Les Transformations de la langue française au XVIIIe siècle

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Les Transformations de la langue française au XVIIIe siècle
Revue des Deux Mondes5e période, tome 30 (pp. 336-367).
Les transformations de la langue française au XVIIIe siècle


LES TRANSFORMATIONS DE LA LANGUE FRANÇAISE AU XVIIIE SIÈCLE


Ce sont deux livres tout à fait intéressans l’un et l’autre que celui de M. F. Gohin, sur : Les transformations de la Langue française de 1740 à 1789 [Paris, 1903, Belin frères], et celui de M. Alexis François, sur : La grammaire du Purisme et l’Académie française au XVIIIe siècle [Paris, 1905, Société nouvelle de librairie et d’édition]. Le titre du premier promet un peu plus qu’il ne tient, et sous le nom de « transformations de la langue, » M. F. Gohin n’a guère étudié que l’enrichissement, ou l’accroissement du vocabulaire au XVIIIe siècle. C’est quelque chose ! Mais la transformation de la langue est autre chose, dont M. F. Gohin n’a vraiment parlé que dans les quelques pages qu’il a consacrées à l’étude particulière de la langue, et du style de Rousseau et de Bernardin de Saint-Pierre. Au rebours, le titre du livre de M. Alexis François est trop modeste, et la vraie question qu’il y traite, ou du moins la question que ses recherches éclairent, — car il a le tort d’en avoir voulu traiter trois ou quatre à la fois, — c’est précisément celle de la transformation de la langue. Si la question de la transformation de la langue enveloppe en effet : la question de la « grammaire du purisme, » elle la dépasse ; et, — on voudra bien, en un tel sujet, nous pardonner ce néologisme, — l’intérêt du livre de M. A. François est dans ce « dépassement. » En tout cas, tels qu’ils sont, ce sont deux bons livres, deux livres utiles, deux « contributions » importantes à l’histoire générale de la langue française, et deux livres qui, par une heureuse rencontre, se complètent l’un l’autre en se contredisant. « Tandis qu’en effet M. F. Gohin, — dit à ce sujet, et fort bien, M. Alexis François, — s’est appliqué surtout à montrer l’origine et les progrès du mouvement émancipateur de la langue, nous nous sommes attaché à mettre en lumière les efforts de la réaction… Nous pensons que ces deux entreprises sont destinées à se compléter l’une l’autre, en corrigeant l’impression trop exclusive qui pourrait se dégager de chacune d’elles. » C’est ce que nous voudrions essayer de montrer dans les pages qui suivent, et non pas sans doute écrire, mais esquisser, au moyen des précieux renseignemens que ces deux livres contiennent, un chapitre de l’histoire de la langue française qu’ils n’ont certes pas épuisé, mais qu’on ne saurait désormais se proposer d’écrire sans recourir à eux.


I

L’enrichissement, ou, pour mieux dire et ne rien préjuger, l’accroissement du vocabulaire, par quelque procédé que ce soit, — néologisme, archaïsme, « provignement, » comme disaient les théoriciens de la Pléiade, extensions de sens, invention de métaphores nouvelles, emprunts aux langues étrangères et aux vocabulaires techniques, ou à l’argot même des voleurs et des filles, — est-il d’abord une affaire de « transformation de la langue ? » Il faut distinguer, à notre avis ; et le défaut du livre de M. Gohin est de n’avoir pas assez marqué la distinction. Ne parlons, à ce propos, ni du simple barbarisme, ni du néologisme par dérivation ou par composition : les premiers, comme Inextirpable, qu’on trouve, nous dit-on, dans Linguet, ou comme Apocryphité, qu’on trouve dans Volney, ne changent rien au fond d’une langue ; ils n’en sont qu’une maladive excroissance ; et les seconds, tels qu’Individualité ou Intellectualité, Anglomanie ou Bureaucratie, n’en altèrent même pas la physionomie. On les croirait aussi anciens qu’elle ! Mais d’autres cas sont plus douteux. Vers le milieu du XVIIIe siècle, Svelte était, nous dit-on un mot d’atelier, qui ne s’employait qu’entre sculpteurs, et d’Alembert scandalisa les puristes ses contemporains on le faisant servir à caractériser l’une des qualités du style de Voltaire ; Amplitude n’était qu’à l’usage des savans : « l’amplitude des oscillations du pendule ; » se Pousser n’était, au dire de Chamfort, cité par M. Gohin, qu’un synonyme populaire ou populacier de s’Avancer, Avancer, Arriver, et Chamfort oubliait-il donc les vers du Misanthrope :

On sait que ce pied plat, digne qu’on le confonde
Par de sales emplois s’est poussé dans le monde ?

à moins qu’il ne fit peut-être une différence entre se Pousser dans le monde, et se Pousser, pris absolument. Pouvons-nous vraiment dire que, rien qu’en entrant, depuis une centaine d’années, dans l’usage courant, et en’ s’y dépouillant, avec le temps, de ce qu’ils avaient originairement de technique, tous ces mots, et tant d’autres qu’on y joindrait aisément par centaines, aient opéré quelque transformation de la langue ? C’est Rousseau, le premier, paraît-il, dans ses Rêveries, et, après lui, Mercier, dans son Tableau de Paris, qui auraient détourné de son sens technique le mot de Placage : « La phrase du bel esprit galant sent le placage. » On ne trouve pas non plus d’exemple de Dissolvant, nous dit M. Gohin, dans son sens moral : — « La pensée de Voltaire est dissolvante, » — avant Rivarol, de qui est cette phrase ; et le mot n’avait jusque-là d’emploi que dans le vocabulaire de la chimie. Extension de sens ou détournement, sont-ce bien encore là des facteurs de transformation de la langue ? La métaphore elle-même en est-elle un ? C’est ce qu’il faudrait voir ! Mais en tout cas le simple néologisme, le mot qu’on emprunte à la science : même ou à l’art, à une langue étrangère, à la langue populaire, à l’argot, et dont on n’use qu’en son acception primitive, ou à peine un peu étendue, pouvons-nous vraiment dire, quand on en verserait des milliers dans le vocabulaire, que la langue en soit transformée ? M. Gohin a compté que, de sa troisième édition, celle de 1740, à la quatrième, qui est celle de 1762, le Dictionnaire de l’Académie s’était accru, grossi ou enflé de plus de cinq mille mots : qui dira cependant qu’il se soit opéré de 1740 à 1762, — c’est-à-dire à peu près de Mahomet à Tancrède, — une transformation correspondante ou proportionnelle à cet accroissement ? On répondra que la distinction est subtile, et je n’en disconviens pas. En matière de langage ou pourra toujours dire que nous ne discutons que sur des subtilités ; et on aura généralement raison. Mais la distinction me paraît ici nécessaire, et je la crois logiquement et historiquement fondée. Le caractère essentiel d’une langue est dans sa grammaire ou dans sa syntaxe : je ne voudrais pas le voir dans son vocabulaire. Et, à cette occasion, je ne puis m’empêcher de relever, dans les « conclusions » du livre de M. Gohin, les lignes que voici : « A la fantaisie des écrivains antérieurs… Vaugelas et les puristes avaient compris la nécessité de substituer l’ordre et l’unité… De là leurs efforts pour créer une syntaxe et un vocabulaire… Pour ce qui est de la syntaxe, les classiques du XVIIe siècle arrivèrent très vite à la fixer d’une manière à peu près définitive et à la régulariser ; ceux de l’âge suivant ne modifièrent en rien les résultats acquis, si ce n’est pour les compléter. Les efforts des grammairiens et des écrivains furent sur ce point aussi décisifs que les puristes les plus intransigeans pouvaient le souhaiter. » Ce n’est pas tout à fait mon avis, ni, si je l’ai bien compris, celui de M. Alexis François. La révolution de la syntaxe a été plus profonde ! L’un des crimes, nous le verrons, qu’il faut reprocher aux grammairiens du XVIIIe siècle, est précisément d’avoir rendu, par leurs décisions d’une logique arbitraire, quoique rationnelle, Molière et La Fontaine, Pascal même et Bossue ! , « irréguliers » et incorrects. Sic fata voluere… Ainsi l’ont voulu, qui ? les Dumarsais et les Beauzée, les d’Açarq et les de Wailly, les Gamache et les Bellegarde. Mais ce que je retiens de l’observation de M. Gohin, c’est qu’en toute langue, à côté de l’élément changeant, ou des élémens changeans, lesquels sont la prononciation, l’orthographe, le vocabulaire, etc., il y a un élément, non pas « fixe, » mais moins changeant ; et précisément ma thèse est que la langue ne « se transforme » que dans la mesure où varie cet élément moins changeant. Un accroissement de vocabulaire n’est pas une transformalion de la langue, s’il n’y a transformation qu’autant qu’il y a « variation ; » et un accroissement en nombre, quelque considérable qu’il soit, n’est pas une variation.

Quel est maintenant l’intérêt de cette distinction ? Le voici. C’est qu’à ceux qui se sont proposé ou qui se proposeraient de « fixer » une langue, on ne peut pas opposer cette objection, devenue cependant banale, qu’à des besoins nouveaux il faut des mots nouveaux. Car, en réalité, qui a dit le contraire ? « Il est défendu de créer des mots : » tel serait, d’après M. Gohin, le premier article de la doctrine de Vaugelas : et d’abord je dois dire que Vaugelas, — dont les Remarques seraient tout aussi bien intitulées des Doutes sur la Langue française, — ne donne point, en général, à ses conseils, cette forme impérative. Il excepte d’ailleurs expressément de sa défense, « les mots allongés ou dérivés. » Et enfin, en troisième lieu, (pour les mots qu’il défend de créer, a-t-on pris, garde que ce sont les mots… dont on n’a pas besoin ? Diderot, si nous on voulions croire M. F. Gohin, aurait inventé les mots d’Automatiser, de Facultatiste, de Préceptoriser, de Scélératisme, de Terminateur. Ces mots étaient-ils nécessaires ? en quoi correspondaient-ils à des « idées nouvelles ? » de quel progrès, non pas même de la science, mais de l’observation psychologique et morale, dira-t-on qu’ils fussent l’expression ? Ce sont les mots de cette espèce, — allongés, dérivés, composés, fabriqués, empruntés, transplantés, il n’importe, — vraies créatures de l’ignorance ou de l’improvisation, que Vaugelas et son école ne voulaient pas que l’on créât. Ils ne voulaient pas qu’on les créât parce qu’on n’en avait pas besoin ; parce que de tels mots n’expriment, en général, rien de plus que ceux dont ils deviennent les synonymes barbares ; et parce qu’en supposant, — ce qui est le grand argument de leurs inventeurs, — qu’ils « abrègent le discours, » ils ne l’abrègent d’ordinaire qu’en le spécialisant, c’est-à-dire en le rendant plus obscur. Et, en effet, tout le monde nie comprendra, si j’écris que les conditions de la grande industrie « réduisent l’ouvrier à l’état de machine, » mais personne ne m’entendra si je dis qu’elles « l’automatisent. » Et, au lieu de dire que je n’aime pas « qu’on me fasse la leçon, » que gagnerai-je à dire qu’il ne me plaît pas qu’on me « préceptorise ? »

Mais, pour les mots qui expriment des idées ou des choses nouvelles ; — et, par exemple, si la chimie, l’histoire naturelle, la physiologie, la philologie, l’histoire des institutions viennent à naître, ou encore, si du fond de son observation, quelque écrivain, prosateur ou poète, ramène quelque vérité jusqu’alors inaperçue, — je ne vois pas qu’on ait jamais disputé à l’écrivain le droit de créer, pour rendre ces choses, des vocables nouveaux ; et, à cet égard, ce n’est pas Vaugelas, ni Boileau, qui se seraient insurgés contre la leçon d’Horace :

Licuit semperque licebit
Signatum præsente nota producere nomen.

J’aimerais, là-dessus, pour terminer une question dont je pense qu’on voit maintenant l’importance, qu’en regard du précieux Lexique méthodique où M. Gohin a rassemblé tous les « néologismes » qui se sont fait jour de 1740 à 1789, — et dont il n’y a pas, je pense, la moitié qui [soient demeurés en l’usage, — quelqu’un dressât, sur le même plan, le Lexique des mots qui se sont introduits dans la langue depuis 1647 [Remarques de Vaugelas], jusqu’en 1696 [huitième édition des Caractères de La Bruyère]. Ils seraient peut-être plus nombreux qu’on n’a l’air de le croire.

Ce que l’on peut seulement dire, et qui sera parfaitement vrai, c’est qu’au cours de cette période, de 1647 à 1696, les « bons écrivains, » — et je désigne ainsi, tout simplement, ceux que nous réputons encore aujourd’hui les meilleurs, — préfèrent, à la « création » de mots nouveaux, des manières nouvelles d’assembler les mots consacrés par l’usage :

Ces murs même, Seigneur, peuvent avoir des yeux :

ou encore,

L’imbécile Ibrahim, sans craindre sa naissance,
Traîne dans le sérail une éternelle enfance ;

ou encore :

L’implacable Athalie, un poignard à la main,
Rit du faible rempart de nos portes d’airain.

Nous savons de nos jours que le propre de ces « alliances de mots, » — qui ne sont, ni, en un certain sens, moins fréquentes, ni, en un autre sens, moins rares chez Hugo que chez Racine, — est généralement de ne pouvoir être détachées de leur contexte, transposées, et imitées. Les yeux d’un mur ! cela ne veut rien dire hors de sa place, en dehors du vers de Racine, ne serait qu’une fausse élégance dans un vers même de la Henriade ! et pour l’expression de : craindre sa naissance, nous ne l’entendrions seulement pas en dehors de son contexte. C’est ce que n’a pas su le XVIIIe siècle, et, comme le fait remarquer justement M. Gohin, là même est l’une des raisons de la faiblesse du « style poétique » de Voltaire et de son école. Quant au grand motif de cette préférence des « bons écrivains, » il est assez clair, mais le fût-il davantage, nous vivons dans un temps où il n’est pas inutile, en passant, de le préciser.

C’est qu’il n’y a rien de plus facile que d’inventer un mot, et même, ordinairement, on n’en invente que parce que cela est infiniment plus facile que de connaître les ressources de sa langue et d’en savoir tirer parti. « Pour éviter l’erreur, a dit quelque part Condillac, il ne faut que savoir se servir de la langue que nous parlons. » Et il ajoute : « Il ne faut que cela, mais j’avoue que c’est beaucoup exiger. » Pareillement, pour éviter le néologisme, je dirais qu’il ne faut que « savoir se servir de la langue que l’on écrit. » Le néologisme proprement dit, — à moins, bien entendu, que l’on n’écrive ou que l’on ne parle sur des matières techniques, sur la chimie organique ou sur les constructions navales, — n’est toujours qu’une ressource désespérée. « Les termes autorisés par l’usage, dit le même Condillac, et à peu près au même endroit [De l’art de Penser, partie II, ch. 1 et 2], me paraissent d’ordinaire suffisans pour parler sur toutes sortes de matières. Ce serait même nuire à la clarté du langage que d’inventer, surtout dans les sciences, des mots sans nécessité. » Voilà la vérité même, contre laquelle, en aucune langue, ne prévaudront les déclamations des « néologues. » Je la trouve exprimée, — ou avouée, — d’une autre manière par un « néologue » illustre en son temps : c’est le marquis de Mirabeau, qui nous dit franchement, dans l’Avertissement de son Ami des hommes : « Habitué à écrire très incorrectement, les soins nécessaires pour retravailler un style quelquefois original, mais toujours louche et défectueux, seraient une fatigue pour moi qui suis surtout ennemi de la peine. » Les néologues sont ennemis de la peine : entendons bien cela ! Et, en effet, ce sont le plus souvent des « improvisateurs, » quand ce ne sont pas des « illettrés, » ou tout au moins ce qu’on appelle aujourd’hui des « autodidactes. » Et ils peuvent bien dire, avec Mercier : « Si l’on ne veut point de ma langue, l’on n’aura point de mou esprit ! Oui perdra ? Je fuis la loi et ne la reçois point ; je donne ; le public est mon débiteur ; qu’il paye en reconnaissance ou qu’il ne paye pas, je me déclare son créancier. Cette génération-ci n’est pour moi qu’un parterre ; il y en aura une autre demain qui appréciera mon travail ; en attendant j’aurai travaillé pour ma langue, celle que je préfère ! » On leur répondra qu’ils ont tort dans leur préférence ; que l’on n’a jamais « travaillé pour sa langue » à coups de barbarismes ; que leurs néologismes ne leur servent qu’à masquer leur embarras ; et qu’en somme, toutes les fois qu’ils savent à peu près ce qu’ils veulent dire, ils le disent plus ou moins heureusement, mais à peu près comme tout le monde ; — et on le voit dans ce passage même. Des mots nouveaux n’enrichissent une langue qu’autant qu’ils expriment des idées vraiment nouvelles ; et quand l’idée est vraiment nouvelle, le mot nouveau passe, et s’introduit dans la langue, sans qu’on s’en soit presque aperçu. C’est encore ce que Vaugelas avait dit avant nous.


II

Après cela, nous ne nierons assurément pas que l’histoire de l’introduction des mots nouveaux dans une langue ne soit toujours intéressante, et assez souvent instructive. Il est intéressant de savoir que Capucinade, coquettement, endolorir, indistinction, matérialiser, mésestime, ordurier, repoussant, promiscuité, routinier seraient de l’invention de Rousseau ; et je ne retiens ici de la liste de M. Gohin que les mots qui sont entrés dans l’usage courant de la langue. Nous devrions à Bernardin de Saint-Pierre : Alarmant, animalité, bruire, caverneux, chatoyant, s’exfolier, insignifiance, organisant, vésiculaire. Diderot nous aurait donné : Dispendieux, doctoralement, épistolographie, idéaliste, incoercible, ininterrompu, ondulant, préconçu, prévarication, proscripteur, surimposer, théisme, théophilie, quelques autres encore. Alacrité serait de la Beaumelle ; Enumérer, de Montesquieu ; Gloriole, de l’abbé de Saint-Pierre ; Pédestre, de Diderot ; Probe serait de Restif ; Procréateur, de Buffon ; Improvisateur, de Mercier ; Déploration, de la Beaumelle… Mais, à vouloir poursuivre rémunération, je reproduirais le Lexique entier de M. Gohin, et je dois avouer qu’en transcrivant ces mots je me demande s’ils sont bien tous de l’invention des écrivains à qui M. Gohin les attribue.

J’ai cité plus haut les vers du Misanthrope ; M. Gohin est-il bien sûr que Bruire soit une création de Bernardin de Saint-Pierre, ou ma mémoire me trompe-t-elle quand je crois me rappeler une phrase de Don Juan : « Vous voyez que, depuis un temps, le vin émétique fait bruire ses fuseaux ? » Et, en tout cas, Bruire est dans la première édition du Dictionnaire de l’Académie [1694], de même que Caverneux. Dispendieux est dans la quatrième [1762] [1]. M. Gohin inscrit le mot Fongible dans son Lexique méthodique, et il cite cette phrase de Turgot : « Les choses qui se consomment par l’usage, et que les jurisconsultes appellent fongibles… » La citation même n’écarte-t-elle pas ici toute idée de néologisme ? à moins qu’avant Turgot le droit français n’eût pas de nom pour les choses fongibles ? M. Gohin fait honneur à Rousseau d’avoir, dit-il, « rendu leur sens antique aux mots civil, civilité, civilement ? » Mais est-ce que Bossuet ne l’avait pas fait avant Rousseau, dans ce passage de son Discours sur l’histoire universelle : « Le mot de civilité ne signifiait pas seulement parmi les Grecs la douceur et la déférence naturelle qui rend les hommes sociables ; l’homme civil n’était autre chose qu’un bon citoyen, qui se regarde toujours comme membre de l’Etat, qui se laisse conduire par les lois, et qui conspire avec elles au bien public, sans rien entreprendre sur personne [III, V. ]. » Je ne parle pas de Saint-Simon, qui avait dit de Fénelon et de Mme Guyon que leur « sublime s’amalgama, » bien avant que les « néologues » du XVIIIe siècle eussent réemprunté l’expression à la langue de la chimie : M. Gohin s’en est souvenu à temps ; et d’ailleurs les Mémoires de Saint-Simon n’ont paru qu’en 1824. Et moi-même, ici, je n’ose rien affirmer, sachant combien ces questions de priorité sont difficiles à décider. Il y faudrait des lectures infinies, auxquelles une vie d’homme ne saurait suffire, et quand on les aurait achevées, un texte inédit surgirait qui nous obligerait à changer d’opinion. Joignez-y des nuances de sens qui échappent aux uns et que les autres croient sentir. « L’homme n’est jamais qu’à la circonférence de ses ouvrages, la nature est à la fois au centre et à la circonférence des siens. » C’est une phrase de Rivarol, et je ne l’entends même qu’à moitié. Qu’est-ce que cela veut dire : « L’homme n’est qu’à la circonférence de ses ouvrages ? » En quoi et comment M. de Rivarol n’était-il qu’à « la circonférence » de la « pensée » que nous venons de transcrire ? Mais s’il ne fait ici que transposer une expression célèbre de Pascal, où est le « néologisme ? » et M. Gohin, qui le lui attribue comme tel, l’entend donc d’une autre manière que moi ? J’ai peine encore à croire que Repoussant, — un aspect repoussant, des manières repoussantes, — soit un néologisme qui ne daterait que de l’Emile ; Alarmant, que de Bernardin de Saint-Pierre ; et Doctoralement, que de Diderot. Quelque lecteur pourra-t-il me tirer d’inquiétude ?

Je l’espère, s’il a vu l’intérêt de la discussion, qui consiste en ceci que le vocabulaire de la langue écrite, — et surtout de la langue littéraire, — étant toujours moins étendu que le vocabulaire de la langue parlée, nous ne sommes jamais absolument sûrs qu’un mot de la langue générale et de l’usage commun soit proprement « nouveau. » Voici à cet égard un curieux article de M. F. Gohin dans son Lexique :

« CONSEQUENT, considérable. Beaumelle, IV, 537 : « des remboursemens de capitaux conséquens. » Id., IV, 429 : « cet objet pourrait devenir conséquent pour le prince. » Piis l’avait employé dans la préface de l’Harmonie imitative ; il en fut vivement repris et essaya de se justifier.

« Cette signification nouvelle rencontra de vifs adversaires. La Harpe [IX, 445] s’élève contre cet « usage des coulisses et des journaux. » Domergue reconnaît que le mot est à la mode en ce sens [Journal, IX, 83], qu’on l’emploie « dans les meilleures sociétés, » mais il le rejette comme barbare. Au contraire Mercier [Tableau de Paris, X, 192] se montre favorable à ce néologisme : « Le peuple dit une affaire conséquente, un tableau conséquent, pour dire une affaire importante, un tableau de prix… Les grammairiens et les journalistes proscriront le terme conséquent. Presque tout le monde s’en sert, et il faudra bien qu’il soit accepté, du moins dans la conversation.

« En réalité, ajoute M. Gobin, cette signification est courante parmi le peuple, mais elle est toujours suspecte et barbare. »

Ici, je ne comprends plus. Suspecte ; pourquoi cela ? et barbare ; pour quelle raison ? Parce qu’elle est populaire ? Parce qu’elle n’est pas conforme à l’étymologie du mot, ni analogue au sens habituel des autres mots de la même famille, Conséquence, conséquemment ? C’est le cas de la plupart des mots de la langue ! Voyez plutôt Erreur, erratique, errement. Du moins est-ce une objection qu’on ne saurait faire à l’emploi du mot Fortuné dans le sens de « Qui a de la fortune ; » et rien, sans doute, n’est plus « analogue « au sens du mot de Fortune lui-même ! Il est vrai qu’en revanche rien n’est moins conforme à l’étymologie, Fors, fortuna, fortunatus. Le lexicographe Féraud n’y voit cependant qu’un « barbarisme, » et M. Gohin semble être du même avis… Mais sans insister sur ces exemples, j’ai voulu dire et je dis que, le jour où les mots de conséquent et de fortuné seront acceptés de la langue littéraire avec le sens qu’ils ont dans la langue populaire, ce ne seront pas des « néologismes » dont s’accroîtra le vocabulaire, mais encore une fois de simples extensions, dérivations ou détournemens de sens qu’on enregistrera, mais qu’on n’inventera pas.

C’est ce qui rend intéressant de savoir à quelle date précise, dans quelles conditions, pour faire droit à quelles exigences, et par l’intermédiaire de quel écrivain, tel ou tel mot a commencé de signifier ce qu’il ne signifiait pas jusqu’alors. C’est pourquoi la seconde partie du livre de M. Gohin, sur « la création des métaphores » et sur « l’extension du sens des mots, » paraîtra la plus instructive. Elle l’est surtout en ce qui concerne le véritable enrichissement du vocabulaire, et de la langue même, par l’introduction, dans la langue générale, du vocabulaire des langues spéciales, telles que celle des sciences positives, par exemple, ou celle des arts plastiques, ou celle des arts et métiers. Mais ici encore, ici surtout, nous aurions aimé que la statistique fût comparative. « Diderot emploie au figuré, nous dit M. Gohin, des mots comme Arithmétique, anatomiser, aplomb, levier, oscillation. » M. Gohin n’ignore sans doute pas qu’anatomiser, par exemple, s’est employé dans la langue littéraire, et au figuré, bien avant Diderot. C’est pourquoi, avant que de considérer l’introduction des termes de science dans la langue générale comme un des caractères de la transformation de la langue au XVIIIe siècle, il faudrait avoir dépouillé les œuvres, non pas, naturellement, de Racine ou de Molière, mais de Pascal, de Descartes, de Malebranche, de Bayle, en ses Nouvelles de la République des Lettres, de Fontenelle, en sa Pluralité des mondes, et de bien d’autres encore. Ou, inversement, il ne faudrait prendre ses exemples pour le XVIIIe siècle que dans les œuvres purement « littéraires » des Voltaire, des Diderot, des Rousseau, et non dans leurs œuvres « scientifiques » ou « philosophiques, » telles que les Principes de la Philosophie de Newton ou la Lettre sur les aveugles. Mais on ne fait ni l’un ni l’autre ! On appelle tout le monde, Linguet ou Restif, — et à peu près indistinctement tous les textes, si je puis ainsi dire, la Théorie de l’impôt ou le Tableau de Paris, — à témoigner de la langue du XVIIIe siècle, et au contraire on n’appelle qu’une demi-douzaine de « grands classiques » à témoigner de la langue du XVIIe siècle ! Je voudrais, qu’avant de parler des emprunts de la langue générale du XVIIIe siècle à la langue scientifique, on eût dépouillé, je le répète, Pascal et Descartes, Bayle et Malebranche, comme je voudrais qu’avant de parler de ses emprunts à la langue populaire, on eût dépouillé Poisson et Hauteroche, Bergerac et d’Assouci, Scarron et Saint-Amant, Charles Sorel et le Père Garasse.

Si l’on faisait ce dépouillement, d’une part, et, de l’autre, cette balance, on verrait peut-être alors que deux choses, que l’on confond ou que l’on mêle, doivent être examinées séparément, pour la bonne raison qu’elles ne varient pas toujours simultanément l’une et l’autre, ni surtout en fonction l’une de l’autre : la « transformation de la langue, » et la « transformation de la mentalité. » Il est certain qu’au XVIIIe siècle, et notamment dans la période qu’étudie M. Gohin, de 1740 à 1789, — ces dates étant d’ailleurs un peu arbitrairement choisies, — l’opinion publique, le public français et européen, les gens du monde, les hommes de lettres sont devenus infiniment plus curieux de science et d’art, de musique et de peinture, par exemple, qu’ils ne l’étaient cent ans auparavant. Les vrais savans ne sont pas alors plus nombreux, et, quoi qu’on en dise, leurs découvertes ne sont pas plus considérables ; mais, de ces découvertes et de ces travaux des savans, le public est plus curieux. A plus forte raison les gens de lettres ! Voltaire et Bous-seau s’intéressent à une foule de choses qui n’intéressaient ni Boileau ni Racine. Il n’est donc pas douteux que les grands écrivains du XVIIIe siècle aient abordé beaucoup de sujets ignorés, méconnus, ou dédaignés de leurs prédécesseurs. Il ne l’est pas non plus que l’Emile et le Contrat social, que l’Histoire naturelle, que les Etudes de la nature aient été des enrichissent eus durables pour la littérature et la langue française. La Révolution n’a pas permis que l’Hermès de Chénier en devînt un. Et il n’est pas douteux enfin que, pour parler de l’attraction ou de l’ « emboîtement des germes, » tous ces écrivains ont eu besoin de mots qui n’étaient pas en usage avant que la « chose » fût connue. Mais la question n’est pas là ; la question est de savoir si la langue en a été « transformée ; » et pour ma part, c’est ce que je ne vois pas.

Et cette opinion, que j’ai l’air de soutenir contre lui, ne serait-elle pas, en somme, l’opinion de M. Gohin ? Les meilleures pages de son livre sont celles où il a essayé de caractériser la nouveauté du style de Rousseau et de Bernardin de Saint-Pierre. Félicitons-le, à cette occasion, d’avoir rendu à l’admirable écrivain des Études de la nature, la justice qu’il mérite et qu’on lui refuse communément. Mais qu’est-ce à dire ? et pourquoi ces pages ? Parce que M. Gohin n’a pu lire, « la plume à la main, » Bernardin de Saint-Pierre et Rousseau, sans être émerveillé de la nouveauté de leur style ? Oui, sans doute ! Mais plutôt encore, parce qu’il a senti que le véritable ouvrier de la « transformation de la langue, » c’est l’écrivain, le grand écrivain, l’écrivain original, qui n’a besoin pour être original, — et M. Gohin le constate à propos de Rousseau, — ni presque d’une seule métaphore dont on ne se soit servi avant lui, ni presque d’un « néologisme. » Et, en effet, tant qu’une langue n’a pas encore de « littérature, » et ne sert qu’aux usages quotidiens de la vie, son évolution peut obéir à des lois dont la nécessité se démontre. On peut dire en ce cas, quoiqu’un peu abusivement, que l’histoire d’une langue a quelque chose de scientifique. Mais, avec sa littérature, l’action de l’homme commence à s’exercer sur elle, et la langue, en devenant œuvre d’art, devient susceptible d’être « transformée » par la volonté. C’est ce qui semble alors monstrueux aux philologues, et c’est de là qu’ils datent le commencement de la décadence. On peut le leur permettre, si les révolutions ne s’accomplissent pas moins, en dépit d’eux, en dehors deux, sans égard à leurs théories. Mais ils ont toutefois le pouvoir de les retarder, et, sous le nom de « grammairiens, » c’est ce qu’ils ont essayé de faire au XVIIIe siècle. Nous allons le voir en passant du livre de M. Gohin à celui de M. François, où sont exposés les efforts du « purisme » pour immobiliser la langue à un moment donné de son évolution, et, — contradiction singulière ! — pour achever néanmoins de la « perfectionner, » non pas précisément en la ramenant à ses origines, mais en la soumettant aux exigences de la logique et de la raison.
III

L’un des phénomènes les plus caractéristiques et les plus particuliers de l’histoire extérieure de la langue au XVIIIe siècle, c’est la multiplication, et, d’année en année, pour ainsi dire, la croissante autorité des grammairiens. De fort honnêtes gens, qui ne font point métier d’écrire, et qu’aucun apprentissage n’a d’ailleurs préparés à la tâche qu’ils assument, « s’établissent » grammairiens et, du haut de leur judiciaire, s’érigent en arbitres souverains de la correction, de la pureté, de l’élégance du langage. Ils ne s’adressent point, comme les grammairiens de nos jours, aux enfans des écoles, ou, comme nos philologues, aux étudians des Universités, mais aux gens du monde, aux gens de lettres ; et même ce sont ceux-ci qu’ils prétendent surtout régenter. Ils énoncent des règles auxquelles ils s’étonnent, ou plutôt ils s’indignent, que Racine, que Molière, que La Fontaine, que Pascal, que Bossuet ne se soient pas soumis. Ils décident que ces grands écrivains, en dépit de tout leur génie, « ne doivent être lus qu’avec précaution sous le rapport du langage. » Ils en donnent ce qu’ils appellent des preuves, et qui n’en sont que de leur présomption ou de leur outrecuidance. Cette phrase est trop longue, et ce tour est embarrassé ! Des traces de négligence leur apparaissent dans Andromaque ou dans Iphigénie, et ils en découvrent de « galimatias » dans Tartufe ou dans le Misanthrope. Bossuet, dans ses Oraisons funèbres, a d’étranges familiarités, et Pascal, surtout en ses Pensées, de regrettables hardiesses. Et on les écoute ! On les écoute et on les suit. Le fils même de Racine est gêné quand il essaie de défendre les vers de son père contre les critiques souvent ridicules de l’abbé d’Olivet ; et Voltaire, hardi contre Pascal, est timide aux observations de l’abbé Desfontaines. C’est bien pis quand, dans la seconde moitié du siècle, les grammairiens deviennent philosophes, que leurs chefs de file s’appellent Dumarsais, Condillac, Duclos, Marmontel, ou Thomas. Ils règnent alors sur la littérature. Et, le désordre de l’époque révolutionnaire aidant, ce sont eux qui achèvent de constituer le nouvel ordre grammatical, et ce style « pseudo-classique, » dont le romantisme aura, de 1810 à 1830, tant de peine à se libérer.

Rendons d’ailleurs justice à leurs intentions, qui furent bonnes, et auxquelles il n’a manqué que de trouver de meilleurs moyens, et surtout des moyens plus intelligens, de se réaliser. Admirateurs sincères, et on pourrait dire passionnés, de ces grands écrivains qu’ils critiquent, leur critique n’est justement, du moins à l’origine, qu’un effet de leur admiration, Bien loin de méconnaître les qualités de Molière ou de Racine, ils n’en veulent à ces grands écrivains que des taches qu’on trouve encore eu eux. Ils ne sont point parfaits ! Mais quoi, se disent nos grammairiens, ne pourrait-on les rendre tels, rétrospectivement ? et, par exemple, serait-il impossible de distinguer en eux leurs qualités d’avec leurs défauts, et de retenir les unes, qu’on imiterait, on rejetant les autres, qu’on éviterait ? Les modèles seraient ainsi fixés dans une attitude éternelle ! On chercherait, on trouverait, on dirait en quoi, comment, pour quelles raisons ils sont des modèles. Le respect qu’ils inspireraient ferait une barrière naturelle à la menaçante invasion du « néologisme. » Leurs exemples ne s’opposeraient pas moins à la « préciosité » renaissante, qu’aux progrès quotidiens de la vulgarité. On verrait se multiplier les copies de leurs chefs-d’œuvre. Il y aurait des Massillon, qui seraient des Bossuet moins rudes, plus élégans, dont les accens, plus harmonieux, flatteraient plus agréablement les oreilles de Cour ; et Voltaire, à la ville, serait un Racine plus pathétique, plus « mondain, » moins étranger aux choses qui ne sont pas de son art. On a relevé quelque part ce propos de Voltaire : « Ma mère, qui avait connu Despréaux, disait de lui que c’était un bon livre et un sot homme ; » les Boileau du XVIIIe siècle, plus avertis, ne seraient pas des sots. C’est même en quoi consisterait la supériorité du Temple du Goût sur l’Art Poétique. Mais ce serait la même tradition ; ce serait la même langue, maintenue dans sa fixité par le même corps de syntaxe ; ce serait donc aussi la même littérature ; et ce serait surtout, — car là est le grand point pour nos « grammairiens, » — les mêmes raisons de propagation de cette langue et d’universalité de cette littérature.

Je crois avoir résumé, dans ces deux paragraphes, — et peut-être un peu éclairci, — ce qu’il y a de sujets mêlés dans le livre de M. François. En voici le titre complet : La Grammaire du Purisme et l’Académie française au XVIIIe siècle. Introduction à l’étude des commentaires grammaticaux d’auteurs classiques. Et en effet, tout cela s’y trouve : la critique des « grammairiens puristes ; » d’exacts et curieux renseignemens sur leurs rapports avec l’Académie française, dont plusieurs d’entre eux ont fait partie ; la détermination, si je puis ainsi dire, de la « liste des classiques français ; » de précieuses indications sur la manière dont le XVIIIe siècle les a lus et commentés, ou commentés pour les mieux lire ; et enfin rémunération, avec la discussion, des moyens qui ont procuré, par la modification de la syntaxe, la seule « transformation » que la langue ait subie au XVIIIe siècle. Ce sont ces moyens qu’il est intéressant d’examiner.


IV

On se rappelle la définition que Vaugelas avait donnée de l’usage, en le réduisant « à la façon de parler de la plus saine partie de la Cour, conformément à la façon d’écrire de la plus saine partie des auteurs du temps. » Sur quoi trois questions s’élevaient : « — 1° Qu’est-ce que la plus saine partie de la Cour ? — 2° Qu’est-ce que la plus saine partie des auteurs du temps ? — 3° Quels rapports doit-on établir entre la façon de parler de la Cour, et la façon d’écrire des auteurs ? » Vaugelas, — comme d’ailleurs avant lui Malherbe, et comme après eux la plupart de nos bons écrivains, jusqu’à La Bruyère, — avaient répondu à la dernière de ces trois questions, qui est logiquement la première, eu subordonnant la langue écrite, et, ce sont les termes de M. François, « en la plaçant dans la dépendance absolue de la langue parlée. » Ils donnaient pour motif de cette décision qu’étant la première en date, la parole est aussi la première en dignité, puisque enfin elle est toujours « le modèle » que l’écriture se propose d’imiter. Les mots eux-mêmes l’indiquent : on n’écrit que pour se faire « entendre ; » c’est-à-dire pour atteindre, au moyen de l’écriture, un public plus étendu ; pour lui mettre sous les yeux ce que l’éloignement, dans l’espace ou dans le temps, nous empêche de confier à son oreille. Et si peut-être on pourrait rapporter à l’observation de ce principe la tendance ou le caractère oratoire de la prose française au XVIIe siècle, c’est ce que je n’examine point aujourd’hui. Je me borne à rappeler qu’il y a une prose française du XVIIIe siècle qui n’est pas du tout oratoire, et on la trouvera dans les Maximes de La Rochefoucauld ou dans les Lettres de Mme de Sévigné. Mais ce qui est bien certain, c’est que la maxime de Vaugelas a, pour ainsi dire, prolongé, jusque dans la prose oratoire de Bossuet, ce caractère de « familiarité » parlée, qui offense la délicatesse mondaine de Voltaire ; et ce qui n’est pas douteux, c’est qu’elle nous rend compte, en nous en expliquant l’origine et l’objet, des « irrégularités » que les puristes nous signalent à l’envi non seulement dans les vers, mais dans la prose de Molière [2].

Citons à cet égard de justes et fines remarques de M. François : « Rien n’égale, nous dit-il, la satisfaction de Vaugelas lorsqu’il découvre « une belle et curieuse » exception aux règles qu’il s’efforce d’établir. Longtemps après lui les grammairiens célèbrent encore le charme de l’irrégularité en matière de langage. Le gallicisme, ce fils insoumis de la langue, leur inspire plus que de l’indulgence ; ils ont pour lui toutes les faiblesses. » Et qu’est-ce que le gallicisme, sinon « une façon de parler » proprement et purement française, dont ni l’analogie, ni l’histoire, ni la raison ne rendent compte, qui ne se tire que de l’usage, qui est parce qu’elle est ? et qu’en vain essaiera-t-on de proscrire, on n’y réussira toujours qu’incomplètement, parce qu’elle tient au fond ou au génie même de la langue. C’est au gallicisme que songeait Chapelain, quand il écrivait, sur une marge de son exemplaire des Remarques de Vaugelas, qu’en notre langue, « l’élégance consiste principalement à s’éloigner de la construction ordinaire et de la régularité grammaticale. » C’est au gallicisme que songeait l’abbé Tallemant, quand il écrivait, dans ses Remarques et décisions : « On ne peut mieux prouver que cette phrase est bonne qu’en faisant voir qu’elle aurait moins de grâce en la rendant plus grammaticale. » Et Dacier aussi y songeait quand il écrivait, en 1721, dans la préface de ses Vies de Plutarque : « Notre langue est surtout capricieuse en une chose ; c’est qu’elle prend souvent plaisir à s’écarter de la règle, et l’on peut dire que souvent rien n’est plus français que ce qui est irrégulier. » C’est à M. François que j’emprunte ces deux dernières citations.

Mais, précisément, c’est ici, et à cette même époque, aux environs de 1720, que commence à s’échauffer la bile des grammairiens philosophes, et, au fait, dans toutes leurs diatribes contre la tyrannie « capricieuse et désordonnée de l’usage, » ils n’en ont véritablement qu’à ce principe de la subordination de la langue écrite à la langue parlée. « Autre chose est de parler ou décrire, dit à ce propos l’abbé d’Olivet : car si l’on veut s’arrêter aux licences de la conversation, c’est le vrai moyen d’estropier la langue à tout moment ! » C’est, on le voit, la contradiction formelle du principe de Vaugelas. La contradiction n’est pas moins apparente dans cet autre passage : « Moins la grammaire autorisera d’exceptions, moins elle aura d’épines ; et rien ne me paraît si capable que des règles générales de faire honneur à une langue savante et polie. » Et, de proche en proche, sous le couvert de ces observations, qu’on eût crues d’abord inoffensives, nous aboutissons, vers 1750, à cette conclusion, qui est de d’Alembert, dans le Discours préliminaire de l’Encyclopédie : « Éclairée par une métaphysique fine et déliée, la grammaire démêle les nuances des idées, apprend à distinguer ces nuances par des signes différens, donne des règles pour faire de ces signes l’usage le plus avantageux, découvre souvent, par cet esprit philosophique qui remonte à la source de tout, les raisons du choix bizarre en apparence qui fait préférer un signe à un autre, et ne laisse enfin à ce caprice national qu’on appelle l’Usage que ce qu’elle ne peut pas absolument lui ôter. » Voilà pour le coup les griefs des grammairiens nettement exprimés : l’usage est « capricieux, » et la grammaire d’une langue savante et polie doit être « rationnelle » ou du moins « raisonnable ; » l’usage est « national, » et nous voulons une grammaire qui soit « universelle ; » et, — d’Alembert ne le dit pas, mais d’autres le diront pour lui, et s’ils ne l’avaient pas dit, nous prendrions sur nous de le dire pour eux, — l’usage est « aristocratique, » puisqu’on l’a défini jusqu’à eux par sa « conformité avec la façon de parler de la plus saine partie de la Cour. » Capricieux, national, et aristocratique, c’en était plus qu’il ne fallait pour condamner la doctrine de l’usage ; et, en effet, la substitution d’une autre doctrine à la doctrine de l’usage est le premier trait de la « transformation de la langue » au XVIIIe siècle.

J’ai tâché d’expliquer ici même, dans une étude sur Vaugelas et la doctrine de l’usage[3], ce que c’était, dans l’esprit de Vaugelas que « la plus saine partie de la Cour, » et je crois avoir montré que ce n’était pas « le courtisan, » — dans le sens qu’aussi bien ce mot lui-même n’a décidément pris que depuis Vaugelas et après Louis XIV, — mais le rapprochement et la réunion de ce qu’un grand pays, à un moment donné de son histoire, peut compter de « mérites » en tout genre, militaires, prélats, diplomates, magistrats, administrateurs, hommes de lettres, grandes dames ! Et, en effet, comment une telle réunion n’aurait-elle pas une tout autre expérience des réalités de la vie que le bon pédant qui n’a jamais, pour ainsi dire, mis le nez hors de son cabinet, ou du cabaret du Mouton Blanc ? Et comment cette expérience, en s’efforçant de s’exprimer, n’aurait-elle pas enrichi la langue des mots, des locutions et des tours les plus appropriés à la nature, à la diversité, à la complexité de son objet ? C’est par la Cour, ainsi définie, que le technique de la guerre, de l’administration, de la politique sont entrés dans l’usage de la langue. Mais, après cela, je ne fais aucune difficulté de reconnaître que, de Vaugelas à l’abbé d’Olivet, la Cour avait changé ; qu’elle était fort éloignée d’être, aux environs de 1750, la réunion des mérites en tout genre ; que, la plupart des courtisans « ne s’exerçant que sur des matières frivoles, » — l’observation est d’Helvétius, — leur juridiction sur la langue avait perdu son principal titre ; et que par conséquent, quel qu’il fût, l’usage de « la plus saine partie de la Cour, » qui n’en était plus alors que la moins corrompue, ne pouvait servir de modèle ni de règle à la bonne « façon de parler » ou « d’écrire. » C’était la Ville, désormais, et les Salons qui exerçaient ou qui prétendaient représenter, en matière de langue, l’autorité de l’usage.

Il ne restait donc plus, pour les contrepeser, — c’est un beau mot, que Pascal préférait à contre-balancer, — que « la plus saine partie des auteurs. » Sur quoi, naturellement, la discussion se rouvrait de plus belle, car, qui sont ces « bons auteurs ? » ces « auteurs sains ? » ceux dont les écrits pourront servir à la fois de modèles à leurs imitateurs, et de fondement ou de point d’appui aux règles de la grammaire ? On trouvera sur cette question d’intéressans détails dans le livre de M. François ; et il y eu avait quelques-uns dans le livre de M. Cohin. Mais nous serions entraînés trop loin si nous voulions les suivre, et il nous suffira de constater que le travail des grammairiens sur cet article aboutit finalement à tirer de pair trois écrivains, qui sont Bossuet, Racine et Boileau. Encore les grammairiens ne semblent-ils connaître de Boileau que le Boileau « noble, » si je puis ainsi dire, le Boileau de l’Art Poétique et celui de ses Epîtres les plus compassées, non le Boileau des Satires ou le Boileau du Lutrin, qui sont un Boileau « réaliste ; » et. de Bossuet, les Sermons leur sont naturellement inconnus, — puisqu’ils ne paraîtront qu’en 1772, pour permettre à La Harpe de les déclarer « médiocres, » — mais nos grammairiens ne paraissent avoir lu ni les Elévations, ni l’Histoire des Variations, ni les Avertissemens aux Protestans, et Bossuet n’est pour eux que l’orateur des Oraisons funèbres et du Discours sur l’Histoire universelle. Le Discours sur l’Histoire universelle, les Oraisons funèbres — quatre Oraisons funèbres, car, des six, encore fait-on mine d’en excepter deux ; — l’Art Poétique, les Epîtres, et neuf tragédies de Racine, car on retranche l’Alexandre et la Thébaïde, telle est donc la base étroite sur laquelle s’élève l’édifice grammatical du XVIIIe siècle. Il n’est pas encore tout à fait renversé.

Certes, on le pense bien, ce n’est pas nous qui nous plaindrons que l’on fasse à Bossuet et à Racine, ou même à Boileau, la place trop large dans l’histoire de la langue française ! Nous-en laisserons le soin à M. Salomon Reinach. Mais, d’un autre côté, nous ne pouvons nous empêcher de déplorer une conséquence au moins de ce fâcheux exclusivisme, si rien n’a contribué davantage à répandre dans les esprits, et, depuis cent cinquante ans, à fortifier les idées très fausses que l’on se forme de la littérature, et même de la langue française du XVIIe siècle. Je ne donne point ici de rangs ni n’exprime de préférences ! Mais enfin, comme historien de la littérature, je ne puis oublier que le siècle de Bossuet est aussi le siècle de Pascal, de Nicole, de Malebranche, de Bayle, de Descartes et d’Arnaud, dont ni la langue ni le style, qui d’ailleurs ne se ressemblent guère entre eux, ne sont le style, ou la langue des Oraisons funèbres ; et, s’il y a Racine, je ne puis oublier qu’il y a Saint-Amant, il y a Scarron, il y a Cyrano de Bergerac, il y a d’Assouci, il y a Dancourt, il y a Dufresny. Pouvons-nous les supprimer ? Pouvons-nous supprimer Le Sage et Mme de Sévigné ? Retz et La Rochefoucauld ? Pellisson ? Mlle de Scudéri ? Regnard et Quinault ? La Fontaine et Molière ? Bourdaloue ? La Bruyère et Fénelon ? J’allais oublier la Princesse de Clèves et les Contes des Fées ; Bouhours et Fontenelle ; les Mémoires de Grammont et les traductions de Mme Dacier. Et encore je ne remonte guère au-delà de 1650 ! Si je remontais au-delà de 1650, l’énumération ne finirait jamais. Je l’ai dit bien souvent, mais je veux le redire encore : nous ne connaissons pas notre littérature du XVIIe siècle. Elle est plus riche, infiniment ; et combien plus diverse qu’on ne l’enseigne ! Dans une Histoire de la Littérature française classique que j’ai entrepris d’écrire, — et peut-être, même en la réduisant, comme j’ai fait, aux trois siècles classiques, est-ce un dessein qui passe aujourd’hui les forces d’un seul homme, — je n’aurai besoin que d’un volume pour la période qui s’étend de 1515 à 1595, et d’un volume pour celle qui va de 1720 à 1830 ; mais il m’en faudra trois de 1595 à 1720 ; et les proportions ne seront que tout juste observées. Ce sont les grammairiens du XVIIe siècle qui les ont renversées. Et c’est pourquoi, vers la fin du siècle, rien n’est plus amusant que de les entendre se plaindre du tort qu’ils se sont fait. « Où en serions-nous, s’écrie Marmontel, si l’écrivain même le plus élégant ne devait rien dire comme le peuple ; » et encore : « Par quelle vanité voulons-nous que dans notre langue, tout ce qui est à l’usage du peuple contracte un caractère de bassesse ou de vileté ? » Tu l’as voulu, George Dandin ! Ils étaient nombreux, au XVIIe siècle, ceux que n’effarouchaient pas les mots ou les termes de l’usage populaire. Mais cet usage, vous avez décidé qu’il fallait lui enlever tout ce que l’on pourrait lui enlever, et, de tant de monumens de la littérature et de la langue, ayant résolu de ne retenir que neuf tragédies, quatre Oraisons funèbres, et un poème didactique, c’est vous, c’est bien vous, grammairiens et philosophes de l’Encyclopédie, qui avez établi la loi contre laquelle vous feignez de vous révolter.

C’est la seconde étape de la « transformation de la langue. » Il y a désormais des auteurs, pour ainsi parler, « canoniques » et en dehors desquels il peut bien y avoir de spirituels ou d’éloquens écrivains, mais point de « maîtres, » ni donc de vrais classiques. Remarquez que la théorie n’a rien d’insoutenable en soi, et sans doute c’est ce qui explique la contradiction. En fait, et dans l’histoire des littératures anciennes, par exemple, grecque ou latine, il y a des auteurs qui ont « mieux écrit » que d’autres, plus correctement, plus purement, avec un sens plus « national » du génie de la langue : il se peut donc aussi qu’il y en ait, et il doit même y en avoir en français. L’erreur des grammairiens du XVIIIe siècle n’est que de les avoir cherchés, et de ne les avoir reconnus que dans un ou deux genres. Racine écrit-il « mieux » que Molière ? C’est une question qu’à peine pouvons-nous nous poser, puisque Racine a fait des « tragédies, » et Molière des « comédies. » Ils écrivent tous les deux dans des genres différens, et ce serait s’ils écrivaient de la « même manière, » que l’un des deux écrirait mal. La langue de Racine est noble, parce qu’il traite de sentimens « nobles » ou réputés tels, et la langue de Molière est familière, parce que les sujets qu’il traite sont « familiers. » Si donc nous demandons à quelqu’un des « règles de la langue, » les demanderons-nous à Bossuet, ou à Mme de Sévigné ? Il faudra voir ! Nous les demanderons à Mme de Sévigné, s’il s’agit décrire une « lettre familière ; » mais nous ne les demanderons à Bossuet que s’il s’agit : 1°, de prononcer une Oraison funèbre ; 2°, si cette Oraison funèbre est celle d’une « personne souveraine » ou au moins d’ « un grand de ce monde ; » et 3°, si nous sommes prêtre. Ces observations paraîtront au lecteur, et à bon droit, la banalité morne et la naïveté. Car tout cela est évident, d’une évidence qui éclate aux yeux des moins avertis ! Ni le style ni la langue de la tragédie ne sont ceux de la comédie, et on n’apprend pas à « conter » dans l’Oraison funèbre d’Henriette d’Angleterre ! Mais il faut pourtant que cela ne soit pas si clair, puisque les grammairiens du XVIIIe siècle ont cru et enseigné le contraire. Avec leur dédain de « la langue parlée » et leur superstition pour deux ou trois modèles, ils ont établi les règles de la grammaire au-dessus des exigences des genres, du génie des écrivains, et des conseils du plus simple bon sens.

Il n’y avait plus qu’à justifier le choix de ces modèles ; car, au fait, pourquoi Racine et Bossuet plutôt que d’autres, dont la réputation, comme celle de Fénelon ou de Corneille, avait au moins égalé la leur ? C’était la question qu’il était difficile que l’on ne posât pas aux grammairiens, et qu’ils se posaient à eux-mêmes. Ils ne pouvaient plus alléguer la conformité avec l’usage, puisqu’il s’agissait, au moyen du choix des modèles, de la restreindre, ou même de l’abolir ; ni la ressemblance de l’œuvre écrite avec « la langue parlée, » puisque cette ressemblance était l’unique ou le principal défaut des modèles. Ils ne pouvaient pas davantage invoquer la tradition, puisqu’il s’agissait précisément de l’établir ! Et, s’ils s’avisaient enfin d’en appeler aux grammairiens leurs prédécesseurs, cela était trop ridicule de vouloir déterminer la « canonicité » des classiques, à l’aide et par le moyen d’ « une sorte d’extrait des Remarques de Vaugelas, de celles de l’Académie et de Th. Corneille sur Vaugelas, et de celles de Bouhours, Ménage, Andry de Boisregard, Bellegarde et Gamache ! » Les belles autorités ! et qu’en vérité ce Gamache avait donc de grâce à relever des « incorrections » ou de vrais « solécismes » dans les Empires, je suppose, ou dans Iphigénie ! Cependant, et M. François a raison d’en faire la remarque, « c’est par là surtout, — par Bellegarde et par Boisregard, — que les grammairiens du XVIIIe siècle restent en contact avec la langue de la belle époque, mais cette langue est la langue des puristes, et non celle des chefs-d’œuvre, ce qui n’est pas tout à fait la même chose. » Mais à défaut de tout cela, tradition, usage, autorités, nos grammairiens ont une ressource et un recours suprême : c’est la « raison, » la « raison raisonnante, » la « raison encyclopédique. » Les vrais classiques, les seuls, seront ceux dont la façon d’écrire sera trouvée le plus conforme aux décisions de la raison ; et ainsi va s’achever la « transformation de la langue, » par l’avènement et sous l’influence de ce pouvoir nouveau. C’est la dernière et troisième étape. Vaugelas, lui, avait écrit : « Ceux-là se trompent lourdement, et pèchent contre le premier principe des langues, qui veulent raisonner sur la nôtre et qui condamnent beaucoup de façons de parler.. » parce qu’elles sont contre la raison [4]. »

Donnons un exemple de cette application de la raison, telle que les grammairiens l’entendent, aux choses de la langue. On connaît ces vers de Malherbe :

La mort a des rigueurs à nulle autre pareilles,
On a beau la prier,
La cruelle qu’elle est se bouche les oreilles,
Et nous laisse crier.
Le pauvre, en sa cabane où le chaume le couvre
Est sujet à ses lois ;
Et la garde qui veille aux barrières du Louvre
N’en défend pas les rois. Voici quelques observations de Gamache sur ce sujet : « Que le poète, sur le fondement qu’il personnifie la Mort, affecte de paraître surpris qu’un prince ne puisse se défendre contre elle, secouru par ceux qui veillent à sa garde, c’est assurément nous marquer qu’il a des idées fort singulières… Quand Malherbe n’exprimerait dans ses vers aucun mouvement de surprise, son assertion n’en serait pas moins vicieuse. On ne peut, sans tomber dans la puérilité, affirmer sérieusement ce qu’il serait ridicule de révoquer en doute. » C’est ce qui s’appelle « raisonner ! » Il est vrai que Condillac, — à qui j’emprunte la citation [Traité de l’art d’écrire, Livre II, ch. 13] car j’avoue n’avoir point lu Gamache, — trouve que « cette critique n’est pas fondée.. » Rivalité de grammairiens ! Mais, en revanche, lui, ce qu’il critique, c’est le vers :
Le pauvre en sa cabane où le chaume le couvre.

« Car, dit-il, quel est l’objet de Malherbe ? C’est de démontrer que rien ne résiste à la mort. Or c’est à quoi le toit de chaume est tout à fait inutile. » Et plus loin, après les avoir combattues, s’associant décidément aux critiques de Gamache, mais pour d’autres motifs : « Les quatre premiers vers de Malherbe sont mauvais, nous dit-il. Les expressions n’en sont pas nobles ; elles sont même fausses ; car « se boucher les oreilles » est l’action d’un caractère qui craindrait de se laisser toucher. » On n’oubliera pas d’ailleurs que de tous ces grammairiens, Condillac est de beaucoup le plus intelligent, et, à vrai dire, le seul dont l’analyse ait pénétré un peu avant dans le mystère de l’Art de penser et d’écrire.

Mais on conçoit aisément ce que la langue générale du XVIIIe siècle est devenue en de telles conditions, sous l’action de cette critique plus restrictive que « rationnelle ; » et, de fait, à ce moment de la transformation, les contradictions se concilient ; les livres de M. Gohin et de M. François ne s’opposent plus, ils se rejoignent ; et la nature de la transformation, si nous ne l’avions pas aperçue, se déclare. L’usage et la tradition ne formant plus barrière, le champ s’ouvre au néologisme, dont l’introduction dans le vocabulaire est devenue, pour une langue désormais fixée, le seul témoignage de sa vitalité subsistante. La langue n’est pas morte, puisqu’elle continue, tout au moins, de s’accroître ! Mais, en même temps, on tombe d’accord de la fixité d’une syntaxe, pas encore tout à fait achevée, que la logique et la raison vont se charger de simplifier, précisément en vue de l’immobiliser. Car « la raison » approuve également deux choses : la création de mots nouveaux pour exprimer des idées nouvelles, sous la seule condition que ces mots soient « rationnellement » composés : Capucinade de capucin, Baladinage de baladin : Emmagasinement d’emmagasiner, Protégement de protéger, etc., et d’un autre côté, elle approuve la fixation de la syntaxe par élimination de toutes les « façons de parler » qui ne seront pas démontrées être conformes à la logique. De telle sorte que, tandis que d’une part, — et notamment au cours de la période révolutionnaire, — l’invasion du néologisme semble absolument dénaturer le caractère de la langue, le mouvement n’agit cependant qu’à la surface, et, grâce à la fixation de la syntaxe, la langue, en réalité, s’immobilise. Sa « transformation » consiste à s’interdire les moyens de se « transformer. » Son idéal, conformément à ce que Condillac appelle le principe de « la plus grande liaison des idées, » devient de « réduire un ouvrage au plus petit nombre de chapitres, les chapitres au plus petit nombre d’articles, les articles au plus petit nombre de phrases, et les phrases au plus petit nombre de mots. » En conséquence de quoi, tout le monde écrira de la même manière ! Quand on lira du Marmontel, on pourra croire qu’on lit du La Harpe ; on pourra croire qu’on lit du Marmontel quand on lira du Morellet ; et, au fait, on lira du Morellet quand on lira du Ginguené. C’est maintenant de la profondeur, et de quelques conséquences de cette transformation que nous voudrions dire quelques mots.


V

Il ne semble pas que la transformation ait été très profonde ; — et je conviens qu’à ce propos nous devrions peut-être, et avant tout, essayer de dire comment et par quels moyens on mesure la profondeur de la transformation d’une langue. C’est même la réponse que M. Gohin pourrait opposer aux objections que nous lui avons faites sur le titre de son livre : Les Transformations de la Langue française pendant la deuxième moitié du XVIIIe siècle. Et, en effet, la transformation la plus profonde étant celle qui, d’une langue, en dégage une autre, le français, par exemple, ou l’italien du latin, ne pourrait-on pas dire que la plus superficielle est celle qui, par une longue accumulation de variations du vocabulaire, en modifie la physionomie ? Le vocabulaire de Bossuet n’est pas celui de Rabelais, et le vocabulaire de Voltaire n’est plus celui de Bossuet. On voit d’ailleurs, par cet exemple même, que la transformation a sans doute été plus profonde de Rabelais à Bossuet que de Bossuet à Voltaire. Mais la vérité est, d’autre part, que si ces nuances sont faciles à sentir, elles sont moins faciles, ou plutôt elles sont extrêmement délicates à préciser, et même à définir. A distance, et en gros, les transformations sont certaines ! Mais en quoi elles ont consisté, c’est ce qu’il est toujours un peu hasardeux de vouloir dire ; et quand on veut bien y réfléchir, il y en a d’assez bonnes raisons, dont les grammairiens, en général, et les historiens de la langue ne tiennent pas assez de compte, parce que, disent-ils, elles sont littéraires ; — et la littérature n’est pas leur affaire, à eux qui ne sont brevetés que de grammaire et de philologie.

Il y a, en premier lieu, la solidarité nécessaire de la forme et du fond, de l’expression et de la pensée. Nous trouvons, à tort ou à raison, que Marmontel et Ginguené n’écrivent pas la même langue, et que, celle qu’ils écrivent, ils ne l’écrivent pas aussi bien que Fontenelle et que Mme de Staal Delaunay : c’est peut-être et tout simplement qu’ils ne pensent pas aussi bien, je veux dire aussi finement, et ingénieusement. La langue elle-même n’a point changé, mais ce sont différens écrivains qui ne la manient pas avec la même aisance. Les Remarques de Voltaire sur les Pensées de Pascal ne sont assurément pas du même style que les Pensées : cela tient-il à la langue, ou à la qualité de la pensée même de Pascal et de Voltaire ? C’est encore ce qu’il n’est pas très aisé de déterminer. Il ne l’est pas non plus de distinguer, dans une page de La Motte ou de Marivaux, si d’ailleurs on trouve qu’elle diffère d’une page de Voiture, ce qui est proprement de la « langue » de l’un et de l’autre écrivain, et ce qui peut-être ne dépend que des changemens survenus dans la manière générale de penser, entre 1650 et 1720. Ce n’est guère plus d’un demi-siècle, soixante-dix ans seulement, mais, dans ces soixante-dix ans, que de choses se sont passées ! Et enfin, dans toutes les langues, si le grand écrivain n’est pas précisément celui qui a écrit « mieux » qu’un autre, mais celui qui a écrit d’une manière originale, et par conséquent unique, quoi de plus difficile que de démêler dans sa « langue, » ce qui est de l’évolution naturelle de la langue générale, et ce qui n’appartient qu’à lui, Pascal ou Bossuet, Corneille ou Racine, Molière ou La Fontaine, Mme de Sévigné ou Saint-Simon ? M. Ferdinand Brunot, à qui sont dédiés les deux livres de M. Gohin et de M. François, et de qui j’ai sous les yeux, en ce moment même, le premier volume d’une remarquable Histoire de la Langue française [5], la seule d’ailleurs que nous possédions, ne manquera certainement pas, dans les suivans, de rencontrer, chemin faisant, ces difficultés, qui sont grandes ; — et de nous en donner la solution.

En attendant, je le répète, il ne semble pas que la transformation de la langue au XVIIIe siècle, par rapport à la langue du siècle précédent, ait été très profonde. Elle aurait pu l’être ! Si les écrivains avaient docilement suivi les grammairiens et les philosophes, il se pourrait que la langue générale, renonçant décidément à toute intention d’art, fût devenue un système d’algèbre ; et de fait, elle l’est devenue en quelque mesure. C’est ce que M. Gohin exprime en disant que « la plupart des écrivains du XVIIIe siècle ont méconnu les ressources que le style figuré offre au talent de l’écrivain. » Je voudrais qu’il eût ajouté que ce « style figuré, » c’est le style naturel, je veux dire celui que nous employons naturellement, puisque enfin nous ne parlons que par métaphores ; et, avec cela, si M. Gohin eût rappelé, quoique souvent cité, le mot de Dumarsais sur les tropes, dont il se fait en un jour, assurait-il, une plus grande consommation sur le carreau des Halles qu’à l’Académie dans toute l’année, nous serions à peu près d’accord.

Mais les écrivains ont résisté aux grammairiens ! « Je sais, disait déjà Rousseau dans une note de son Discours sur les Sciences et les Arts, que la première règle de tous nos écrivains est d’écrire correctement et, comme ils disent, de parler français : c’est qu’ils ont des prétentions et qu’ils veulent passer pour avoir de la correction et de l’élégance. Ma première règle à moi, qui ne me soucie nullement de ce qu’on pensera de mon style, — Rousseau se moque de nous quand il s’exprime ainsi ! — est de me faire entendre : toutes les fois qu’à l’aide de dix solécismes, je pourrai m’exprimer plus fortement ou plus clairement, je ne balancerai jamais ; pourvu que je sois bien compris des Philosophes, je laisse volontiers les Puristes courir après les mots [6]. » Il n’était pas alors brouillé avec les Philosophes. Il écrivait vingt ans plus tard, dans le préambule de ses Confessions : « Si je veux faire un ouvrage écrit avec soin, comme les autres, je me farderai… Je prends donc mon parti sur le style comme sur les choses. Je ne m’attacherai point à le rendre uniforme, j’aurai toujours celui qui me viendra ; j’en changerai selon mon humeur, sans scrupule ; je dirai chaque chose comme je la sens, comme je la vois, sans recherche, sans m’embarrasser de la bigarrure… mon style inégal et naturel, tantôt rapide et tantôt diffus, tantôt grave et tantôt gai, tantôt sage et tantôt fou, fera lui-même partie de mon histoire [7]. » Dirons-nous là-dessus qu’au « style apprêté qui masque les choses, Rousseau préfère un style franc et sincère ?… » Nous le dirons, si M. Gohin le veut et pour lui faire plaisir, en nous bornant à lui rappeler que V. Cousin, qui s’y connaissait, en artifices de langage, voyait justement, lui, dans le style de Rousseau, le modèle d’un style « fardé. » Mais nous ferons observer que, contre les grammairiens qui veulent enchaîner l’écrivain sous la contrainte de leurs règles, ce que Rousseau revendique, c’est la liberté qui était avant eux celle de l’écrivain. Ne le dit-il pas textuellement, dans son Emile, — et c’est à M. François maintenant que j’emprunte la citation : — « qu’il ne connaît d’autres règles pour bien écrire que les ouvrages qui sont bien écrits ? » En réalité, la distinction dont il refuse expressément de tenir compte, c’est celle qu’on a établie depuis peu entre la « langue écrite » et la « langue parlée. » Contre les Gamache et les d’Olivet, les Bellegarde et les d’Açarq, il prétend, lui, qu’elles ne sont qu’une, ou, si elles sont deux, il estime, avec Vaugelas, que c’est la parole qui doit régir l’écriture. Et je ne sais d’ailleurs si c’est pour cela qu’il ressuscite, en quelque sorte, la tradition de la langue oratoire du siècle précédent, mais c’est par lui, et avec lui, c’est grâce à sa résistance aux prétentions des grammairiens que la langue n’est pas devenue, entre 1700 et 1780, l’inesthétique algèbre qu’on eût pu redouter. On sait qu’il a été suivi de près par Bernardin de Saint-Pierre ; et, à son tour, l’auteur des Etudes de la nature par celui d’Atala.

Il n’est que juste, après cela, d’ajouter que cet appauvrissement, et on dirait mieux encore ce dessèchement de la langue, n’a pas été sans quelque compensation. La meilleure langue du XVIIe siècle, — celle de Bossuet et celle de Pascal, celle de Molière et celle de Mme de Sévigné, — est quelquefois, si je l’ose dire, un peu obscure à l’œil, et, quelquefois, pour la bien entendre, c’est à haute voix qu’il faut lire leur phrase, et l’accentuer. Cela ne tient pas du tout à la longueur de la phrase. La phrase de Pascal n’est pas longue lorsqu’il écrit que : « Le froid est agréable pour se chauffer ; » et il se peut que d’abord on n’entende pas ce que Pascal veut dire, quoiqu’il soit court. Un grammairien aimerait certainement mieux qu’il eût dit : « S’il est agréable de se chauffer, c’est un plaisir que nous ne connaîtrions pas, sans le froid, dont nous nous plaignons ; » ou encore : « Le plaisir que nous éprouvons à nous chauffer ne serait pas un plaisir, si nous n’avions souffert du froid. » Ce serait plus long et plus clair. Je ne trouve donc pas mauvais qu’à cette manière abréviative, elliptique, et nerveuse de parler, nos grammairiens, sans la condamner, aient essayé d’en substituer une autre, plus analytique [8]. Et, en effet, là est le bénéfice de la transformation qui s’est opérée dans la langue au XVIIIe siècle : la langue française est devenue plus claire, j’entends toujours pour l’œil, — et pour l’étranger, qui, naturellement, la lit plus qu’il ne la parle. D’où il résulte encore que, si depuis Ronsard et du Bellay, la langue française, dans son effort vers sa perfection, a surtout affecté la gloire de l’ « universalité, » les grammairiens du XVIIIe siècle n’ont pas contribué médiocrement à la lui assurer. Car, en essayant d’en faire la langue de la « raison, » ils lui ont donné, avec la clarté qui la distingue, ce caractère d’impersonnalité ou d’internationalisme, qui est par définition celui des conceptions rationnelles ou raisonnables, et qui devait faire la fortune du système métrique, par exemple, ou de la nomenclature chimique. Tel est le sens de la formule célèbre que « les sciences ne sont que des langues bien faites ; » et si l’on disait, en la renversant, que « les langues bien faites participent du caractère des sciences, » on aurait assez bien rendu ce que nous voulons dire.

C’est ce que nous reconnaîtrons donc si nous sommes justes envers les grammairiens du XVIIIe siècle : la clarté proverbiale de la langue française est en partie leur œuvre, et si l’on récrivait le Discours de Rivarol sur l’Universalité de la Langue française, c’est l’influence des grammairiens qu’il y faudrait mettre au premier rang. Ils peuvent encore se glorifier, au moment même où j’achève d’écrire ces pages, de l’article XV du traité russo-japonais : « Le présent traité sera signé — on a voulu dire « rédigé » — en double, en français et en anglais. Les textes en seront absolument conformes ; mais, en cas de contestation dans l’interprétation, le texte français fera foi. » On remarquera que c’est en vue du même objet, et comme un moyen de contribuer à la propagation de la langue française, que nos philologues, — héritiers naturels, quoique souvent ingrats, des Gamache et des Bellegarde, — nous proposent aujourd’hui de « réformer » notre orthographe.

Ce que j’en dis n’est pas une manière d’en revenir à la question de la réforme de l’orthographe, et pour le moment, nous la laisserons sommeiller. Mais une double observation que je ne puis m’empêcher de faire, c’est qu’il n’est pas prouvé que l’ « universalité » d’une langue soit en quelque sorte la mesure de sa perfection ; et, ce qui l’est encore moins, c’est que l’on doive sacrifier systématiquement toutes les autres qualités d’une langue à la poursuite et à la réalisation de cette « universalité. » Une langue est sans doute un moyen d’échange ou de communication des idées, et là même est sa fonction première, mais cette fonction n’est pas la seule, — si ce n’est en mandingue ou en bambara ; — et nos langues littéraires, avec le temps, sont devenues quelque chose de plus. Une langue est aussi une « œuvre d’art » ou, — pour ôter toute équivoque en modifiant l’expression, — une langue est un « moyen d’art ; » une langue est encore l’expression de ce qu’on appelle un « génie national ; » et une langue est enfin, dans une certaine mesure, avec ses défauts, ses verrues ou ses difformités, la créature, pour ainsi parler, de sa propre histoire, qu’elle ne saurait impunément renier. On reprochait au Père Bouhours d’avoir comparé dans ses écrits les langues « à tous les arts, à tous les artisans, cinq fois aux rivières, et plus de dix fois aux femmes et aux filles. » Nous n’en comparerons la diversité et la vie qu’à celles des individus ; et nous dirons que, si tous les hommes se ressemblaient à eux-mêmes, depuis le jour de leur naissance jusqu’à celui de leur mort, la vie, en vérité, ne vaudrait pas la peine d’être vécue ; mais elle ne serait pas tenable, et nous ne songerions qu’à nous en évader, si d’un bout du monde à l’autre bout, tous les hommes se ressemblaient entre eux. C’est pourquoi je ne sais s’il faut souhaiter l’établissement d’une langue « universelle, » au sens le plus étendu du mot ; et, dans un sens plus restreint, je ne vois pas ce qu’une langue donnée, le français ou l’anglais, par exemple, gagnerait au sacrifice de ses traditions pour affecter la gloire, assez vaine, de se rendre universelle. Telle fut pourtant l’erreur des grammairiens du XVIIIe siècle. Et après cela, si l’erreur n’a pas eu de plus fâcheuses conséquences, c’est que, comme nous l’avons dit, l’action des grammairiens a été contrariée par la résistance des écrivains, et que, dans la première moitié du siècle qui vient de finir, une partie de leur œuvre a été détruite ou du moins combattue par le romantisme.

Aussi bien n’est-ce là qu’un cas particulier d’une question plus générale, et l’aspect philologique, si j’osais ainsi dire, de la lutte éternelle entre la « tradition » et le « progrès. » Il faut que les langues « évoluent ; » et, sans doute, il ne viendrait à l’idée de personne aujourd’hui de vouloir les « fixer. » Mais si leur évolution dépend en partie de quelques causes profondes, qui échappent à l’action de notre volonté, par la bonne raison qu’elles sont ignorées de notre intelligence, elle dépend aussi, pour une partie, de causes qui sont en notre pouvoir. Les transformations de la langue française, depuis qu’il existe une « littérature française, » en sont la preuve. Or, depuis Ronsard jusqu’à Victor Hugo, tandis que ces « transformations, » en tant que voulues, l’ont presque toutes été par les écrivains, et, presque toutes, ont eu pour objet, sans toucher aux qualités natives de la langue, de la rendre, non pas du tout plus universelle ou plus logique, ni même plus claire, mais plus souple à l’expression d’une pensée plus complexe ou à l’imitation plus fidèle de la réalité, et d’en augmenter ainsi la valeur d’art, c’est de quoi n’ont eu cure les grammairiens du XVIIIe siècle, ni les écrivains qui les en ont crus ; et ils ont bien pu se vanter qu’ils l’envisageaient sous l’aspect de l’universalité, mais à vrai dire, ils ne l’ont transformée que dans le sens de l’utilité. C’est pourquoi la révolte contre eux a été « universelle, » elle aussi, et pour le moment ils ont perdu la bataille ! Mais ne nous flattons pas de l’avoir gagnée définitivement. Il existe un Comité des Monumens historiques, et de très honnêtes gens ont formé un Comité pour la protection des Paysages ! Nous verrons un peu ce qu’ils feront, je veux dire ce qu’ils pourront, quand il s’agira de « multiplier le trafic, » en faisant passer une ligne de chemin de fer par le travers d’un beau paysage, ou quand une grande ville se plaindra qu’elle étouffe dans son « enceinte historique. » Je ne lis pas non plus un récit de voyage aux Etats-Unis sans y trouver un chapitre sur l’Uniformité des villes américaines. Les Américains n’en continuent pas moins de les construire more geometrico, et, nous, dans nos capitales, nous commençons à les imiter, pour des raisons d’hygiène, quand ce n’est pas pour des raisons de finances. Nous vivons dans un temps où les oreilles des hommes n’entendent qu’à ces raisons pratiques d’utilité prochaine, et de rendement certain. Ne doutons donc pas que l’on veuille de plus en plus rendre les langues « universelles, » en les rendant « rationnelles, » et notamment la langue française. On a tâché de montrer, dans les pages qui précèdent, l’origine et l’intention première de cette « transformation, » et on a taché de montrer quels en étaient les dangers. S’il y a quelques moyens de les éviter, je n’en connais pas de meilleur que de résister aux prétentions des grammairiens ; de les obliger à se contenir dans leur rôle de greffiers de l’usage ; et de maintenir aux seuls écrivains un droit qui n’appartient qu’à eux sur l’évolution de la langue.


FERDINAND BRUNETIERE.

  1. Rappelons ici, pour ceux qui le savent, mais qui feignent parfois de l’ignorer, qu’il y a eu sept éditions du [Dictionnaire de l’Académie, — sous les dates respectives de 1694, 1718, 1740, 1762, 1798, 1835 et 1878.
  2. Voyez, dans la Revue du 15 décembre 1898, l’article sur la Langue de Molière
  3. Voyez la Revue du 1er décembre 1901.
  4. Dans cet ordre d’idées, Vaugelas va si loin que, « contrairement à la raison, », et infime à l’étymologie, il ne craint pas de déclarer qu’on doit dire Péril Eminent, et non Péril Imminent, parce que tout le monde le dit, et que « l’erreur n’est pardonnable à qui que ce soit, de vouloir, en matières de langues vivantes, s’opiniâtrer pour la raison contre l’usage. »
    C’est d’ailleurs ainsi que de nos jours l’usage est presque consacré de dire Emérite pour Distingué ; il s’établit, en ce moment même, de dire Fruste pour Mal dégrossi ; et nous le verrons sans doute se répandre de dire Compendieusement pour Interminablement.
  5. Armand Colin, éditeur.
  6. Ce Rousseau fait tant d’affaires, à propos de tout et de rien, et il a parfois des titres si longs qu’on ne peut les faire entrer commodément dans une phrase. Le passage que nous citons, après M. Gohin, est tiré de la note 3 des six pages intitulées : de la Lettre de Jean-Jacques Rousseau sur une nouvelle réfutation de son Discours par un académicien de Dijon.
  7. On ne cherchera pas ce préambule dans les éditions usuelles des Confessions. Il n’a paru pour la première fois qu’en 1850, dans la Revue Suisse, d’après le manuscrit de la bibliothèque de Neuchâtel.
  8. Considérez encore cette ellipse hardie : « Le silence est la plus grande des persécutions » c’est-à-dire : « Le silence [qu’on nous impose] ou [qu’on nous oblige à garder].