! Vous pouvez suspendre encore quelque tems la publication solemnelle des lois de la nature ; mais il n’est plus en votre pouvoir de les anéantir ou de les renverser. Alors un cri immense s’éleva de toutes les parties de l’assemblée ; et l’universalité des peuples, par un mouvement unanime, témoignant son adhésion aux paroles du législateur : reprenez, lui dirent-ils, votre saint et sublime ouvrage, et portez-le à sa perfection ! Recherchez les lois que la nature a posées en nous pour nous diriger, et dressez-en l’authentique et immuable code ; mais que ce ne soit plus pour une seule nation, pour une seule famille ; que ce soit pour nous tous sans exception ! Soyez le législateur de tout le genre humain, ainsi que vous serez l’interprête de la même nature ; montrez-nous la ligne qui sépare le monde des chimères, de celui des réalités, et enseignez-nous, après tant de religions d’illusions et d’erreurs, la religion de l’évidence et de la vérité ! Alors, le législateur ayant repris la recherche et l’examen des attributs physiques et constitutifs de l’homme, des mouvemens et des affections qui le régissent dans l’état individuel et social, développa en ces mots les lois sur lesquelles la nature elle-même a fondé son bonheur.