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Les Tendances nouvelles de l’Armée allemande

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LES TENDANCES NOUVELLES
de
L’ARMÉE ALLEMANDE

La transformation par la Prusse de la poétique Allemagne, rêveuse et pauvre, en une nation militaire, industrielle et prospère, s’est faite avec une exceptionnelle rapidité.

La crise financière actuelle n’est en effet qu’une maladie de croissance ; comme les individus, les peuples y sont sujets. Elle ne sera que passagère, car l’outillage est terminé, tandis que la force vive, la houille, est abondante et sous la main. — L’esprit de hiérarchie et de discipline que le passage sous les drapeaux a fait pénétrer dans les masses, a contribué pour une large part à faciliter cet essor. L’impulsion venant de haut s’est immédiatement généralisée. C’est ainsi qu’à la fin du xixe siècle, d’une intellectualité si développée, si fécond en progrès merveilleux, se vérifie une fois de plus cette loi de l’histoire, vainement niée par les rêveurs. La vitalité commerciale, le bien-être des classes laborieuses, dépendent de la puissance militaire.

Certes les Allemands ne sont pas seuls à tirer parti de l’application de cette loi humaine. L’Angleterre a souvent prouvé que, pour s’ouvrir un marché, le canon est la meilleure des clefs, et, au lendemain même du Congrès de la Paix, elle n’a pas hésité à faire la guerre pour soutenir les intérêts de sociétés financières. Les puissances ambitieuses veulent donc une armée forte, capable d’imposer leur suprématie et de faire travailler à leur profit. Les faibles, et souvent les neutres, deviennent tributaires, sous la forme d’impôts de guerre ou de traités commerciaux, et c’est alors que l’esclavage économique pèse sur le travailleur de la nation vaincue.

Pour être forte, l’organisation militaire d’un peuple doit logiquement découler de sa constitution politique. Quand les institutions se modifient, les bases de l’armée doivent se transformer parallèlement. Celle-ci acquiert toute sa force lorsque son organisme correspond intimement à l’état social du pays.

S’il n’en est pas ainsi, l’armée peut se trouver vieillie, par rapport au progrès de la nation, qui est alors mal servie ; quelquefois même un fossé se creuse entre elle et son armée, au grand détriment de sa puissance.

Il est donc nécessaire que les méthodes d’instruction et de discipline répondent à l’état politique et progressent avec lui. Cependant, il est rare qu’il en soit ainsi. L’esprit d’une armée, les traditions dont elle est imprégnée, ne se modifient que lentement. Il peut arriver qu’elle retarde sur le mouvement de son temps.

L’étroite liaison de la mentalité de la nation avec les procédés d’instruction et de discipline, est nécessaire pour donner à l’armée son maximum de puissance.

Jusqu’à présent, l’armée allemande avait négligé ce principe. Elle tend maintenant à l’appliquer. On en verra plus loin les conséquences.

Quoique cette vérité soit incontestable, il arrive parfois que l’état moral d’une nation n’en permet pas l’usage. C’est ainsi que le peuple anglais s’en écarte de propos délibéré. — Ses armées restent ce qu’elles étaient autrefois. Se refusant au service personnel, il est dès lors obligé de payer très cher des soldats de métier, dont le recrutement difficile ne se fait que dans des milieux d’un niveau moral peu élevé. D’autre part, en raison même du but poursuivi, cette armée doit rapporter plus qu’elle ne coûte. Aussi ses régimens sont-ils constamment en campagne, et comme une nation est d’autant plus belliqueuse, qu’elle est moins militaire, le gouvernement n’hésite jamais à engager ses troupes partout où il entrevoit une fructueuse affaire.

Les armées exclusivement composées de soldats de métier n’ont jamais la valeur de celles que donne la conscription. Elles se lassent vite de la guerre, surtout lorsque l’espoir du pillage ne peut les animer. La discipline coercitive que nécessite leur personnel ne développe ni le dévouement ni le courage, et dans les circonstances dangereuses, elles mettent facilement bas les armes. Pour les entraîner au combat, les officiers, forcés de payer de leur personne plus qu’il ne faudrait, se sacrifient en grand nombre, et il peut arriver tel moment, où ces troupes, mal recrutées et manquant de cadres, deviennent incapables de remplir leur mission, quel que soit leur nombre.

A la fin du XVIIIe et au commencement du XIXe siècle, la Prusse avait des institutions militaires de cet ordre. Elles amenèrent des désastres. Aussi, à la suite des événemens de 1806, la conscription et le service personnel furent-ils introduits ; mais quoique la qualité des soldats fût devenue très bonne, les anciens procédés d’instruction et de discipline furent maintenus.

Malgré les profonds changemens de l’état social de l’Allemagne, ils se sont perpétués jusqu’à nos jours. Pour remédier à cette cause de faiblesse, une importante évolution commence.

Il ne faut pas perdre de vue que la tactique, les procédés de combat, sont étroitement liés à la nature de la discipline. Dans une armée où l’obéissance n’est obtenue que par la menace de la coercition, les troupes doivent être étroitement encadrées et surveillées. Il faut que le soldat combatte à sa place dans le rang. Aucune initiative ne peut lui être laissée, car la plupart du temps il en ferait mauvais usage. On est ainsi amené à des formes tactiques formalistes et rigides où le soldat est constamment tenu sous le regard de son chef ; à l’emploi des colonnes et des masses même lorsque les progrès de l’armement les condamnent.

Au contraire, lorsque les troupes ont un moral élevé et qu’elles obéissent à une discipline librement consentie, faite de dévouement et d’abnégation, les chefs n’ont plus qu’à les guider. La tactique peut alors devenir celle que l’armement comporte. Le combat de tirailleurs, où l’homme est souvent abandonné à lui-même, devient le procédé le plus actif et le plus puissant. L’éducation du soldat doit alors tendre au développement de son individualité.

De deux armées, dont l’une sera fondée sur la discipline coercitive et l’autre sur la discipline morale, celle-ci battra toujours celle-là. De tout temps, il en fut ainsi. L’évolution qui s’opère en ce moment dans l’armée allemande et que les grandes manœuvres de 1900 ont mise en lumière, tend à remplacer de plus en plus la discipline coercitive par la discipline morale. De là une tactique nouvelle fondée sur le développement de l’initiative à tous les degrés, sur la confiance des chefs dans leurs cadres inférieurs, dans leurs soldats et sur l’esprit de sacrifice.


Pour saisir la portée de cette transformation, il est nécessaire de remonter aux origines de la discipline prussienne.

Les armées de Frédéric II étaient composées de soldats recrutés un peu partout. Il racolait des Saxons, des Polonais, accueillait les déserteurs et les aventuriers, enrôlait de force les passans, et même les prisonniers de guerre, Français, Autrichiens ou Russes.

Pour pouvoir commander un tel ramassis, l’emploi de la force était indispensable. « C’était, dit Michelet, une geôle ambulante où une discipline de fer parvenait seule à maintenir chacun dans le devoir. » Après chaque défaite, les régimens fondaient par la multitude des désertions.

Malgré cette discipline, malgré l’énergie des sous-officiers et des officiers (ceux-ci presque tous nobles pour qui le métier des armes était un héritage de famille), les défaillances étaient fréquentes.

Le 27 août 1758, à la bataille de Zorndorf, l’infanterie prussienne attaquée par l’infanterie russe et chargée fut prise de panique. Frédéric II se trouva en danger et vainement jusqu’à trois fois, saisissant un drapeau, il s’efforça de ramener ses troupes. Le soir même, il écrivait à Catt, son confident : « Seydlitz et ses cavaliers ont sauvé l’Etat et moi. Aussi ma reconnaissance vivra-t-elle autant que la gloire qu’ils ont acquise dans cette journée, comme mon indignation contre ces régimens de la Prusse, sur lesquels je comptais, ne finira pas. Ces viédases ont fui comme des vieilles… et m’ont donné des instans de peine cruelle.

« Ces… ont eu une terreur panique, dont on n’a pu les faire revenir ! Qu’il est cruel de dépendre de ce ramas de drôles ! » [1].

A Zullichau (Paltzig), le 23 juillet, à Kunersdorf, le 12 août 1759, ce fut encore pis. Après la déroute, Frédéric écrivait à Finckenstein : « Mon malheur est de vivre encore ! D’une armée de 48 000 hommes, je n’en ai pas 3 000. Dans le moment que je parle, tout fuit et je ne suis plus maître de mes gens ; » (Politische Correspondenz, XVIII, 2e partie, page 481) ; et au même, le 20 août : « J’aurai bientôt 33 000 hommes dans mon camp. C’en serait assez si mes meilleurs officiers y étaient et si les b… voulaient faire leur devoir… Pour ne rien déguiser, je vous dirai que je crains plus mes troupes que l’ennemi. »

Ces régimens de mercenaires capitulaient dès qu’ils n’étaient plus suffisamment encadrés.

Le général Finck, cerné à Maxen par les Autrichiens, n’avait pas pu se faire jour. Le 20 novembre 1759, 12 000 hommes et 510 officiers mettaient bas les armes, abandonnant 71 canons et 120 drapeaux ou étendards.

Le 29 juin 1760, le général Benkendorf se rendait près de Köslin. Le 23 juillet, un corps prussien commandé par La Motte-Fouqué, capitulait à Landshut. Le 8 octobre, c’était le tour de Berlin, où les Russes entraient en triomphe et frappaient des contributions de guerre.

Cependant les généraux russes, Apraxine, Fermor, Soltykoff, étaient bien loin d’avoir la valeur des généraux prussiens ; à plus forte raison, ne pouvaient-ils être comparés au génie de Frédéric.

Les défaites répétées de ce grand capitaine ne s’expliquent donc que par la valeur du soldat russe comparée à celle du soldat prussien de cette époque.

L’armée russe était recrutée par une sorte de conscription qui portait principalement sur les dix gouvernemens de la grande Russie. Un oukase du souverain ordonnait la levée d’un certain nombre de soldats par mille âmes, et il appartenait aux propriétaires du sol de fournir ce contingent, presque exclusivement composé de serfs paysans. Aucun soldat n’entrait dans l’armée par le racolage, comme en France, ou en Prusse, et elle ne comptait pas d’engagés volontaires. C’était la partie de la nation qui avait fait l’Empire, et qui le servait avec un dévouement que ne pouvait avoir l’armée de mercenaires de Frédéric.

Après la bataille de Jægersdorf, Apraxine écrit à l’impératrice Elisabeth :

« Votre Majesté, par le chiffre des pertes, pourra voir combien les officiers ont fait leur devoir. Pas un des officiers blessés n’a quitté son poste ni permis qu’on le pansât, avant que l’affaire ne fût entièrement finie et la victoire assurée. Sur 31 généraux mis en ligne, près d’un tiers ont été touchés. C’est aux soldats aussi qu’il faut rendre hommage. Sans la ténacité du 1er grenadiers à l’aile droite, sans le sacrifice héroïque du 2e Moscou et de Vybord au centre, l’affaire était perdue dès le début. La victoire de Jægersdorf est une victoire des soldats. »

Le lendemain de Kunersdorf, le général en chef russe Soltykoff écrivait à la tsarine :

« S’il y a dans l’histoire une victoire plus complète et plus glorieuse, cependant le zèle et le talent des généraux et officiers, l’héroïsme, la bravoure, la discipline, la fraternelle concorde des soldats, méritent d’être cités en exemple aux siècles à venir. »

C’était bien une armée nationale. Son niveau moral était donc très supérieur à celui de l’armée prussienne ; de là ses victoires.

Mais si l’armée prussienne était alors de si médiocre qualité, comment expliquer la déroute de Rosbach ?

Certes le talent du général en chef contribue dans une large mesure au gain de la bataille, et la présence de Frédéric pourrait suffire ; mais encore faut-il que le génie puisse s’étayer sur la valeur des troupes.

Que seraient devenues les plus belles combinaisons de Napoléon si ses troupes n’avaient pas été sûres et enthousiastes ?

Soltykoff peut-il être comparé à Frédéric ? Cependant celui-ci, écrasé à Kunersdorf, laissait 7 627 tués, 4 542 blessés, 7 000 prisonniers, 28 drapeaux et 172 canons aux mains des Russes.

En France, la situation était presque la même qu’en Prusse. Depuis 1720, il existait une double armée. Les troupes réglées, composées de volontaires, et les milices provinciales.

En fait, les premières ne contenaient que des racolés. Les régimens qu’ils formaient étaient, au point de vue de la valeur morale, comparables à ceux de l’armée prussienne.

« Parmi nous, en Europe, les désertions sont fréquentes, dit Montesquieu, parce que les soldats sont la plus vile partie de chaque nation et qu’il n’y en a aucune qui ait ou qui croie avoir un certain avantage sur les autres » Le 19 novembre 1757, après Rosbach, le comte de Saint-Germain écrivait à Duverney :

« Jamais armée n’a plus mal fait, et le premier coup de canon a décidé notre déroute et notre honte. Je conduis une bande de voleurs, d’assassins à rouer qui lâcheraient pied au premier coup de fusil et qui sont toujours prêts à se révolter. Jamais il n’y a eu rien d’égal. Le roi a la plus mauvaise infanterie qui soit sous le ciel et la plus mal disciplinée. »

Tout autres étaient les milices provinciales recrutées par tirage au sort.

La classe des miliciables se trouvait à la vérité très réduite par les exemptions, et le service pesait surtout sur les petites gens de la campagne. Ce ne fut qu’à partir de 1743 que toutes les villes furent contraintes de tirer au sort.

Toutefois, quoique le remplacement y fût admis, on peut affirmer que leur valeur morale était très supérieure, à celles des troupes réglées. Aussi le gouvernement fit-il à plusieurs reprises appel à leurs services, pour des opérations de guerre auxquelles elles n’étaient pas destinées.

En 1758, 15 bataillons de milices marchent en campagne. Le reste est employé sur les derrières de l’armée, ou reste à la garde des pinces françaises. Les régimens de grenadiers royaux sont formés de miliciens. Ils entrent en ligne dès 1757 et donnent dans la plupart des batailles. Ils trouvent dans diverses rencontres l’occasion de faire preuve de la plus brillante valeur. Un corps nouveau « les grenadiers de France » fut alors tiré des grenadiers royaux, comme ceux-ci l’étaient des milices. Dans cette guerre de Sept ans où le commandement en chef fut souvent incapable, tous ces grenadiers manifestèrent la supériorité du soldat venant de la conscription sur le soldat racolé. On le vit clairement au combat de Johannesberg, le 30 août 1702, comme à celui de Willemstadt. « Le régiment de Boisgelin, les grenadiers royaux ont fait des merveilles, » écrivait Soubise à Choiseul. De son côté, Condé disait : « Je ne saurais trop répéter que c’est à l’extrême valeur des troupes (4 bataillons de grenadiers de France et 6 bataillons de grenadiers royaux), qu’est dû le succès de cette journée. »

A Rosbach, la cavalerie se composait de 22 régimens français, 3 autrichiens et 3 impériaux, en tout 52 escadrons, sous les ordres du duc de Broglie. Elle fut attaquée par Seydlitz, avec 33 escadrons, et battue après une demi-heure de combat. Quant à l’infanterie, qui comprenait 48 bataillons, on sait qu’elle se débanda presque aussitôt qu’elle fut attaquée, à l’exception des régimens de Condé et de Poly, qui, restés en détachement avec le comte de Saint-Germain, firent bonne contenance à l’arrière-garde.

C’est bien la valeur des troupes qui est en cause, plus encore que celle des généraux. Ces régimens exclusivement composés de racolés se mettaient en déroute dès que le moindre désordre ne permettait plus aux officiers d’avoir leurs soldats sous les yeux.

Le triomphe de Frédéric II eut cette conséquence que les puissances adoptèrent son organisation militaire, et, sans tenir compte du caractère de leurs nationaux, la copièrent servilement.

Cette faute capitale, commune à toutes les époques, se reproduit encore de nos jours, parce qu’il est difficile à une nation de ne pas s’engouer des institutions du vainqueur. Sa vanité lui fait attribuer la cause de ses défaites, non pas à ses défaillances, mais à la supériorité de l’adversaire.

En Russie, Pierre III imposait aussitôt à sa garde les uniformes et les manœuvres de l’armée prussienne et travaillait à la transformation du reste de l’armée. Toutes les traditions militaires de la nation furent bouleversées ; la discipline prussienne, violente et brutale, remplaça l’ancienne, faite de dévouement et de bons procédés. Cette forme de discipline qui impose les manœuvres rigides et l’emploi des masses mal articulées, l’armée russe la gardera jusqu’en 1812. Elle ne saura plus faire que la guerre de positions, qui abandonne à l’ennemi l’initiative des opérations. Austerlitz, Friedland, Borodino en sont la preuve.

Après cette dernière défaite, les Russes reprennent, il est vrai, leur ancienne discipline. Mais jusques et y compris la guerre contre les Turcs en 1877, ils ne peuvent se débarrasser des anciennes formes de combat que, sans en avoir conscience, ils tiennent de la tactique frédéricienne.

En France, il en fut de même.

Le 25 octobre 1775, le comte de Saint-Germain fut appelé au Ministère de la Guerre. Il avait longtemps servi au milieu des régimens allemands, puis comme feld-maréchal en Danemark. Il était pénétré des principes de Frédéric, et ses réformes eurent pour but principal de modeler les troupes françaises sur les prussiennes.

L’ordonnance du 1er juin 1776, sur l’exercice et les manœuvres de l’infanterie, dont Guibert et le major autrichien de Pirch furent les principaux auteurs, porte au maximum le formalisme, le rythme des allures, et l’automatisme, Elle emprunte à l’armée prussienne jusqu’à sa discipline. Les coups de plat de sabre sont introduits dans les punitions journalières. « Les coups de canne et les soufflets n’avilissent pas, » disait-on. « Le capitaine n’est-il pas le roi de sa compagnie ? Sa sévérité n’a d’autres bornes que ses intérêts. S’il mesure parfois les coups, c’est qu’il redoute la désertion. »

Ces coups de plat de sabre étaient donnés à la parade du régiment, et l’exécuteur était choisi parmi les bas officiers de la compagnie du coupable.

Un long cri de douleur et de colère s’éleva dans l’armée. La reine reçut même à ce sujet une requête où les soldats exprimaient en vers leur avilissement et leur désespoir.

Qui parmi les soldats osera le premier
Remplir d’un vil bourreau l’exécrable métier ?

Et cependant le maréchal de Saxe avait écrit peu d’années avant : « Les Français reprochent la bastonnade aux Allemands. Un officier qui injurie un soldat, qui lui donne des soufflets ou des coups de fouet est cassé sur la plainte du soldat, et l’officier est obligé de lui en faire satisfaction, si le soldat l’exige, lorsqu’il n’est plus sous son commandement, sans quoi il est déshonoré. »

Ce temps était oublié. Une fermentation générale et des résistances constantes se produisirent. « Nous n’aimons du sabre que le tranchant, » avait dit un grenadier. Le mot fut partout répété, commenté. Il devint la formule de la révolte contre la discipline coercitive.

Cette ordonnance du 25 mars 1776 fut cependant maintenue en vigueur pendant plusieurs années.

Les conséquences de ce détestable système se firent bientôt sentir. Elles furent des plus graves. Des régimens se soulevèrent. On dut y renoncer. Mais un ferment de haine se conserva pendant de longues années et prépara les troupes à accueillir avec joie le mouvement révolutionnaire. Pendant les guerres de la Révolution et de l’Empire, la cohésion des armées fut fondée sur une discipline librement consentie « très supérieure à une discipline passive. » « Or, le consentement à la discipline, un règlement ne l’obtient pas, un homme l’obtiendra, » dit M. Lavisse.

Cet homme fut Napoléon. Il sut se constituer des armées ardentes et enthousiastes, parce que le soldat venant de la conscription était la sève même du peuple français. Il fut admirable. L’initiative se trouvait à l’aise. Les héroïsmes étaient mis en pleine lumière. La tactique prussienne de Saint-Germain put être alors abandonnée et remplacée par la tactique des tirailleurs et des colonnes. Elle valut à Napoléon ses plus belles victoires.

Quant aux troupes prussiennes, elles avaient conservé le formalisme de la tactique frédéricienne. On sait ce qu’il en advint à Iéna.

Après ce désastre, la Prusse, et avec elle toutes les puissances continentales, adoptèrent notre conscription. Mais elles gardèrent les méthodes d’instruction prussiennes. La France elle-même revint avec la Restauration au dressage automatique de la recrue, aux mouvemens de parade, par cette raison que, si les règlemens, la tactique d’une armée, peuvent se modifier rapidement, il n’en est pas de même de sa mentalité. Celle-ci faite de routine, appelée tradition, se perpétue par les cadres, dont le personnel se renouvelle lentement. C’est ainsi que, dans presque toutes les armées, le commandement a une tendance à suivre les principes de la discipline coercitive qui conduit au formalisme des procédés de combat.

Les règlemens sont alors appliqués au pied de la lettre, sans tenir compte des causes. Aussi voit-on que dans la plupart des codes de justice militaire, évangiles de la discipline coercitive, les circonstances atténuantes ne sont pas admises. Ces procédés ont encore beaucoup d’adeptes, car ils favorisent l’inertie et couvrent les responsabilités. Le chef n’a nul besoin de faire appel à son intelligence ou à son jugement. Il applique un article de règlement et se retranche derrière cette forteresse. Quoi qu’il arrive, il est couvert. Système commode qui, en temps de paix développe la paresse, brise les initiatives, et décourage les bonnes volontés ; tandis qu’en temps de guerre, il amène l’inertie et par là le désastre. C’est pour cette raison que les armées qui s’éloignent de la guerre ont une tendance à devenir formalistes. Elles réclament des formations normales de combat et veulent trouver le secret de la victoire dans des articles de règlement, au lieu de le chercher où il réside, dans le cœur du soldat.

Cette vérité a la plus grande peine à se faire jour. Les dernières guerres montrent à quel point elle est encore méconnue.

Meine Maschinen sind bereit (mes machines sont prêtes), disait, il y a peu d’années encore, le capitaine prussien à son colonel, pour lui faire savoir que ses recrues avaient terminé leur instruction individuelle. Tout le principe de la discipline coercitive est dans ces mots. Transformer l’homme en une machine, n’ayant ni pensée, ni volonté, ni action en dehors du commandement ; tel est le but.

Cette discipline a même la prétention de mener l’homme à la mort malgré lui.

Elle a conduit à cette hérésie qu’une position peut être forcée à coups d’hommes.

Elle avait si profondément pénétré dans l’esprit du commandement allemand, qu’en 1870, malgré la puissance de la mousqueterie nouvelle, on le voit s’efforcer de la mettre en pratique.

Cette erreur capitale peut avoir les plus graves conséquences.

En ce moment même, on pourrait encore citer telle puissance militaire qui s’obstine à chercher des formes tactiques définies et compactes, donnant aux attaques la propriété d’être victorieuses.

Les procédés de combat des guerres futures sont ainsi mis en question ; aussi, est-il nécessaire d’examiner en détail ce qu’il est advenu dans les dernières guerres, lorsque les attaques en masse, dites décisives, ont été essayées.

Transportons-nous au milieu des Allemands, le 18 août 1870, à 5 heures et demie du soir, devant Saint-Privat.

Le prince Auguste de Wurtemberg vient trouver, à Sainte-Marie-aux-Chênes le général von Pape, commandant la 1re division de la garde prussienne, et lui donne l’ordre d’attaquer.

La 1re brigade de cette division est à ce moment à cinq cents pas au Sud-Ouest de Sainte-Marie, face à ce village. Le 3e régiment à droite, le 1er à gauche sur trois lignes. Les bataillons de fusiliers en première ligne, les deuxièmes en seconde et les premiers en troisième ligne, le tout en colonne de demi-bataillon. Toutes les troupes sont couchées. La première ligne a déjà porté en avant ses compagnies des ailes, qui ont chacune un peloton en tirailleurs et deux en soutien. Le général von Kessel, qui commande la brigade, fait entamer le mouvement par deux huitièmes de conversion successifs, exécutés dans l’ordre initial, afin de contourner Sainte-Marie. Ce sont de véritables évolutions que le général veut exécuter comme sur le terrain de manœuvre, et il y réussit d’abord. Mais, après la première conversion, un si grand nombre d’officiers sont déjà frappés, que le second changement de direction devient très compliqué. La brigade ne peut pas l’exécuter complètement. Les pertes deviennent énormes. Les colonnes de demi-bataillons se fondent d’elles-mêmes sur la ligne de tirailleurs. Une nouvelle tactique s’improvise ; les compagnies, entraînées par les officiers encore debout, s’avancent par échelons au pas de course, avec des arrêts qui permettent de reprendre haleine. Les 5e et 8e compagnies du 3e régiment perdent tous leurs officiers avant même d’avoir pu atteindre la ligne de combat et sont complètement disloquées.

Enfin à 6 h. 45 minutes, l’attaque de la garde est arrêtée à sept ou huit cents pas des lisières Ouest et Nord-Ouest de Saint-Privat. Presque tous les officiers ont été tués ou blessés ; il reste à peine 1 sixième de l’effectif susceptible de combattre. Il n’y a plus trace d’ordre tactique.

Pour avoir voulu opérer des évolutions comme au champ de manœuvres, le général von Kessel en est arrivé à un inextricable mélange de bataillons et de compagnies. Des bataillons ont été arrêtés en formation dense avec des tirailleurs à cinquante pas devant leur front. D’où arrêt forcé à neuf cents pas environ de Saint-Privat, et des commencemens de déroute enrayés par l’énergie des officiers.

Le matin, les deux bataillons (fusiliers et 2e bataillon du 3e régiment) comptaient 1845 hommes. Ils ont perdu 26 officiers et 955 hommes, soit 92 pour 100 des officiers et 51 pour 100 de la troupe. Les neuf compagnies engagées du 1er régiment comptaient 2 025 hommes ; le soir, 29 officiers et 944 hommes étaient hors de combat (85 pour 100 des officiers et 46 pour 100 de la troupe). Au 2e régiment de la garde, des faits analogues se produisent. Dès qu’il débouche en masse profonde, ses pertes sont « gigantesques, » dit l’état-major allemand. Les bataillons ont essayé de prendre leur formation normale de combat, sans y réussir. Les compagnies se mêlent. Le bataillon de tête, qui attaque avec 900 hommes, a 503 morts ou blessés et, de ses 17 officiers, un seul est debout. Le 2e bataillon, qui n’a pas tiré un coup de fusil, est déjà désorganisé. De sa formation initiale, il ne reste qu’un essaim épais de tirailleurs. Ses 8 officiers sont hors de combat avec 61 pour 100 de ses hommes de troupe.

Le major Kuntz, dans son étude sur l’attaque de Saint-Privat, estime qu’à 6 heures et demie, sur 11 660 hommes engagés, il restait à peine 4 600 hommes en état de combattre. Le soir, sur 21 200 hommes comptant à l’effectif, la garde avait perdu 217 officiers et 6 173 hommes.

De telles erreurs étaient-elles imputables aux règlemens de manœuvres en usage chez les Prussiens et à leurs procédés tactiques ? C’est possible. Mais on peut aussi admettre l’influence de la tradition, comme semblent l’indiquer les événemens qui se développèrent le même jour à l’Est de Gravelotte.

Sur ce point, vers 4 heures, les Allemands avaient l’intention de percer le centre français à la ferme de Moscou. Là devait avoir lieu l’attaque décisive.

Le roi de Prusse, le maréchal de Moltke, le général Steinmetz, tout le grand état-major, sont réunis à la sortie Nord-Est de Gravelotte, sur la route de la forme Saint-Hubert et de Moscou.

Devant eux, au son des tambours et des fanfares, défilent les troupes lancées à l’attaque.

Cette attaque avait été préparée par l’action du 7e corps tout entier et d’une division (la 5e) du 8e corps, et cela depuis midi et demi, avec l’appui de 108 bouches à feu. Le front était inférieur à 2 600 mètres.

A 5 heures et demie, tous les efforts ont échoué. Le roi de Prusse fait encore venir à Gravelotte le 2e corps, qui se massait aux environs de Rezonville.

A 7 heures du soir, pour la troisième fois de la journée, l’attaque à fond est ordonnée. Une division toute fraîche du 2e corps est en tête. Le front d’attaque n’a pas en ce moment 2 kilomètres, et sur ce front il y a s’divisions engagées : soit 65 bataillons, 26 hommes par mètre courant !

Tous ces efforts sont vains, personne ne peut dépasser Saint-Hubert : les troupes, confondues, bordent les pentes Est du ravin de la Mance dans un inextricable désordre.

A neuf heures du soir, le combat cesse, l’attaque a totalement échoué. Dans le ravin entre les bois des Génivaux et le bois de Vaux, c’est-à-dire dans un espace de neuf cents mètres de front sur six cents de large, il y a 20 000 hommes de tous les corps, complètement mêlés, inertes, incapables d’un effort quelconque. Ce ne fut que le lendemain qu’un peu d’ordre put être remis dans cette cohue.

Les attaques des VIIe, VIIIe et IIe corps, les attaques de la garde prouvent donc que, quelle que soit la bravoure des troupes et l’héroïsme des officiers, on ne peut forcer une position à coups d’hommes.

Au-delà des forces nécessaires pour chacune des actions successives que comporte une attaque, le nombre jeté en bloc ne sert qu’à augmenter le désordre et les pertes. Loin d’être une force, il devient une cause de désastre, car souvent il engendre les paniques.

En voici d’autres exemples :

Dans la guerre turco-russe (1877-1878) les mêmes procédés d’attaques soi-disant décisives, menées en bloc, produisent les mêmes conséquences.

1° A la première attaque de Plevna, les Russes lancent ensemble 9 bataillons.. Ils sont écrasés avec une perte de 2 845 hommes, sur 7 000 engagés.

2° La deuxième est menée avec 35 000 hommes et 170 pièces, partagés en deux attaques : 18 bataillons d’un côté, 12 bataillons de l’autre, 6 bataillons en réserve générale.

Ces attaques sont préparées par l’artillerie à une distance de 2 500 mètres en moyenne. La canonnade de préparation dure de neuf heures du matin à deux heures et demie du soir. Alors trois brigades (12 à 15 000 hommes) sont lancées en masse droit sur l’ennemi et doivent marcher sans arrêt. Elles perdent 7 335 hommes. Leurs débris se mettent dans une complète déroute. Les bataillons engagés ont laissé le tiers, et quelques-uns la moitié de leur effectif sur le terrain.

On pourrait croire qu’après ces dures leçons, les attaques en masses dites « décisives » seraient définitivement abandonnées. Il n’en est rien. Les Russes s’obstinent dans le même procédé.

Le 7 septembre, ils commencent la préparation de leur troisième attaque de Plevna : 444 pièces, dont 20 de siège, sont en batterie. Cette fois, ce n’est pas cinq heures que dure la préparation par le feu de l’artillerie, comme lors de l’attaque précédente ; mais bien quatre jours pleins, au bout desquels, voyant leurs coffres presque vides et jugeant la préparation suffisante, les Russes attaquent en masse. C’est le 11 septembre à trois heures du soir qu’ils lancent leur infanterie, en une série de blocs. Une fois de plus ils sont écrasés, et la journée se termine par une déroute.

Mais le même jour, Skobeleff, qui, pour attaquer, employait de tout autres procédés, réussissait.

Skobeleff avait fait la guerre. Il s’était rendu compte que la discipline brutale n’entraîne pas le soldat. Vivant au milieu de ses troupes, connu d’elles, il était sûr que partout où il irait, elles le suivraient.

Le 17 septembre 1877, il était chargé de l’attaque dans le secteur Sud-Ouest de Plevna et disposait de 22 bataillons avec 102 pièces.

L’ennemi lui opposa 27 bataillons et 14 pièces.

Les Turcs tenaient de puissantes redoutes de campagne, traversées en croix, avec abris, reliées par de profondes tranchées à gradins et logemens creusés dans le talus de banquette.

Le plan du général russe paraissait on ne peut plus audacieux. Considérant que la prise des deux redoutes du centre devait entraîner à bref délai la chute de Plevna, Skobeleff se décide à s’avancer comme un coin dans la position turque, droit sur son objectif, laissant à gauche les quatre redoutes du plateau de Krichine et à sa droite les ouvrages de la rive droite de la Toutchénitza.

Dans la nuit du 7 au 8 septembre, il commence sa marche d’approche en s’emparant d’un premier pli de terrain et en y construisant des tranchées-abris. Le 10 au soir, l’attaque générale est décidée pour le lendemain trois heures.

Dès dix heures du matin, les troupes continuent leur marche d’approche. On lance sur une deuxième crête 4 bataillons (trois du 61e régiment et le 10e bataillon de chasseurs), suivis de près par 3 batteries (24 pièces). Aussitôt que l’infanterie est arrivée sur la position, deux des batteries y sont poussées et les troupes se retranchent. Les fantassins russes ont si bien compris l’importance des instructions de leur chef, qu’à défaut d’outils, ils creusent le sol avec leurs sabres et transportent la terre dans leurs gamelles. A ce moment, les Turcs font un vigoureux retour offensif, mais ils sont arrêtés par le double feu d’infanterie et d’artillerie. Seulement, cette action contribue à user les forces russes, les soutiens et les réserves des quatre bataillons ont été obligés d’entrer en ligne.

A cet acte succède un combat de feu presque stationnaire qui dure depuis onze heures jusqu’à deux heures ; les dernières réserves ont été appelées sur la chaîne.

Alors, pour exécuter un pas en avant, on fait appel à des troupes fraîches (deuxième attaque).

Trois bataillons du 62e régiment portés en avant en ligne, permettent d’atteindre un pli de terrain, sur lequel on pousse immédiate ment 2 batteries et demie (20 pièces). On se trouve à 1 500 mètres de la position turque.

Ainsi est accomplie la préparation de l’attaque par le combat, la marche d’approche, dont chaque étape est assurée par la fortification improvisée et l’occupation immédiate par l’artillerie.

Maintenant seulement, Skobeleff prend son dispositif d’attaque.

En première ligne : les 7 bataillons qui ont déjà donné ;

En seconde ligne, dans le pli de terrain, 3 bataillons du 7e régiment d’infanterie ;

En troisième ligne, 3 bataillons du 6e régiment et 2 bataillons de chasseurs.

Enfin, un peu plus en arrière, 4 bataillons déjà éprouvés antérieurement servent de soutien à l’artillerie. Ils joueront plus tard le rôle de quatrième vague pour la protection des flancs.

L’artillerie est ainsi répartie :

1) Sur la première ligne : 2 batteries et demie ;

2) Sur la deuxième ligne : 3 batteries ;

3) En arrière, 3 batteries prêtes à se porter en avant ;

4) Deux groupes d’encadrement, à droite, sur la rive droite de la Toutchénitza, 14 pièces ; à gauche, au nord-ouest de Brestovetze, 12 pièces.

A 3 heures, la première ligne se porte en avant, descend avec de grandes pertes le glacis en avant de la crête, puis, arrivée au ruisseau qui coule devant la position turque, elle est arrêtée par le feu et ne peut aller plus loin.

La seconde vague est alors lancée. L’impulsion donnée par le 7e régiment fait gagner un peu de terrain (200 à 250 pas) et l’on atteint le milieu du glacis remontant vers l’ennemi. Nouvel arrêt. Des hommes commencent à s’égrener vers l’arrière.

Skobeleff appelle sa troisième vague, le 6e régiment d’abord, puis les deux bataillons de chasseurs, et l’on avance encore. On arrive presque au bord du fossé des redoutes, mais l’impulsion est encore insuffisante. Il n’y a plus de troupes pour en donner une nouvelle. Les troupes d’attaque n’étaient pas assez nombreuses pour former la quatrième vague qui eût été nécessaire, et le désastre est imminent. Mais à ce moment, un autre facteur intervient, l’impulsion morale du chef ! Skobeleff se lance en avant de ses troupes ; son cheval tombe, le cavalier se relève et saute dans la redoute entraînant ses hommes aux cris de « hourra ! ! »

Aussitôt il fait venir son artillerie sur la position conquise. Les soldats qui la défendaient accueillaient les pièces avec des cris de joie, car les Turcs contre-attaquaient. Les assaillans, reçus par des feux de mousqueterie et d’artillerie, furent arrêtés à 150 sagènes (300 mètres), puis se mirent en retraite.

Voilà donc une attaque faite dans des conditions extrêmement difficiles, une attaque de front dans toute la rigueur de l’expression, une attaque enveloppée sur ses flancs, qui a réussi grâce à l’abandon du procédé de l’attaque en masse, grâce surtout au dévouement des soldats pour leur chef qu’ils suivent aveuglément jusqu’à la mort.

Dans la tactique issue de la discipline coercitive, il est admis que les troupes formant bloc peuvent tout renverser devant elles, si elles sont énergiquement commandées. Quelles que soient leurs pertes, il restera toujours assez d’hommes debout pour chasser l’ennemi, disent les partisans de l’automatisme. Les officiers qui n’ont pas vu le feu sont enclins à cette erreur, parce qu’ils ne se rendent pas compte des dépressions morales que produit sur le champ de bataille la prolongation de la lutte. Les hommes ou les fractions placés en arrière doivent, disent-ils, pousser les hommes ou la fraction en avant. Mais où donc et à quelle époque a-t-on jamais vu semblable fait ?

Les fractions qui viennent de l’arrière apportent avec elles l’impulsion morale, la seule qui à ce moment détermine le mouvement. Elles ne poussent pas les troupes arrêtées, elles les entraînent.

Ainsi se trouve-t-on ramené à voir la principale puissance des attaques résider dans l’impulsion morale.

Depuis 1870, les Allemands ont plusieurs fois modifié leurs règlemens. Pendant de longues années, l’Empire n’étant pas encore soudé, il fut jugé nécessaire de couler dans le moule prussien les soldats des différens Etats. La discipline frédéricienne était un instrument permettant d’atteindre rapidement ce but. Elle fut énergiquement employée, et, comme conséquence, les formations rigides, les attaques compactes continuèrent à faire partie des procédés de combat. Mais, à mesure que l’unité allemande se développait, que le maître d’école, ainsi que les sociétés de vétérans, faisaient pénétrer dans la masse l’idée de la patrie allemande dominatrice, la discipline revêtait des formes moins rudes. Les chefs se sont adressés davantage aux sentimens du soldat, en même temps que dans les règlemens apparaissaient des dispositions moins formalistes.

La comparaison des grandes manœuvres impériales en 1898, 1899 et 1900, fait saisir la pensée directrice de l’évolution.

Pendant les manœuvres de 1898, il est impossible de constater une différence entre les procédés tactiques employés et ceux des années précédentes. Toutefois, on perçoit un courant d’idées qui peut se résumer ainsi :

Les dernières guerres ont montré que les batailles modernes procédaient par des successions d’actions violentes, suivies d’accalmies. Ces actions violentes, sortes de crises, durent peu, lorsque toutes les troupes sont énergiques. Au contraire, les accalmies sont d’autant plus longues que la crise a été plus violente et que les troupes qui sont alors amenées pour la reprise du combat ont été tenues plus éloignées.

A mesure que les armes se perfectionnent, les crises deviennent plus courtes, tandis que les accalmies se prolongent. Les Allemands estiment que la puissance des armes nouvelles rendra la décision plus prompte que par le passé. Dès lors, quand l’action est résolue, il y a tout intérêt à la mener très vite, avec la plus grande vigueur.

De ces considérations se dégage ce principe que, dans l’offensive tactique, comme dans l’offensive stratégique, l’énergie et la promptitude de l’action sont les principaux élémens du succès, et cela dès le début. Le feu violent du combat moderne dissout rapidement les unités constituées et fait passer la direction aux mains d’une quantité de chefs subalternes, dont il faut développer l’initiative.

Le succès de l’attaque sera souvent dans leurs mains.

En outre, la tendance à déborder une aile de l’adversaire ou à envelopper un flanc, afin de le mettre entre deux feux, s’accentue davantage. C’est là le seul moyen sûr de conquérir la supériorité du feu, disent les généraux.

Ainsi opèrent le général de Seebeck et son adversaire, l’Empereur, les 8 et 10 septembre 1898, dans les environs de Minden.

Ce principe conduit à l’extension des fronts, pour chercher la force de l’attaque dans l’enveloppement. Aussi, loin de se resserrer et de se concentrer avant la bataille, comme le font la plupart des armées européennes, les généraux allemands vont-ils, dès 1898, s’étendre considérablement. Cette séparation, en présence de l’ennemi, semble au premier abord très dangereuse. Elle est absolument contraire à l’enseignement des écoles. Ce danger est-il réel ? En raison de la grande portée des armes, les troupes entrent en action à des distances souvent considérables. L’arc de cercle sur lequel se fera le premier déploiement sera aussi très grand. Les troupes qui viendront d’une seule direction ou qui seront concentrées d’avance devront donc se séparer de nouveau, pour pouvoir envelopper l’adversaire. D’autre part, le parti qui est attaqué peut-il sans danger lancer une contre-attaque dans l’arc de cercle qu’on lui présente ? On sait à quel point il est difficile de contre-attaquer, en partant d’une position occupée défensivement. Il semble donc que, pendant la durée de l’enveloppement tactique, le danger d’être percé par un adversaire entreprenant, devient très faible.

Il faut se rappeler qu’une division allemande, avec la force dont elle dispose en artillerie, est en état de résister pendant toute une journée à des forces doubles et peut ainsi donner aux colonnes voisines le temps d’attaquer le flanc de l’adversaire.

La bataille de l’avenir comportera plusieurs actes, dont le premier sera d’attaquer l’adversaire avec assez de violence pour le fixer, afin de pouvoir le manœuvrer ensuite. Tels sont les principes généraux admis dès 1898. Toutefois, les formes tactiques que ces principes comportent n’apparaissent pas encore.

Dans la zone des feux, l’infanterie marche généralement sur trois lignes. D’abord une ligne de tirailleurs sur un rang coude à coude. Puis à 200 mètres en arrière une autre ligne sur un ou deux rangs. Enfin une troisième ligne, soit en colonnes de compagnies, soit par compagnies en ligne ou en échiquier ou encore par pelotons sur deux rangs, marchant à 300-600 mètres de la deuxième ligne. Plus en arrière encore, des réserves de bataillons ou de demi-bataillons en colonne double.

C’est dans cet ordre que se font encore les attaques en masse de l’infanterie ; les lignes viennent se fondre successivement sur la ligne de feu, de telle sorte que, vers 400 mètres, elle est formée d’hommes sur trois ou quatre rangs de profondeur.

En 1899, les modifications tactiques sont presque nulles, comme le montre la manœuvre du 12 septembre, mais l’application de la doctrine de l’enveloppement, parle resserrement du front de marche, se dégage de plus en plus.

Près de Stuttgart, le 12 septembre, l’Empereur avait pris Je commandement des 13e et 14e corps d’armée (parti bleu), qui opéraient contre le 15e corps d’armée, formé à quatre divisions (parti rouge) et commandé par le général de Merscheidt-Hüllesem.

Dès le matin, l’Empereur porta presque tout le 14e corps sur le village de Hochsdorf. Cette attaque fut supposée repoussée par le parti rouge, qui, ayant dirigé de ce côté son effort principal, prit l’offensive. Son mouvement fut contenu par le feu d’une longue ligne d’artillerie établie sur la hauteur de Katherinenlinde. Vers huit heures et demie du matin, l’Empereur lança en bloc une masse de 15 à 20 bataillons contre le village de Hochsdorf sur lequel les batteries de Katherinenlinde avaient préalablement dirigé un feu rapide. Cette infanterie était en formation compacte. Derrière la chaîne de tirailleurs très dense, se succédaient, à courte distance les unes des autres, des compagnies, les unes en ligne, les autres en colonne. Le front, limité à droite et à gauche par des bois, était très étroit pour des forces aussi nombreuses. Cette masse parcourut ainsi environ 2 kilomètres baïonnette au canon, tambour battant, l’Empereur au centre, le sabre à la main. Il fut admis que cette attaque aurait chassé l’ennemi de Hochsdorf.

Ce sont bien là les anciennes formes tactiques, mais la manœuvre a changé de caractère, comme le prouve l’opération du lendemain 13 septembre.

Ce jour-là, le roi de Wurtemberg commande les 13e, 14e, 15e corps d’armée et un corps de cavalerie à deux divisions, à la tête duquel s’est placé l’Empereur d’Allemagne. Le roi manœuvre contre un ennemi marqué aux ordres du général de Plessen, comprenant quatre divisions d’infanterie et une division de cavalerie.

Le roi de Wurtemberg fait attaquer de front par les 13° et 15e corps, tandis que le 14e corps devait, par un mouvement concentrique, attaquer le flanc droit de l’adversaire. Le front d’attaque avait ainsi, au début, Une longueur de plus de 15 kilomètres. Le général de Plessen présente un front défensif fixe ; dès lors, l’attaque progresse en se resserrant. D’autre part, l’Empereur, après avoir accompagné le 14e corps dans son mouvement enveloppant, jette son corps de cavalerie contre le flanc et les derrières du général de Plessen.

Aux manœuvres impériales de 1900, les modifications tactiques que comporte l’application des doctrines qui viennent d’être indiquées apparaissent en pleine lumière.

Dans les journées des 7 et 8 septembre, une division (la 42e) est lancée à deux marches en avant de son parti. Elle manœuvre en rideau, se déploie sur un front qui, au premier abord, paraît hors de toute proportion, rompt le combat dès qu’elle se sent menacée d’enveloppement, se dérobe, contre-attaque et retarde ainsi la marche de l’adversaire. Puis elle l’attire dans une direction déterminée, pour permettre au gros de son parti d’attaquer en flanc.

Les fronts de marche sont systématiquement étendus, de grands intervalles existent parfois entre les divisions, auxquelles la plus grande initiative est laissée.

Les officiers qui mènent le combat sont pénétrés de l’esprit du nouveau règlement.

« Le rôle du chef est d’amener le plus grand nombre de fusils au feu. Tout combat visant des résultats décisifs conduira à couvrir d’une ligne épaisse de tirailleurs tout l’espace disponible pour le déploiement. On observera qu’une troupe appelée à mener une action décisive commettrait une faute en se créant une réserve spécialement destinée à couvrir une retraite, au lieu d’employer toutes ses forces à l’exécution de sa mission. »

Il en résulte un esprit d’offensive à outrance qui anime toute l’année allemande depuis les généraux jusqu’aux chefs de pelotons.

Tous les engagemens sont nettement offensifs et, même quand la défensive stratégique est imposée à un parti, il la transforme en offensive tactique énergique, quitte à rompre le combat et à manœuvrer en retraite. Les différentes colonnes s’engagent à fond presque simultanément. Si l’une d’elles remporte un succès dans sa zone d’action, elle s’occupe alors de ses voisines et détache de leur côté les forces qui ne lui sont pas strictement nécessaires. Aucune ne se garde des réserves.

Dès lors, la tactique de l’infanterie se caractérise ainsi :

Passage direct de la colonne de route à l’ordre dispersé ;

Plus de rassemblemens préalables ;

Lignes de tirailleurs très denses dès le début de l’action :

Absence complète de réserves partielles ou générales, soit dans le bataillon, le régiment, la division ;

Emploi des feux à volonté, à l’exclusion absolue des feux de salve ;

Assaut donné par des lignes de tirailleurs épaisses, sans soutiens ni réserves, après une énergique préparation par le feu ;

Les crêtes dangereuses ne sont franchies qu’après un déploiement préalable ;

Toute troupe qui s’arrête dans la zone de feu se couche aussitôt, sans changer sa formation.

Par suite de la suppression de l’artillerie de corps et de sa répartition entre les divisions, l’artillerie agit, plus encore que par le passé, en liaison étroite avec l’infanterie, et cette camaraderie de combat donne une impulsion de vigueur remarquable à l’offensive des divisions.

Les attaques de l’infanterie formée en masses compactes ne sont plus employées.

Nulle part ne se voit un effort répondant à la conception d’une attaque décisive par un bloc d’infanterie préalablement tenu en réserve à cet effet et lancé sur un point du champ de bataille.

Seule la charge des 59 escadrons des corps de cavalerie, commandée par l’Empereur, le 12 septembre, donne une idée de l’achèvement de la bataille. On semble admettre que le succès appartient au parti dont l’aile enveloppante a une supériorité numérique assez forte pour obliger l’aile opposée à reculer.

La conception de la rupture de l’ennemi à coups d’hommes est donc abandonnée. Pourquoi cette transformation ne s’est-elle pas faite plus tôt ?

Pour l’expliquer, on peut admettre que jusqu’à présent les Allemands n’ont pas jugé que le développement de l’esprit militaire de la nation fût assez avancé pour permettre un changement de tactique fondé sur l’initiative individuelle. Mais voici trente ans que le maître d’école n’a pas cessé de préparer les générations au rôle du citoyen dans l’armée. Il a fait pénétrer au fond de l’âme des enfans l’esprit de sacrifice qui mène à la discipline librement consentie, la seule qui subsiste en campagne et que la crainte de la mort ne peut pas dominer. Par l’éducation, la préparation s’est faite. Elle a permis l’évolution tactique, et bientôt il ne restera de l’ancienne discipline coercitive que la forme apparente de l’automatisme.

De tels procédés de combat sont si différens de ceux usités dans les autres armées européennes, qu’ils ne pouvaient échapper aux critiques.

On se rend compte de leur divergence, en prenant comme terme de comparaison le règlement de l’infanterie russe, qui est cependant un des plus récens. Il date de 1897. Ce règlement ne cesse pas d’insister sur la nécessité de former et de conserver des réserves.

Dans l’instruction sur le combat de l’infanterie, qui fait suite au règlement de 1897, il est dit : « Tant que la situation n’est pas éclaircie, il est nécessaire de conserver une forte réserve.

« En ce qui concerne le bataillon, plus les attaques de flanc sont à redouter, plus la réserve de bataillon doit être forte.

« Si, au contraire, la situation est complètement éclaircie, si l’ennemi est en désordre ou n’est pas prêt au combat, on peut la constituer moins solidement. »

L’ordre de combat du régiment comprend la fraction de combat (un, deux ou trois bataillons) formant la chaîne, les réserves de bataillons et la réserve de régiment (réserve générale). Dans l’ordre de combat de la division, la fraction de combat est composée de régimens en ordre de combat (chaîne), réserve de bataillons, réserve de régimens et une réserve générale qui reste dans la main du commandant de la division. Il est même ajouté : exceptionnellement, il peut être constitué des réserves de brigade.

Cet ordre tactique comporte donc quatre ou cinq échelons répartis en arrière de la ligne de combat, sur une assez faible profondeur, car il est dit que le commandant de toute réserve doit se tenir à portée des soutiens de la fraction de combat à laquelle il appartient.

Dans le chapitre relatif au mouvement et à l’emploi des réserves, le règlement recommande les formations en colonne de préférence à l’ordre déployé : « Si, à faible distance de l’ennemi, la chaîne se trouve arrêtée, le mouvement en avant peut être commencé par les réserves les plus éloignées ; la réserve de régiment rejoint la réserve de bataillon, qui se porte sur la chaîne et détermine le mouvement en avant de celle-ci. »

Ce chapitre se termine ainsi :

« Le commandant en chef doit être plus ménager encore de sa réserve générale. Dans aucun cas, il ne la dépensera en entier avant le dénouement du combat. L’assaut est donné lorsque les réserves ont serré sur la chaîne et par les réserves de concert avec la chaîne. »

Les procédés russes et les procédés allemands sont donc absolument opposés, et ceux-ci rencontrent beaucoup d’incrédules.

Ce sont là, dit-on, des manœuvres de paix ; les Allemands ne combattront pas ainsi. Le secret de la guerre n’est-il pas en partie dans l’emploi judicieux des réserves ?

Il y a lieu de remarquer que les armées nombreuses, fondées sur l’appel des réservistes, ne peuvent pas avoir deux tactiques, l’une pour la paix, l’autre pour la guerre. Le désordre en résulterait, et les choses simples sont les seules que permet la guerre. Les Allemands opéreront, à peu de chose près, comme ils le font aux manœuvres. Mais renoncent-ils vraiment à l’emploi des réserves et leur nouvelle tactique ne serait-elle pas une manière différente d’en comprendre l’emploi ?

D’après ce qui vient d’être exposé, une armée allemande composée de trois ou quatre corps d’année, mettrait un corps en premier échelon et lui ordonnerait d’attaquer avec ses trente-deux bataillons engagés immédiatement en totalité.

Dans la guerre moderne, une troupe vaut surtout par son feu, c’est-à-dire par le nombre de fusils mis en ligue. Peu importe ceux laissés en arrière à quelques centaines de mètres. Leur action sur l’ennemi est nulle, et ils ne seront jamais si bien abrités qu’ils ne subissent cependant des pertes suffisantes pour ébranler leur moral. Il est donc inutile de les maintenir ainsi, pendant plusieurs heures dans le voisinage énervant d’un combat auquel ils ne peuvent utilement prendre part, pour ne les porter en avant qu’au moment où leur moral déprimé ne leur permettra plus de fournir le violent effort que le commandement compte leur demander.

S’il est admis qu’une armée de force égale suit la tactique du règlement russe, elle se trouvera en face d’un front de combat, qui, tout en étant plus dense en fusils actifs que le sien, pourra cependant être plus étendu et par conséquent le déborder.

Le premier échelon de l’armée allemande livrera de la sorte pour son compte une bataille à fond avec toutes ses ressources, en engageant jusqu’à son dernier homme et son dernier canon et en produisant sur l’ennemi le maximum d’effet dont il est capable.

Cet effet sera ce que les circonstances permettront qu’il soit, mais il aura, dans tous les cas, pour résultat d’accrocher vigoureusement l’adversaire, de l’engager à pousser ses réserves sur son front et à les immobiliser. L’assaillant n’aura pas vraisemblablement battu son adversaire, mais il le laissera plus ou moins ébranlé par une attaque aussi violemment conduite.

Quand ce premier effort sera terminé, c’est-à-dire quand le premier corps aura gagné tout le terrain possible et qu’il sera épuisé, la bataille marquera un temps d’arrêt. Ce sera une accalmie analogue à celle des après-midi des batailles de Gravelotte et de Saint-Privat, les 16 et 18 août 1870.

Alors le deuxième échelon, tenu jusque-là tout à fait en dehors de l’action, ayant fait manger et reposer ses hommes, viendra, soit dépasser les débris du premier, soit agir sur une autre fraction du front ou d’une aile. Il continuera les procédés du premier échelon, mais avec des troupes entièrement fraîches.

Sans doute, il se peut que l’adversaire n’accepte pas le bénéfice de l’accalmie qui lui aura été offerte et qu’il profite au contraire du temps d’arrêt marqué par l’attaque, pour accentuer ses propres efforts et regagner du terrain. Mais c’est là une éventualité peu probable. Si l’attaque a été menée à fond et avec toute la violence voulue, il est vraisemblable que l’adversaire aura lui-même, peu à peu, mis une grande partie de ses réserves en ligne ; il s’estimera heureux d’avoir résisté sur place, de n’avoir pas été rompu par les efforts désespérés de l’assaillant, et, quand ce dernier s’arrêtera, il sera très enclin à croire la journée finie, à céder par conséquent à l’épuisement moral qui succède fatalement à un violent effort. On voit par là dans quelles conditions inégales commencera la deuxième bataille.

Si cependant l’adversaire continue énergiquement le combat au moment où l’attaque marque son temps d’arrêt, il ne fera que raccourcir l’accalmie, en marchant lui-même à la rencontre du 2e corps. Après avoir refoulé les débris du premier, il se trouvera en présence de forces nouvelles probablement imprévues, ayant sur lui tous les avantages des troupes fraîches.

N’est-il pas à prévoir que, dans ces conditions, l’engagement à fond du 2e corps tout entier, produira encore plus d’effets que celui du premier et que, vraisemblablement, le 3e ou le 4e viendra à bout des dernières résistances ?

Quoi qu’il en soit, ces attaques par vagues constituent un mode de combat très différent de celui qui est ordinairement envisagé.

Une des grandes difficultés que comporte l’emploi des énormes masses actuelles réside dans la difficulté de faire combattre utilement la totalité des forces.

Le procédé allemand repose sur ce principe juste, qu’une attaque, quelle qu’elle soit et quel que soit son but, doit être menée à fond, dès le début. Il faut avoir l’énergie d’en conclure que les réserves doivent servir à renouveler les attaques, et non pas à les appuyer.

On est tenté au premier abord de penser que ce système est très dangereux, par cette raison qu’en procédant ainsi, les Allemands commettent la faute de se diviser pour combattre, et qu’il suffirait alors de profiter du moment où ils seront à un contre deux ou trois, pour accabler leur premier échelon et successivement tous les autres.

Mais raisonner ainsi, c’est méconnaître les véritables conditions du combat moderne. Ce n’est pas « se diviser pour combattre » que de partager ses forces en échelons distans de quelques kilomètres, à la condition que chacun d’eux soit capable de livrera lui seul un combat d’une durée proportionnée à la distance qui le sépare des autres échelons. C’est, au contraire, procéder, dans l’offensive, d’une façon très judicieuse que de se jeter vigoureusement sur l’ennemi avec des forces telles qu’il soit obligé de se défendre sur tout son front et qu’il ne puisse plus échapper ni conserver sa liberté d’action.

Si, d’autre part, on tient compte du degré de résistance que l’armement moderne donne à une troupe énergique ; si on considère combien il sera difficile de bousculer définitivement nue division ou un corps d’année mettant en ligue tous ses moyens d’action, canons et fusils, et sachant utiliser le terrain, on se rendra compte que l’on ferait le jeu des Allemands en se jetant sur eux pour écraser prématurément leur premier échelon.

En réalité, ce premier échelon fonctionne pour eux comme un puissant rideau, chargé d’amorcer l’adversaire, de le faire déployer, de l’immobiliser, de le maintenir, en attendant le coup qui doit l’écraser.

En examinant les opérations de la 42e division, dans les journées des 7 et 8 septembre, manœuvre où elle s’est engagée en entier dès le début, on voit que le reste de son parti formait réserve pour les batailles ultérieures. C’étaient trois divisions du IIe corps, les 3e, 4e et 41e divisions.

Ainsi se dessineront dans l’avenir les préliminaires de la bataille, celle qui durera plusieurs jours et que termineront les déroutes, par l’effondrement des forces morales du parti épuisé

Toute attaque dont on connaît la forme comporte une parade sûre et une riposte. Il neutre pas dans le cadre de cette étude d’élucider cette question.

On s’est uniquement proposé d’appeler l’attention sur ce fait, que les procédés de combat dépendent plus que jamais de l’état moral des troupes.

Le soldat du temps de paix et le soldat du champ de bataille sont deux êtres différens. Souvent les méthodes d’éducation et d’instruction qui devraient tendre à les identifier, travaillent inconsciemment à les disjoindre, en tuant l’initiative et en détruisant l’action.

Les formes d’instruction empiriques des armées du XVIIIe siècle se sont souvent conservées par tradition, jusqu’à ce jour.

Il faut savoir le reconnaître. La discipline coercitive, la transformation de la recrue en une sorte d’automate sans pensée et sans initiative, sont devenues un non-sens.

Pour amener le civilisé moderne à braver la mort et à faire tout son devoir dans le combat, il faut autre chose que la menace au conseil de guerre ou de la compagnie de discipline.

La rapidité des échanges rompt l’équilibre intérieur des nations et leur impose de nouveaux besoins. Pour les satisfaire, la lutte économique d’abord, à main armée ensuite, devient une inévitable nécessité. — Les nations riches, au sol convoité, doivent se préparer à se défendre.

Le développement de l’éducation doit leur faire comprendre ce que sera dorénavant la base essentielle des armées futures.

C’est la discipline librement consentie, celle qui engendre l’esprit de sacrifice et l’héroïsme. A une armée pénétrée de ce souffle toutes les audaces seront permises.

Telles sont les nouvelles tendances de l’armée allemande. Mais, sous ce rapport, la France possède une avance qu’elle maintiendra toujours, si elle le veut bien.

Son merveilleux soldat, intelligent, alerte et dévoué, qui partout suit son chef et souvent le devance, possède la véritable aptitude aux tactiques futures.

Le développement de son individualité produira dans ses groupemens une force redoutable, qu’utiliseront victorieusement les chefs qui sauront le comprendre et s’adresser à son cœur.


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  1. Rambaud, Russes et Prussiens.