Les Soldats de la Révolution/Le monument de la Révolution

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Œuvres complètes de J. Michelet
(Les Soldats de la Révolutionp. 283-286).


INTRODUCTION




LE MONUMENT DE LA RÉVOLUTION


La Révolution, qui fut souvent admirable et touchante dans ses fêtes, attend encore ses monuments. Ceux qui furent essayés, ou projetés, semblent peu regrettables. Les David et autres artistes du temps, dominés par l’imitation inintelligente de l’Antiquité romaine, oublièrent trop que les monuments nouveaux ne devaient pas avoir un caractère vaguement patriotique, mais dire avec précision, exprimer fortement le dogme de l’époque, à savoir que la Révolution, très mal nommée ainsi, était moins une destruction qu’une création, la fondation d’une religion nouvelle, de la religion de la justice, opposée à la religion de la grâce ou de l’arbitraire, qui fut celle du Moyen-âge.

Cela avait été senti, et parfois exprimé, dans les grandes fêtes populaires des fédérations de 90.

Nos assemblées, inspirées de ce dogme, voulaient qu’il passât dans les monuments.

La Législative essaya de fonder les premiers autels de cette religion de justice. Elle ordonne qu’en chaque municipalité, au lieu où l’on enregistre les trois grands actes de l’homme, — naissance, mariage et mort, — un autel soit élevé.

Malheureusement cette idée ne fut point suivie. Les circonstances terribles qui vinrent en empêchèrent l’exécution, comme celle de tant d’autres choses. Un seul homme la réclama, et apporta son enfant au nouvel autel. Cet homme, qui comprenait si bien la Révolution, était précisément celui qui l’avait commencée le 12 juillet 89, c’était le grand écrivain de l’époque, Camille Desmoulins.

Le jour où la Révolution, ressuscitée, rendra la France à elle-même, elle commencera nécessairement par se poser dans sa vérité, qui est, nous le répétons, d’être une religion, et par se dresser son autel.


Le grand monument populaire ne serait pas autre chose que le premier de ces autels décrétés par l’Assemblée législative.

Il serait placé, naturellement, au centre de Paris.

Qu’on le mette à la place de la Concorde, entre les Tuileries et l’Arc de Triomphe, au lieu des grands souvenirs et des grandes leçons, au Saint des saints de la France.

Ôtons d’abord, envoyons au Musée, dans un coin de la cour du Louvre ou de la Bibliothèque, cet obélisque égyptien, vieillerie curieuse, propre à exercer les savants, mais ridicule et déplacée dans un lieu où la Patrie seule a droit de figurer.

Point de luxe dans le vrai monument du peuple, point d’or ni de marbre, encore moins d’art voluptueux, de grâces féminines (comme celles des molles Renommées qui ornent et déparent l’Arc de Triomphe), — une œuvre de force et de grandeur.

Pour base, j’aime assez le granit, mais point du tout ce dépoli, luisant, lustré, qui est sous l’obélisque. Combien il fut plus beau, ce roc, aux écueils de Bretagne, rude et sauvage, défiant les tempêtes ! Combien plus beaux j’ai vu encore aux Alpes, aux Pyrénées, les piédestaux sublimes que bâtit la nature, de roches entassées Je ne voudrais pas autre chose ; l’entassement, si l’on veut, des débris foudroyés, des tours brisées de la Bastille.

Au plus haut, que l’on fasse asseoir une image d’amour et de maternité, une femme ravissante, serrant ses fils à ses mamelles, la France, et Dieu dans son regard !

À ses pieds, et plus bas, l’on asseoirait encore les rois de la pensée moderne, Voltaire et Rousseau, les pères de la France révolutionnaire.

Debout, comme sur deux promontoires avancés de la montagne, dominant la foule du geste et lui promulguant à jamais la loi de la Révolution, ses deux grands serviteurs, en qui elle eut la voix de la foudre, Mirabeau et Danton.

Puis, tout rapprochés du peuple, les hommes que le peuple aima, de sorte qu’il puisse les toucher presque, leur parler et se plaindre à eux, leur porter ses douleurs. Je les voudrais mêlés, saints martyrs généraux illustres ; grands inventeurs, artistes, ouvriers héroïques, hommes de la paix, de la guerre, dans une belle confusion ; Hoche fraternisant avec Lavoisier, Desaix avec Géricault, La Tour d’Auvergne avec Jacquart. Tous se donnant la main, instruisant d’exemple les hommes à la fraternité, ils formeraient comme une couronne à la base du monument.

Enfin, au niveau des regards, plus bas encore, et par toute la place sacrée, sous les pieds même de la foule (comme autrefois dans les églises) s’étendraient des plaques de bronze, chargées d’inscriptions simples et fortes, de vives et vraies voix de la France ; sur ces tables, par mille et par mille, les noms vénérés de ceux qui travaillèrent, souffrirent, moururent pour le pays. Là, on apporterait l’enfant à sa naissance on y ferait les mariages devant le grand autel du peuple ; nos morts aimés en seraient les témoins ils sanctifieraient de leur sainteté les actes solennels de notre vie, les béniraient de leurs vœux sympathiques et communiqueraient à l’existence éphémère quelque chose de leur immortalité et de l’éternité de la Patrie.

En attendant le monument, ce livre est une première pierre que j’y voudrais apporter.