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Les Systèmes/Édition Garnier

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LES SYSTÈMES[1].




Lorsque le seul puissant, le seul grand, le seul sage,
De ce monde en six jours eut achevé l’ouvrage,
Et qu’il eut arrangé tous les célestes corps,
De sa vaste machine il cacha les ressorts,
Et mit sur la nature un voile impénétrable.
J’ai lu chez un rabbin que cet être ineffable
Un jour devant son trône[2] assembla nos docteurs,
Fiers enfants du sophisme, éternels disputeurs ;
Le bon Thomas d’Aquin[3], Scot[4], et Bonaventure[5],
Et jusqu’au Provençal élève d’Épicure[6],

Et ce maître René[7], qu’on oublie aujourd’hui,
Grand fou persécuté par de plus fous que lui ;
Et tous ces beaux esprits dont le savant caprice
D’un monde imaginaire a bâti l’édifice.
« Çà, mes amis, dit Dieu, devinez mon secret :
Dites-moi qui je suis, et comment je suis fait ;
Et, dans un supplément, dites-moi qui vous êtes,
Quelle force, en tout sens, fait courir les comètes ;
Et pourquoi, dans ce globe, un destin trop fatal
Pour une once de bien mit cent quintaux de mal ?
Je sais que, grâce aux soins des plus nobles génies.
Des prix sont proposés par les Académies :
J’en donnerai. Quiconque approchera du but
Aura beaucoup d’argent, et fera son salut. »
Il dit. Thomas se lève à l’auguste parole ;
Thomas le jacobin, l’ange de notre école,
Qui de cent arguments se tira toujours bien,
Et répondit à tout sans se douter de rien.
« Vous êtes, lui dit-il, l’existence et l’essence[8],
Simple avec attributs, acte pur et substance,
Dans les temps, hors des temps, fin, principe, et milieu.
Toujours présent partout, sans être en aucun lieu. »
L’Éternel, à ces mots, qu’un bachelier admire,
Dit : « Courage, Thomas ! » et se mit à sourire.

Descartes prit sa place avec quelque fracas,
Cherchant un tourbillon qu’il ne rencontrait pas,
Et le front tout poudreux de matière subtile,
N’ayant jamais rien lu, pas même l’Évangile :
« Seigneur, dit-il à Dieu, ce bonhomme Thomas[9],
Du rêveur Aristote a trop suivi les pas.
Voici mon argument, qui me semble invincible :
Pour être, c’est assez que vous soyez possible[10].
Quant à votre univers, il est fort imposant :
Mais, quand il vous plaira, j’en ferai tout autant[11] ;
Et je puis vous former, d’un morceau de matière,
Éléments, animaux, tourbillons, et lumière,
Lorsque du mouvement je saurai mieux les lois. »
Dieu sourit de pitié pour la seconde fois.
L’incertain Gassendi, ce bon prêtre de Digne,

Ne pouvait du Breton souffrir l’audace insigne[12],
Et proposait à Dieu ses atomes crochus[13],
Quoique passés de mode, et dès longtemps déchus :
Mais il ne disait rien sur l’essence suprême.
Alors un petit Juif[14], au long nez, au teint blême,
Pauvre, mais satisfait, pensif et retiré[15],
Esprit subtil et creux, moins lu que célébré,
Caché sous le manteau de Descartes, son maître,
Marchant à pas comptés, s’approcha du grand être :

« Pardonnez-moi, dit-il en lui parlant tout bas,
Mais je pense, entre nous, que vous n’existez pas[16].

Je crois l’avoir prouvé par mes mathématiques.
J’ai de plats écoliers et de mauvais critiques :
Jugez-nous… » À ces mots, tout le globe trembla,
Et d’horreur et d’effroi saint Thomas recula.
Mais Dieu, clément et bon, plaignant cet infidèle[17],
Ordonna seulement qu’on purgeât sa cervelle.
Ne pouvant désormais composer pour le prix,
Il partit, escorté de quelques beaux esprits.

Nos docteurs, qui voyaient avec quelle indulgence
Dieu daignait compatir à tant d’extravagance,
Étalèrent bientôt cent belles visions[18],
De leur esprit pointu nobles inventions ;
Ils parlaient, disputaient, et criaient tous ensemble.
Ainsi, lorsqu’à dîner un amateur rassemble[19]
Quinze ou vingt raisonneurs, auteurs, commentateurs,
Rimeurs, compilateurs, chansonneurs, traducteurs,
La maison retentit des cris de la cohue ;
Les passants ébahis s’arrêtent dans la rue.
D’un air persuadé, Malebranche assura
Qu’il faut parler au Verbe, et qu’il nous répondra[20].
Arnauld dit que de Dieu la bonté souveraine

Exprès pour nous damner forma la race humaine[21].
Leibnitz avertissait le Turc et le chrétien
Que sans son harmonie[22] on ne comprendra rien[23],
Que Dieu, le monde, et nous, tout n’est rien sans monades[24].
Le courrier des Lapons[25], dans ses turlupinades[26],
Veut qu’on aille au détroit où vogua Magellan,
Pour se former l’esprit, disséquer un géant.
Notre consul Maillet[27], non pas consul de Rome,

Sait comment ici-bas naquit le premier homme :
D’abord il fut poisson. De ce pauvre animal
Le berceau très-changeant[28] fut du plus fin cristal ;
Et les mers des Chinois sont encore étonnées
D’avoir, par leurs courants, formé les Pyrénées.
Chacun fit son système ; et leurs doctes leçons
Semblaient partir tout droit des Petites-Maisons.
Dieu ne se fâcha point : c’est le meilleur des pères ;
Et, sans nous engourdir par des lois trop austères,
Il veut que ses enfants, ces petits libertins,
S’amusent en jouant de l’œuvre de ses mains.
Il renvoya le prix à la prochaine année ;
Mais il vous fit partir, dès la même journée,
Son ange Gabriel, ambassadeur de paix,
Tout pétri d’indulgence, et porteur de bienfaits[29].
Le ministre emplumé vola dans vingt provinces ;
Il visita des saints, des papes, et des princes,
De braves cardinaux et des inquisiteurs,
Dans le siècle passé dévots persécuteurs.
« Messeigneurs, leur dit-il, le bon Dieu vous ordonne
De vous bien divertir, sans molester personne.
Il a su qu’en ce monde on voit certains savants
Qui sont, ainsi que vous, de fieffés ignorants ;
Ils n’ont ni volonté ni puissance de nuire :
Pour penser de travers, hélas ! faut-il les cuire ?
Un livre, croyez-moi, n’est pas fort dangereux,
Et votre signature est plus funeste qu’eux.

En Sorbonne, aux charniers[30], tout se mêle d’écrire :
Imitez le bon Dieu, qui n’en a fait que rire. »

  1. ↑ La première lettre de Voltaire où il soit question des Systèmes est celle à d’Alembert, du 1er juillet 1772. Mais on voit par cette lettre que la satire avait été précédemment envoyée à Paris. Une édition séparée contient quatre notes que je rapporterai. Les Systèmes furent réimprimés, et les notes ajoutées sous le nom de M. de Morza, dans la douzième partie des Nouveaux Mélanges, datée de 1772. Voltaire les fit insérer à la suite de son édition des Lois de Minos, en 1773. Voyez, dans le tome VI du Théâtre, la note 1 de la page 166. (B.)
  2. ↑ Variante : Un jour pour s’amuser · · · · ·
  3. ↑ Nous n’avons de saint Thomas d’Aquin que dix-sept gros volumes bien avérés, mais nous en avons vingt et un d’Albert : aussi celui-ci a été surnommé le Grand. (Note de M. de Morza, 1772.) — M. de Morza n’est autre que Voltaire.
  4. ↑ Scot… Scot est le fameux rival de Thomas. C’est lui qu’on a cru mal à propos l’instituteur du dogme de l’Immaculée Conception ; mais il fut le plus intrépide défenseur de l’Universel de la part de la chose. (Note de M. de Morza, 1772.)
  5. ↑ Bonaventure… Nous avons de saint Bonaventure le Miroir de l’âme, l’Itinéraire de l’esprit à Dieu, la Diète du Salut, le Rossignol de la passion, le Bois de vie, l’Aiguillon de l’amour, les Flammes de l’amour, l’Art d’aimer, les Vingt-cinq Mémoires, les Quatre Vertus cardinales, les Six Chemins de l’éternité, les Six Ailes des chérubins, les Six Ailes des séraphins, les Cinq Fêtes de l’enfant Jésus, etc. (Id., 1772.)
  6. ↑ Gassendi, qui ressuscita pendant quelque temps le système d’Épicure. En effet, il ne s’éloigne pas de penser que l’homme a trois âmes : la végétative, qui fait circuler toutes les liqueurs ; la sensitive, qui reçoit toutes les impressions ; et la raisonnable, qui loge dans la poitrine. Mais aussi il avoue l’ignorance éternelle de l’homme sur les premiers principes des choses ; et c’est beaucoup pour un philosophe. (Note de M. de Morza, 1772.)
  7. ↑ Descartes était le contraire de Gassendi : celui-ci cherchait, et l’autre croyait avoir trouvé. On sait assez que toute la philosophie de Descartes n’est qu’un roman mal tissu qu’on ne se donne plus la peine ni de réfuter ni d’examiner. Quel homme aujourd’hui perd son temps à rechercher comment des dés, tournant sur eux-mêmes dans le plein, ont produit des soleils, des planètes, des terres, et des mers ? Les partisans de ces chimères les appelaient les hautes sciences ; ils se moquaient d’Aristote, et ils disaient : Nous avons de la méthode. On peut comparer le système de Descartes à celui de Law ; tous deux étaient fondés sur la synthèse. Descartes vint dans un temps où la raison humaine était égarée. Law se mit à philosopher en France, lorsque l’argent du royaume était plus égaré encore. Tous deux élevèrent leur édifice sur des vessies. Les tourbillons de Descartes durèrent une quarantaine d’années ; ceux de Law ne subsistèrent que dix-huit mois. On est plus tôt détrompé en arithmétique qu’en philosophie. (Id., 1772.)
  8. ↑ Ce sont les propres paroles de saint Thomas d’Aquin. D’ailleurs toute la partie métaphysique de sa Somme est fondée sur la métaphysique d’Aristote. (Id., 1772). — Voyez le vingt-troisième paragraphe du Philosophe ignorant.
  9. ↑ Variante :

    .....Votre bon saint Thomas.

  10. ↑ Voici où est, ce me semble, le défaut de cet argument ingénieux de Descartes Je conclus l’existence de l’Être nécessaire et éternel, de ce que j’ai aperçu clairement que quelque chose existe nécessairement et de toute éternité ; sans quoi il y aurait quelque chose qui aurait été produit du néant et sans cause, ce qui est absurde : donc un être a existé toujours nécessairement, et de lui-même. J’ai donc conclu son existence de l’impossibilité qu’il ne soit pas, et non de la possibilité qu’il soit : cela est délicat, et devient plus délicat encore quand on ose sonder la nature de cet être éternel et nécessaire. Il faut avouer que tous ces raisonnements abstraits sont assez inutiles, puisque la plupart des têtes ne les comprennent pas. Il serait assurément d’une horrible injustice, et d’un énorme ridicule, de faire dépendre le bonheur et le malheur éternel du genre humain de quelques arguments que les neuf dixièmes des hommes ne sont pas en état de comprendre. C’est à quoi ne prendront pas garde tant de scolastiques orgueilleux et peu sensés qui osent enseigner et menacer. Quand un philosophe serait le maître du monde, encore devrait-il proposer ses opinions modestement ; c’est ainsi qu’en usait Marc-Aurèle, et même Julien. Quelle différence de ces grands hommes à Garasse, à Nonotte, à l’abbé Guyon, à l’auteur de la Gazette ecclésiastique, à Paulian l’ex-jésuite, et à tant d’autres polissons ! (Note de M. de Morza, 1772.)
  11. ↑ Donnez-moi de la matière et du mouvement, et je ferai un monde. Ces paroles de Descartes sont un peu téméraires ; elles n’auraient pas été permises à Platon. Passe qu’Archimède ait dit : Donnez-moi un point fixe dans le ciel, et j’enlèverai la terre ; il ne s’agissait plus que de trouver le levier. Mais qu’avec de la matière et du mouvement on fasse des organes sentants et des têtes pensantes, sitôt que Dieu y aura mis une âme, cela est bien fort. Je doute même que Descartes et le P. Mersenne ensemble eussent pu donner à la matière la gravitation vers un centre. Après tout, Descartes avait de la matière et du mouvement ; nous n’en manquons pas. Que ne travaillait-il ? Que ne faisait-il un petit automate de monde ? Avouons que dans toutes ces imaginations on ne voit que des enfants qui se jouent. (Id., 1772.)
  12. ↑ Variante :

    Du noble Tourangeau blâmait l’audace insigne,

    ou

    Du noble Tourangeau trouvait.....

  13. ↑ Démocrite, Épicure, et Lucrèce, avec leurs atomes déclinant dans le vide, étaient pour le moins aussi enfants que Descartes avec ses tourbillons tournoyant dans le plein ; et l’on ne peut que déplorer la perte d’un temps précieux employé à étudier sérieusement ces fadaises par des hommes qui auraient pu être utiles.

    Où est l’homme de bon sens qui ait jamais conçu clairement que des atomes se soient assemblés pour aller en ligne droite, et pour se détourner ensuite à gauche ; moyennant quoi ils ont produit des astres, des animaux, des pensées ? Pourquoi de tant de fabricateurs de mondes ne s’en est-il pas trouvé un seul qui soit parti d’un principe vrai, et reçu de tous les hommes raisonnables ? Ils ont adopté des chimères, et ont voulu les expliquer : mais quelle explication ! Ils ressemblaient parfaitement aux commentateurs des anciens historiens. La tour de Babel avait vingt mille pieds de haut ; donc les maçons avaient des grues de plus de vingt mille pieds pour élever leurs pierres. Le lit du roi Og était de quinze pieds. Le serpent, qui eut de longues conversations avec Eve, ne put lui parler qu’en hébreu : car il devait lui parler en sa langue pour être entendu, et non en la langue des serpents ; et Eve devait parler le pur hébreu, puisqu’elle était la mère des Hébreux, et que ce langage n’avait pu encore se corrompre. C’est sur des raisons de cette force que furent appuyés longtemps tous les commentaires et tous les systèmes. Hérodote a dit que le soleil avait changé deux fois de levant et de couchant : et sur cela on a recherché par quel mouvement ce phénomène s’était opéré. Des savants se sont distillé le cerveau pour comprendre comment le cheval d’Achille avait parlé grec ; comment la nuit que Jupiter passa avec Alcmène fut une fois plus longue qu’elle ne devait être, sans que l’ordre de la nature fût dérangé ; comment le soleil avait reculé au souper d’Atrée et de Thyeste ; par quel secret Hercule était resté trois jours et trois nuits enseveli dans le ventre d’une baleine ; par quel art, au son d’un instrument, les murs de… Enfin on a compilé et empilé des écrits sans nombre pour trouver la vérité dans les plus absurdes et les plus insipides fables. (Note de M. de Morza, 1772.)

  14. ↑ Dans l’édition séparée dont j’ai parlé, on lit ici en note :

    « Baruch-Benjamin Spinosa, qu’on appelle Benoît Spinosa, parce que quelques lecteurs, voyant B. Spinosa au titre, prirent ce B. pour Benoît ; mais il ne pouvait avoir un prénom chrétien, n’ayant jamais eu l’honneur d’être baptisé. » (B.)

  15. ↑ Variante :

    .....Modeste et retiré.

  16. ↑ Spinosa, dans son fameux livre, si peu lu, ne parle que de Dieu ; et on lui a reproché de ne point connaître de Dieu. C’est qu’il n’a point séparé la Divinité du grand Tout qui existe par elle. C’est le Dieu de Straton, c’est le dieu des stoïciens :

    Jupiter est quodcumque vides, quocumque moveris.

    Lucain, Pharsale, ch. IX, v. 580.

    C’est le dieu d’Aratus, dans le sens d’une philosophie audacieuse. « In Deo vivimus, movemur et sumus. » (Actes des Apôtres, chap. xvii. v. 28.)

    La marche de Spinosa est plus géométrique que celle de tous les philosophes de l’antiquité. C’est le premier athée qui ait procédé par lemmes et par théorèmes.

    Bayle, en prenant la doctrine de Spinosa à la lettre, en raisonnant d’après ses paroles, trouve cette doctrine contradictoire et ridicule. En effet, qu’est-ce qu’un Dieu dont tous les êtres seraient des modifications, qui serait jardinier et plante, médecin et malade, homicide et mourant, destructeur et détruit ?

    Bayle paraît opposer à Spinosa une dialectique très-supérieure. Mais quel est le sort de toutes les disputes ? Jurieu regardait Bayle comme un compilateur d’idées plus dangereuses que celles de Spinosa ; Arnauld et ses partisans tombaient sur Jurieu comme sur un fanatique absurde ; les jésuites accusaient Arnauld d’être au fond un ennemi de la religion ; et tout Paris voyait dans les jésuites les corrupteurs de la raison et de la morale, et des fabricateurs de lettres de cachet. Pour Spinosa, tout le monde en parlait, et personne ne le lisait.

    Voici l’analyse de tous ses principes :

    Il ne peut exister qu’une substance ; ce qui est par soi doit être un, et ne peut être limité. La substance doit donc être infinie.

    Il est impossible qu’une substance en produise une autre, sans qu’il y ait quelque chose de commun entre elles. Or ce quelque chose de commun ne peut exister avant la substance produite : donc la création est impossible.

    Une substance ne peut en faire une autre, puisque étant infinie par sa nature, un infini ne peut en créer un autre.

    Il n’y a donc qu’un infini ; donc tout est mode.

    L’intelligence et la matière existent ; donc l’intelligence et la matière entrent dans la nature de cet infini.

    La substance étant infinie doit avoir une infinité d’attributs : donc l’infinité d’attributs est Dieu ; donc Dieu est tout.

    Ce système a été assez réfuté par l’humain Fénelon, par le subtil Lami, et surtout de nos jours par M. l’abbé de Condillac, par M. l’abbé Pluquet.

    Si d’illustres adversaires peuvent servir en quelque sorte à la gloire d’un auteur, on voit que jamais homme n’a été honoré d’ennemis plus respectables. Il a été attaqué par deux cardinaux des plus savants et des plus ingénieux qu’ait eus la France, tous deux chéris à la cour, tous deux ministres et ambassadeurs à Rome.

    Le premier lui fait la guerre en beaux vers latins dans son Anti-Lucrèce ; le second, en beaux vers français, dans une épître instructive et agréable.

    Voici quelques-uns des vers latins :

    Dogmata complexus, partim vesana Stratonis
    Restituit commenta, suisque erroribus auxit
    Omnigeni Spinosa Dei fabricator, et orbem
    Appellare Deum, ne quis Deus imperet orbi.
    Tamquam esset domus ipsa domum qui condidit, ausus.
    Sic rediviva novo sese munimine cinxit

    Impietas, tumidumque alta caput extulit arce.
    Scilicet ex toto rerum glomeramine numen
    Construxit, cui sint pro corpore corpora cuncta,
    Et cunctæ mentes pro mente, simulque perenni
    Pro vita atque ævo, fuga temporis ipsa caduci
    Et qui sæclorum jugis devolvitur ordo.
    Pana putes.

    Anti-Lucrèce, liv. III, vers 805 et suiv.


    Voici quelques-uns des vers français :

    Cesse de méditer dans ce sauvage lieu :
    Homme, plante, animaux, esprit, corps, tout est Dieu.
    Spinosa le premier connut mon existence :
    Je suis l’être complet et l’unique substance ;
    La matière et l’esprit en sont les attributs :
    Si je n’embrassais tout, je n’existerais plus.
    Principe universel, je comprends tous les êtres,
    Je suis le souverain de tous les autres maîtres ;
    Les membres différents de ce vaste univers
    Ne composent qu’un tout dont les modes divers,
    Dans les airs, dans les cieux, sur la terre, et sur l’onde,
    Embellissent entre eux le théâtre du monde.

    Bernis, Discours sur la poésie.

    Le livre du Système de la Nature, qu’on nous a donné depuis peu, est d’un genre tout différent ; c’est une philippique contre Dieu. L’auteur prétend que la matière existe seule, et qu’elle produit seule la sensation et la pensée. Pour avancer une idée aussi étrange, il faudrait au moins tâcher de l’appuyer sur quelque principe, et c’est ce que l’auteur ne fait pas. Il a pris cette opinion chez Hobbes ; mais Hobbes se borne à la supposer, il ne l’affirme pas : il dit que des philosophes savants ont prétendu que tous les corps ont du sentiment. « Qui corpora omnia sensu esse prædita sustinuerunt. »

    Depuis Brama, Zoroastre, et Thaut, jusqu’à nous, chaque philosophe a fait son système ; et il n’y en a pas deux qui soient de même avis. C’est un chaos d’idées dans lequel personne ne s’est entendu. Le petit nombre des sages est toujours parvenu à détruire les châteaux enchantés, mais jamais à pouvoir en bâtir un logeable. On voit par sa raison ce qui n’est pas ; on ne voit point ce qui est. Dans ce conflit éternel de témérités et d’ignorances, le monde est toujours allé comme il va ; les pauvres ont travaillé, les riches ont joui, les puissants ont gouverné, les philosophes ont argumenté, tandis que des ignorants se partageaient la terre. (Note de M. de Morza, 1772.)

  17. ↑ Variante :

    ..........Notre infidèle,
    Ordonna seulement qu’on guérit sa cervelle,
    Et doucement l’exclut du sénat des savants ;
    Il partit, mais suivi de quelques partisans.
    Nos sages, qui voyaient, etc.

  18. ↑ Variante :

    Éclatèrent bientôt en belles visions.

  19. ↑ Variante :

    .....Une vieille rassemble
    Quinze à vingt beaux esprits, faméliques auteurs.


    L’édition qui fournit cette variante est celle dont j’ai déjà parlé ; et on y lit en note :

    « L’auteur désavoue l’application que la malignité des Parisiens a faite de ce vers à une dame très-respectable et très-connue, et qui reçoit chez elle des savants estimables, et non pas des chansonniers. (Note de l’éditeur.) »

    C’était à Mme Geoffrin qu’on avait appliqué le vers. (B.)

  20. ↑ Par quelle fatalité le système de Malebranche paraît-il retomber dans celui de Spinosa, comme deux vagues qui semblent se combattre dans une tempête, et le moment d’après s’unissent l’une dans l’autre ?

    « Dieu, dit Malebranche, est le lieu des esprits, de même que l’espace est le lieu des corps. Notre âme ne peut se donner d’idées… Nos idées sont efficaces, puisqu’elles agissent sur notre esprit. Or rien ne peut agir sur notre esprit que Dieu… Donc il est nécessaire que nos idées se trouvent dans la substance efficace de la Divinité. » (Livre III, de l’Esprit pur, part. ii.)

    Voilà les propres paroles de Malebranche. Or si nous ne pouvons avoir des perceptions que dans Dieu, nous ne pouvons donc avoir de sentiment que dans lui, ni faire aucune action que dans lui ; cela me paraît évident. On peut donc en inférer que nous ne sommes que des modifications de lui-même. Il n’y a donc dans l’univers qu’une seule substance. Voilà le spinosisme, le stratonisme tout pur. Et Malebranche pousse les illusions qu’il se fait à lui-même jusqu’à vouloir autoriser son système par des passages de saint Paul et de saint Augustin.

    Je ne dis pas que ce savant prêtre de l’Oratoire fût spinosiste, à Dieu ne plaise ! je dis qu’il servait d’un plat dont un spinosiste aurait mangé très-volontiers. On sait que depuis il s’entretint familièrement avec le Verbe. Eh ! pourquoi avec le Verbe plutôt qu’avec le Saint-Esprit ? Mais comme il n’y avait personne en tiers dans la conversation, nous ne rendrons point compte de ce qui s’est dit ; nous nous contentons de plaindre l’esprit humain, de gémir sur nous-mêmes, et d’exhorter nos pauvres confrères les hommes à l’indulgence. (Note de M. de Morza, 1772.)

  21. ↑ Il faut avouer que ce système, qui suppose que l’Être tout-puissant et tout bon a créé exprès des millions de milliards d’êtres raisonnables et sensibles, pour en favoriser quelques douzaines, et pour tourmenter tous les autres à tout jamais, paraîtra toujours un peu brutal à quiconque a des mœurs douces. (Note de M. de Morza, 1772.)
  22. ↑ Variante :

    Que dans son harmonie. .....

  23. ↑ Notre âme étant simple (car on suppose que son existence et sa simplicité sont prouvées), elle peut résider dans l’étoile du nord ou du petit Chien, et notre corps végéter sur ce globe. L’âme a des idées là-haut, et notre corps fait ici les fonctions correspondantes à ces idées, à peu près comme un homme prêche, tandis qu’un autre fait les gestes ; ou plutôt l’âme est l’horloge, et le corps sonne ici les heures. Il y a des gens qui ont étudié cela sérieusement ; et l’inventeur de ce système est celui qui a disputé contre Newton, et qui peut même avoir eu raison sur quelques points. Quant aux monades, tout être physique étant composé doit être un résultat d’êtres simples ; car dire qu’il est fait d’êtres composés, c’est ne rien dire. Des monades sans parties et sans étendue font donc l’étendue et les parties ; elles n’ont ni lieu, ni figure, ni mouvement, quoiqu’elles constituent des corps qui ont figure et mouvement dans un lieu.

    Chaque monade doit être différente d’une autre, sans quoi ce serait un double emploi. Chaque monade doit avoir du rapport avec toutes les autres, parce qu’il y a entre les corps dont ces monades font l’assemblage une union nécessaire. Ces rapports entre ces monades simples, inétendues, ne peuvent être que des idées, des perceptions. Il n’y a pas de raison pour laquelle une monade, ayant des rapports avec une de ses compagnes, n’en ait pas avec toutes. Chaque monade voit donc toutes les autres, et par conséquent est un miroir concentrique de l’univers. Il y a un pays où cela s’est enseigné dans des écoles à des gens qui avaient de la barbe au menton. (Note de M. de Morza, 1772.)

  24. ↑ Variante :

    .....Tout n’était que monades

    .
  25. ↑ Dans l’édition séparée on lit en note : « Moreau de Maupertuis. De son vivant on le peignit aplatissant, avec un air d’orgueil, la terre, qu’il semblait mépriser : après sa mort, la piété de sa famille lui a érigé dans l’église de Saint-Roch un petit mausolée. » (B.)
  26. ↑ On a fait assez connaître l’idée d’aller disséquer des cervelles de Patagons, pour voir la nature de l’âme ; d’examiner les songes, pour savoir comment on pense dans la veille ; d’enduire les malades de poix résine, pour empêcher l’air de nuire ; de creuser un trou jusqu’au centre de la terre, pour voir le feu central. Et ce qu’il y a de déplorable, c’est que ces folies ont causé des querelles et des infortunes. (Note de M. de Morza, 1772.)
  27. ↑ On connaît aussi le système vraisemblable par lequel la mer a formé les montagnes, et la terre est de verre ; mais celui-là n’a encore rien de funeste. Certes ceux qui ont inventé la charrue, la navette et les poulies, étaient des dieux bienfaisants, en comparaison de tous ces rêveurs ; et il est vrai qu’un opéra-comique vaut mieux que les systèmes de Cudworth, de Wiston, de Burnet, et de Wodward. Car ces systèmes n’ont appris aucune vérité, et n’ont fait aucun plaisir ; mais l’opéra des Gueux et le Déserteur ont fait passer très-agréablement le temps à plus de cent mille hommes. (Note de M. de Morza, 1772.)
  28. ↑ Variante :

    Le berceau vacillant fut du plus fin cristal.

    L’édition séparée dont j’ai parlé avait ici une note : « C’est aussi le sentiment du savant, du modeste, du hardi et de l’immortel Buffon. Voici ses paroles ; elles sont remarquables : La terre, dans le premier état, était un globe ou plutôt un sphéroïde de verre ; tome Ier, édition in-12, page 379. (Note de l’éditeur.) » (B.)

  29. ↑ Variante :

    Grand ami des cœurs purs, et porteur de bienfaits.
    Le céleste courrier vola dans vingt provinces.

  30. ↑ Charniers des Saints-Innocents, belle place de Paris, près du Palais-Royal, et non loin du Louvre. C’est là qu’on enterre tous les gueux, au lieu de les porter hors de la ville, comme on fait partout ailleurs. On y voit plusieurs écrivains qui font les placets au roi, les lettres des cuisinières à leurs amants, et les critiques des pièces nouvelles. On y a travaillé longtemps à l’Année littéraire. Il y a le style a cinq sous, et le style à dix sous. Qu’on écrive les Imaginations de M. Oufle, les Mémoires d’un homme de qualité, les Soliloques d’une âme dévote ; que l’on condamne les idées innées, et que l’on condamne ensuite ceux qui les rejettent ; qu’on donne au public les lettres de Thérèse à Sophie, ou qu’on dise en mauvais latin* « que la vraie religion a été, selon la variété des temps, variée et diverse quant à sa forme et quant à la clarté de la révélation, et que cependant elle a toujours été la même depuis Adam, quant à ce qui appartient à la substance » ; que ces belles choses, dis-je, partent des charniers Saints-Innocents, ou de l’imprimerie de la veuve Simon, cela est bien égal : imitons le bon Dieu, qui n’en a fait que rire. Concluons surtout qu’une nation qui s’amuse continuellement de tant de sottises doit être une nation extrêmement opulente et extrêmement heureuse, puisqu’elle est si oisive. (Note de M. de Morza, 1772.)

    *. Veram religionem, etsi quantum ad sui formam et revelationis perspicuitatem, etc., page 21 d’un livre latin rempli de solécismes et de barbarismes, imputé faussement à la Sorbonne ; il est intitulé Determinatio sacræ facultatis Parisiensis in libellum cui titulus Bélisaire ; Parisiis, 1767 : Censure de la faculté de théologie de Paris, contre le livre qui a pour titre Bélisaire ; à Paris, 1767, chez la veuve Simon, etc. (Voyez la note des Trois Empereurs en Sorbonne, page 153)

    Voyez aussi les Trente-sept Vérités opposées aux trente-sept impietés, par un bachelier ubiquiste. (Note de M. de Morza, 1772.)

    — L’autour de cet ouvrage (Turgot) était véritablement bachelier en théologie ; mais ayant renoncé à cette science, il était devenu un des plus grands philosophes et un des premiers hommes d’État de l’Europe. On appelle ubiquiste un docteur ou licencié de la faculté de Paris, qui n’est ni moine ni associé aux maisons de Sorbonne et de Navarre. (K.)