Les Saisons (A. Theuriet)/Joie de vivre

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Les Saisons (A. Theuriet)
Revue des Deux Mondes, 2e périodetome 81 (p. 761-763).
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IV. — JOIE DE VIVRE.


Le soleil de juillet s’élance à l’horizon,
Les martinets légers qui tournent dans la nue
Font retentir le ciel de leur claire chanson.

Une ombre fraîche et bleue emplit encor la rue,
Mais des pavés du seuil aux poutres du pignon,
Partout avec le jour la vie est revenue.

L’enfant s’éveille et rit dans son berceau mignon,
Des fruits roulent vermeils dans l’étroite embrasure
D’une échoppe, et là-haut, en nouant son chignon,

Près de sa vitre où tombe un rideau de verdure,
Une fille aux bras nus répète à pleine voix
Les refrains familiers qu’un vieil orgue murmure.

Fuyons la ville ! Viens, loin des murs et des toits,
Aux champs où la rivière épand sa nappe blanche ;
Viens dans les prés en fleur, en plein air, en plein bois !

La sève en gommes d’or tremble aux nœuds de la branche,
La terre grasse exhale un parfum de santé,
Son sein gonflé de lait comme un ruisseau s’épanche.

Plénitude, salut ! Forêts, fleuve argenté,
Blés verts, salut ! Midi, roi des heures sereines,
Et toi, midi de l’an, pourpre et royal été,

Salut ! vous répandez de fécondes haleines,
Et je sens par momens s’infuser dans mon sein
La gaîté de la source et la vigueur des chênes.

Oh ! la santé, la joie et la force ! L’essaim
Des rapides désirs et des jeunes pensées
Bourdonnant dans un corps harmonieux et sain !…

Heureuse l’alouette aux notes cadencées
Qui fuit allègrement en plein azur ! Heureux
Les robustes nageurs, parmi les eaux glacées,

Dans la fraîcheur du bain trempant leurs bras nerveux !
Et près des peupliers aux frissonnans murmures,
Mille fois plus heureux encor les amoureux,

Qui marchent triomphans sous les molles ramures !
Ils montent vers les bois épanouis ; là-bas
Les taillis ont pour eux des champs de fraises mûres.

L’amour luit dans leurs yeux et sonne dans leurs pas,
Non point l’amour tremblant qui doute et qui soupire,
Mais le dieu qui n’a plus à livrer de combats,

Et qui, sûr de lui-même et sûr de son empire,
Sans désirs étouffés comme sans vains regrets,
N’est jamais las d’aimer, jamais las de le dire…

Les voici cheminant dans la paix des forêts.
En bas, la mousse étend ses tapis ; la ramée
Dresse là-haut ses toits mobiles et discrets.

Une lumière fine et tendre, clair-semée,
Allume doucement les regards de l’ami
Et glisse sur le col frais de la bien-aimée.

Tout au loin, la futaie en s’ouvrant à demi,
Par-delà des rideaux de bruyère empourprée,
Laisse voir un étang sous les joncs endormi.

Voici la solitude et l’heure désirée
Des propos amoureux et des oaristys ;
Les yeux cherchent des yeux la caresse adorée.

Ceux de l’ami sont bleus comme un myosotis,
Ceux de l’enfant sont bruns comme les scabieuses ;
O charme des beaux yeux par l’amour assortis !

Regards éclos, au fond des prunelles soyeuses,
Magnétiques regards l’un dans l’autre fondus,
Quel poème dira vos extases joyeuses ?

Ils s’aiment… Ruisselets sous les ronces perdus,
Enflez vos voix ; fleurs d’or, entr’ouvrez vos calices ;
Volez, bleus papillons aux branches suspendus ;

Mollement et sans bruit, coulez, heures propices !
O volupté de vivre, ô volupté d’aimer,
Quel hymne redira vos intimes délices ? ..

Mais le temps fuit, le temps que nul ne peut charmer ;
Sous les arbres noueux de la forêt géante,
Vers l’occident, le ciel commence à s’enflammer.

Le couple, aux sons lointains d’une cloche qui chante,
S’éveille doucement de son oubli profond…
La blonde enfant rêveuse, émue et frémissante,

Sur le sein de l’ami laisse tomber son front
Et sourit ; on entend palpiter sa poitrine
Dans le calme du soir que nul bruit n’interrompt.

Et tous deux lentement descendent la colline.
La tendresse à pleins flots déborde de leurs cœurs,
Et dans les prés mûris dont l’herbe au vent s’incline,

Dans la gloire des fruits et la grâce des fleurs,
Les étoiles du ciel et la lune dorée
Qui monte ; dans les sons, les clartés, les odeurs,

Ils bénissent la vie éternelle et sacrée.