Les Sept Cordes de la Lyre (RDDM)

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LES SEPT CORDES DE LA LYRE.


« Eugène, souvenez-vous de ce jour de soleil où nous écoutions

« le fils de la Lyre, et où nous avons surpris les sept esprits de la
« Lumière s’enlaçant dans une danse sacrée, au chant des sept

« esprits de l’Harmonie. Comme ils semblaient heureux ! »

(Les Cœurs résignés, chant slave,

traduction de Grzymala,)


PERSONNAGES

MAITRE ALBERTUS.

HANZ. )
CARL. ) SES ÉLÈVES.
WILHELM.)

HÉLÈNE.

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Un Poète.

Un Peintre.

Un Maître de Chapelle.

Un Critique.

L’Esprit de la Lyre.

Les Esprits célestes.

TÉRÈSE, gouvernante d’Hélène.


ACTE PREMIER.

LA LYRE.

Scène PREMIÈRE.


Dans la chambre de maître Albertus. Il écrit. Wilhelm entre sur la pointe du pied. Il fait nuit. On entend dans le lointain le bruit d’une fête.


MAÎTRE ALBERTUS, WILHELM.

albertus, sans tourner la tête.

Qui est là ? Est-ce vous, Hélène ?


wilhelm, à part

Hélène ! Est-ce qu’elle entre quelquefois dans la chambre du philosophe à minuit ? (Haut.) Maître, c’est moi — Wilhelm.


albertus.

Je te croyais à la fête.


wilhelm.

J’en viens. J’ai vainement essayé de me divertir. Autrefois il ne m’eût fallu que respirer l’air d’une fête pour sentir mon cœur tressaillir de jeunesse et de bonheur ; aujourd’hui, c’est différent !


albertus.

Ne dirait-on pas que l’âge a glacé ton sang ! C’est la mode, au reste. Tous les jeunes gens se disent blasés. Encore, s’ils quittaient les plaisirs pour l’étude ! mais il n’en est rien. Leur amusement consiste à se faire tristes et à se croire malheureux. Ah ! la mode est vraiment une chose bizarre !


wilhelm.

Maître, je vous admire, vous qui n’êtes jamais ni triste ni gai ; vous qui êtes toujours seul, et toujours calme ! L’allégresse publique ne vous entraîne pas dans son tourbillon ; elle ne vous fait pas sentir non plus l’ennui de votre isolement. Vous entendez passer les sérénades, vous voyez les façades s’illuminer, vous apercevez même d’ici le bal champêtre avec ses arcs en verres de couleurs et ses légères fusées qui retombent en pluie d’or sur le dôme verdoyant des grands marronniers, et vous voilà devisant philosophiquement peut-être sur le rapport qui peut exister entre votre paisible subjectivité et l’objectivité délirante de tous ces petits pieds qui dansent là-bas sur l’herbe ! Comment ! ces robes blanches qui passent et repassent comme des ombres à travers les bosquets, ne vous font pas tressaillir, et votre plume court sur le papier comme si c’était une ronde de wachtmen qui interrompt le silence de la nuit !


albertus.

Ce que j’éprouve à l’aspect d’une fête ne peut t’intéresser que médiocrement. Mais toi-même, qui me reproches mon indifférence, comment se fait-il que tu rentres de si bonne heure ?


wilhelm.

Cher maître, je vous dirai la vérité : je m’ennuie là où je suis sûr de ne pas rencontrer Hélène.


albertus, tressaillant.

Tu l’aimes donc toujours autant ?


wilhelm.

Toujours davantage. Depuis qu’elle a recouvré la raison, grâce à vos soins, elle est plus séduisante que jamais. Ses souffrances passées ont laissé une empreinte de langueur ineffable sur son front, et sa mélancolie, qui décourage Carl et qui déconcerte Hanz lui-même, est pour moi un attrait de plus. Oh ! elle est charmante ! Vous ne vous apercevez pas de cela, vous, maître Albertus ! Vous la voyez grandir et embellir sous vos yeux, vous ne savez pas encore que c’est une jeune fille. Vous voyez toujours en elle un enfant ; vous ne savez pas seulement si elle est brune ou blonde, grande ou petite.


albertus.

En vérité, je crois qu’elle n’est ni petite, ni grande, ni blonde, ni brune.


wilhelm.

Vous l’avez donc bien regardée ?


albertus.

Je l’ai vue souvent sans songer à la regarder.


wilhelm.

Eh bien ! que vous semble-t-elle ?


albertus.

Belle comme une harmonie pure et parfaite. Si la couleur de ses yeux ne m’a pas frappé, si je n’ai pas remarqué sa stature, ce n’est pas que je sois incapable de voir et de comprendre la beauté ; c’est que sa beauté est si harmonieuse, c’est qu’il y a tant d’accord entre son caractère et sa figure, tant d’ensemble dans tout son être, que J’éprouve le charme de sa présence, sans analyser les qualités de sa personne.


wilhelm, un peu troublé.

Voilà qui est admirablement bien dit pour un philosophe ! et je ne vous aurais jamais cru susceptible…


albertus.

Raille, raille-moi bien, mon bon Wilhelm ! c’est un animal si déplaisant et si disgracieux qu’un philosophe !


wilhelm.

Oh ! mon cher maître, ne parlez pas ainsi… Moi, vous railler ! oh ! mon Dieu ! vous le meilleur et le plus grand parmi les plus grands et les meilleurs des hommes !… Mais si vous saviez combien je suis heureux que vous n’aimiez pas les femmes !… Si, par hasard, vous alliez vous trop apercevoir des grâces d’Hélène, que deviendrais-je, moi, pauvre écolier sans barbe et sans cervelle, en concurrence avec un homme de votre mérite ?


albertus.

Cher enfant, je ne ferai jamais concurrence à toi ni à personne. Je sais trop me rendre justice, j’ai passé l’âge de plaire et celui d’aimer.


wilhelm.

Que dites-vous là, mon maître ! Vous avez à peine atteint la moitié de la durée moyenne de la vie ! Votre front, un peu dévasté par les veilles et l’étude, n’a pourtant pas une seule ride ; et quand le feu d’un noble enthousiasme vient animer vos yeux, nous baissons les nôtres, jeunes gens que nous sommes, comme à l’aspect d’un être supérieur à nous, comme à l’éclat d’un rayon céleste !


albertus.

Ne dis pas cela, Wilhelm ; c’est m’affliger en vain. La grâce et le charme sont le partage exclusif de la jeunesse ; la beauté de l’âge mûr est un fruit d’automne qu’on laisse gâter sur la branche, parce que les fruits de l’été ont apaisé la soif… À vrai dire, Wilhelm, je n’ai point eu de jeunesse, et le fruit desséché tombera sans avoir attiré l’œil ou la main des passans.


wilhelm.

On me l’avait dit, maître, et je ne pouvais le croire. Serait-il vrai, en effet, que vous n’eussiez jamais aimé ?


albertus.

Il est trop vrai, mon ami. Mais tout regret serait vain et inutile aujourd’hui.


wilhelm.

Jamais aimé ! Pauvre maître !… Mais vous avez eu tant d’autres joies sublimes dont nous n’avons pas d’idée !


albertus, brusquement.

Eh oui ! sans doute, sans doute. — Wilhelm ! tu veux donc épouser Hélène ?


wilhelm.

Cher maître, vous savez bien que, depuis deux ans, c’est mon unique vœu.


albertus.

Et tu quitterais tes études pour prendre un métier ? car enfin il te faut pouvoir élever une famille, et la philosophie n’est pas un état lucratif.


wilhelm.

Peu m’importe ce qu’il faudrait faire. Vous savez bien que lorsqu’il fut question de mon mariage avec Hélène, le vieux luthier Meinbaker, son père, avait exigé que je quittasse les bancs pour l’atelier, l’étude des sciences pour les instrumens de travail, les livres d’histoire et de métaphysique pour les livres de commerce. Le bonhomme ne voulait pour gendre qu’un homme capable de manier la lime et le rabot comme le plus humble ouvrier, et de diriger sa fabrique comme lui-même. Eh bien ! j’avais souscrit à tout cela : rien ne m’eût coûté pour obtenir sa fille. Déjà j’étais capable de confectionner la meilleure harpe qui fût sortie de son atelier. Pour les violons, je ne craignais aucun rival. Dieu aidant, avec mon petit talent et le mince capital que je possède, je pourrais encore acheter un fonds d’établissement, et monter un modeste magasin d’instrumens de musique.


albertus.

Tu renoncerais donc sans regret, Wilhelm, à cultiver ton intelligence, à élargir le cercle de tes idées, à élever ton ame vers l’idéal ?


wilhelm.

Oh ! voyez-vous, maître, j’aime. Cela répond à tout. Si, au temps de sa richesse, Meinbaker, au lieu de sa charmante fille, m’eût offert son immense fortune, et avec cela les honneurs qu’on ne décerne qu’aux souverains, je n’eusse pas hésité à rester fidèle au culte de la science, et j’aurais foulé aux pieds tous ces biens terrestres, pour m’élever vers le ciel. Mais Hélène, c’est pour moi l’idéal, c’est le ciel, ou plutôt c’est l’harmonie qui régit les choses célestes. Je n’ai plus besoin d’intelligence ; il me suffit de voir Hélène pour comprendre d’emblée toutes les merveilles que l’étude patiente et les efforts du raisonnement ne m’eussent révélées qu’une à une. Cher maître, vous ne pouvez pas comprendre cela, vous ! c’est tout simple. Mais moi, je crois que, par l’amour, j’arriverai plus vite à la foi, à la vertu, à la Divinité, que vous par l’étude et l’abstinence. D’ailleurs, il en serait autrement, que je serais encore résolu à perdre l’intelligence afin de vivre par le cœur…


albertus.

Peut-être te trompes-tu. Peut-être tes sens te gouvernent à ton insu, et te suggèrent ces ingénieux sophismes, que je n’ose combattre dans la crainte de te paraître infatué de l’orgueil philosophique. Cher enfant, sois heureux selon tes facultés, et cède aux élans de ta jeunesse impétueuse. Un jour viendra certainement où tu regarderas en arrière, effrayé d’avoir laissé ton intelligence s’endormir dans les délices…


wilhelm.

De même, maître, qu’après une carrière consacrée aux spéculations scientifiques, il arrive à l’homme austère de regarder dans le passé, effrayé d’avoir laissé ses passions s’éteindre dans l’abstinence.


albertus.

Tu dis trop vrai, Wilhelm ! Tiens, regarde cette lyre. Sais-tu ce que c’est ?


wilhelm.

C’est la fameuse lyre d’ivoire inventée et confectionnée par le célèbre luthier Adelsfreit, digne ancêtre d’Hélène Meinbaker. Il la termina, dit-on, le jour même de sa mort, il y a environ cent ans, et le bon Meinbaker la conservait comme une relique, sans permettre que sa propre fille l’effleurât même de son haleine. C’est un instrument précieux, maître, et dont l’analogue ne se retrouverait nulle part. Les ornemens en sont d’un goût si exquis, et les figures d’ivoire qui l’entourent sont d’un travail si admirable, que des amateurs en ont offert des sommes immenses. Mais, quoique ruiné, Meinbaker eût mieux aimé mourir de faim que de laisser cet instrument incomparable sortir de sa maison.


albertus.

Pourtant cet instrument incomparable est muet. C’est une œuvre de patience et un objet d’art qui ne sert à rien, et dont il est impossible aujourd’hui de tirer aucun son. Ses cordes sont détendues ou rouillées, et le plus grand artiste ne pourrait les faire résonner…


wilhelm.

Ou voulez-vous en venir, maître ?


albertus.

À ceci : que l’ame est une lyre dont il faut faire vibrer toutes les cordes, tantôt ensemble, tantôt une à une, suivant les règles de l’harmonie et de la mélodie ; mais que, si on laisse rouiller ou détendre ces cordes à la fois délicates et puissantes, en vain l’on conservera avec soin la beauté extérieure de l’instrument, en vain l’or et l’ivoire de la lyre resteront purs et brillans ; la voix du ciel ne l’habite plus, et ce corps sans ame n’est plus qu’un meuble inutile.


wilhelm.

Ceci peut s’appliquer à vous et à moi, mon cher maître. Vous avez trop joué sur les cordes d’or de la lyre, et pendant que vous vous enfermiez dans votre thème favori, les cordes d’airain se sont brisées. Pour moi, ce sera le contraire. Je brise volontairement les cordes célestes que vous avez touchées, afin de jouer avec une ivresse impétueuse sur les cordes passionnées que vous méprisez trop.


albertus.

Et tous deux nous sommes inhabiles, incomplets, aveugles. Il faudrait savoir jouer des deux mains et sur tous les modes…


wilhelm, sans l’écouter.

Maître Albertus, vous avez tant d’empire sur l’esprit d’Hélène ! Voulez-vous vous charger de lui renouveler mes instances, afin qu’elle m’accepte pour mari ?


albertus.

Mon enfant, je m’y emploierai de tout mon cœur et de tout mon pouvoir, car je suis persuadé qu’elle ne pourrait faire un meilleur choix.


wilhelm.

Soyez béni, et que le ciel couronne vos efforts ! Bonsoir, mon bon maître. Pardonnez-moi d’être si peu philosophe. Oubliez le disciple ingrat qui vous abandonne, mais souvenez-vous de l’ami dévoué qui vous reste à jamais fidèle.




Scène II.



albertus, seul.

Ô sublime philosophie ! c’est ainsi qu’on déserte tes autels ! Avec quelle facilité on te délaisse pour la première passion qui s’empare des sens ! Ton empire est donc bien nul et ton ascendant bien dérisoire ? — Hélas ! quelle est donc la faiblesse des liens dont tu nous enchaînes, puisqu’après des années d’immolation, après la moitié d’une vie consacrée à l’héroïque persévérance, nous ressentons encore avec tant d’amertume l’horreur de la solitude et les angoisses de l’ennui !…

Souverain esprit, source de toute lumière et de toute perfection, toi que j’ai voulu connaître, sentir et voir de plus près que ne font les autres hommes, toi qui sais que j’ai tout immolé, et moi-même plus que tout le reste, pour me rapprocher de toi, en me purifiant ! puisque toi seul connais la grandeur de mes sacrifices et l’immensité de ma souffrance, d’où vient que tu ne m’assistes pas plus efficacement dans mes heures de détresse ? D’où vient qu’en proie à une lente agonie, je me consume au dedans comme une lampe dont la clarté jette un plus vif éclat au moment où l’huile va manquer ? D’où vient qu’au lieu d’être ce sage, ce stoïque dont chacun admire et envie la sérénité, je suis le plus incertain, le plus dévoré, le plus misérable des hommes ? (s’approchant du balcon.)

Principe éternel, ame de l’univers, ô grand esprit, ô Dieu ! toi qui resplendis dans ce firmament sublime et qui vis dans l’infini de ces soleils et de ces mondes étincelans, tu sais que ce n’est point l’amour d’une vaine gloire, ni l’orgueil d’un savoir futile qui m’ont conduit dans cette voie de renoncement aux choses terrestres. Tu sais que, si j’ai voulu m’élever au-dessus des autres hommes par la vertu, ce n’est pas pour m’estimer plus qu’eux, mais pour me rapprocher davantage de toi, source de toute lumière et de toute perfection. J’ai préféré les délices de l’ame aux jouissances de la matière périssable, et tu sais, ô toi qui lis dans les cœurs, combien le mien était pur et sincère ! Pourquoi donc ces défaillances mortelles qui me saisissent ? pourquoi ces doutes cruels qui me déchirent ? Le chemin de la sagesse est-il donc si rude, que plus on y avance, plus on rencontre d’obstacles et de périls ? Pourquoi, lorsque j’ai déjà fourni la moitié de la carrière, et lorsque j’ai passé victorieux les années les plus orageuses de la jeunesse, suis-je, dans mon âge mûr, exposé à des épreuves de plus en plus terribles ? Regretterais-je donc, à présent qu’il est trop tard, ce que j’ai méprisé alors qu’il était temps encore de le posséder ? Le cœur de l’homme est-il ainsi fait, que l’orgueil seul le soutienne dans sa force ; et ne saurait-il accepter la douleur, si elle ne lui vient de sa propre volonté ? — On dit toujours aux philosophes qu’ils sont orgueilleux !… S’il était vrai ! si j’avais regardé comme une offrande agréable à la Divinité des privations qu’elle repousse ou qu’elle voit avec pitié comme les témoignages de notre faiblesse et de notre aveuglement ! si j’avais vécu sans fruit et sans mérite ! si j’avais souffert en vain ! — Mon Dieu ! des souffrances si obstinées, des luttes si poignantes, des nuits si désolées, des journées si longues et si lourdes à porter jusqu’au soir ! — Non, c’est impossible ; Dieu ne serait pas bon, Dieu ne serait pas juste, s’il ne me tenait pas compte d’un si grand labeur ! Si je me suis trompé, si j’ai fait un mauvais usage de ma force, la faute en est à l’imperfection de ma nature, à la faiblesse de mon intelligence, et la noblesse de mes intentions doit m’absoudre !… M’absoudre ? Quoi ! rien de plus ? Le même pardon que, dans sa longanimité dédaigneuse, le juge accorderait aux voluptueux et aux égoïstes !… M’absoudre ? Suis-je donc un dévot, suis-je un mystique, pour croire que la Divinité n’accueille dans son sein que les ignorans et les pauvres d’esprit ? Suis-je un moine, pour placer ma foi dans un maître aveugle, ami de la paresse et de l’abrutissement ? — Non ! la Divinité que je sers est celle de Pythagore et de Platon, aussi bien que celle de Jésus 1 Il ne suffit pas d’être humble et charitable pour se la rendre propice : il faut encore être grand, il faut cultiver les hautes facultés de l’intelligence aussi bien que les doux instincts du cœur, pour entrer en commerce avec cette puissance infinie qui est la perfection même, qui conserve par la bonté, mais qui règne par la justice… C’est à ton exemple, ô perfection sans bornes ! que l’homme doit se faire juste, et il n’est point de justice sans la connaissance ! — Si tu n’as pas cette connaissance, ô mon ame misérable ! si tes travaux et tes efforts ne t’ont conduite qu’à l’erreur, si tu n’es pas dans la voie qui doit servir de route aux autres âmes, tu es maudite, et tu n’as qu’à te réfugier dans la patience de Dieu qui pardonne aux criminels et relève les abjects… Abject ! criminel ! moi, dont la vertu épouvante les cœurs tendres, et désespère les esprits envieux… Orgueilleux ! orgueilleux ! Il me semble que du haut de ces étoiles, une voix éclatante me crie : Tu n’es qu’un orgueilleux !

Ô vous qui passez dans la joie, vous dont la vie est une fête, jeunes gens dont les voix fraîches s’appellent et se répondent du sein de ces bosquets où vous folâtrez autour des lumières, comme de légers papillons de nuit ! belles filles chastes et enjouées qui préludez par d’innocentes voluptés aux joies austères de l’hyménée ! artistes et poètes qui n’avez pour règle et pour but que la recherche et la possession de tout ce qui enivre l’imagination et délecte les sens ! hommes mûrs, pleins de projets et de désirs pour les jouissances positives ! vous tous qui ne formez que des souhaits faciles à réaliser, et ne concevez que des joies naïves ou vulgaires, vous voilà tous contens ! Et moi, seul au milieu de cette ivresse, je suis triste, parce que je n’ai pas mis mon espoir en vous, et que vous ne pouvez rien pour moi ! Vous composez à vous tous une famille, dont nul ne peut s’isoler et où chacun peut être utile ou agréable à un autre, il en est même qui sont aimés ou recherchés de tous. Il n’en est pas un seul qui n’ait dans le cœur quelque affection, quelque espérance, quelque sympathie ! Et moi, je me consume dans un éternel tête-à-tête avec moi-même, avec le spectre de l’homme que j’aurais pu être et que j’ai voulu tuer ! Comme un remords, comme l’ombre d’une victime, il s’acharne à me suivre, et sans cesse il me redemande la vie que je lui ai ôtée. Il raille amèrement l’autre moi, celui que j’ai consacré au culte de la sagesse, et quand il ne m’accable pas de son ironie, il me déchire de ses reproches ! Et quelquefois il rentre en moi, il se roule dans mon sein comme un serpent, il y souffle une flamme dévorante ; et quand il me quitte, il y laisse un venin mortel qui empoisonne toutes mes pensées et glace toutes mes aspirations ! enfans de la terre, ô fils des hommes ! à cette heure, aucun de vous ne pense à moi, ne s’intéresse à moi, n’espère en moi, ne souffre pour moi ! et pourtant je souffre, je souffre ce qu’aucun de vous n’a jamais souffert, et ne souffrira jamais !

(La lyre rend un son plaintif. — Albertus, après quelques instans de silence.)

Qu’ai-je donc entendu ? Il m’a semblé qu’une voix répondait par un soupir harmonieux au sanglot exhalé de ma poitrine. Si c’était la voix d’Hélène ! Ma fille adoptive serait-elle touchée des secrètes douleurs de son vieil ami ? La faible clarté de cette lampe… Non ! je suis seul ! — Oh, non ! Hélène dort. Peut-être qu’à cette heure elle rêve que, soutenue par le bras de Wilhelm, elle erre avec lui sur la mousse du parc, aux reflets d’azur de la lune, ou bien qu’elle danse là-bas dans le bosquet, belle à la clarté de cent flambeaux, entourée de cent jeunes étudians qui admirent la légèreté de ses pieds et la souplesse de ses mouvemens. Hélène est fière, elle est heureuse, elle est aimée… Peut-être aime-t-elle aussi !… Elle ne saurait penser à moi. Qui pourrait penser à moi ? Je suis oublié de tous, indifférent à tous. Qui sait ? haï, peut-être ! Haï ! ce serait affreux !

(La lyre rend un son douloureux.)

Pour le coup, je ne me trompe pas ; il y a ici une voix qui chante et qui pleure avec moi… Est-ce le vent du soir qui se joue dans les jasmins de la fenêtre ? est-ce une voix du ciel qui résonne dans les cordes de la lyre ? — Non, cette lyre est muette, et plusieurs générations ont passé sans réveiller le souffle éteint dans ses entrailles. Tel un cœur généreux s’engourdit et se dessèche au milieu des indifférens qui l’oublient ou le méconnaissent, lyre, image de mon ame ! entre les mains d’un grand artiste, tu aurais rendu des sons divins, et telle que te voici, abandonnée, détendue, placée sur un socle pour plaire aux yeux, comme un vain ornement, tu n’es plus qu’une machine élégante, une boîte bien travaillée, un cadavre, ouvrage savant du créateur, mais où le cœur ne bat plus, et dont tout ce qui vit s’éloigne avec épouvante… Eh bien, moi ! je te réveillerai de ton sommeil obstiné. Un instrument mort ne peut vibrer que sous la main d’un mort…

(Il approche du socle et prend la lyre. )

Que vais-je faire, et quelle folle préoccupation s’empare de moi ? Quand même cette lyre détendue pourrait rendre quelques sons, ma main inhabile ne saurait la soumettre aux règles de l’harmonie. Dors en paix, vieille relique, chef-d’œuvre d’un art que j’ignore ; je vois en toi quelque chose de plus précieux, le legs d’une amitié à laquelle je n’ai pas manqué, et le pacte d’une adoption dont je saurai remplir tous les devoirs.

(Il replace la lyre sur le socle.)

Essayons de terminer ce travail. (Il se remet devant sa table. — S’interrompant après quelques instans de rêverie.) Comme Wilhelm songe à ma pupille ! Quelle puissance que l’amour ! passion fatale ! celui qui te bravo est courageux ; celui qui te nie est insensé !… Hélène acceptera-t-elle celui quelle a déjà refusé ?… Il me semble qu’elle préfère Hanz !… Hanz a une plus haute intelligence, mais Wilhelm a le cœur plus tendre, et les femmes ont peut-être plus de plaisir à être beaucoup aimées qu’à être bien dirigées et bien conseillées… Cari aussi est amoureux d’elle… c’est une tête légère… mais c’est un bien beau garçon… Je crois que les femmes sont elles-mêmes légères et vaines, et qu’un joli visage a plus de prix à leurs yeux qu’un grand esprit… Les femmes ! Est-ce que je connais les femmes, moi ?… Quel sera le choix d’Hélène ?… Que m’importe ? Je lui conseillerai ce qui me semblera le mieux pour son bonheur, et je la marierai, après tout, selon son goût… — Puisse cette belle et pure créature n’être pas flétrie par le souffle des passions brutales !… Ah ! décidément, je ne travaille pas… Ma lampe pâlit. Il faudra bien que ceci suffise pour la leçon de demain. Essayons de dormir, car dès le jour mes élèves viendront m’appeler. (Il se couche sur son grabat.) Hélène n’a guère d’intelligence non plus. C’est un esprit juste, une conscience droite ; mais ses perceptions sont bornées, et la moindre subtilité métaphysique l’embarrasse ou la fatigue… Wilhelm lui conviendrait mieux que Hanz… Je m’occupe trop de cela. Ce n’est pas le moment… Mon Dieu, réglez selon la raison et la justice les sentimens de mon cœur et les fonctions de mon être. Envoyez-moi le repos !…

(Il s’endort.)

Scène III.

MÉPHISTOPHÉLÈS, sortant de la lampe au moment où elle s’éteint ;
ALBERTUS, endormi.

méphistophélès.

Quel triste et plat emploi que celui de veiller sur un philosophe ! Vraiment me voici plus terne et plus obscurci que la flamme de cette lampe au travers de laquelle je m’amusais à faire passer sur son papier la silhouette d’Hélène et de ses amoureux. Ces logiciens sont des animaux méfians. On travaille comme une araignée autour de leur froide cervelle pour les enfermer dans le réseau de la dialectique ; mais il arrive qu’ils se regimbent et prennent le diable dans ses propres filets. Oui-dà ! ils se servent de l’ergotage pour résister au maître qui le leur a enseigné ! Celui-ci emploie la raison démonstrative pour arriver à la foi, et ce qui a perdu les autres le sauve de mes griffes. Pédant mystique, tu me donnes plus de peine que maître Faust, ton aïeul. Il faut qu’il y ait dans tes veines quelques gouttes du sang de la tendre Marguerite, car tu te mêles de vouloir comprendre avec le cœur ! Mais vraiment on ne sait plus ce que devient l’humanité ! Voici des philosophes qui veulent à la fois connaître et sentir. Si nous les laissions faire, l’homme nous échapperait bien vite. Holà, mes maîtres ! croyez et soyez absurdes, nous y consentons ; mais ne vous mêlez pas de croire et d’être sages. Cela ne sera pas, tant que le diable aura à bail cette chétive ferme qu’il vous plaît d’appeler votre monde. Or, il faudra procéder autrement avec toi, cher philosophe, qu’avec feu le docteur Faust. Celui-là ne manquait ni d’instincts violons, ni de pompeux égoïsme ; et, au moment d’en être affranchi par la mort, l’insensé perdant patience, et regrettant de n’avoir pas mis la vie à profit, je sus le rajeunir et le lancer dans l’orage. Sa froide intelligence s’en allait tout droit à la vérité, si je n’eusse chauffé ses passions à temps et allumé en lui une flamme qui dévora madame la conscience en un tour de main. Mais, avec celui-ci, il est à craindre que les passions ne tournent au profit de la foi. Il a plus de conscience que l’autre ; l’orgueil a peu de prise sur lui, la vanité aucune. Il a si bien terrassé la luxure, qu’il est capable de comprendre la volupté angélique et de se sauver avec sa Marguerite, au lieu de la perdre avec lui. C’est donc à ton cœur que j’ai affaire, mon cher philosophe ; Page:Revue des Deux Mondes - 1839 - tome 18.djvu/169 Page:Revue des Deux Mondes - 1839 - tome 18.djvu/170 Page:Revue des Deux Mondes - 1839 - tome 18.djvu/171 Page:Revue des Deux Mondes - 1839 - tome 18.djvu/172 Page:Revue des Deux Mondes - 1839 - tome 18.djvu/173 Page:Revue des Deux Mondes - 1839 - tome 18.djvu/174 Page:Revue des Deux Mondes - 1839 - tome 18.djvu/175 Page:Revue des Deux Mondes - 1839 - tome 18.djvu/176 Page:Revue des Deux Mondes - 1839 - tome 18.djvu/177 Page:Revue des Deux Mondes - 1839 - tome 18.djvu/178 Page:Revue des Deux Mondes - 1839 - tome 18.djvu/179 Page:Revue des Deux Mondes - 1839 - tome 18.djvu/180 Page:Revue des Deux Mondes - 1839 - tome 18.djvu/181 Page:Revue des Deux Mondes - 1839 - tome 18.djvu/182 Page:Revue des Deux Mondes - 1839 - tome 18.djvu/183 Page:Revue des Deux Mondes - 1839 - tome 18.djvu/184 Page:Revue des Deux Mondes - 1839 - tome 18.djvu/185 Page:Revue des Deux Mondes - 1839 - tome 18.djvu/186 Page:Revue des Deux Mondes - 1839 - tome 18.djvu/187

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Mais j’ai le droit de vous envoyer en prison. Et comme votre tuteur ne voudra pas vous y laisser aller, et comme il n’a pas d’argent, il faudra bien qu’il laisse vendre ses meubles et ses effets. Bah ! voilà un bon manteau accroché à la muraille. C’est du luxe pour un philosophe. Un philosophe ne doit pas craindre le froid. Et son lit ! mais c’est un voluptueux ; une paillasse doit suffire à un stoïque. HÉLÈNE , se jclant à genoux.

Oh ! ne le dépouillez pas, ne le faites pas souffrir. Il n’est plus jeune, il est souvent malade , et déjà il ne s’impose que trop de privations. Faites-moi conduire en prison ! qu’il ne le sache pas !...

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Quel bien cela me fera-t-il que vous soyez en prison ? Je n’y vois qu’un avantage, c’est de me faire solder par votre tuteur... Allons ! je vais lui dépêcher mon huissier , je n’ai pas un instant à perdre. J’ai dix affaires pareilles à finir aujourd’hui.

HÉLÈNE.

Oh ! monsieur, attendez que maître Albertus revienne. Je lui dirai de vous vendre la lyre.

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Il ne le voudra jamais. Maître Meinbaker la lui a confiée comme un dépôt. C’est toute votre fortune. Il aimera mieux vendre son lit. J’en ferais autant à sa place. Quand on a une pupille aussi jolie !... HÉLÈNE , se relevant.

Taisez-vous, malheureux, et prenez la lyre. Elle est à vous. Rendez-moi ce billet.

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Un instant ! je ne puis prendre la lyre moi-même, vous croiriez que je veux gagner dessus.

HÉLÈNE.

Et que m’importe ? Gagnez ce que vous pourrez ; puisqu’il faut que je m’en sépare , emportez-la tout de suite. MÉPHISTOPHÉLÈS, à part.

Peste soit du charme ! Il m’est interdit de la toucher moi-même. Il faut que je la fasse emporter par mes dupes. ( Haut. ) Non, mademoiselle , je ne traite pas les affaires ainsi. Il y va pour moi de l’honneur. J’ai déjà brocanté la lyre, mais je veux que le marché soit conclu devant vous. Les personnes qui veulent l’acquérir sont ici à deux pas, je cours les chercher. Songez que, si vous gagnez quelque Page:Revue des Deux Mondes - 1839 - tome 18.djvu/189 Page:Revue des Deux Mondes - 1839 - tome 18.djvu/190 Page:Revue des Deux Mondes - 1839 - tome 18.djvu/191 Page:Revue des Deux Mondes - 1839 - tome 18.djvu/192 Page:Revue des Deux Mondes - 1839 - tome 18.djvu/193 Page:Revue des Deux Mondes - 1839 - tome 18.djvu/194 Page:Revue des Deux Mondes - 1839 - tome 18.djvu/195 Page:Revue des Deux Mondes - 1839 - tome 18.djvu/196 Page:Revue des Deux Mondes - 1839 - tome 18.djvu/197 Page:Revue des Deux Mondes - 1839 - tome 18.djvu/198 Page:Revue des Deux Mondes - 1839 - tome 18.djvu/199 Page:Revue des Deux Mondes - 1839 - tome 18.djvu/200 Page:Revue des Deux Mondes - 1839 - tome 18.djvu/201 Page:Revue des Deux Mondes - 1839 - tome 18.djvu/202 Page:Revue des Deux Mondes - 1839 - tome 18.djvu/203 Page:Revue des Deux Mondes - 1839 - tome 18.djvu/204 Page:Revue des Deux Mondes - 1839 - tome 18.djvu/205 Page:Revue des Deux Mondes - 1839 - tome 18.djvu/206 Page:Revue des Deux Mondes - 1839 - tome 18.djvu/207 Page:Revue des Deux Mondes - 1839 - tome 18.djvu/208 Page:Revue des Deux Mondes - 1839 - tome 18.djvu/209 Page:Revue des Deux Mondes - 1839 - tome 18.djvu/210 Page:Revue des Deux Mondes - 1839 - tome 18.djvu/211 Page:Revue des Deux Mondes - 1839 - tome 18.djvu/212 Page:Revue des Deux Mondes - 1839 - tome 18.djvu/213 Page:Revue des Deux Mondes - 1839 - tome 18.djvu/214 l’esprit DE LA LYRE.

Je t’ai entendue, je t’ai vue, ô vierge immaculée ! Tu me comprends, tu me parles, ton être s’est révélé à moi ! Dieu l’a permis. Tu m’aimes ! et moi aussi je t’aime, car je te vois, et tu me sembles la plus belle des étoiles. Oh ! qu’un hymen céleste nous rassemble, et, pour jamais fondues l’une dans l’autre, nos flammes iront habiter l’infini des mondes !

HÉLÈNE, laissant tomber la lyre sur les coussins. Assez, laisse-moi. Ton embrassement me consume, je succombe… (Elle tombe évanouie. )

ALBERTUS.

Voici la crise cataleptique où elle tombe tous les jours, à la même heure, après avoir fait résonner la lyre… Ce sommeil qui ressemble à la mort, cet accablement qui m’effrayait tant les premières fois ne me cause plus de trouble. Il répare ses forces et semble une fonction naturelle de cette organisation particulière. Je vais appeler sa gouvernante et me livrer en secret à l’examen de la lyre.



Scène II.


(Dans le cabinet de maître Albertus.)

ALBERTUS, HANZ.

(Albertus est assis devant sa table, la lyre est posée devant lui, parmi des livres et des papiers épars. )

ALBERTUS.

La musique est une combinaison algébrique des divers tons de la gamme, propre à égayer l’esprit d’une manière indirecte, en chatouillant agréablement les muscles auditifs ; chatouillement qui réagit sur le système nerveux tout entier. D’où il résulte que le cerveau peut entrer dans une sorte d’exaltation fébrile, ainsi qu’on l’observe chez les dilettanti.

HANZ

Ô maître ! la musique est toute chose, croyez-moi.

ALBERTUS.

La musique peut exprimer des sentimens… mais rendre des idées… mais seulement peindre des objets… c’est impossible ! À moins qu’elle ne soit une magie, comme plusieurs le prétendent. Cependant voici des notes, des clés, des portées, des signes pour marquer la mesure, d’autres signes pour hausser ou baisser l’intonation… Ce ne sont point là des signes cabalistiques. Ils tombent sous le sens le plus vulgaire et sont soumis à une logique invariable.

HANZ.

Ce sont les élémens simples et connus dont la combinaison devient un mystère, une magie, si vous voulez. La langue de l’infini !

ALBERTUS.

Mais le langage de cette lyre est, dites-vous, un fait exceptionnel, unique, complètement en dehors de la science des musiciens : je n’en sais rien, je n’y crois pas ; n’importe ! j’accepte l’hypothèse, et je dis que la musique n’est qu’une récréation, ce qu’on appelle avec raison un art d’agrément.

HANZ.

Le prétendu magicien qui a créé ce talisman se serait donc servi des sons, comme d’autres magiciens se sont servis de mots arabes ou des signes astronomiques, tout cela dans le même but, qui est de marquer, par des formules quelconques, les mystérieuses évolutions de la science des nombres, science qui, selon eux, présiderait aux lois de l’univers sous l’action providentielle d’une force intelligente ?… Maître, vous croiriez à la magie plutôt qu’à la musique.

ALBERTUS.

Hélas ! j’ai creusé laborieusement cette mine obscure et profonde qu’on appelle la cabale, espérant y trouver quelques vérités cachées sous un fatras de mensonges et d’aberrations… Je n’ai rien trouvé que l’imposture et l’ignorance des temps grossiers, élémens fatals de l’humanité qui, à chaque instant, posent des bornes au progrès de l’esprit… Aujourd’hui même, n’essaie-t-on pas de faire revivre la sorcellerie, la puissance des charmes et l’empire des charlatans, sous le nom de magnétisme ? C’est la magie des temps modernes. Et pourtant, l’esprit du sage s’arrête devant des faits d’un ordre nouveau et qui détruisent tout l’ordre des lois connues. Que doit-il conclure en présence de prodiges auxquels ses sens ne peuvent refuser de se soumettre ? En théorie, il doit à la postérité de ne rien rejeter comme impossible. En fait, il doit à lui-même de se méfier du témoignage de ses sens jusqu’à ce que sa raison se soit mise d’accord avec l’expérience.

HANZ.

Mon Dieu ! mon Dieu ! serait-il possible que l’homme eût végété jusqu’ici sur cette terre infortunée, sans oser lever le voile épais qui le tient abruti, tandis qu’il ne faudrait à tous que ce qui a été départi à quelques esprits supérieurs, la force et la confiance d’arracher ce bandeau et de percer ces ténèbres ! Eh quoi ! au sein des générations aveugles qui se sont traînées sur la face du globe, sans autre espoir que les promesses fallacieuses des prêtres, sans autre consolation que le rêve vague et flottant d’une autre vie, sans autre morale qu’une jouissance brutale ou un renoncement absurde… des saints, des astrologues, des magiciens, des sibylles, enfin, — de quelque nom qu’on les appelle, — des hommes illuminés, auraient, dans tous les temps, vécu en commerce avec les purs esprits du monde invisible, sans pouvoir associer leurs semblables à la connaissance de vérités consolantes et sublimes ! Quoi ! ils auraient vu face à face Dieu, ou ses anges, ou les esprits ses ministres, sans réussir à promulguer une foi basée sur la certitude, sur le témoignage des sens joint à celui de l’esprit ! Clouée sur le seuil d’une vie amère et désolée, l’humanité aurait vu quelques élus franchir ces portiques du monde idéal, et, pour se venger de leur bonheur, elle les aurait condamnés au gibet, au bûcher, à l’infamie, au ridicule, au martyre sous toutes les formes !

ALBERTUS.

Oh ! s’il en était ainsi, que notre philosophie serait ridicule et méprisable ! C’est nous autres qu’il faudrait fouetter sur les places publiques et mettre au pilori comme faussaires et blasphémateurs !

HANZ.

Maître, est-ce vers les sorciers, est-ce vers les philosophes que vous penchez en cet instant ?

ALBERTUS.

Que t’en semble à toi-même, apprenti philosophe ? Attends-tu de ma réponse la solution du grand problème de ta croyance ? Si tu doutes de ma conviction en cet instant, c’est que tu n’es pas bien sûr de la tienne propre, et s’il faut tout te dire, mon cher Hanz, je te soupçonne fort depuis quelque temps de te perdre un peu dans les nuages de l’illuminisme. Ne serais-tu point affilié à quelque société secrète ?

HANZ.

Depuis quelque temps vous me raillez, mon bon maître, pour détourner, mes questions. Je me réjouirais de vous voir en si joyeuse humeur si je ne savais que, chez les esprits sérieux, l’ironie n’est pas l’indice du calme et du contentement intérieur. Vous professez toujours avec un talent admirable ; mais, s’il faut tout vous dire, vos leçons ne me semblent plus aussi claires, ni vos conclusions aussi victorieuses. Il semble qu’une nouvelle série d’idées encore confuses et impossibles à formuler soit venue interrompre l’unité de votre doctrine. Vous paraissez gêné avec vous-même, et je suis certain d’une chose ; c’est qu’avant peu vous fermerez votre cours sans l’achever, parce que le doute s’empare de vous relativement à votre passé, et peut-être qu’une grande lumière se lève sur vous pour vous révéler votre avenir.

ALBERTUS.

J’entends ! Mes élèves doutent de ma loyauté ; ils se demandent si j’ai transigé avec quelque puissance, et ils attendent dans un silence railleur que je leur révèle peu à peu mon apostasie...

HANZ.

Ô mon maître ! pour parler ainsi, il faut que vous ayez perdu la noble sérénité de votre ame. Nous vous aimons, nous vous respectons, et nul d’entre nous ne vous accuse. Seulement, nous voyons qu’une secrète inquiétude vous ronge, et nous en souffrons, parce que nous étions habitués à trouver dans vos enseignemens des espérances et des consolations que nous n’y trouvons plus : que deviennent les passagers quand le pilote a perdu sa route parmi les écueils ?

ALBERTUS.

Mon ami, nous reprendrons cet entretien ; maintenant laisse-moi seul. Je suis agité en effet, et je ferais peut-être bien de suspendre mon cours. Un monde nouveau s’est ouvert devant moi ; je n’ose encore y pénétrer qu’en tremblant : c’est que je ne peux point y entrer tout seul. Je sais que j’entraînerai à ma suite les esprits qui ont mis leur confiance en moi, et je ne veux point disposer à la légère du dépôt sacré des consciences.

HANZ.

C’est un scrupule digne de vous. Je vous laisse, maître ; puissiez-vous retrouver la paix de l’ame !

ALBERTUS.

Qu’il me tardait de me voir seul ! Ah ! celui qui prend sur soi la responsabilité des croyances et des principes d’autrui , celui qui ose se mêler d’enseigner et de diriger d’autres hommes, ne sait pas de quel fardeau il écrase sa vie ! Celui qui fait de la sagesse une profession est bien fou et bien malheureux, quand il n’est pas un vil imPage:Revue des Deux Mondes - 1839 - tome 18.djvu/219 Page:Revue des Deux Mondes - 1839 - tome 18.djvu/220 Page:Revue des Deux Mondes - 1839 - tome 18.djvu/221 Page:Revue des Deux Mondes - 1839 - tome 18.djvu/222 Page:Revue des Deux Mondes - 1839 - tome 18.djvu/223 Page:Revue des Deux Mondes - 1839 - tome 18.djvu/224 Page:Revue des Deux Mondes - 1839 - tome 18.djvu/225 Page:Revue des Deux Mondes - 1839 - tome 18.djvu/226 Page:Revue des Deux Mondes - 1839 - tome 18.djvu/227 Page:Revue des Deux Mondes - 1839 - tome 18.djvu/228 Page:Revue des Deux Mondes - 1839 - tome 18.djvu/229 sage doit se tenir en garde contre toi… Les arts devraient être proscrits de la république idéale… Non ! non ! des sons ne sont pas des idées… la musique peut tout au plus rendre des sensations… et encore sera-ce d’une manière très vague et très imparfaite…


thérèse, accourant.

Maître Albertus, Hélène est réveillée ; elle cherche sa lyre avec inquiétude.


albertus.

Je vais la lui porter. (À part.) C’est la seule joie de cette pauvre créature… Je lui rendrai la lyre et ne l’écouterai plus, (à Wilhelm, Hanz et Carl, qui s’avancent d’un autre côté.) Mes enfans, la logique gouverne l’univers, et ce qui ne peut être démontré par elle ne peut passer en nous à l’état de certitude. — Préparez tout pour la leçon ; je suis à vous dans l’instant. (Il sort.)


hanz.

Il me paraît que son bon génie a pris le dessus.


carl.

C’est possible ; mais sa figure est bien altérée. Croyez-moi, il est amoureux d’Hélène : on ne peut être amoureux et philosophe en même temps.


wilhelm.

Ne parlons pas légèrement de cet homme. Il souffre ; mais son ame ne peut que grandir dans les épreuves. (Ils sortent.)


méphistophélès.

Très bien ! Je les lui ferai telles qu’elle n’y résistera pas. Puisque Hélène ne m’appartient plus, puisque l’esprit triomphe, ma haine retombera tout entière sur le philosophe, et son ame est la lyre que je saurai briser.

George Sand.

(La seconde partie au prochain n°.)

LES Sa a^ <à^as ACTE TROISIÈME. MB (CM®li BM®llï< SCHIVE PREMIERE. ( Au bord de l’eau.) ÂLBERTUS, HANZ, CARL, AVILHELM, HÉLÈNE, assise sur la marge du ruisseau, un peu à l’écart. ALBERTUS. Le soleil est couché, le frais commence à se faire sentir. Il serait temps pour Hélène de rentrer. Il est prudent de ne pas trop prolonger sa première promenade. (1) Voyez la livraison du 15 avril. Page:Revue des Deux Mondes - 1839 - tome 18.djvu/381 Page:Revue des Deux Mondes - 1839 - tome 18.djvu/382 Page:Revue des Deux Mondes - 1839 - tome 18.djvu/383 Page:Revue des Deux Mondes - 1839 - tome 18.djvu/384 Page:Revue des Deux Mondes - 1839 - tome 18.djvu/385 Page:Revue des Deux Mondes - 1839 - tome 18.djvu/386 Page:Revue des Deux Mondes - 1839 - tome 18.djvu/387 Page:Revue des Deux Mondes - 1839 - tome 18.djvu/388 Page:Revue des Deux Mondes - 1839 - tome 18.djvu/389 Page:Revue des Deux Mondes - 1839 - tome 18.djvu/390 Page:Revue des Deux Mondes - 1839 - tome 18.djvu/391 Page:Revue des Deux Mondes - 1839 - tome 18.djvu/392 Page:Revue des Deux Mondes - 1839 - tome 18.djvu/393 Page:Revue des Deux Mondes - 1839 - tome 18.djvu/394 Page:Revue des Deux Mondes - 1839 - tome 18.djvu/395 Page:Revue des Deux Mondes - 1839 - tome 18.djvu/396 Page:Revue des Deux Mondes - 1839 - tome 18.djvu/397 Page:Revue des Deux Mondes - 1839 - tome 18.djvu/398 Page:Revue des Deux Mondes - 1839 - tome 18.djvu/399 Page:Revue des Deux Mondes - 1839 - tome 18.djvu/400 Page:Revue des Deux Mondes - 1839 - tome 18.djvu/401 Page:Revue des Deux Mondes - 1839 - tome 18.djvu/402 Page:Revue des Deux Mondes - 1839 - tome 18.djvu/403 Page:Revue des Deux Mondes - 1839 - tome 18.djvu/404 Page:Revue des Deux Mondes - 1839 - tome 18.djvu/405 Page:Revue des Deux Mondes - 1839 - tome 18.djvu/406 Page:Revue des Deux Mondes - 1839 - tome 18.djvu/407 Page:Revue des Deux Mondes - 1839 - tome 18.djvu/408 Page:Revue des Deux Mondes - 1839 - tome 18.djvu/409 Page:Revue des Deux Mondes - 1839 - tome 18.djvu/410 Page:Revue des Deux Mondes - 1839 - tome 18.djvu/411 Page:Revue des Deux Mondes - 1839 - tome 18.djvu/412 Page:Revue des Deux Mondes - 1839 - tome 18.djvu/413 Page:Revue des Deux Mondes - 1839 - tome 18.djvu/414 Page:Revue des Deux Mondes - 1839 - tome 18.djvu/415 Page:Revue des Deux Mondes - 1839 - tome 18.djvu/416 Page:Revue des Deux Mondes - 1839 - tome 18.djvu/417 Page:Revue des Deux Mondes - 1839 - tome 18.djvu/418 Page:Revue des Deux Mondes - 1839 - tome 18.djvu/419 Page:Revue des Deux Mondes - 1839 - tome 18.djvu/420 Page:Revue des Deux Mondes - 1839 - tome 18.djvu/421 Page:Revue des Deux Mondes - 1839 - tome 18.djvu/422 Page:Revue des Deux Mondes - 1839 - tome 18.djvu/423 Page:Revue des Deux Mondes - 1839 - tome 18.djvu/424 Page:Revue des Deux Mondes - 1839 - tome 18.djvu/425 Page:Revue des Deux Mondes - 1839 - tome 18.djvu/426 Page:Revue des Deux Mondes - 1839 - tome 18.djvu/427 Page:Revue des Deux Mondes - 1839 - tome 18.djvu/428 Page:Revue des Deux Mondes - 1839 - tome 18.djvu/429


albertus.

Ah ! encore cette horrible apparition ! Qui es-tu, esprit de ténèbres, image de la perversité, de l’athéisme et de la douleur ? Je ne puis soutenir ta vue. Mon Dieu, délivrez-moi de cette vision ; mon esprit s’égare !


méphistophélès, s’approchant, pour le saisir.

Il faudra pourtant bien t’y accoutumer ; la lyre est brisée, et j’ai touit pouvoir sur toi !


le spectre d’hélène, apparaît à Albertus avec l’Esprit de la lyre sous la forme de deux anges.

Homme vertueux, ne crains rien des artifices du démon ! nous veillons sur toi ; la mort ne détruit rien, elle resserre les liens de la vie immatérielle. Nous serons toujours avec toi, ta pensée pourra nous évoquer à toute heure ; nous t’aiderons à chasser les terreurs du doute et à supporter les épreuves de la vie.

(Albertus tombe à genoux.)

chœur des esprits célestes.

Arrête, Satan ! tu ne peux rien sur celui qui tire sa sagesse de la foi et de la charité ; sa main a brisé les six cordes de la lyre, mais sa main était pure et le chant de la septième corde l’a sauvé. Désormais son ame sera une lyre dont toutes les cordes résonneront à la fois, et dont le cantique montera vers Dieu sur les ailes de l’espérance et de la joie. Gloire à Dieu dans les cieux.


l’esprit d’hélène.

Et paix sur la terre aux hommes d’un cœur pur ! (Méphistophélés s’envole en rasant la terre ; les esprits célestes disparaissent dans les cieux.)




Scène IV.


ALBERTUS, WILHELM, HANZ, CARL.

hanz.

Maître, l’heure de la leçon est sonnée ; on vous attend.


wilhelm

Je croyais trouver Hélène avec vous ?


albertus.

Hélène est partie.


hanz.

Partie ? En proie à un nouvel accès de démence ?


WILHELM.

Que vois-je ?… La lyre brisée ?… Oh ! mon Dieu ! Où donc est Hélène ?


ALBERTUS.

Hélène est guérie !


CARL.

Par quel miracle ?


ALBERTUS.

Par la justice et la bonté de Dieu !


WILHELM.

Ô maître ! Que voulez-vous dire ? que s’est-il passé ? Nous avons entendu un bruit terrible, comme celui de la foudre qui éclate ; nous voyons la lyre privée de toutes ses cordes, et votre visage est inondé de larmes.


ALBERTUS.

Mes enfans, l’orage a éclaté, mais le temps est serein ; mes pleurs ont coulé, mais mon front est calme ; la lyre est brisée, mais l’harmonie a passé dans mon ame. Allons travailler !


George Sand.