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Les Singeries des femmes de ce temps descouvertes

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Les singeries des femmes de ce temps descouvertes, et particulièrement d’aucunes bourgeoises de Paris.

1623



Les singeries des femmes de ce temps descouvertes, et particulièrement d’aucunes bourgeoises de Paris1.
M. DC. XXIII. In-8º.

Dernierement je me rencontray en un lieu où je vis plusieurs gentils-hommes et damoiselles qui discouroient sur diverses choses ; enfin, chacun faisant à qui mieux paroistre quelque beau traict d’esprit, nous tombasmes sur les singularitez, tant du corps que de l’esprit, qui se rencontroient ordinairement aux dames, singularitez ausquelles les jeunes gens, de quelque profession qu’ils fussent, sembloient avoir beaucoup d’obligation, comme leur servant de première leçon pour se façonner.

Ces parolles diversement promenées de bouche en bouche, à l’advantage des femmes, et assez bien recueillies de la compagnie, se rencontra un homme de la trouppe, lequel, par manière de rire, soit ou quil eut conçeu quelque inimitié contre les femmes, ou autrement, voulut contrepointer de point en point ceste opinion et renverser ceste proposition.

Vous qualifiez du nom de singularité des choses que je nomme singeries des femmes, dit-il, car si vous ostez de ce sexe les singeries et les folies dont elles sont remplies, vous destruirez toute leur essence, et ce qu’elles ont de singulier en elles.

À ce mot, chacun commença à murmurer ; un bruit sourd s’espandit dans la chambre, et les femmes qui assistoient à ceste assemblée se promirent bien de le faire desdire de la parole qu’il advançoit.

Mais le gentil homme, d’un visage hardy : Non, non (poursuit-il), ne vous estonnez aucunement de ceste mienne première demarche ; mais suspendez un peu votre jugement : j’espère faire en sorte de vous rendre contens en ce que je vous ay proposé.

Il y a quelques années que, feuilletant un ancien codice intitulé : le Répertoire des choses humaines, je trouvay que les dieux, voulant bastir et former l’homme, prindrent une grosse masse de terre, laquelle ils pestrirent longuement avec je ne sçay quelle mixtion celeste, et un temperament des qualitez elementaires (bien que les chimistes soient d’une autre opinion), puis, ayant mis toute cette masse à la fonte, firent l’homme composé d’une ame raisonnable, œuvre où l’art surmonta la nature, et où les dieux mesmes admirerent leur propre industrie, pour les richesses et raretez qui y furent encloses ; et d’autant qu’il se rencontra beaucoup de matière qui restoit, ne voulant les dieux qu’une si divine composition fust perdue, ils la remirent de rechef à la fonte ; mais ils ne s’apperceurent qu’à la façon des chimistes et soufleurs, en voulant purifier et rendre ceste matière plus excellente, elle se précipita et devint plus lourde et terrestre, et de ceste estoffe ils en formèrent la femme, beaucoup plus stupide et grossière que l’homme, et qui n’a rien de viril que ce que l’homme luy en fournit.

Il restoit encor quelque peu d’escume de la femme, dont les dieux, pour ne rien perdre, natura enim non facit frustra, bastirent et façonnèrent de petits avortons de nature, qui furent appelez pigmées ou nains, et des singes, leurs demi-frères.

De façon que l’homme est mitoyen entre les dieux et la femme, et ainsi la femme tient le milieu de l’homme et des pigmées et singes, qui ne leur ressemblent point trop mal.

Et ainsi on peut dire que les dieux, voulans former les femmes, prirent un peu de la nature et raison de l’homme, un peu des pigmées et de leur essence, et le reste ils le tirèrent des singes ; et, de fait, on remarque plusieurs indices des singes qui se retrouvent en la femme. De là vient que les femmes sont ordinairement plus petites que les hommes, qu’elles se veulent mesler de tout faire et manier tout, et le plus souvent les hommes ne s’en apperçoivent qu’après que la besogne est faite. Les femmes, recognoissant de leur costé que de leur escume avoit esté fait et procreé le singe, animal assez plaisant, et voyant qu’elles estoient nées en ce monde pour servir de singe aux hommes et leur complaire, s’estudièrent de là en avant de proceder de bien en mieux, et, par un artifice nouveau, alambiquèrent la quintescence des singes, que nous apellons singeries, qui leur sont si familières et ordinaires, que, quand vous repasserez sur toutes les singularités de corps et d’esprit qu’estimez resider en elles, vous n’y trouverez autre chose que singeries.

Un second passage, qui confirme grandement tout ce que j’ay advancé des singeries des femmes, est celuy qui se retrouve dans le mesme autheur.

Au commencement du monde, les dieux avoient fait un beau verger et avoient planté l’homme et la femme au milieu pour contempler les fruicts ; or, entre autres arbres, il y en avoit un de science et l’autre de singes, fruicts si agreables aux femmes, qu’elles quittoient le boire et le manger pour cueillir desdits singes, et despouilloient les branches, ne laissant rien sur l’arbre que les queües (de là vient que les singes sont aujourd’huy sans queüe).

Les dieux ayant remarqué ceste singerie, en punition attachèrent les femmes sur l’arbre et les entèrent sur les queuës des singes ; c’est pourquoy maintenant les femmes aiment tant la queüe, n’y ayant morceau de chair ni venaison qui leur semble de meilleur goust, et depuis ce temps-là on a nommé toutes les actions des femmes singeries.

Si maintenant je veux allegorier ce discours et en venir à l’experience, quelle femme se peut rencontrer en tout l’univers qui n’a passé son temps en singeries, en momeries, bombances et niaiseries ? Il ne faut point aller chercher d’exemples en Italie, le lupanar et la sentine de toutes les salletez des femmes ; il ne faut aller en Espaigne ny en Angleterre, mais il faut venir à Paris : vous y verrez une fourmilière, non de femmes, bien qu’elles en ayent le visage et le dehors, mais un escadron de singes.

Les singes se remarquent à leur poil et à leur exterieure façon ; à cela recognoistrez-vous les femmes ; les singes ont une face que, si elle etoit masquée, ce seroit une vraye femme, et quand on me monstre une femme masquée, je m’imagine de voir un singe, tant le rapport a de proximité et de concurrence. Le singe cache mille ravauderies dans les concavitez de ses joües ; la femme, sous un visage trompeur, cache tout ce qui se peut imaginer au monde de perfide et de meschant. Souvent vous croirez qu’elle vous caresse, mais, pire qu’une serène, elle taschera de vous engluer en ses rets et se mocquera de vous. Il n’y a rien de plus inconstant que la face : c’est une lune qui a ses croissans, ses cartiers et son plain ; tantost elle paroistra plaine, à l’autre elle semblera carne2 ; et comme jadis la teste de Meduse convertissoit toutes choses en pierre, ainsi l’homme à l’aspect de la face de sa femme deviendra cornu. La femme est un vray Prothée, il n’y a rien qui change plus tost.

Fiet enim subito sus horridus atraque tigris
Squammosusque draco et fulva cervice leona.

Le singe a les mains, ou, pour mieux dire, les pattes, semblables aux mains des femmes, sinon que celles des singes sont velues par dehors, en quoy vous remarquez la mesme difference que celle qui est entre le né et le cul : le cul est velu par dehors et le né dedans. Reste à parler de la queüe, qui est la principale pièce, et de qui despend tout le mistère. Les singes n’ont point de queüe, n’aussi n’ont les femmes, et c’est en quoy elles se plaignent aussi bien que les singes ; toutefois, elles ont mille inventions pour en trouver : car, pour une seule peau de connin, elles auront la queüe de plus de cent veaux, ce que ne peuvent faire les singes. Aussi les femmes ont tousjours le bruit de mieux traffiquer que tout autre animal, et, de fait, elles bailleront tousjours le double pour le triple. Les singes, de honte, sont tousjours assis sur le cul, à cause qu’ils n’ont point de queüe, et les femmes se couchent sur le dos afin d’en avoir. Bref, il y a une grande simpathie entre le corps d’un singe et le corps d’une femme.

Venons maintenant à esplucher les actions de l’un et de l’autre, et voyons si la femme n’a pas une grande correspondance d’esprit avec la nature essentielle et quidditative du singe.

Le singe a un certain instinct de faire tout ce qu’il void faire, et de produire les mesmes actions au jour qu’il void exercer par ceux qu’il regarde ; peut-on trouver une singerie plus belle en la femme, laquelle ne s’ingère pas seulement de faire ce qu’elle void faire, mais mesme se veut quelquefois vaincre soy-mesme et aller au delà de ses forces ?

N’estoit-ce pas une vraye singerie que ceste royne superbe des Assiriens, Semiramis, laquelle massacra son mary et son fils Ninus pour regenter sur les hommes, et osa bien mesme, tant elle avoit le cœur d’imiter les actions des hommes, quitter les habits de femme et se revestir du manteau royal ?

N’estoit-ce point une singerie bien formée, de voir les cinquante Danaïdes feindre avec passion de caresser leurs maris la première nuict de leurs nopces, et cependant sous leurs chemises porter le cousteau fatal dont elles leur ravirent la vie ?

Je serois trop prolixe si je voulois parler de toutes les singeries qu’ont exercé les femmes de l’antiquité : nostre siècle nous en produit assez d’exemples, et principalement la ville de Paris, où les cornes croissent invisiblement plus qu’en autre lieu du monde.

La singerie de ceste marchande de la rue Sainct-Martin estoit admirable, lors qu’elle fit venir son courtisan dans une basle de marchandise, et qui de nuict elle alloit visiter la basle et joüoit du flageolet cependant que son mary soufloit la cornemuse.

C’estoit une belle singerie que pratiqua ceste brunette d’auprès Sainct-Innocent, de se faire servir par un jeune garçon habillé en fille de chambre ; mais tout le fait fut descouvert par le moyen du garçon de boutique, qui voulut faire l’amour à la fille de chambre, et trouva que son cas n’alloit pas bien.

C’estoit une singerie remarquable que celle de la procureuse du Chastelet, laquelle se faisoit ventouser par son clerc, quand son maistre arriva, sans sçavoir qu’il fust acteonisé, ou qu’on l’eust placé au zodiaque, au signe du capricornio.

Mais il y a bien plus à rire pour l’autre de la rue de Sainct-Honoré, assez proche de la Croix du Tiroir, qui fit entrer un certain bourgeois de la rue aux Ours en son logis, sous espérance de traitter avec luy, et cependant trois ou quatre estaffiers luy mirent la main sur le collet et luy donnèrent les estrivières. Il n’y avoit point à rire pour tout le monde, et principalement pour le susdit, qui depuis a juré qu’il n’avoit jamais dansé à telle feste.

Mais ces singeries-là n’ont rien d’esgal à celles qui se joüent au cours, où toutes les Nimphes, Orcades, Naiades, Driades, Bocagères, Montaigneuses et autres, se rencontrent avecque les Satirs, Capripèdes, Chevrepiés, Silvains, et telles manières de gens qui font leurs affaires sans chandelle et qui ne vont qu’à tatons. Dernièrement il me print une humeur d’y aller ; mais je ne sçay si seray metamorphosé en Acteon : car je vis une belle Diane de la rue Sainct-Anthoine toute nue entre les bras d’un gentil-homme de la rue Dauphine ; mais en ma vie je ne fus si estonné, et à peine que de ravissement les cornes ne me montèrent en la teste.

Je ne veux oublier les singeries de ceste grande dame à cinq estages de la rue Sainct-Jacques, qui toute nuict fait la sucrée et la Diane, et le matin, quand son mary est dehors, se donne du bon temps et passe ainsi sa jeunesse.

Je ne veux aussi oublier par mesme moyen celle du costé des Bernardins, qui enferme son mary dans une chambre cependant qu’elle luy plante des cornes sur le front. Tout cela peut estre appellé singeries.

Mais, pour conclure, n’est-ce point une vraye singerie de voir les femmes de crocheteurs vouloir faire les bourgeoises, et les bourgeoises imiter les damoiselles, et celles-cy les princesses3 ? En quel siècle sommes-nous ? Vit-on jamais tant de bombance et de superfluitez qu’on en voit maintenant ? Qui vid jamais tant de singes et tant de singeries ? Ma commère a un cotillon à fleurs, et toutefois elle n’est point si riche que moy : pourquoy mon mary ne m’en donnera-il point ? S’il ne le fait, je sçay bien le moyen d’en avoir qu’il ne me coustera rien. — Et moy, qui suis grosse marchande, sera-il dit que ceste mercière sera plus brave que moy ? Il faut resolument que je me face raccommoder tout de neuf. Et ainsi des autres.

Pleust à Dieu que les singes et singeries4 fussent dans un basteau et s’en allassent tous au vent ! Nous ne serions point en la peine où nous sommes.

Adieu.



1. M. Leber, qui possédoit ce livret, l’indique comme rare dans son catalogue, nº 2504, 5e pièce.

2. Au 17e siècle, comme aujourd’hui encore à Orléans, le peuple disoit carne pour corne. (V. Molière, le Malade imaginaire (acte I, sc. 2).)

3. On trouve de pareilles plaintes sur le luxe croissant des bourgeoises dans les Caquets de l’accouchée (passim), et dans une autre pièce du même temps : le Satyrique de la court, 1624, in-8º, pag. 13–15.

4. Rabelais, dans un passage de son Gargantua, chap. XL, passage que Voltaire a visiblement imité dans sa satire du Pauvre diable, sans que personne l’ait encore remarqué, établit entre les moines et les singes la même comparaison qui a été faite ici entre les singes et les femmes.