Les Saisons (A. Theuriet)/Neiges d’antan

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Les Saisons (A. Theuriet)
Revue des Deux Mondes, 2e périodetome 81 (p. 766-767).
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VI. — NEIGES D’ANTAN.


La maison dort non loin du quai bordé de mâts.
Son étroite façade aux fenêtres gothiques
Découpe sur un ciel tout chargé de frimas
Les gradins dentelés de son pignon de briques.

Le logis est bien clos. Dans l’ombre du parloir,
Deux vieillards, deux époux, sont assis devant l’âtre,
Et, perdus à demi dans un doux nonchaloir,
Ils rêvent aux lueurs de la braise bleuâtre.

Autour d’eux est rangé l’antique mobilier :
Rideaux fanés, miroirs ternis, dressoirs de chêne.
Dans cet encadrement sévère et familier,
Leur vieillesse apparaît lumineuse et sereine.

Le vent souffle, la neige au murmure léger
Palpite comme une aile à la vitre sonore…
Les époux, en voyant les flocons voltiger,
Sentent dans leur mémoire un souvenir éclore,

Un souvenir d’amour et de jeunesse en fleur…
— « Femme, dit le vieillard avec un clair sourire,
Ainsi neigeait le ciel quand je t’ouvris mon cœur… »
Et l’épouse, levant son front ridé, soupire :

— « Je m’en souviens toujours… Je revois le chemin,
Je crois entendre encor siffler parmi les branches

La bise de janvier qui bleuissait ta main
Et sur tes cheveux noirs semait des taches blanches. »

— « Moi, je te vois encor glisser sur le verglas.
Rude était le sentier du bourg jusqu’à la ferme,
Déjà tu semblais lasse, et je t’offris mon bras ;
Mais mon cœur tremblait fort, si mon bras était ferme !

« Serrés l’un contre l’autre, émus, silencieux,
Nous marchions ; j’admirais au travers de la neige
La rougeur de ta joue et l’azur de tes yeux,
Et je songeais tout bas : — Par où commencerai-je ?… »

« — Moi, je pensais : — Voyons s’il me devinera,…
Et je baissais mon front pour t’empêcher d’y lire.
Pourtant, lorsqu’à nos yeux la ferme se montra,
Nous nous étions compris sans presque rien nous dire. »

Et le vieillard sourit de nouveau : « — Nos amours
Ont vécu cinquante ans ; les printemps dans leur gloire
Et les étés féconds sont passés, et toujours
Ce souvenir d’hiver chante dans ma mémoire. »

« — O cher homme, sur nous la vieillesse a neigé,
L’âge nous a blanchis, comme autrefois le givre ;
Mais la robuste fleur de l’amour partagé
Embaume les instans qui nous restent à vivre. »

« — Femme, comme jadis par le vent et le froid,
Nous suivions des forêts la route accidentée,
De même nous avons, le front haut, le cœur droit,
Gravi des mauvais jours la pénible montée.

« Ainsi nous marcherons jusqu’au bout du chemin,
Et quand nous atteindrons la cime solennelle,
Puissions-nous, côte à côte et la main dans la main,
Descendre ensemble encor dans la paix éternelle !… »

… L’aube heureuse des jours anciens semble flotter
Sur les deux vieux époux replongés dans leur rêve.
Perçant la nue épaisse et comme pour fêter
Leurs noces d’or, un pâle et doux soleil se lève.

Un pâle et doux soleil argente leurs cheveux,
Et le vent qui s’engouffre au fond des cheminées,
Le rude vent d’hiver, s’attendrissant pour eux,
Murmure les chansons de leurs jeunes années.

ANDRE THEURIET.