Les Travailleurs de la mer/Partie 2/Livre 1/01

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Émile Testard (Tome IIp. 5-12).
◄  Livre I
Deuxième partie. Livre I


I

L’ENDROIT OÙ IL EST MALAISÉ D’ARRIVER ET DIFFICILE DE REPARTIR


La barque, aperçue sur plusieurs points de la côte de Guernesey dans la soirée précédente à des heures diverses, était, on l’a deviné, la panse. Gilliatt avait choisi le long de la côte le chenal à travers les rochers ; c’était la route périlleuse, mais c’était le chemin direct. Prendre le plus court avait été son seul souci. Les naufrages n’attendent pas, la mer est une chose pressante, une heure de retard pouvait être irréparable. Il voulait arriver vite au secours de la machine en danger.

Une des préoccupations de Gilliatt en quittant Guernesey parut être de ne point éveiller l’attention. Il partit de la façon dont on s’évade. Il eut un peu l’allure de se cacher. Il évita la côte est comme quelqu’un qui trouverait inutile de passer en vue de Saint-Sampson et de Saint-Pierre-Port ; il glissa, on pourrait presque dire il se glissa, silencieusement le long de la côte opposée qui est relativement inhabitée. Dans les brisants, il dut ramer ; mais Gilliatt maniait l’aviron selon la loi hydraulique : prendre l’eau sans choc et la rendre sans vitesse, et de cette manière il put nager dans l’obscurité avec le plus de force et le moins de bruit possible. On eût pu croire qu’il allait faire une mauvaise action.

La vérité est que, se jetant tête baissée dans une entreprise fort ressemblante à l’impossible, et risquant sa vie avec toutes les chances à peu près contre lui, il craignait la concurrence.

Comme le jour commençait à poindre, les yeux inconnus qui sont peut-être ouverts dans les espaces purent voir au milieu de la mer, sur un des points où il y a le plus de solitude et de menace, deux choses entre lesquelles l’intervalle décroissait, l’une se rapprochant de l’autre. L’une, presque imperceptible dans le large mouvement des lames, était une barque à la voile ; dans cette barque il y avait un homme ; c’était la panse portant Gilliatt. L’autre, immobile, colossale, noire, avait au-dessus des vagues une surprenante figure. Deux hauts piliers soutenaient hors des flots dans le vide une sorte de traverse horizontale qui était comme un pont entre leurs sommets. La traverse, si informe de loin qu’il était impossible de deviner ce que c’était, faisait corps avec les deux jambages. Cela ressemblait à une porte. À quoi bon une porte dans cette ouverture de toutes parts qui est la mer ? On eût dit un dolmen titanique planté là, en plein océan, par une fantaisie magistrale, et bâti par des mains qui ont l’habitude de proportionner leurs constructions à l’abîme. Cette silhouette farouche se dressait sur le clair du ciel.

La lueur du matin grandissait à l’est ; la blancheur de l’horizon augmentait la noirceur de la mer. En face, de l’autre côté, la lune se couchait.

Ces deux piliers, c’étaient les Douvres. L’espèce de masse emboîtée entre eux comme une architrave entre deux chambranles, c’était la Durande.

Cet écueil, tenant ainsi sa proie et la faisant voir, était terrible ; les choses ont parfois vis-à-vis de l’homme une ostentation sombre et hostile. Il y avait du défi dans l’attitude de ces rochers. Cela semblait attendre.

Rien d’altier et d’arrogant comme cet ensemble : le vaisseau vaincu, l’abîme maître. Les deux rochers, tout ruisselants encore de la tempête de la veille, semblaient des combattants en sueur. Le vent avait molli, la mer se plissait paisiblement, on devinait à fleur d’eau quelques brisants où les panaches d’écume retombaient avec grâce, il venait du large un murmure semblable à un bruit d’abeilles. Tout était de niveau, hors les deux Douvres, debout et droites comme deux colonnes noires. Elles étaient jusqu’à une certaine hauteur toutes velues de varech. Leurs hanches escarpées avaient des reflets d’armures. Elles semblaient prêtes à recommencer. On comprenait qu’elles étaient enracinées sous l’eau à des montagnes. Une sorte de toute-puissance tragique s’en dégageait.

D’ordinaire la mer cache ses coups. Elle reste volontiers obscure. Cette ombre incommensurable garde tout pour elle. Il est très rare que le mystère renonce au secret. Certes, il y a du monstre dans la catastrophe, mais en quantité inconnue. La mer est patente et secrète ; elle se dérobe, elle ne tient pas à divulguer ses actions. Elle fait un naufrage, et le recouvre ; l’engloutissement est sa pudeur. La vague est hypocrite ; elle tue, vole, recèle, ignore et sourit. Elle rugit, puis moutonne.

Ici rien de pareil. Les Douvres, élevant au-dessus des flots la Durande morte, avaient un air de triomphe. On eût dit deux bras monstrueux sortant du gouffre et montrant aux tempêtes ce cadavre de navire. C’était quelque chose comme l’assassin qui se vante.

L’horreur sacrée de l’heure s’y ajoutait. Le point du jour a une grandeur mystérieuse qui se compose d’un reste de rêve et d’un commencement de pensée. À ce moment trouble, un peu de spectre flotte encore. L’espèce d’immense H majuscule, formée par les deux Douvres ayant la Durande pour trait d’union, apparaissait à l’horizon dans on ne sait quelle majesté crépusculaire.

Gilliatt était vêtu de ses habits de mer, chemise de laine, bas de laine, souliers cloutés, vareuse de tricot, pantalon à poches de grosse étoffe bourrue, et sur la tête une de ces coiffes de laine rouge usitées alors dans la marine, qu’on appelait au siècle dernier galériennes.

Il reconnut l’écueil et avança.

La Durande était tout le contraire d’un navire coulé à fond ; c’était un navire accroché en l’air.

Pas de sauvetage plus étrange à entreprendre.

Il faisait plein jour quand Gilliatt arriva dans les eaux de l’écueil.

Il y avait, nous venons de le dire, peu de mer. L’eau avait seulement la quantité d’agitation que lui donne le resserrement entre les rochers. Toute manche, petite ou grande, clapote. L’intérieur d’un détroit écume toujours.

Gilliatt n’aborda point les Douvres sans précaution.

Il jeta la sonde plusieurs fois.

Gilliatt avait un petit débarquement à faire.

Habitué aux absences, il avait chez lui son en-cas de départ toujours prêt. C’était un sac de biscuit, un sac de farine de seigle, un panier de stock-fish et de bœuf fumé, un grand bidon d’eau douce, une caisse norvégienne à fleurs peintes contenant quelques grosses chemises de laine, son suroît et ses jambières goudronnées, et une peau de mouton qu’il jetait la nuit par-dessus sa vareuse. Il avait, en quittant le Bû de la Rue, mis tout cela en hâte dans la panse, plus un pain frais. Pressé de partir, il n’avait emporté d’autre engin de travail que son marteau de forgeron, sa hache et son hacherot, une scie, et une corde à nœuds armée de son grappin. Avec une échelle de cette sorte et la manière de s’en servir, les pentes revêches deviennent maniables, et un bon marin trouve des praticables dans les plus rudes escarpements. On peut voir, dans l’île de Serk, le parti que tirent d’une corde à nœuds les pêcheurs du havre Gosselin.

Ses filets et ses lignes et tout son attirail de pêche étaient dans sa barque. Il les y avait mis par habitude, et machinalement, car il allait, s’il donnait suite à son entreprise, séjourner quelque temps dans un archipel de brisants, et les engins de pêche n’y ont que faire.

Au moment où Gilliatt accosta l’écueil, la mer baissait, circonstance favorable. Les lames décroissantes laissaient à découvert, au pied de la petite Douvre, quelques assises plates ou peu inclinées, figurant assez bien des corbeaux à porter un plancher. Ces surfaces, tantôt étroites, tantôt larges, échelonnées avec des espacements inégaux le long du monolithe vertical, se prolongeaient en corniche mince jusque sous la Durande, laquelle faisait ventre entre les deux rochers. Elle était serrée là comme dans un étau.

Ces plates-formes étaient commodes pour débarquer et aviser. On pouvait décharger là, provisoirement, l’en-cas apporté dans la panse. Mais il fallait se hâter, elles n’étaient hors de l’eau que pour peu d’heures. À la mer montante, elles rentreraient sous l’écume.

Ce fut devant ces roches, les unes planes, les autres déclives, que Gilliatt poussa et arrêta la panse.

Une épaisseur mouillée et glissante de goëmon les couvrait, l’obliquité augmentait çà et là le glissement.

Gilliatt se déchaussa, sauta pieds nus sur le goëmon, et amarra la panse à une pointe de rocher.

Puis il s’avança le plus loin qu’il put sur l’étroite corniche de granit, parvint sous la Durande, leva les yeux et la considéra.

La Durande était saisie, suspendue et comme ajustée dans les deux roches à vingt pieds environ au-dessus du flot. Il avait fallu pour la jeter là une furieuse violence de la mer.

Ces coups forcenés n’ont rien qui étonne les gens de mer. Pour ne citer qu’un exemple, le 25 janvier 1840, dans le golfe de Stora, une tempête finissante fit, du choc de sa dernière lame, sauter un brick, tout d’une pièce, par-dessus la carcasse échouée de la corvette la Marne', et l’incrusta, beaupré en avant, entre deux falaises.

Du reste il n’y avait dans les Douvres qu’une moitié de la Durande.

Le navire, arraché aux vagues, avait été en quelque sorte déraciné de l’eau par l’ouragan. Le tourbillon de vent l’avait tordu, le tourbillon de mer l’avait retenu, et le bâtiment, ainsi pris en sens inverse par les deux mains de la tempête, s’était cassé comme une latte. L’arrière, avec la machine et les roues, enlevé hors de l’écume et chassé par toute la furie du cyclone dans le défilé des Douvres, y était entré jusqu’au maître-bau, et était demeuré là. Le coup de vent avait été bien assené ; pour enfoncer ce coin entre ces deux rochers, l’ouragan s’était fait massue. L’avant, emporté et roulé par la rafale, s’était disloqué sur les brisants.

La cale défoncée avait vidé dans la mer les bœufs noyés.

Un large morceau de la muraille de l’avant tenait encore à l’arrière et pendait aux porques du tambour de gauche par quelques attaches délabrées, faciles à briser d’un coup de hache.

On voyait çà et là dans les anfractuosités lointaines de l’écueil des poutres, des planches, des haillons de voiles, des tronçons de chaînes, toutes sortes de débris, tranquilles sur les rochers.

Gilliatt regardait avec attention la Durande. La quille faisait plafond au-dessus de sa tête.

L’horizon, où l’eau illimitée remuait à peine, était serein. Le soleil sortait superbement de cette vaste rondeur bleue.

De temps en temps une goutte d’eau se détachait de l’épave et tombait dans la mer.