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Les Sœurs Vatard/Chapitre XVI

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Charpentier (p. 247-257).

XVI


Quand Céline eut achevé sa robe et qu’elle l’essaya, elle s’ébaudit comme une toquée, sauta dans la chambre, se démancha le cou pour se regarder le dos, se trouva une tournure ravissante, voire même un certain chic. Cyprien eut moins d’enthousiasme lorsque, jaillissant dans son atelier, elle se campa devant lui en quête de compliments. Il se borna à lui faire observer que cette robe ne lui avantageait pas la taille, que l’autre, tout élimée qu’elle fût, la moulait mieux, la rendait plus onduleuse et plus ployante.

Ces remarques, formulées d’un ton convaincu, produisirent à Céline l’effet d’une paire de gifles. Elle demeura abasourdie, puis elle lui lança une réponse aigre. Comme il n’était pas en veine de disputes, il se borna à lui déclarer qu’il s’était moqué d’elle. — Elle reprit alors sa bonne humeur et se pavana de nouveau, très satisfaite, devant une glace.

Cette robe devint un perpétuel sujet de discussions et d’injures.

Céline arrivait le dimanche matin, disait : Je m’aboule pour une balade. — Lui, continuait à prétexter des travaux pressés, s’ingéniait, ainsi qu’il se l’était promis, à ne pas la suivre. Alors elle s’allongeait sur le divan, grommelait, remuait, jusqu’à ce qu’impatienté de ces manigances, il consentît enfin à la sortir.

Elle voulait se promener dans des endroits bien, aux Tuileries, aux Champs-Élysées, quelque part où elle pourrait montrer sa robe. Il s’y refusait, proposait d’aller au Moulin de la Galette, à Montmartre, sur le boulevard d’Italie, près des Gobelins, dans un quartier bon enfant où il pourrait fumer sa pipe.

— C’est pas la peine d’avoir une robe neuve pour visiter des endroits comme ceux-là, répliquait Céline.

Il répondait : — Pourquoi n’as-tu pas mis celle de tous les jours ?

— Merci ! eh bien quand donc alors que je ferais prendre l’air à ma jupe propre, si c’était pas le dimanche ? Il tenta de lui faire comprendre qu’il n’y avait pas de raison pour se mieux habiller le dimanche que les autres jours. Il se butta contre un entêtement de borne.

Une après-midi, il se décida pourtant à la traîner aux Champs-Élysées. Il la fit asseoir dans la poussière sur une chaise, le dos tourné à la chaussée, et ils regardèrent cette tiolée de nigauds qui s’ébattent dans des habits neufs, de la place de la Concorde au Cirque d’été. Il eut des écœurements à voir houler ce troupeau de bêtes. Elle, arrondit des yeux énormes, s’imaginant qu’on admirait sa vêture, son maintien, ses charmes.

Il jura bien de ne plus la conduire dans cette foire aux toilettes, et il la remorqua sur des bateaux-mouches jusqu’à Bercy, l’emmena près de la place Pinel, derrière un abattoir, lui vanta, sans qu’elle sût s’il se moquait d’elle, la funèbre hideur de ces boulevards, la crapule délabrée de ces rues.

Tout cela la réjouissait fort peu, — elle n’avait nul besoin d’un amant propre pour aller voir ces quartiers sordides ! Il leur était décidément bien difficile de s’entendre. Elle devenait sans indulgence pour ses lubies d’artiste, et il avait des désirs de la fuir, quand, avec ses manières de fille du peuple, elle ne pouvait supporter les gens à lorgnon, examinait le doigt de chaque femme assise à côté d’un homme pour voir si elle avait l’anneau et disait tout bas à Cyprien : — Elle n’est pas mariée, tu sais !

Et pourtant, certains jours, il était harcelé comme par un remords. Il se promettait d’être plus aimable pour Céline et il la prenait dans ses bras lorsqu’elle entrait chez lui, jouait avec elle comme avec une jeune chienne, fumait une cigarette qu’ils se partageaient bouffées par bouffées, et, assis près du poêle, il la laissait narrer les histoires de sa famille, les débats qu’elle avait eus avec ses camarades.

Quelquefois elle exhalait de gros chagrins, pleurait à petits coups et Cyprien, malgré sa résolution d’être calme, finissait par la piquer de mots aigus. Elle lui répondit, une fois qu’il la suppliait de réserver ses larmes pour les jours où elle ne viendrait pas chez lui : — À qui veux-tu que je raconte mes peines si ce n’est à toi ?

Mais, où leur amour craquait, c’était par ces jours de grande tourmente quand le peintre s’habillait pour aller à une soirée ou à un bal. Pour elle, un salon était une sorte de bastringue de luxe, où on levait des femmes. Il avait beau lui dire : Mais ce n’est pas cela ! — Elle hochait la tête d’un air défiant, et la haine de la plébéienne pour la femme bourgeoise éclatait avec des mots crus. Le cœur gros, elle aidait son amant à se parer, rôdait autour de lui, admirant sa cravate blanche et son habit à queue d’aronde, considérant avec respect son chapeau à claque, le faisant détonner et s’aplatir, s’extasiant sur la doublure de soie noire, sur les lettres en or qui y étaient cousues.

Ces soirs-là, elle voulait à toute force coucher chez lui, afin d’être plus sûre qu’il reviendrait, et elle ne comprenait rien aux fureurs du peintre qui, contraint à se rendre chez des gens disposés à lui acheter ses toiles, sacrait comme un charretier, se débattant contre les boutons de ses gants, contre l’empois de son linge. Elle lui disait : — N’y va donc pas ! — Tu verras, nous nous amuserons ! — Et Cyprien criait exaspéré : — Eh que diable ! t’imagines-tu donc que c’est pour mon plaisir que je vais dépenser deux francs de voiture et m’embêter chez des bourgeois ! — Mais elle ripostait : Laisse donc, je m’en doute bien, tu vas retrouver des femmes. — Eh bien, j’aimerais mieux ça, finissait par répondre le peintre. — Alors elle le tapait furieuse ; il finissait par s’aigrir parce qu’elle lui froissait sa chemise, et il partait accablé par la perspective de rester, deux ou trois heures debout, sans fumer, auprès d’une porte.

Il ne dansait ni ne jouait, avait l’air d’un imbécile, faisait partie de cette lamentable cohue de gens qui contemplent les plafonds et, pour se donner une contenance, vérifient, toutes les dix minutes, l’attitude de leur cravate. Généralement il se réfugiait dans la salle des joueurs, où des hommes ignorant comme lui les délices des cartes et des danses, soupirent, regrettant leurs pantoufles et leur coin du feu, songeant qu’ils ne pourront plus appareiller un fiacre et devront traîner à leur bras, dans un quartier lointain, une femme agacée et lasse.

Il s’esquivait le plus tôt possible, rentrait et, quelque précaution qu’il prît, Céline se désendormait et l’interpellait avec rage.

— Tu sens la poudre de riz ! Tu m’en as fait, j’en suis sûre, — et elle clamait : — Va donc, va donc les retrouver tes filles du monde ! Ah oui ! Elles sont chouettes ! C’est rien que de le dire ! De jolies carcasses avec leurs airs godiches et les bassins qu’elles ont dans les épaules ! Faut voir ça, le matin, quand ça se réveille ! en v’là du joli taffetas ! ça tousse, ça geint, ça avale de l’huile de foie de morue, ça se loue de la santé à la petite semaine !

Et quand il essayait d’interrompre ce flot de grossièretés, elle déjectait, plus furieuse :

— Je sais ce que je dis, tiens, bougre de bête ! regarde-moi, il n’y a pas de toilettes, il n’y a pas de bijoux qui tiennent ! si elles étaient là, comme moi, en chemise, ah bien ça en serait une fête ! tu verrais ! elles ne nous valent pas ! non elles ne nous valent pas, quand elles n’ont plus tous leurs affutiaux c’est des fanées, t’entends ? Et elle tapait sur sa gorge qui était charmante, criait : Hein ? v’là qui les dégotte ! gesticulant, dans le lit, les yeux en braise, les cheveux croulant comme une gerbe de paille sur ses épaules nues.

Enfoui dans un fauteuil, Cyprien fumait des cigarettes sans répondre. Il fut obligé, pour avoir la paix, de la menacer de ne plus rentrer du tout, ces soirs-là. Alors elle se tut, mais elle avait des tressauts, des commencements d’attaques de nerfs, elle était plus incommode encore que lorsqu’elle se dressait et aboyait devant lui.

Il adopta un autre système. Il lut, la laissant se démener, se tordre, déchirer son mouchoir avec ses dents.

Son indifférence eut pour résultat de faire cesser ces crises ; devenue tout à coup dolente, mais bénigne, Céline s’ingénia, par tous les moyens possibles, à plaire à son amant, à s’en faire aimer.

Lui voyant toujours peindre des figures maquillées, un soir qu’il était absent, elle se secoua sur la tête une houppe à poudre, s’enfarina le nez, prit un crayon de pastel et se farda de rouge. Cette peinturlure exécutée sans habitude et sans goût la fit ressembler à une femme sauvage. Le peintre se mit à rire quand, rentrant, il la vit ainsi bigarrée ; elle se fâcha, se mit à pleurer et elle s’essuyait avec ses doigts, écrasant les couleurs sur ses joues, barbouillée et grotesque, les mains tachées, les lèvres fraîches, malgré tout, dans ce gâchis de boue rose.

Alors elle désespéra de réduire cet homme. Il était cependant devenu plus bénévole et plus patient. Pourvu qu’elle ne gémît ou ne criât point, il s’estimait heureux. Une sincère commisération lui était venue pour Céline ; seulement il s’aperçut au bout de quelque temps qu’il avait tort de n’être plus sur le qui-vive. Céline avait un cœur d’or, mais elle avait besoin d’être mâtée ; ne sentant plus sa laisse, elle redevint comme naguère, plus turbulente, plus rebiffée.

Cette sorte d’amitié craintive qu’elle éprouvait pour le peintre commençait à tourner d’ailleurs. La fierté qu’elle avait eue à posséder pour amant un monsieur bien s’était évanouie. L’attrait d’un amour nouveau était perdu. Elle pensait maintenant aux fêtes de ses vieilles liaisons ; les jours de tumulte, quand, après avoir jappé aux oreilles du peintre, elle râlait à bout de voix, affolée par son silence et son mépris, elle revenait à Anatole.

Cet homme qui l’avait si profondément blessée en la quittant sans lui avoir laissé la satisfaction de partir la première, lui apparaissait maintenant comme un beau luron, comme un joyeux compère. Les rigolades à la bonne franquette qu’ils s’étaient données, l’enchantaient, avec leur douceur ranimée d’une souvenance lointaine ; les brutalités dont il les salait parfois ne la répugnaient déjà plus ; elle les excusait comme les inévitables suites d’une passion sincère. Il l’avait exténuée par ses violences, et par ses rapines, mais, somme toute, il valait mieux que Cyprien. Avec lui, au moins, on riait, on disait zut ! quand on voulait ; on sautait dans la rue, on rossignolait, on cancanait, on lichotait, il n’y avait ni tenue ni gêne. Et puis, après tout, elle n’avait guère gagné au change. Cyprien ne lui donnait pas de quoi s’entretenir ; l’autre, il est vrai, la pillait, mais enfin, coûte que coûte, pour accepter cette vie de déboire encore aurait-il fallu des compensations ! De l’argent ? pas. — Des joies à en bâiller comme avec Anatole ? pas. — Des caresses, des câlineries, des attentions même ? Pas davantage ! Ah ! Anatole pouvait la poursuivre maintenant le soir, elle n’aurait certes plus réclamé l’assistance du peintre !

Elle arrivait peu à peu à ce point où l’on souhaite, tout en ne possédant pas encore les moyens matériels de le faire, de tromper l’homme avec lequel on vit, de se venger de ses dédains ou de ses bontés, de prendre une revanche. — Ces désirs devinrent plus arrêtés, plus vifs, un certain dimanche. Après une lutte de plus d’une heure, elle avait brisé Cyprien qui la sortit. Ils se tiraillaient au bras l’un de l’autre, dans la rue. Il lui jetait des mots désagréables tout le long du chemin ou bien il répondait au hasard, lui laissant ainsi voir qu’il ne l’écoutait même pas. Elle se taisait, examinait d’un air affligé les boutiques devant lesquelles elle n’avait même plus la permission de s’arrêter, quand un couple dévala sur l’autre trottoir. Elle demeura pâmée. — C’était Anatole qui, d’un air vainqueur, se penchait amoureusement sur le visage d’une femme avenante et remise à neuf. Ils paraissaient très heureux. Des intonations grotesques d’homme qui sait comment amuser une fille, et des rires provoqués par ces farces grasses, s’échappaient du couple. On devinait une journée de godailles à la flan, dans les cabarets, de régalades sans prétention, dans les bastringues. Anatole aperçut Céline ; il la choya d’un œil en coulisse, d’un œil invitant, et il se dandina, avec ses faucilles de cheveux sur les tempes et sa casquette infléchie sur la droite, très satisfait que son ancienne maîtresse pût voir qu’il moissonnait des femmes mûres et bien nippées.

La vue de cette fille jeta la désolation dans l’âme de Céline. Si elle avait été une pauvre souillon, vêtue de bribes ramassées chez un frelampier, si elle avait eu les joues creusées par la noce et comblées par les plâtres, Céline n’eût certainement pas été torturée par cette jalousie qui la poigna. Sa rivale étant avenante, elle aurait voulu la supplanter auprès d’Anatole.

Le peintre ne fut point sans s’apercevoir de ce changement. Le premier symptôme auquel il reconnut que sa maîtresse pouvait le trahir fut un silence absorbé, une ardeur à lui désobéir, une propension à ne plus venir régulièrement chez lui.

Mais le jour où il eut vraiment peur, ce fut celui où Céline lança un mot qui lui ouvrit des horizons. Dans l’espoir d’exciter sa jalousie, elle lui avait parlé de ses amours éteintes, s’appesantissant davantage sur ses relations avec Anatole. Elle disait : — Celui-là, c’était du peuple comme moi, nous nous entendions ; il me grugeait, il me volait, mais c’est égal, il était aimant ; il était pas comme d’autres qui sont des glaces, qui vous considèrent comme de pauvres gnolles, comme des rien-du-tout qu’on ne battrait même pas !