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Les Travaux de Jacob

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LES TRAVAUX DE JACOB

(LOS TRABAJOS DE JACOB[1].)


NOTICE.


Lope de Vega a composé sur l’antique histoire des Hébreux trois pièces qui formaient une sorte de trilogie : 1o L’Enlèvement de Dina (el Robo de Dina) ; 2o les Travaux de Jacob (los Trabajos de Jacob) ; 3o la Sortie d’Égypte (la Salida de Egipto)[2]. La troisième de ces pièces, ou, si l’on veut, la troisième partie de la trilogie est aujourd’hui perdue. Des deux autres, bien que la première renferme de grandes beautés, nous donnons de préférence la seconde, à cause que le sujet en est plus populaire et d’un bien plus grand intérêt.

Dans les Travaux de Jacob, Lope a dramatisé les aventures de Joseph, un des plus touchants récits de la Bible. Nous craindrions de gâter cet admirable récit en l’abrégeant. Nous renvoyons le lecteur à la Genèse, chap. xxvii et suivants.

Lope de Vega a composé son œuvre avec un art supérieur. L’exposition commence par un récit dans lequel Joseph raconte à la femme de Putiphar sa jeunesse, la haine de ses frères, la manière dont ils l’ont vendu, etc., etc. ; et la pièce finit à la venue de Jacob en Égypte, lorsqu’il retrouve son fils bien-aimé. Ce plan, selon nous, ne pouvait être conçu que par un grand poëte.

Les personnages principaux sont bien peints, et le poëte a développé avec beaucoup de sagacité et d’esprit les indications de la Bible. Le Joseph de Lope est le Joseph de la Genèse ; seulement sa piété, sa charité, son humilité, en un mot, ses vertus me semblent avoir un caractère plus chrétien. La femme de Putiphar est, comme dans la Genèse, une femme aux passions emportées, qui en déclarant son amour se sert des expressions les plus vives. Lope lui donne en même temps beaucoup d’ambition, et il a raison. Si les femmes au cœur tendre dédaignent tout ce qui n’intéresse pas leurs sentiments, il n’en est pas de même de certaines femmes hardies, violentes, qui ont une grande activité, et qui, alors surtout que viennent les années, demandent à l’ambition des consolations et des dédommagements. — Putiphar est, comme dans l’Écriture, un excellent homme dominé par sa femme, en qui il a une confiance absolue. — Le vieux Jacob, partagé entre les regrets que lui inspire la perte de Joseph et les consolations qu’il trouve près de Benjamin, et entretenant sa vieillesse du souvenir de Rachel, est d’une vérité historique. — Quant à Benjamin, quoiqu’un peu farouche, il est charmant. Ce n’est pas, à mon avis, par un pur caprice d’artiste, c’est par des motifs réfléchis et très-profonds, que Lope lui fait jouer auprès de Lida le même rôle que Joseph joue auprès de Nicèle. Si je ne me trompe, il aura voulu par là faire reconnaître en eux les enfants de la même mère, et en leur donnant la même manière de sentir, annoncer la sympathie toute particulière qui les entraînera l’un vers l’autre la première fois qu’ils se verront.

On trouvera dans la pièce des détails curieux, des mots fort beaux ou fort spirituels, mais qui demandent un lecteur attentif, car il y a chez Lope une absence complète de toute charlatanerie. Je citerai, comme exemples, ces mots de Putiphar à sa sortie, dans la première journée, lorsque Joseph appelle sur lui les bénédictions du ciel et qu’il lui répond, qu’il (le ciel) nous protége tous deux ! au moment où sa femme médite une trahison qui doit être fatale à Joseph ; et ce passage de l’avant-dernière scène de la pièce, où Bato, le gracioso, après avoir annoncé à Jacob que Joseph est vivant et qu’il est vice-roi d’Égypte, se tourne vers les fils du vieillard en leur disant qu’ils peuvent raconter le reste.

Il y a plusieurs endroits où Lope n’a pas suivi scrupuleusement les indications de la Bible. On pourrait sur quelques points le justifier. Ainsi, dans la Bible, Joseph raconte un songe où il a vu le soleil, la lune et les étoiles qui l’adoraient ; sur quoi Jacob lui dit : « Donc, moi, ta mère et tes frères nous allons t’adorer ? » Dans la comédie Joseph parle seulement de la lune et de onze étoiles, ce qui représente Jacob et ses fils. C’est que le narrateur sacré a oublié qu’au moment du songe de Joseph, Rachel sa mère était morte depuis longtemps, tandis que Lope s’en est souvenu.

Les mœurs, comme le lecteur s’en apercevra aisément, ne sont pas toujours d’une rigoureuse vérité. Les idées modernes, et surtout les idées des Espagnols, leurs sentiments, leurs usages, interviennent plus d’une fois dans le drame biblique. Mais le grand peintre a mêlé et fondu tout cela avec un art admirable, et sous son habile pinceau toutes ces couleurs si diverses forment un ensemble harmonieux.

Il faut, d’ailleurs, avoir présent à l’esprit le costume sous lequel on jouait les pièces de ce genre. Voici, à mon avis, comment les principaux acteurs de la pièce étaient vêtus. — Jacob et ses fils, à l’exception de Benjamin, étaient habillés comme les juifs du seizième et du dix-septième siècle en Espagne. Benjamin était en berger coquet : un pourpoint et un haut-de-chausses de taffetas, un petit chapeau de feutre, des souliers de satin, et des rubans partout. — Joseph, au premier acte, portait par-dessus de pauvres vêtements un manteau à l’espagnole (una capa) tout usé, et dans les deux derniers actes, un costume de fantaisie assez semblable à celui que portaient sur notre théâtre, au dix-septième siècle, les héros de nos tragédies, Hippolyte ou Achille. Putiphar : un pourpoint tailladé, une cuirasse, un casque chargé de plumes, et des bottes à éperons. — Nicèle, femme de Putiphar : une robe de soie à vertugadin, et des patins de couleur rose. — Bato et Lida étaient habillés en paysans espagnols, etc., etc., etc. — Plusieurs de ces costumes sont presque indiqués par Lope lui-même dans le courant de la comédie, et nous oserions garantir l’exactitude des autres d’après ce qu’il a dit à ce sujet dans son Nouvel art dramatique.

Les Travaux de Jacob ne se trouvent point dans la liste du Peregrino, et sont, par conséquent, d’une date postérieure à 1603. Peut-être même cet ouvrage serait-il des dernières années de Lope. Deux choses nous porteraient à le croire : 1o Il a été imprimé dans la vingt-unième partie des comédies de Lope, qui parut en 1635, l’année même de sa mort ; 2o l’exposition, au lieu de se faire en action, selon la première manière de Lope, est en récit, et l’on a remarqué que notre poëte ne commença guère d’exposer ainsi son sujet que sous l’influence de l’exemple et du succès de Calderon, lequel était fort jeune encore en 1630, lorsque Lope renonça à travailler pour le théâtre[3].


LES TRAVAUX DE JACOB.

JOURNÉE PREMIÈRE.


PERSONNAGES DE LA PREMIÈRE JOURNÉE[4].
JOSEPH. RUBEN, fils de Jacob.
NICÈLE. ISSACAR,
PUTIPHAR. BENJAMIN,
SERVIO, soldats LE ROI PHARAON.
DELIO, ASSIRIS, grand échanson.
TEBANO, ELIO, sages.
BATO, paysan. ISACIO,
LIDA, paysanne. MUSICIENS.
JACoB, vieillard.


Scène I.

À Memphis, dans la maison de Putiphar.


Entrent JOSEPH et NICÈLE.


Joseph.

Pourquoi désires-tu savoir les malheurs d’un captif qui est heureux maintenant, puisqu’il est en ton pouvoir[5] ?


Nicèle.

Je tiens à les connaître. D’ailleurs, ne serait-ce de ma part qu’une curiosité de femme, cela me sera une distraction.


Joseph.

Puisque tu le désires, je vais rappeler ces tristes souvenirs.


Nicèle.

Joseph, conte-moi ton histoire.


Joseph.

Écoute donc, Nicèle.


Nicèle.

Je t’écoute.


Joseph.

Après l’enlèvement de Dina[6] le grand Jacob mon père vint voir mon aïeul Isaac à Orbé, dans la vaste vallée de Mambré[7], pays d’Abraham. Il avait perdu auparavant la belle Rachel, morte en mettant au monde Benjamin, et qui était aussi ma mère bien-aimée. Isaac cessa de vivre à l’âge de cent quatre-vingts ans ; et pour l’ensevelir, Ésaü vint de Séir avec ses vaillants capitaines… Cependant je croissais en âge. Afin de mieux m’instruire dans l’office de pasteur, j’accompagnais au champ mes frères pour me former avec eux. J’aimais à voir le soleil se lever derrière le front des montagnes, au milieu d’un ciel d’abord pâle comme le nacre, et qui peu à peu s’éclairait de ses rayons dorés. Je me plaisais à étudier l’influence diverse des vents et leur action sur les choses champêtres. Je considérais naïvement, comme un enfant tout jeune encore, la marche des saisons, charmé de leur retour périodique, et de la venue du printemps à une époque déterminée. Souvent aussi, occupé de soins plus frivoles, je m’oubliais à voir paître nos brebis dans le pré ; à regarder, quand venait le soir, les danses des moutons folâtres, ou encore, la jalousie des taureaux mugissants et leurs redoutables combats. Je m’étonnais que ce sentiment pût laisser tranquilles tant d’hommes lorsqu’il produisait de tels effets sur les animaux… D’autres fois, Nicèle, je considérais avec douleur la conduite et les vices de mes frères, dont ils permettaient que je fusse témoin. À la fin, j’en avertis mon père. Or, ils vinrent à le savoir, et cela me mit mal avec eux : ils ne voulurent pas reconnaître que, s’il importe que le mal soit corrigé, je n’avais fait que mon devoir… De plus, Jacob m’aimait avec prédilection ; non pas, certes, à cause de mes qualités, mais parce qu’il m’avait engendré en sa vieillesse ; et pour me témoigner son amour, il me fit une robe bigarrée. Cela augmenta l’envie de mes frères ; car bien souvent l’envie s’attache aux vêtemens comme l’insecte qui les ronge[8]. Or un jour je leur contai un songe. Plût au ciel que je m’en fusse abstenu ! mais Dieu le voulut ainsi, et c’est là ce qui cause aujourd’hui mon malheur. « J’ai songé, leur dis-je, que, comme nous venions de lier nos gerbes, la mienne, qui était la plus belle, se tenait debout au milieu des vôtres, et que les vôtres l’entouraient, s’inclinant et s’humiliant comme pour l’adorer. » Ils répondirent : « Est-ce donc, par aventure, que tu seras notre roi ? Car tu laisses voir par tes discours que tu voudrais t’élever au-dessus de nous et nous avoir pour sujets. » — Je songeai ensuite un autre songe, et un soir je leur dis : « J’ai vu la lune et onze étoiles qui m’adoraient comme si j’eusse été le soleil. » De cela Jacob me gronda, disant : « Parce que tu t’appelles le soleil, tu penses que moi et tes frères nous te devons adorer ? » Et ce fut ainsi que l’envie de mes frères redoubla et ne put désormais se contenir… l’envie, cet horrible défaut qui a rendu les hommes mortels !… Or, à quelques jours de là, mon père m’envoya à Sichem vers mes frères, qui étaient aux champs. Je passai la vallée d’Hébron, et ne les trouvant point à Sichem, j’allai à Dothaïm, qui est plantée de saules. Ils me virent venir de loin, et ils concertèrent de me tuer, et ensuite de me jeter dans un puits creusé au milieu des halliers. « Nous verrons, disaient-ils tous, à quoi lui serviront ses songes. » Ruben repartit pour me sauver : « Mes frères, ne le tuons point. Mieux vaut, à mon avis, le jeter vivant dans le puits, que de nous souiller de son sang. » J’arrivai. Mais à peine achevais-je de leur adresser mon salut, qu’ils me dépouillèrent de mes vêtements, m’enlevant jusqu’à la tunique, et m’enfermèrent dans ce puits, qui était à sec depuis longues années. Puis ils s’assirent à l’entour pour manger… Tu t’étonnes, Nicèle, que des méchants puissent ainsi se reposer et manger : mais, songes-y, ils avaient accompli leur vengeance… Donc ils étaient là autour de ce puits où ils venaient de m’ensevelir, mangeant et buvant mon sang, — le sang de leur frère, lorsqu’ils virent venir dans la plaine des hommes qu’à leur costume ils reconnurent pour des marchands ismaélites, lesquels venaient avec des chameaux et des chariots, apportant de Galaad et d’autres pays des aromates qu’ils devaient vendre en Égypte. C’est à ces marchands que je fus vendu vingt réaux[9] par le conseil de Juda, qui voulut ainsi empêcher ma mort ; et ces marchands me vendirent à ton époux de la manière que tu sais.


Nicèle.

Quelle étrange aventure !


Joseph.

Bien étrange et bien triste !


Nicèle.

Quelle douleur elle causerait à ton père !


Joseph.

Elle irait à son cœur comme une flèche empoisonnée, et le tuerait…, ou bien, s’il ne succombait pas, ce serait une preuve de la force et de la puissance de son âme.


Nicèle.

Ô mon Joseph ! comment donc ta beauté ne leur inspira-t-elle point de pitié ?


Joseph, à part.

Voilà que commencent les extravagances de sa folle passion !


Nicèle.

Oh ! si je me fusse trouvée là lorsqu’on voulut te vendre, j’aurais mille fois pour toi donné ma vie, et avant qu’on pût te faire cette offense, il aurait fallu qu’on me tuât.


Joseph.

Honorer de telles paroles ton humble esclave, c’est montrer la noblesse de ton cœur.


Nicèle, à part.

Comment donc ne comprend-il pas que je l’aime, lui dont l’intelligence passe les limites ordinaires, lui dont la sagesse supérieure et la pénétration divine se font admirer soit dans ma maison, soit aux soldats que commande mon époux ?…


Joseph.

Je m’en aperçois à présent, je me suis abusé, madame, et il ne convient pas à un humble esclave de demeurer avec toi en si longue conversation. — Qu’ordonnes-tu ?


Nicèle.

Écoute-moi, Joseph.


Joseph.

En ce moment, je ne puis.


Nicèle.

J’ai un ordre à te donner.


Joseph.

Si c’est un ordre qui me doive retenir ici, ce sera pour mon retour. En ce moment d’autres affaires m’appellent dehors.

Il sort.

Nicèle.

Que prétends-tu, que veux-tu, folle pensée qui t’arrêtes sur un esclave ?… Ma raison s’indigne de tant de faiblesse, de tant de folie !… Puis-je oublier ainsi ce que je me dois à moi-même ? Cette passion insensée, qui fait de Joseph mon seigneur et mon maître, ne me transforme-t-elle pas en son esclave ?

Bruit de tambour.


Entrent PUTIPHAR, SERVIO, et d’autres Soldats de sa suite.


Putiphar.

La revue a été brillante.


Servio.

Et le roi a paru satisfait quand ta troupe a défilé en sa présence.


Putiphar.

Elle était encore fort brillante, quoiqu’il fût tard lorsque notre tour est venu.


Servio.

Ma maîtresse est devant vous.


Putiphar.

Ma chère Nicèle.


Nicèle.

Mon seigneur, l’amour devrait t’annoncer à moi avec une plus douce musique. — As-tu reçu du roi quelque nouvelle faveur ?


Putiphar.

La première des faveurs pour moi, ô ma bien aimée ! c’est ta satisfaction, c’est ton plaisir.


Nicèle.

Mon ami, je vais tout disposer afin que tu puisses reposer un instant.


Putiphar.

Le repos, le bonheur pour moi, c’est près de toi. (Nicèle sort. Aux soldats.) Vous autres, allez renfermer ces bannières, et faites la garde habituelle.

Les soldats sortent.


Entrent JOSEPH et TEBANO.


Tebano.

C’était superbe à voir. — Je regrette que tu ne l’aies point vu. — Qu’attends-tu ? approche.


Joseph.

Mon seigneur, je me mets à tes pieds.


Putiphar.

Joseph ! mon cher Joseph !


Joseph.

Tes bontés resserrent encore la chaîne qui lie ton esclave.


Putiphar.

Lève-toi, mon Joseph, lève-toi.


Joseph.

Et toi, puisse le ciel t’élever si haut[10] que tu sois envié de tous ceux que le monde envie !


Putiphar.

Mon cher Joseph, je n’ai point de serviteur pour qui j’aie autant d’estime. Tu es juste et saint, et il me semble que Dieu est avec toi. Depuis que tu es entré en ma maison, le bonheur t’y a suivi ; ma fortune augmente sans cesse, et sans cesse avec elle ma reconnaissance. De même que tu gouvernes mes serviteurs, je voudrais que tu pusses gouverner mes officiers et mes soldats.


Joseph.

À tant de bontés je ne puis répondre que par le silence, et je baise sur le sol l’empreinte de tes pas. Je suis mille fois ton esclave.


Entre SERVIO.


Servio.

Seigneur, le roi t’envoie chercher.


Putiphar.

Je n’ai pas encore pris un moment de repos, je n’ai pas eu le temps de quitter mes armes, et déjà le roi m’envoie chercher !


Joseph.

Fais, mon seigneur, selon le plaisir du roi ; car celui qui sert avec dévouement en est récompensé.


Putiphar, à Servio.

Réponds que j’y vais. (Servio sort.) Adieu, Joseph. Pendant mon absence, commande ici comme moi-même.


Joseph.

Que le ciel te protége !


Putiphar.

Qu’il nous protége tous deux !

Il sort.

Joseph.

Puissant roi du ciel dont le secours me délivra des mains cruelles de mes frères, je te remercie du fond du cœur, en me voyant le maître là où je suis venu esclave. Le soleil commence à peine d’éclairer de ses rayons les plaines azurées du ciel, que je viens vers toi, les mains jointes, t’adresser ma prière ; et lorsque la nuit a succédé à la lumière du soleil couché dans l’Océan, je reviens encore et t’offre en holocauste un cœur qui t’appartient tout entier.


Entre NICÈLE.


Nicèle.

Joseph ?


Joseph.

Madame ?


Nicèle.

À quoi songes-tu là ?… Ou plutôt, à la manière dont tu me traites, je devrais te demander à quoi s’oublie ton indifférence ? Pourquoi te contenter de satisfaire un maître ingrat, et te montrer si peu soucieux de me complaire à moi que tu prives de ma raison ?


Joseph, avec effroi.

Que dis-tu ?… que dis-tu ?… Je ne te comprends pas.


Nicèle.

Je me suis armée, en venant, de toute ma résolution. Laisse-moi, honneur, laisse-moi… Tu n’es plus assez fort pour arrêter une femme qui a perdu toute crainte et qu’anime l’amour !


Joseph, à part.

Sa vue paraît troublée… Ah ! ce que j’avais toujours soupçonné n’était que trop réel. Mais ma loyauté vaincra sa perfidie ; ma fidélité triomphera de son inconstance.


Nicèle.

Où est allé ton maître ?


Joseph.

Le roi l’a fait appeler.


Nicèle.

Joseph ! l’occasion est favorable. Donne satisfaction à mon amour.


Joseph.

Pourquoi me tourmenter ainsi ? D’où vient cette fureur ?


Nicèle.

Et toi, d’où vient que tu me laisses me consumer et mourir ? Quel nom donner à ta conduite ?… — Songes-y ; je suis femme et me suis déclarée.


Joseph.

Dieu me soit en aide !


Nicèle.

Tu devrais te réjouir, trop heureux esclave, puisque pour toi, pour ta beauté, je trahis un homme généreux. Ces armes dont l’éclat rivalise avec l’éclat du soleil ; les plumes qui ombragent son casque brillant ; tous ces ornements, toute cette grandeur, toute cette gloire, je laisse tout pour toi. — Aime-moi, et tu trouveras dans cet amour mille avantages non imaginés. Aujourd’hui tu ne commandes qu’aux serviteurs ; alors tu commanderas aux maîtres ; alors toi-même tu seras le véritable maître, et moi je ne serai que ton esclave. Je suis à présent la vie et l’âme de ton maître ; toi tu seras ma vie et mon âme, tu seras le maître et le seigneur de ta maîtresse[11]. Que t’avais-je fait, Joseph, pour que tu vinsses ici troubler mon existence ? Pourquoi as-tu jeté sur moi un regard ? Moi, peut-être, je n’eusse point fait attention à toi… Je suis hors de moi… Rends-moi à moi-même… Tu m’as dérobé mon cœur et tu me donnes la mort… Tuer après avoir dérobé, c’est trop d’audace, et tu mérites un châtiment. — Vous autres Hébreux, vous devez posséder des sortiléges inconnus, car d’un seul regard vous inspirez d’étranges désirs. Mais pourquoi avoir usé de charmes avec moi, puisque tu ne voulais pas m’aimer ? Pourquoi m’inspirer de l’amour, puisque tu ne voulais pas en ressentir ? N’est-ce point là le plus affreux des crimes ?


Joseph.

Au nom du ciel, arrête ; car il me semble que j’offense ton honneur par cela seul que j’écoute tes discours. — Madame, il y a deux choses qui s’interposent entre nous, qui me défendent contre toi, et qui te défendent toi-même contre ta folle passion. — La première, c’est le respect que je dois au Dieu en qui je crois, lequel est tout-puissant, et à qui je ne veux point faire cet outrage. La seconde, c’est le respect que je dois à ton époux et à ton honneur. Alors qu’il m’a confié sa maison, ses biens, en un mot tout ce qui lui est cher, comment pourrais-je, moi qui lui ai tant d’obligations, me rendre coupable envers lui d’une telle offense ?… Laisse là, je te prie, cette folle pensée… Et pour te guérir, cesse de me regarder avec ces yeux d’amour qui agrandissent les objets et leur prêtent une perfection imaginaire. — Regarde plutôt mon seigneur, qui s’apprête à entrer, beau, noble et brillant, couvert d’une armure éclatante, et s’avançant d’un air martial. Compare à cela ma bassesse, — la bassesse d’un humble et pauvre esclave… J’achève en te disant que plutôt que d’oublier mon devoir envers lui, je souffrirais mille morts.

Il va pour sortir.

Nicèle.

Arrête ! arrête ! écoute !


Joseph.

Laisse mon manteau.


Nicèle.

Et toi, cruel, laisse mon âme.


Joseph.

Un tel amour serait ma honte.


Nicèle.

Eh quoi ! infâme, tu t’obstines dans ton ingratitude ?


Joseph.

Il m’est impossible, te dis-je, de faire cette offense à mon seigneur.



Nicèle.

Je suis femme !


Joseph.

Et dès lors, je le sais, ta haine est à craindre.



Nicèle.

Je ne te lâche point.


Joseph.

Eh bien ! je laisserai en tes mains mon manteau, comme signe de la foi que j’ai gardée à Putiphar. Venge-toi sur ce manteau, comme le taureau se venge sur le manteau de l’homme qui lui a échappé[12].

Il s’échappe en laissant son manteau aux mains de Nicèle.


Entrent PUTIPHAR, SERVIO, DELIO, et d’autres Soldats.


Putiphar.

Qu’est ceci ?


Nicèle.

Ne le vois-tu point ? C’est ton esclave favori qui m’a voulu faire violence, et qui m’a laissé son manteau.


Putiphar.

Que dis-tu ?


Nicèle.

Je dis que depuis longtemps ce vil esclave hébreu en qui tu as mis toute ta confiance sollicite mon amour. J’ai souffert, je me suis tue, dans la crainte d’exciter ta juste colère. Mais cette fois tu l’as vu… Je n’ai pu te le cacher.


Putiphar, appelant.

Holà, soldats ! serviteurs ! Holà, capitaines ! Holà, gardes !


Tous.

Seigneur ?


Putiphar.

Où est Joseph ?


Delio.

Est-ce qu’il n’est point sorti par cette salle ?


Nicèle.

Oui… il vient de sortir. Comme son maître était avec le roi, il a cru le moment propice pour une lâche trahison, et il a voulu m’avoir par force… et tandis que je me défendais, il m’a laissé son manteau comme vous avez vu.


Servio.

Pardonne, mon seigneur, si un soldat de ta garde ose te parler avec tant de franchise… Mais la faute en est à toi.


Putiphar.

Arrêtez-le.


SERVIO, à part.

Aujourd’hui finit la faveur de Joseph, qui me causait tant d’envie.

Les soldats sortent.

Putiphar.

Quelle audace ! quelle incroyable audace !… Un esclave étranger que j’achetai pour avoir soin de mes chevaux, oser s’adresser à sa maîtresse !…


Les Soldats entrent, conduisant JOSEPH prisonnier.


Delio.

Marche donc, scélérat.


Joseph.

Pourquoi traiter ainsi un innocent ?


Putiphar.

Maudite soit la confiance que j’ai eue en toi, misérable !… Ah ! ce n’est pas sans motif que tes parents et tes frères t’ont vendu dans ta propre patrie. — Qu’on l’emmène sur-le-champ à la prison… Qu’on lui mette les fers aux pieds et aux mains… qu’il meure étranglé par une corde infâme et non frappé par une arme égyptienne[13].

Il sort.

Joseph.

Quoi ! c’est toi, madame, qui…


Nicèle.

Tais-toi, infâme. Ainsi les méchants sont punis de leur ingratitude.


Joseph.

Tu es femme, et je ne dois pas m’étonner. Mais qu’importe !… Que mon innocence demeure intacte et que ta vengeance me tue !

On l’emmène prisonnier.



Scène II.

Dans le pays de Canaan. Une campagne.


Entrent BATO et LIDA.


Lida.

Comment, tu es assez hardi pour me parler de la sorte ?


Bato.

Je puis bien parler, Je ne suis pas une bête. Je suis un homme, j’ai une langue, et je m’en sers.


Lida.

On ne dit pas aux femmes ce que tu m’as dit.


Bato.

Qu’est-ce donc que je t’ai dit pour te fâcher ? Quel mal y a-t-il à te dire que je languis pour toi ? Si j’avais dit ce matin à Dina, la sœur de mes maîtres, ce que je viens de te dire à présent, j’aurais compris qu’elle me fît la moue ; mais toi, non.


Lida.

Son exemple m’apprend que je dois me tenir sur mes gardes.


Bato.

Ne suis-je pas ton égal ?


Lida.

Oui, tu es mon égal. Mais je ne t’aime pas, et cela fait entre nous une inégalité qui m’empêche de t’écouter.


Bato.

Oh ! comme vous faites les sucrées, les mijaurées, quand vous n’aimez pas !… Mais aussi quand vous aimez, mesdames, il n’y en a pas une, — si arrogante, si précieuse et prétentieuse qu’elle soit d’abord, — il n’y en a pas une, dis-je, qui ne finisse par porter son bât sans regimber.


Lida.

Eh bien ! Bato, pour ce que tu viens de dire là, je ne serai jamais à toi de la vie.


Bato.

Eh bien ! trompeuse Lida, écoute cette malédiction. Plaise à Dieu que tu en aimes un autre, et que tu sois traitée par lui comme tu me traites ! Plaise à Dieu que tu travailles toujours énormément, et que tu manges petitement ! Et fasse le ciel, au jour de tes noces, que ton mari, au lieu des régalades accoutumées, te donne des coups de bâton !


Lida.

Un moment !… Éloigne-toi, je te prie. Voici venir mon seigneur Jacob.


Bato.

Oh ! bien fou est celui qui peut se fier aux femmes !


Entrent JACOB, vieillard vénérable, RUBEN et ISSACAR, vêtus à la manière des Hébreux.


Jacob.

Gardez vos consolations. Il n’en est point pour moi. Mes yeux doivent toujours pleurer une telle disgrâce, et depuis que j’ai perdu mon bien et ma joie, il n’y a plus de repos pour ma vieillesse. Tant que je vivrai, la déplorable histoire de Joseph sera présente à ma pensée. Tant que je vivrai, mes larmes et ma voix ne cesseront de rappeler mon malheur.


Ruben.

Jacob, mon père bien-aimé, à quoi sert de nourrir sans cesse ta pensée de cette douleur ? Joseph n’est plus… c’en est fait… J’ai déchiré mes vêtements et ma poitrine.


Jacob.

C’est la vue de cette campagne qui a renouvelé mes chagrins.


Issacar.

Certes, mon père, aucun malheur ne serait sur la terre comparable à ton malheur, si tu n’avais pas d’autres fils que Joseph. Mais il te reste encore onze fils. Ces regrets que tu témoignes de sa perte sont une injustice pour nous.


Jacob.

Hélas ! je l’avoue, Issacar, j’ai à certains égards mérité ma disgrâce ; car je préférais Joseph à tous mes fils. Étant déjà dans un âge avancé, je l’engendrai de Rachel, de la belle Rachel, doux objet de mon amour, pour laquelle je servis quatorze ans, supportant des offenses et des tromperies continuelles.


Ruben.

Eh bien ! dis-moi, ne te reste-t-il point de la même Rachel l’aimable Benjamin pour te consoler… Benjamin dont les yeux sont si beaux, la chevelure si riche, le parler si suave, et qui excelle à chasser l’ours dans la forêt ?


Jacob.

Y a-t-il ici quelque berger ?


Issacar.

Voilà Bato. Mon père et seigneur, tu n’as qu’à lui donner tes Ordres.


Jacob, à Bato.

Va, mon ami, vers Benjamin, qui est là-bas avec son troupeau, et dis-lui qu’il vienne avec toi trouver Jacob.


Bato.

Je vais te servir.

Il sort.

Jacob.

Puisse le ciel, qui m’a laissé vivre tant d’années, m’accorder à la fin quelque consolation !


Issacar.

Voici Lida.


Lida.

Je suis sensible à tes peines.


Jacob.

Que devient ma fille Dina ?


Lida.

Elle fuit la vue des humains et ne cherche que la solitude, comme si elle s’accusait elle-même de l’injure qu’elle a reçue de cet insolent.


Jacob.

Bien qu’elle ne soit point coupable, je ne suis point étonné qu’elle éprouve cette honte.


Entrent BATO et BENJAMIN, celui-ci vêtu en berger très-élégant, avec sa fronde à la ceinture, un arc et une flèche.


Bato.

Oui, Benjamin, ton vieux père t’attend près de cette fontaine dont le murmure entretient incessamment le souvenir de son malheur.


Benjamin.

Et qui est avec lui ?


Bato.

Issacar et Ruben.


Benjamin.

Je suis heureux qu’il m’appelle. Mais pour lui seul je pouvais renoncer au plaisir de poursuivre et de tuer cette bête féroce. (À Jacob.) Père et seigneur, me voici.


Jacob.

Oh ! oui, c’est le visage de Rachel !


Benjamin.

Laisse-moi baiser tes pieds.


Jacob.

Non pas !… Attends !… Viens dans mes bras, afin que tu sois plus près de mon cœur. — Que faisais-tu donc, mon enfant, beau comme le soleil à son lever, quand il réjouit la campagne humide, et par ses rayons transforme en perles brillantes la rosée suspendue aux fleurs ?… Je pensais à l’amour, et tu t’avances avec ton arc et ton carquois[14] !… Mais, hélas ! en voyant ces armes, je me rappelle involontairement la bête féroce qui dévora Joseph, et sans laquelle il vivrait encore.


Benjamin.

Mon père, mon seigneur bien-aimé, oh ! que ne puis-je consoler ta douleur !… Que ne puis-je adoucir la peine de ton cœur affligé ! Combien je serais heureux !… Lorsque je naquis, Rachel ma mère m’appela fils de douleur[15] ; et elle le voulut ainsi, parce que — souvenir affligeant ! — ma naissance devait causer sa mort. Me sera-t-il permis de t’apporter des consolations, à moi que le ciel même a nommé le fils de douleur ?


Jacob.

Comme une fleur tardive de l’automne réjouit le cœur du maître du jardin, de même, mon Benjamin, tu es né vers le stérile automne de mes années pour charmer mon âme affligée. — Viens avec moi, viens, mon enfant chéri. Je veux t’entretenir seul à seul sur le bord de cette fontaine murmurante.


Benjamin.

Oui ! mon père ; puisque je suis le fruit de ton dernier amour, je dois rappeler plus vivement à ta mémoire la douce histoire de Rachel.

Ils sortent.



Scène III.

À Memphis. Dans le palais de Pharaon.


Entrent LE ROI PHARAON, ASSIRIS, ÉLIO et ISACIO.


Pharaon.

Si vous ne pouvez m’expliquer cela, à quoi sert votre science ?


Élio.

Il m’est impossible, seigneur, de pénétrer un tel mystère. Les songes sont si divers, si variés, et ils peuvent recevoir tant d’interprétations différentes, qu’il est bien difficile de les expliquer. — Si ton songe est venu de l’âme sensitive[16], il peut bien se faire qu’il procède de ta propre pensée.


ISACIO.

Invincible seigneur, souvent le ciel a par un songe révélé certaines choses à celui qui les songeait.


Pharaon.

Vous n’êtes tous deux que des ignorants. — Quoi ! c’est vous qui dirigez les écoles d’Égypte ? C’est vous qui vous occupez de l’étude du ciel et du cours des astres ? Voilà de fameux Mercures Trismégistes[17] !


Assiris, à part.

Ô ciel ! je me rappelle en ce moment ce Joseph qui dans la prison m’a dit des choses qui se sont si bien accomplies. (À Pharaon.) Mon seigneur, laisse-moi me mettre à tes pieds et pardonne-moi mon oubli.


Pharaon.

Que veux-tu dire ?


Assiris.

C’est que j’aurais pu te rendre un service, si ma mémoire n’eût été celle d’un courtisan qui ne se souvient jamais que de lui-même… Lorsque tu me fis arrêter, ainsi que celui qui tenait compte de ton pain, il y avait dans la prison un jeune homme hébreu qu’on y avait injustement renfermé, et à qui nous fûmes remis par le gouverneur, auquel ses vertus avaient inspiré une entière confiance. Or une nuit, vers l’heure où l’aurore chasse du ciel les étoiles, nous songeâmes chacun un songe que nous lui dîmes, et dont il donna une interprétation qui s’est trouvée conforme à la vérité. — Moi je songeai que je voyais un cep devant moi, et il y avait en ce cep trois sarments ; et aussitôt il fleurit et fut orné de grappes de raisin. Je tenais la coupe en ma main, j’y exprimais le jus des raisins, et je te donnais à boire.


Pharaon.

Eh bien, comment a-t-il interprété ce songe ?


Assiris.

Les trois sarments, dit-il avec sa divine science, ce sont trois jours. Après ce terme, le roi t’enverra appeler, et quand il sera à table tu lui donneras la coupe comme tu faisais auparavant. Alors souviens-toi de moi ; dis-lui que je suis innocent, et qu’il me fasse sortir de prison… » À peine eut-il achevé, que ton pannetier, voyant la prudence du jeune homme, lui parla de cette manière : « J’ai songé que je portais sur la tête trois petites corbeilles pleines de farine et de pain, et que les oiseaux rapides venaient manger ce qui était dans les corbeilles. » À quoi Joseph répondit avec tristesse : « D’ici à trois jours le roi te fera trancher la tête, et l’on te suspendra à un arbre où les oiseaux viendront manger ta chair. » Tu sais, mon seigneur, avec quelle exactitude ces paroles se sont accomplies.


Pharaon.

Tu as été bien ingrat de l’oublier. — Va le chercher. Tu diras au gouverneur que c’est par mon ordre.


Assiris.

C’est le ciel, sans doute, qui a voulu cet oubli.

Il sort.

Pharaon.

Farouche ingratitude, qui rends les yeux aveugles pour qu’ils cessent de voir les bienfaits, tu es le monstre le plus horrible que la terre ait produit, et l’hydre de Lerne n’est rien comparée à toi. — Les palais des rois, une fois qu’on y entre, sont comme le fleuve d’oubli. On n’y entend plus la prière des malheureux. Chacun ne songe, chacun ne travaille qu’à son avantage et à son accroissement personnel.


Entrent JOSEPH, ASSIRIS, et des Gardes.


Assiris.

Approche, le roi t’attend.


Joseph, à Pharaon.

Seigneur invincible, Joseph, Hébreu de nation, vient en sortant de prison se prosterner à tes pieds, où il attend humblement tes ordres.


Pharaon.

Lève-toi. (À part.) Quelle belle et noble prestance ! (Haut.) Joseph, Assiris m’a dit que tu étais un homme habile à pénétrer les choses futures. — Un songe m’inquiète, et ces deux sages, que l’on vénère pour tels en Égypte, aujourd’hui la mère des sciences, ne peuvent ni l’expliquer ni le comprendre.


Joseph.

Dieu te l’expliquera.


Pharaon.

J’ai songé que j’étais sur le bord d’un fleuve[18], et sur le rivage je voyais sept vaches grasses qui paissaient l’herbe fleurie. Incontinent j’en aperçus sept autres, mais si maigres et si chétives, qu’ayant dévoré les premières, il n’y parut pas. Ému de ce songe, je me réveillai. Mais m’étant rendormi, voici que je vis sept épis d’une beauté remarquable, et presque aussitôt j’en vis sept noirs et qui engloutirent les premiers.


Joseph.

Écoute, seigneur, afin que tu saches ce que Dieu révèle par ce songe à Pharaon. — Les sept vaches grasses et les sept beaux épis ce sont sept années d’abondance. Les sept vaches maigres et les sept épis desséchés qui dévorent les autres ce sont sept années toutes différentes des premières, sept années de famine. En réitérant ce songe à Pharaon, Dieu a voulu lui montrer la vérité, et l’engager à faire hâte, en lui prouvant que sa volonté est bien arrêtée. Il te faut dès ce moment remédier au mal. Choisis un homme entendu et sage qui pendant les années d’abondance réunisse tout le blé qu’il pourra ; et en l’enserrant dans des magasins, on aura de quoi subvenir à la disette des années qui suivront. En te conduisant ainsi, tu affermis pour jamais ton empire.


Pharaon.

Où donc, Joseph, pourrai-je trouver un homme de ton intelligence ? Ne rends-tu pas des oracles plus sûrs que ceux des sibylles, comme si un souverain Apollon t’inspirait ? N’est-ce pas Dieu même qui parle par ta bouche ?… C’est toi, c’est toi qui dois être cet homme entendu et sage, ce prudent conseiller, ce prévoyant ministre qui préparera durant les années d’abondance les moyens de remédier aux années stériles. — Qu’on apporte sans retard les plus magnifiques habits, et qu’on en revête sa personne : Joseph est d’aujourd’hui le gouverneur de l’Égypte. Qu’on apprête mon char le plus riche, celui dans lequel j’ai coutume de me montrer à mes peuples au jour heureux de ma naissance, et qu’on mène Joseph en triomphe, et que tout le peuple s’humilie devant lui comme devant un autre moi-même. Et quoique son nom soit très-beau, je veux que d’aujourd’hui on le nomme le Sauveur du monde. — Donne-moi ta main, noble Sauveur, afin que je mette à ton doigt mon anneau[19].


Joseph.

Seigneur, tu élèves ta créature… Mais tu es comme le flambeau qui, après avoir communiqué à d’autres sa lumière, n’en conserve pas moins sa première clarté[20]. — Ton esclave est devant toi.


Pharaon, aux assistants.

Que dites-vous ? N’ai-je pas bien fait d’établir pour mon vice-roi le sauveur de mon royaume ?


Assiris.

Tous, seigneur, tous nous lui baisons les pieds.


Élio.

Joseph est digne d’une si haute confiance.


Isacio.

Qu’on sème les lauriers et les fleurs, que l’on en couvre le sol ; car, heureuse Égypte, voici que passe notre vice-roi et notre sauveur.


Musiciens

Semez, semez sur son passage
Les lauriers et les fleurs ;
Car celui qui s’avance
C’est notre vice-roi et notre sauveur.


Joseph.

Toi seul es le sauveur du monde, divin maître du ciel, qui m’as tiré de ma prison et des mains de l’envie pour m’élever au gouvernement de ce royaume !

Musique et fanfares.

JOURNÉE DEUXIÈME.


personnages de la deuxième journée.
BATO, berger. DELFA
LIDA, bergère. JOSEPH.
JACOB. PUTIPHAR.
RUBEN. ASSIRIS.
ISSACAR. SOLDATS.
SIMÉON. PHÉNICIE.
BENJAMIN. LISENO.
NEPHTALI. MUSICIENS.
NICÈLE.



Scène I.

Une campagne.


Entrent BATO et LIDA, qui se disputent une ceinture.


Lida.

Lâche donc, vilain sot.


Bato.

Tu es bien singulière de me parler avec ce mépris.


Lida.

Est-ce du mépris que de t’appeler sot ?


Bato.

Y a-t-il rien qui l’indique davantage ? Crois-tu qu’il y ait dans la nature un animal qui soit au-dessous de ce que tu as dit ?


Lida.

C’est toi qui le prétends… Mais tu dois t’y connaître.


Bato.

Oui, j’aimerais mieux être un lourd éléphant, un vaillant lion, un redoutable dragon ; j’aimerais mieux avoir leur férocité ; enfin, tout ce qu’on voudra, je l’aimerais mieux que d’être un sot.


Lida.

Eh bien, tu n’en es pas moins un.


Bato.

Non pas, s’il te plaît.


Lida.

Eh quoi ! y a-t-il une plus grande sottise que d’aimer qui ne nous aime pas ?


Bato.

Au contraire, c’est marque d’esprit. — Car aimer qui nous aime ce n’est que justice et raison.


Lida.

Dis-moi. — Quand on aime, obéit-on ?


Bato.

Oui. — Aimer, c’est obéir.


Lida.

Eh bien, va-t’en.


Bato.

Doucement… je m’en vais. Je vais me cacher derrière ces arbres.

Il se cache.


Entre BENJAMIN.


Benjamin.

Tu auras beau fuir, je te suivrai, quand bien même tu aurais les ailes légères du vent.


Lida.

Arrête, Benjamin.


Benjamin.

Je poursuis une chevrette que j’ai blessée.


Lida.

Elle est ici rendue, rendue à ta beauté, qui est, elle aussi, une arme redoutable. Ne poursuis point ton autre proie. — Donne-moi ta main, cette main fraîche comme la neige, et qui doit calmer les feux qu’allume ta beauté.


Benjamin.

Non, Lida, adieu. Laisse-moi courir ; sans quoi je craindrais que l’animal ne s’élançât dans la rivière, ou ne montât sur quelque rocher escarpé.


Lida.

Reste, reste avec moi, aimable Benjamin.


Benjamin.

Laisse-moi, ne sois pas importune… Je n’entends rien aux choses d’amour.


Lida.

Eh bien, accorde-moi une seule faveur, et je serai satisfaite.


Benjamin.

Que veux-tu donc ?


Lida.

Laisse-moi couper une boucle de tes riches cheveux.


Benjamin.

Non pas ! je craindrais qu’ils ne fussent l’objet de quelque maléfice. — Adieu, adieu, Lida.

Il sort.

Lida.

Je me meurs.


Entre BATO.


Bato.

Il paraît que nous avons tous deux même fortune. Ah ! maintenant, ingrate Lida, je connais le motif de ton indifférence.


Lida.

Eh quoi ! tu écoutais ? Quelle trahison !… Ô ciel ! je me meurs.


Bato.

Je le dirai à mon maître.


Lida.

Bato, mon cher Bato !


Bato.

Non, non, je n’écoute rien. Ou tu m’aimeras, ou je parle. Il n’y a pas de milieu.


Lida.

Eh bien, je t’aimerai.


Bato.

Alors coupe sur ma tête la boucle de cheveux que tu demandais à Benjamin… puisque c’est une faveur.


Lida.

Je le veux bien.


Bato.

Coupe, coupe vite, si tu peux… car mes cheveux sont aussi durs que les poils d’un sanglier.


Lida.

Voici mon seigneur. Ce sera pour une autre occasion.


Bato.

Tu m’attendras là bas.

Ils sortent.


Entrent, d’un autre côté, JACOB, RUBEN, ISSACAR et SIMÉON.


Jacob.

Ils sont cruels, ces temps de stérilité. Déjà je crains pour ma famille.


Ruben.

La campagne n’offre qu’un triste aspect. Partout, partout la tristesse et le deuil. Et comment pourrait-il en être autrement lorsqu’elle ne produit plus la nourriture des hommes ?


Issacar.

Le ciel, comme s’il était irrité contre la terre, ne sustente plus ce qu’il a créé. Plus de pâturage pour les troupeaux ; plus d’herbe dans nos prairies desséchées.


Jacob.

C’est grand’pitié, mes fils, de voir ces ruisseaux où l’eau déjà manque. Il est triste de voir de toutes parts la terre qui s’entr’ouvre, comme si elle voulait par toutes ses bouches faire entendre au ciel ses plaintes. Le bétail, qui n’a trouvé nulle pâture aux champs accoutumés, pousse, au retour, des bêlements plaintifs que répète l’écho gémissant ; et bientôt tout va périr. — Au milieu de ces calamités, on m’a conté que tout le pays d’Égypte était dans l’abondance. Partez, mes fils ; allez acheter du blé, quelque chagrin que je doive ressentir de votre absence. Ils doivent en avoir plus qu’il n’en faut à leurs besoins ; car les rivières qui nous viennent de là-bas en apportent des grains.


Ruben.

Hélas ! bon Jacob, c’est donc là toujours la récompense de tes travaux ! Cependant nous ne pouvons moins faire, voyant le ciel irrité, les éléments troublés, et tous ces présages de malheur. — Nous n’osions point, seigneur, te parler d’un tel remède, afin de ne pas affliger ton cœur ; mais puisque de toi est venue l’idée de ce voyage, comment penses-tu, dans ta sagesse, qu’il se doive accomplir ?


Jacob.

Oui, il faut que vous partiez, et puisqu’il en doit être ainsi, écoutez, fils de Jacob. — Lorsque j’avais Joseph, mon âme était divisée en douze parts ; maintenant vous n’êtes plus que onze ; les fils de Lia, Ruben, Lévi, Siméon ; les fils de Vala esclave de Rachel, Juda, Issacar, Zabulon, Dan et Nephtali ; les fils de Celfa qui servit Lia[21], Gad et Asser ; tous ceux-là partiront. Je me garderai avec moi que le seul Benjamin, puisqu’il est désormais le seul gage qui me reste de ma bien-aimée Rachel. Depuis que son frère n’est plus, il a été ma consolation ; il a été l’espérance et la joie qui a soutenu mes vieux ans. — Et maintenant partez, mes fils, et que Dieu vous donne sa bénédiction selon qu’il l’a promise à mon aïeul Abraham, ainsi qu’à Isaac mon père. Allez avec elle, mes fils ; car Dieu a garanti l’avenir à ma race, et Dieu est la vérité.

Il sort.

Nephtali.

Il s’est éloigné les yeux pleins de larmes.


Issacar.

Son cœur paternel s’est attendri.


Ruben.

Allons, Issacar, préparons-nous pour ce voyage.


Issacar.

Que Bato aille chercher nos frères.

Ils sortent.



Scène II.

À Memphis, près du palais.


Entrent NICÈLE et DELFA.


Delfa.

On dit que le vice-roi va passer.


Nicèle.

Que vais-je voir ? Un ange dont l’aspect me récrée ? ou un démon impitoyable qui me consume ?


Delfa.

Quoi ! tu l’as aimé à ce point ?


Nicèle.

Il règne dans mon imagination, dans mon âme, comme au premier jour. Ce qui augmente ma peine, c’est de songer qu’un esclave qui a été à mon service soit arrivé à tant de grandeur et de pouvoir. Et quand je vois que Joseph s’est marié et qu’il a des fils d’une autre femme, mon amour se change en fureur. — Car Joseph a deux fils, Ephraïm et Manassé.


Delfa.

Se peut-il qu’après si longtemps tu te souviennes encore de lui ?


Nicèle.

Seulement plus grande est ma douleur ; car l’amour entretient cette passion opiniâtre, et je suis sans espoir.


Delfa.

Le voici qui arrive. Éloignons-nous.


Nicèle.

Hélas ! eussé-je pu croire que, pour augmenter mon envie, je verrais mon ancien esclave à un si haut point de grandeur !

On entend la musique. — Joseph s’avance sur un char de triomphe. Assiris et Putiphar vont à pied, chacun d’un côté du char. — De nombreux serviteurs répandent des rameaux et des fleurs sur son passage.

Joseph.

Voilà sept années entières que la volonté du ciel m’a accordé le triomphe sur mes ennemis. Voilà sept années que le roi m’a accordé sa confiance. Mais, bien qu’il m’ait donné une partie de sa gloire, comme le soleil communique à la lune sa lumière[22], ce n’est point de lui qu’est venue ma prospérité. C’est Dieu qui meut à son gré toutes les choses du monde ; c’est de Dieu que viennent la vie et l’honneur ; c’est Dieu qui crée et soutient le faible et le timide ; c’est Dieu qui établit les rois eux-mêmes ; et tout ce qui arrive dans les empires a son principe en Dieu, et non pas dans les rois !


Putiphar.

Noble sauveur du monde, — car c’est avec justice que Pharaon a voulu que tu fusses appelé de ce nom, — grâce à toi, ce pays se voit libre et dans l’abondance, tandis que la terre souffre là où tu n’es pas. L’Égypte te doit son salut. Sans toi, sans ta sagesse, elle aurait succombé à cette affreuse disette, et toutes choses seraient retombées dans le chaos.


Joseph.

Qu’en rentrant au palais on donne audience aux humbles et aux affligés, et en ayant soin de ne point les faire attendre ; et que les biens de la terre, qui sont l’héritage de la race humaine, soient également distribués à tous les hommes pour les sustenter tous également[23].


Putiphar.

Puisse le ciel, ô Sauveur ! augmenter tes années et ta gloire !

Joseph, toujours monté sur son char, et le Cortége s’éloignent aux sons de la musique.

Delfa.

Qu’en dis-tu ?


Nicèle.

Je suis étonnée de voir tant de grandeur.


Delfa.

Ce que Dieu a élevé, lui-même le soutient ; et l’on ne doit pas craindre que l’envie puisse détruire une si juste faveur.


Nicèle.

Je vois avec chagrin la gloire où il est parvenu.


Entre PUTIPHAR.


Putiphar.

Toi, ici, Nicèle ?


Nicèle.

Seigneur…


Putiphar.

Toi à la porte du palais ?


Nicèle.

Je suis venue ici, inconnue[24], au milieu de la foule du peuple, avec le désir de voir notre esclave.


Putiphar.

Tu ne parles pas comme il convient. — D’après l’ordre du roi, tous nous devons l’appeler le Sauveur.


Nicèle.

Que je l’appelle le Sauveur ?


Putiphar.

Ne nous a-t-il point sauvés ? N’est-ce point par lui que tu existes ?


Nicèle.

Pourquoi tenir ces discours flatteurs ? Ici personne que moi ne t’entend ?

Elle sort.


Entre JOSEPH.


Joseph.

Général, vous laisserez entrer qui voudra.


Putiphar.

Puissiez-vous vivre éternellement !


Joseph.

Levez-vous ; car je n’oublie pas que vous avez été mon maître.


Putiphar.

Rien ne rehausse votre grandeur comme votre prudence et votre sagesse ; et celui qui dans la prospérité se rappelle le modeste état où il s’est vu, remporte la plus difficile des victoires. (À part.) Je ne me puis persuader que cet homme se soit rendu coupable d’une trahison. C’est Nicèle qui m’a inspiré une injuste jalousie… Oh ! oui, sans nul doute, il doit être innocent, car l’homme qui a des vices s’y abandonne aisément lorsqu’il a en main le pouvoir. Et puisque Joseph se conduit avec tant de vertu, c’est elle sûrement qui est coupable ; et si j’ai vu en ses mains le manteau de Joseph, c’est qu’il le lui aura jeté, comme on jette son manteau sur les yeux d’un taureau furieux qui se précipite sur vous.

Joseph s’assied.


Entrent RUBEN, NEPHTALI, ISSACAR, SIMÉON et BATO[25].


Siméon.

Est-ce là le Sauveur ?


Nephtali.

On dit qu’il est ici.


Siméon.

Avance.


Nephtali.

Est-ce que cela suffit ?


Ruben.

Comment le saluer ?


Bato.

Malgré ma rusticité, je sais qu’il faut se prosterner devant lui, à genoux, comme pour l’adorer. — Allons, avancez.

Tous s’agenouillent.

Ruben.

Aux pieds de ta grandeur, tu vois, sauveur de l’Égypte, de pauvres Hébreux qui viennent acheter de ce blé que ta prévoyance, nous a-t-on dit, a conservé pour ces temps de disette. Ordonne, seigneur, ordonne par pitié qu’on nous fournisse de quoi subvenir à nos besoins dans ces temps calamiteux.


Joseph, à part.

Ô ciel ! que vois-je ?… ô ciel ! qui peut pénétrer tes secrets ?… Suprême Providence ! ne sont-ce point là mes frères ?


Ruben, à Issacar.

D’où vient son étonnement ? D’où vient cet air pensif ?


Issacar.

Son visage a changé de couleur.


Nephtali.

Les hommes d’état, aussi bien que les hommes d’étude, sont sujets à ces sortes de distractions[26].


Joseph.

Hommes, d’où venez-vous ?


Bato, à voix basse.

Il a dit Hommes… c’est mauvais signe[27].


Joseph.

D’où venez-vous, hommes ?


Bato.

Répondez : d’Adam et d’Ève.


Ruben.

Seigneur, nous sommes venus de la terre de Canaan dans ce pays pour acheter du blé.


Joseph, avec colère.

Je le vois, je n’en puis douter, c’est un mensonge.


Bato.

Eh bien ! que vous disais-je ?


Joseph.

Cela est certain, et votre costume vous trahit… vous êtes des espions.


Ruben.

Ne le croyez point, seigneur ; jamais nous n’avons eu une si indigne pensée. Nous étions douze frères nés du même père, mais de mères différentes. Nous sommes encore onze vivants. L’avant-dernier est mort, et le dernier est demeuré auprès du vieillard, car il le console de la perte de l’autre. Telle est la vérité, seigneur.


Joseph.

Ainsi il vous manque un de vos frères ?


Bato, à part.

Quel visage irrité !


Joseph.

Dites, de quoi est-il mort ?


Ruben.

Un soir, comme il menait boire son troupeau dans la vallée de Mambré, une bête féroce l’a dévoré.


Joseph.

Non, non, ce sont là de vos inventions ; vous êtes des espions. Vous veniez observer les murs, les portes de Memphis.


Issacar.

Seigneur, nous vous avons dit la vérité.


Joseph.

Par la vie du roi, traîtres, vous allez être enfermés en prison, et vous y resterez jusqu’à ce que vienne votre frère, celui que vous dites qui est demeuré là-bas et console votre père. Vous l’enverrez chercher par celui d’entre vous qui est le plus diligent. Les autres attendront son arrivée.


Ruben.

Seigneur…


Joseph.

Ne répliquez pas. La seule preuve que je puisse avoir de la vérité de vos paroles, c’est la vue de ce frère que vous dites. S’il vient, je serai convaincu ; sinon, je croirai que vous m’avez trompé. (À Putiphar.) Capitaine !


Putiphar.

Seigneur !


Joseph.

Faites renfermer ces hommes en prison.


Ruben.

C’est la punition de notre faute.


Nephtali.

En effet, le sang innocent de notre frère s’est élevé contre nous.


Ruben.

Je vous le disais bien, alors, que cette action était mauvaise.


Siméon.

Voilà pourquoi aujourd’hui nous vient ce malheur, sans que nous l’ayons mérité.


Putiphar.

Allons, marchez !


Bato.

Remarquez, je vous prie, mon capitaine, que moi je ne suis pas de ceux qui ont été condamnés par le vice-roi.


Putiphar.

Qui es-tu donc ?


Bato.

Je suis celui qui a soin des bêtes.


Putiphar.

Eh bien, tu prendras soin de toi.


Bato, à part.

Pauvre Bato ! qui aurait cru que tu venais laisser ta peau sur la terre étrangère !

On les emmène.

Joseph.

Hélas ! je ne sais quel trouble la pitié excite en moi, et je ne puis retenir mes larmes. — Laissons-les donc couler. — Malgré la faute de mes frères, et malgré ma rigueur présente, mon amitié pour eux est toujours la même dans mon cœur.


Entrent PHÉNICIE et LISENO.


Liseno.

Il faut qu’il meure, Phénicie.


Phénicie.

Par pitié, laisse-le vivre.


Joseph.

Qu’est ceci ?


Liseno.

Grand et noble seigneur, je demande justice à ta majesté.


Phénicie.

Moi, j’implore ta pitié, ô toi, notre sauveur !


Joseph, à Liseno.

Es-tu son mari ?


Liseno.

Je le suis.


Joseph.

Parle.


Liseno.

J’ai eu deux fils de Phénicie.


Phénicie.

Ces fils sont aussi les miens. (À Joseph.) Daignez m’écouter.


Joseph.

Un moment, femme. Laisse d’abord parler ton mari, bien que ton titre de mère te rende plus pressée. — Je t’entendrai ensuite.


Liseno.

L’aîné de mes deux fils a tué le second par jalousie ; il est en prison ; je demande qu’il meure, et ma femme s’y oppose.


Phénicie.

Seigneur, puisque l’un est mort, ce serait cruel de les tuer tous deux.


Joseph.

Tu dis bien. — J’ordonne qu’on le fasse à l’instant sortir de prison ; Dieu le châtiera pour le sang qu’il a versé.


Phénicie.

Vivez, vivez mille années, noble et digne sauveur de l’Égypte !

Liseno et Phénicie sortent.

Joseph.

C’est ainsi qu’ont fait les enfants de Jacob !


Entre PUTIPHAR.


Putiphar.

Voici que les Hébreux sont en prison.


Joseph.

Dans trois jours vous les rendrez à la liberté.


Putiphar.

Comment avez-vous su leurs mauvais desseins ?


Joseph.

J’en ai eu l’avis par un certain Joseph qui est né dans leur pays, et qui est maintenant en Égypte.


Putiphar.

Vous le connaissez donc ?


Joseph.

Fort bien !


Putiphar.

Et vous dites que je dois leur rendre la liberté ?


Joseph.

Dans trois jours. — Seulement écoutez. Avant qu’ils soient sortis de la ville, ne manquez pas d’arrêter l’un d’entre eux qui se nomme Siméon, et gardez-le jusqu’à ce que les autres soient de retour avec leur plus jeune frère. Vous leur donnerez du blé abondamment, et, à leur insu, vous remettrez leur argent dans leurs sacs. — Vous m’avez entendu ?


Putiphar.

Parfaitement.


Joseph.

Je ne saurais trop vous louer, capitaine ; car vous servez avec zèle et dévouement celui qui vous a servi comme esclave.

Ils sortent.



Scène III.

Une campagne.
Entrent BENJAMIN et LIDA.


Lida.

Plus tu te montres insensible, plus augmente mon amour ; comme si la rigueur ajoutait un nouveau charme à la beauté. — Ah ! Benjamin, ou plutôt le plus beau et le plus gracieux des séraphins, comment donc, au printemps de ta jeunesse, peux-tu ne pas aimer ? D’où vient que ton cœur est rebelle à l’amour ? Ne vois-tu pas que sur la montagne, dans les bois, dans les prairies, l’amour règne en maître, et que tout est par lui animé ? — Ils aiment, ces animaux sauvages, qui cependant n’ont point d’âme ; les palmiers aiment les palmiers, et les oiseaux chantent en de douces chansons leurs amours, leurs désirs et leurs espérances… Toi seul, insensible à ma peine, tu ne sais pas aimer !


Benjamin.

Il est vrai, j’en conviens, Lida, je suis incapable d’aimer. S’il en était autrement, ma pensée serait d’accord avec la tienne, et tu n’aurais pas à m’adresser de tels reproches, d’autant que naturellement ta beauté me plaît… L’amour, j’imagine, est un sentiment ; c’est le désir de la beauté, qui descend dans l’âme en passant par la vue. Si donc je ne m’emploie pas à te servir, c’est que tes charmes que j’admire se sont arrêtés à mes yeux, et n’ont point pénétré jusqu’à mon âme.


Lida.

Comment, avec ton intelligence, ne vois-tu pas que le dédain redouble l’amour, et qu’il excite son audace ?… Ah ! si ton cœur est glacé, viens dans mes bras, ils sont de flamme.


Benjamin.

Éloigne-toi, folle. Voici Jacob.


Lida.

Hélas ! je renonce à soumettre ce cœur farouche.


Entre JACOB.


Jacob.

Ma tendresse supporte mal cette absence, et mon âme en reçoit un tourment sans égal. La patience commence à me manquer, et pour rendre ma peine complète, ma pensée s’occupe au plus triste souvenir. Hélas ! je n’ai que trop raison de craindre, moi qui toujours aimai avec tant de tendresse, et qui fus toujours si malheureux dans mes affections.


Benjamin.

Mon père et seigneur !


Jacob.

Il semble, aimable Benjamin, que tu as deviné que j’avais besoin de consolation.


Benjamin.

Seigneur, ta peine émeut mon cœur, et elle répand je ne sais quelle tristesse sur tous les lieux d’alentour, qui, depuis le moment où le soleil se lève jusqu’à son coucher, semblent prendre part à ton chagrin. Mes frères ne tarderont pas à venir ; n’ajoute pas à tes justes ennuis par ces vaines craintes.


Jacob.

Mes craintes ne sont point vaines : il suffit qu’elles soient miennes pour se réaliser, et je suis comme un homme qui pressent un malheur.


Benjamin.

Ah ! tu avais plus de force, tu avais le cœur plus ferme au temps où tu gardais le troupeau de Laban, l’âme occupée durant tant d’années pour ma mère chérie, pour la belle Rachel, la plus aimée et la plus fortunée des femmes.


Jacob.

Ô mon fils ! quel souvenir as-tu réveillé ?… Je ne sais comment te dire ce que j’éprouvai durant ces quatorze années, au printemps fleuri de mon âge, heureux et charmé malgré les trompeuses promesses de Laban. — J’étais alors un brillant jeune homme, et je me vêtais avec élégance, les jours — ces jours de joie, — où j’allais voir ta mère ; et devenue mon épouse, elle m’a dit souvent qu’elle n’était pas sans jalousie en me voyant si bon air. Parfois, avec les autres bergers, nous luttions devant elle ; et moi, sous les yeux de ma Rachel bien-aimée, je me sentais animé d’une force invincible ; et saisissant dans mes bras le plus robuste, je le jetais à terre et lui faisais confesser que mon amour était légitime. — Les loups fuyaient dès qu’ils entendaient mes pas, les lions me craignaient, et les autres bergers disaient qu’ils reconnaissaient ma supériorité en toute chose.


Lida, à part.

Oh ! comme Benjamin l’a distrait habilement de ses peines !


Entre BATO.


Bato.

Monseigneur ?


Jacob.

Qu’y a-t-il ?


Bato.

Je suis parti devant afin d’arriver le premier et d’avoir une bonne étrenne, si l’on apportait de bonnes nouvelles.


Jacob.

Ne parle pas ; car je sais déjà qu’une autre disgrâce va s’ajouter à mes ennuis. — Mes fils viennent-ils ?


Bato.

Les voici qui arrivent.


Jacob.

Tous ?


Bato.

vous avez devant vous les premiers nés, et par eux vous saurez mieux ce qui se passe.


Entrent RUBEN, ISSACAR et NEPHTALI.


Ruben.

Que le Seigneur te soit en aide !


Issacar.

Que le ciel garde ta vie !


Nephtali.

Nous te baisons les pieds.


Jacob.

Au trouble qu’il y a sur votre visage, je connais que vous n’êtes point contents.


Ruben.

Mon père, nous sommes arrivés à la grande Memphis d’Égypte, fameuse entre toutes les cités du monde, et où l’on voit des pyramides qui s’élèvent jusqu’au ciel. Or, Pharaon a un vice-roi, homme d’un rare esprit, qui partage son trône et que, par son ordre, l’on appelle le Sauveur, à cause que dans les circonstances où nous sommes, c’est lui qui a sauvé l’Égypte. Dès notre arrivée, nous sommes allés lui faire visite, et nous nous sommes tous prosternés devant lui, en admirant sa noble et grave personne. Lui, il nous a interrogés sur nous, sur ces vallées, sur mille objets qui paraissaient l’intéresser ; et je lui ai répondu. Sur ce, il a dit que nous étions des espions. J’ai répliqué que nous étions gens de bien ; — que nous étions douze frères, en comptant Joseph, qu’une bête féroce a dévoré, et Benjamin, demeuré au pays de Canaan. Il n’a point voulu me croire ; il veut, comme preuve de la vérité, que je lui amène Benjamin ; et jusque-là il garde Siméon dans les prisons où nous-mêmes nous avons été trois jours enfermés. Donc, mon père, donne-nous Benjamin, nous t’en prions au nom du ciel ; car nous ne saurions retourner sans lui en Égypte… En outre, nous sommes étonnés parce qu’en ouvrant nos sacs où nous avions mis notre blé, nous y avons trouvé intact l’argent que nous avions donné ; et si cela vient d’un malentendu, cela est étrange.


Jacob.

Comment pourrais-je vivre lorsque chaque jour voit augmenter mes ennuis, déjà trop pesants pour ma vieillesse ? — Bientôt vous me laisserez sans enfants… Joseph, Dieu le sait, a péri déchiré par une bête féroce ; Siméon est dans les prisons d’Égypte ; et voilà que vous voulez encore m’enlever mon cher Benjamin !… Non, c’est bien assez que j’aie perdu Joseph ; je ne puis vous donner celui qui est sa vivante image, et ne me le demandez pas, si vous ne voulez pas faire descendre avec douleur mes cheveux blancs au tombeau.


Ruben.

Mon père, ne t’afflige pas de la sorte, sèche tes larmes : la douleur te tuerait. — Donne-moi, je te prie, Benjamin ; car sans lui nous ne pourrions, avec tout l’or du monde, retirer notre frère de prison ; et si je ne te le ramène pas sain et sauf, je consens à ce que tu mettes à mort mes deux fils. — Songe que la disette ne fait que s’accroître, et que force nous sera d’aller bientôt nous pourvoir en Égypte.


Jacob.

Pourquoi avez-vous dit que j’eusse un autre fils ? Le nommer n’était-ce pas faire qu’on le demandât ?


Nephtali.

Que le Seigneur se détourne de nous, qu’il détruise nos troupeaux et ravage nos champs, si telle a été notre intention, si nous avons voulu autre chose que répondre à tout avec vérité.


Jacob.

Eh bien ! mes fils, puisqu’il le faut nécessairement, emmenez-le.


Benjamin.

Ne pleure point, seigneur ; songe que tu fais outrage à cette valeur avec laquelle autrefois tu luttas victorieusement contre un ange. Ce que Dieu t’a promis ne saurait te manquer, et tu dois compter sur ses promesses tant que dureront le ciel et la terre. Que peux-tu craindre, toi qui as vu Dieu face à face ? Qui pourrait t’offenser, toi qui as été vainqueur d’un géant divin[28] ?


Jacob.

Ô mon fils, tu ne me laisses pour consolation que des souvenirs bien éloignés. Mais tu veux partir, Benjamin… Eh bien, pars, et que mon âme aille avec toi !


Benjamin.

Bientôt, j’espère, je reviendrai joyeux te presser dans mes bras.


Jacob.

Mes fils, que ma bénédiction soit sur vous tous !


Issacar, à ses frères.

Allons avec lui jusqu’à notre voyage.


Ruben.

Dès que nous aurons pris du repos, nous partirons.

Ils sortent. Restent Bato et Lida.

Bato.

Arrête un peu.


Lida.

Toujours le même !


Bato.

Eh quoi ! refuserait-on d’embrasser un homme arrivant de voyage, alors même qu’il serait de la couleur d’un nègre ?


Lida.

Où as-tu vu qu’on soit obligée de t’embrasser sans t’aimer ?


Bato.

Ce n’est pas que tu désires d’être embrassée ; c’est que je t’aime.


Lida.

Eh bien, pour que tu ne m’accuses pas d’impolitesse, en ne me trouvant pas aussi facile que le sont les autres femmes, je consens à t’embrasser.


Bato.

Ma foi ! tu as raison de ne pas être impolie, car c’est fort mal, même entre amants. Combien l’on voit de lourdauds qui ont peine à soulever d’un pouce leur chapeau sur leur tête ! et combien l’on en voit d’autres qui, par un excès contraire mais non moins stupide, refusent de s’asseoir parce qu’ils voient quelqu’un debout !… Tout cela me fait pitié !


Lida.

Enfin veux-tu que je t’embrasse de mes deux bras ?


Bato.

Je crains qu’un tel effort ne soit pour toi une cause de fatigue.


Lida.

Eh bien ! comme je n’ai pour toi qu’une demi-tendresse, te contenteras-tu d’un seul bras ?


Bato.

Je n’en puis douter à présent, tu partages ton cœur entre moi et Benjamin, n’est-il pas vrai ? Et lui t’aimerait-il, par hasard ?… S’il en était ainsi, je me vengerais noblement en l’empêchant de revenir…


Lida.

Que dis-tu ?


Bato.

Que je ne veux plus que tu m’embrasses. Un soulier qui chausse deux pieds n’est bon que pour un nigaud[29].


JOURNÉE TROISIÈME.


personnages de la troisième journée.
JOSEPH. PHARAON.
PUTIPHAR. SOLDATS.
RUBEN. JACOB.
BENJAMIN. DINA.
ISSACAR. LIDA.
NEPHTALI. MUSICIENS.
SIMÉON. UN ANGE.
BATO. NICÈLE.



Scène I.


À Memphis. — Dans le Palais.


Entrent JOSEPH et PUTIPHAR.


Joseph.

Les Hébreux de la terre de Canaan sont, dites-vous, arrivés ?


Putiphar.

Ils désirent ardemment qu’il leur soit permis de baiser vos pieds.


Joseph.

Leur plus jeune frère vient-il avec eux ?


Putiphar.

Oui, monseigneur ; et bien que plusieurs d’entre eux soient de beaux jeunes hommes, aucun ne peut être comparé à Benjamin[30].


Joseph.

Enfin il est ici !


Putiphar.

Cela paraît vous faire plaisir.


Joseph.

Vous en saurez bientôt la cause.


Putiphar.

Ignorant le motif pour lequel vous vouliez les voir, ils ont pensé que c’était pour l’argent qu’ils avaient trouvé en leurs sacs, et ils ont voulu me le rendre. J’ai répondu que je ne pouvais pas le reprendre, et que vous les invitiez à manger à votre table : de quoi ils sont tout émerveillés.


Joseph.

Qu’on les fasse venir !


Putiphar.

Voilà qu’ils arrivent !


Joseph, à part.

Que peux-tu encore, Joseph, demander au ciel, qui a exaucé tous tes vœux ?… Je vais, pour la circonstance, monter sur le trône de Pharaon, mais sans orgueil, et seulement pour accomplir la volonté de Dieu ; car mon humilité s’abaisse à mesure que sa main m’élève.

Il s’assied sur le trône.


Entrent tous les Frères de Joseph.


Issacar, à genoux.

Généreux gouverneur de ce pays, les dix Hébreux de la vallée de Mambré, que tu vois humblement agenouillés au pied de ton trône, sont venus vers toi afin que tu reconnaisses qu’on t’a parlé avec vérité. — Ô monseigneur ! que n’as-tu été témoin de la douleur avec laquelle notre père nous a confié son dernier fils !… Maintenant que tu sais la vérité, nous te prions, en retour de cet enfant que nous t’avons promis, nous te prions de nous rendre notre bien-aimé frère qui est dans tes prisons.


Joseph, à part.

Ô mon cœur ! auras-tu assez de force pour résister à de si vives émotions ?… Ô mes yeux ! vous pouvez pleurer ; car ces sentiments d’amour, au lieu d’affaiblir l’âme de l’homme, la fortifient et la réjouissent. D’ailleurs cet enfant est si beau, que sa présence charme les yeux et le cœur. Si Rachel, ma mère, lui ressemblait, je ne m’étonne plus que mon père l’ait achetée par quatorze ans d’esclavage. — Descendons du trône.


Bato.

Il me semble, Benjamin, que le vice-roi te regarde avec beaucoup d’attention.


Benjamin.

Depuis que j’ai vu son visage, je suis tout ému.


Bato.

De quelle façon ?


Benjamin.

Je ne saurais te l’expliquer ; mais ce que je sais bien, c’est que mon cœur, plein d’une tendre passion, s’est déjà rendu à lui.


Joseph.

Hébreux !


Ruben.

Seigneur…


Joseph.

Comment se porte votre père, ce bon vieillard ?


Ruben.

Il se porte bien… si toutefois il vit encore, maintenant que le voici privé de son âme.


Joseph.

Est-ce là ce jeune frère dont vous m’avez parlé ?


Ruben.

C’est lui.


Joseph, à Benjamin.

Approche, mon enfant.


Benjamin.

Donne-moi tes pieds, monseigneur, ou permets que je baise ta noble main.


Joseph.

Viens plutôt dans mes bras.


Benjamin.

Je ne mérite pas tant d’honneur.


Joseph, à part.

Ô Dieu ! que mon cœur a été agité dans cet embrassement ! Il me semblait qu’il allait sortir de ma poitrine… — Je sens couler mes larmes… je ne puis les retenir… s’ils les voient, je suis perdu. (Se tournant vers Putiphar.) Capitaine ?


Putiphar.

Seigneur ?


Joseph.

La table est-elle dressée ?… — Il est temps.


Putiphar.

Oui, monseigneur.


Joseph.

Alors faites-les entrer.


Putiphar.

Entrez tous dans le lieu où vous devez manger.


Ruben.

Le vice-roi nous accorde là une grande faveur.


Nephtali.

On reconnaît à cette bonté la noblesse et la tendresse de son âme.


Benjamin.

Allons, Bato, viens avec nous.


Bato.

Je crains fort la fin de tout ceci. — Toutes les majestés me font peur ; et à te dire la vérité, j’aime mieux un petit ragoût à l’ail et au fromage dans ma cabane, que tous les phénix d’Arabie que l’on mange dans les palais des rois.


Benjamin.

Tu as un goût bien vulgaire.


Bato.

Mais pas si sot : car je n’ai jamais ouï dire que l’on ait empoisonné aucun grand personnage dans un ragoût à l’ail.

Ils sortent.

Joseph.

Écoutez, capitaine.


Putiphar.

Monseigneur !


Joseph.

Dès qu’ils auront mangé, vous les ferez repartir.


Putiphar.

Qu’avez-vous donc éprouvé ?


Joseph.

De la pitié et de l’affection. Je me suis attendri en voyant des gens de mon pays… Puis, Benjamin n’est-il pas bien beau ?


Putiphar.

Il serait digne d’être roi.


Joseph.

Écoutez-moi.


Putiphar.

Qu’ordonnez-vous, monseigneur ?… je ne vous comprends pas… La pitié et l’affection paraissent vous causer bien du trouble.


Joseph.

Dans leurs sacs, avec le blé, mettez à tous leur argent, sans qu’ils le soupçonnent, car je veux me montrer ami aux gens de ma patrie… et dans le sac du plus jeune vous mettrez ma coupe la plus précieuse.


Putiphar.

Que voulez-vous de plus, monseigneur ? Car sans doute cela doit avoir un but.


Joseph.

Je vous dirai en secret comment il faudra les poursuivre après leur départ, et les arrêter comme des larrons.


Putiphar.

Je ferai à leur insu ce que vous ordonnez.


Joseph.

Je vais prendre mon repas.


Putiphar.

Eh bien, seigneur… comment voulez-vous qu’on les récompense ou les châtie ? Quel honneur les attend ? ou quelle honte les menace ?


Joseph.

Vous le saurez plus tard.

Il sort.

Putiphar.

Je demeure confondu. Car, je n’en puis douter, il y a là quelque mystère.

Il sort.



Scène II.

Aux portes de Memphis.


Entrent tous les Frères de Joseph et BATO.


Ruben.

Quelle bonté que celle du noble Sauveur !


Siméon.

Il m’a cependant bien gardé en prison.


Issacar.

Et nous en avons été bien affligés.


Ruben.

Et, de plus, j’ai senti la peine du bon Jacob notre père.


Nephtali.

Le bon vieillard a pleuré sur ton absence, et principalement quand nous lui avons proposé d’emmener Benjamin, douce lumière de ses yeux.


Bato.

Enfin, grâces au Dieu d’Israël, il va tous nous revoir, apportant force blé, ce qui lui fera plaisir.


Ruben.

Et quand nous lui conterons ce qu’a fait le Sauveur de l’Égypte, et comment il est descendu du trône élevé où s’assied sa puissance pour manger avec de pauvres laboureurs, sa vie s’en réjouira.


Issacar.

Le vice-roi est un homme généreux. Quand il a arrêté Siméon, ç’a été une obligation de son office ; car il est chargé de la police de ce pays, et il doit prendre toutes les précautions.


Ruben.

Quel beau repas il nous a donné !


Bato.

Moi aussi, par là, le majordome m’a donné à manger ! vive Dieu : je n’ai pas à me plaindre. — Avez-vous vu quelquefois, à la saison, dans les champs, les petits garçons que l’on met à droite et à gauche pour garder soit les noix, soit les châtaignes, et qui font très-prudemment leur provision. — Eh bien moi, j’étais gardien à la cuisine, et j’ai eu soin d’emporter pour le voyage.


Ruben.

Oh ! toi, si l’on te donne à manger, tu n’iras jamais de main morte.


Bato.

Que voulez-vous ? On a beau dire, la principale affaire de ce monde c’est de manger, de manger plus ou moins ; et la grande différence entre les riches et les pauvres, c’est que les premiers mangent beaucoup et que les seconds ne mangent pas.


Benjamin.

Qui sont ces gens-là ?


Issacar.

Au costume on peut croire qu’ils sont de la maison du roi.


Ruben.

Peut-être nous cherchent-ils ?


Bato.

Nous chercher ! et pourquoi ?


Entrent PUTIPHAR et des Soldats.


Putiphar.

Arrêtez, arrêtez, traîtres !… Héraclio, empêche les autres de passer outre… Un moment, perfides Hébreux !


Ruben.

Est-ce à nous que tu parles ?


Putiphar.

À vous-mêmes. — Comment donc, infâmes, après avoir reçu tant de bienfaits d’un prince si miséricordieux envers les étrangers ; comment, lorsqu’il abaissait jusqu’à vous la suprême puissance, et qu’il honorait votre bassesse en mangeant avec vous ; — comment alors lui avez-vous dérobé sa coupe ?


Ruben.

Que dites-vous ?… Sa coupe ?… Nous ?


Putiphar.

Le chef d’office ne l’a plus retrouvée.


Ruben.

Calmez votre colère. Notre loyauté est irréprochable. Quelle preuve plus grande pouvions-nous en donner que de vous avoir restitué l’argent que nous avions emporté en nos sacs dans notre pays ?


Putiphar.

Vous l’avez restitué afin d’éviter le châtiment qui vous attendait. — Déliez vos sacs.


Ruben.

Je vous le répète, si vous trouvez le moindre objet de valeur dans le sac de quelqu’un d’entre nous, quel que soit le coupable, qu’il meure !


Putiphar.

Ouvrez-les tous l’un après l’autre.


Bato.

Moi, je défais le sac de Benjamin. (À part.) Car c’est de lui que je suis le plus sûr. J’en répondrais sur ma tête.


Ruben.

Oui ! que le coupable meure ; et si ce n’est assez, que votre prince nous retienne tous comme esclaves.


Un Soldat.

La voici ! voici la coupe !


Ruben.

Où donc est-elle ?


Le Soldat.

La voici. C’est le plus jeune qui l’avait mise en lieu de sûreté.


Ruben.

Benjamin !


Benjamin.

Pourquoi me regarder ainsi ? Que le ciel tout-puissant m’anéantisse si j’ai vu la coupe, et si jamais la pensée m’est venue de déshonorer le sang d’Abraham pour tous les vases précieux et tous les trésors du monde.


Putiphar.

Ah ! scélérats, c’est ainsi que vous vous conduisez ? — Qu’on les enchaîne !


Ruben.

Benjamin ! j’en déchire mes vêtements et mon sein.


Putiphar.

Vous êtes des larrons. L’on vous connaît. Allons vers le vice-roi.


Nephtali.

Ô ciel !


Benjamin.

Mes frères, ce n’est pas moi qui empêche votre voyage. C’est une ruse, c’est une perfidie qu’on a ourdie contre moi.


Ruben.

Nous le savons, tu es un ange, tu es incapable d’un tel crime.


Putiphar.

Marchez.


Benjamin.

Ciel pitoyable, fais connaître la vérité !


Ruben.

Dieu, j’espère, viendra à notre secours.


Bato.

Est-ce que nous retournons à la ville ?


Un Soldat.

Oui.


Bato.

Pauvre Bato ! je leur restituerais bien volontiers leurs poulets et leurs poulettes[31].

Ils sortent.



Scène III.

À Memphis, dans le palais.


Entrent PHARAON et JOSEPH.


Pharaon.

Nous partagerons ensemble ce présent, puisque c’est à toi surtout que la paix est due.


Joseph.

Mon seigneur, je baise tes pieds.


Pharaon.

Non pas, Joseph !


Joseph.

Oui, monseigneur, baiser tes pieds est pour moi trop d’honneur ; il me suffit de baiser la place où tu as marché. — Nouveau Mars, Basan a redouté tes armes.


Pharaon.

À cause de la disette où il se trouvait ; car, sans vivres, le soldat n’a plus ni force ni vertu. C’est à toi que je suis redevable de l’abondance où je me trouve ; c’est toi qui es le rédempteur de l’Égypte, et je veux un jour te consacrer une statue d’or sur un nouvel obélisque.

Il sort.

Joseph.

Roi souverain du ciel, Joseph sent vivement tout ce qu’il doit à ta bonté pour ce que tu as fait envers le pieux Abraham, le vaillant Isaac et le prudent Jacob, et pour l’appui que tu lui as prêté à lui-même. — Faible et persécuté, j’ai échappé à l’oppression ; ta main puissante m’a conduit ici, après m’avoir sauvé de la haine de mes frères. Et comme si ce n’était pas assez, tu m’as élevé aux plus hautes dignités de l’empire, en me tenant à l’abri de la malice et de l’envie qui ont fait périr tant d’innocents que ton bras fort ne protégeait pas.


Entrent PUTIPHAR, des Soldats et tous les Frères de Joseph.


Putiphar.

Entrez, hommes trompeurs, et préparez-vous à mourir. — Voici le vice-roi.

Tous les frères de Joseph s’agenouillent devant lui.

Ruben.

Sauveur généreux, nous voici tous devant toi implorant ta sagesse et ta justice.


Siméon.

Et avec nous, monseigneur, est aussi celui au pouvoir duquel on a trouvé, hélas ! ta coupe précieuse.


Joseph.

Comment avez-vous commis un tel crime, ingrats envers les bontés dont je vous ai comblés ? Quoi ! vous venez de la terre de Canaan pour voler en Égypte ? Était-ce là la récompense que je devais attendre de vous ?


Ruben.

Seigneur, nous avons mérité d’être punis. Tous nous devons être condamnés. Qu’un fer brûlant nous imprime à tous sur le front la marque des esclaves[32].


Joseph.

Le ciel m’en préserve !… Seul il doit demeurer mon esclave l’audacieux qui, comme vous l’avez vu, s’est rendu coupable de ce crime abominable. Vous autres, vous pouvez vous en aller librement là où vit votre père.


Ruben.

Souverain vice-roi de cet illustre royaume, sauveur par ton nom et par tes actions, heureux prince qui mérites l’adoration des mortels ; ô toi dont le nom seul fait trembler les Mèdes et les Parthes, les Syriens et les Arméniens, nous venons de cette vallée héroïque dans laquelle Abraham vit jadis les trois jeunes hommes divine figure de la divine trinité qui est une seule essence et un seul Dieu. — Nous sommes venus, monseigneur, à cause que la stérilité était sur notre pays, que le printemps ne produisait plus d’herbes ni de fleurs, et que la terre ne nous fournissait plus notre subsistance. Ce fut notre bien-aimé père qui nous donna ce conseil. Toi, monseigneur, tu nous interrogeas sur notre situation, nous demandant quelle était notre famille, et si nous avions un père et des frères. Sur quoi nous t’avons répondu que nous avions un père fort avancé en âge, et un jeune frère qui était toute sa consolation, et né de la même mère, ainsi qu’un autre qui n’est plus… Cette mère se nommait Rachel ; elle était fort belle, mais ce qu’il y avait en elle de moins admirable, c’était sa beauté… Tu nous dis : « Amenez-le-moi ; car je désire le voir, et je saurai si vous dites ou non la vérité. » Je te répondis : « Il nous sera impossible de te l’amener ; car son absence tuerait le vieillard. » « Eh bien ! répliquas-tu, si je ne le vois point, vous ne verrez point mon visage. » Sur ce nous sommes partis, et nous avons parlé à Jacob ton serviteur, lequel est demeuré suspendu en nous entendant. « Hélas ! a-t-il dit, si vous m’enlevez celui-ci, j’aurai perdu aujourd’hui les deux fils que j’ai eus de Rachel, et je demeure sans consolation. » Songe donc, seigneur ; si nous revenons sans Benjamin, sa vie et son âme, nous lui aurons donné la mort. Pour moi, je lui ai offert en otages deux fils que j’aime tendrement, et de plus, sous les plus grands serments, je l’ai garanti de tout péril. Que deviendrai-je si je retourne auprès de lui ? Il accomplit quatre-vingts ans, le bon vieillard, dont la barbe vénérable tombe sur sa poitrine. Tous à genoux et pleurant, nous demandons sa vie.


Tous.

Seigneur ! seigneur !


Joseph.

C’en est fait ! (Haut.) Sortez, Égyptiens… Qu’on me laisse seul avec les Hébreux.


Putiphar, à voix basse.

Qu’est ceci ?


Un Soldat.

Je ne puis comprendre.

Ils sortent.

Joseph, à part.

Ô mon cœur ! tu peux tressaillir !… Ô mes larmes ! vous pouvez couler !… (À ses frères.) Écoutez, je suis Joseph.


Ruben.

Quoi ! seigneur ?…


Issacar.

Comment pouvons-nous te répondre ?


Joseph, à part.

Je ne sais quelle sensibilité puissante s’est emparée de moi et me remue toute l’âme. (Haut.) Oui, je suis Joseph que vous avez vendu. Mais n’en soyez pas affligés. Moi je succombe à la joie. J’ai eu la force de résister à la douleur, mais je ne sais si ce plaisir ne me tuera point.


Benjamin.

Mon bien-aimé Joseph, mes larmes te font voir ce que j’éprouve.


Joseph.

Ô Benjamin ! combien ce jour rachète de chagrins !… Que de bonheur je te dois !… je te suis reconnaissant, ô mon frère ! de ce que tu as été la consolation de notre père bien-aimé… Il se contemplait en Rachel… Ensuite c’est toi qui lui as rappelé cette image… et bientôt il va de nouveau la contempler en nous deux, comme en un miroir brisé dont on a réuni les fragments. — Viens, approche, Benjamin, que je te presse sur mon cœur.

Ils s’embrassent.

Benjamin.

Seigneur, tous mes frères te parlent dans un muet silence, et si j’ai plus d’audace, c’est que ta bonté et tes faveurs m’encouragent. Dès le premier moment où je t’ai vu, charmé de voir en toi tant de grâce, j’ai senti que je t’aimais. Il y avait en moi je ne sais quoi qui m’avertissait qu’en toi se trouvait la moitié de mon âme et de ma vie ; mais je n’entendais qu’à demi ce que mon âme me disait, car il me manquait la moitié de mon âme.


Joseph.

Mon aimable et doux frère, ton extérieur annonce bien ce que tu es. (Aux autres.) Pour vous, retournez vers notre vieux père, et allez le consoler. Que l’aîné lui raconte ma fortune, et qu’il vienne la partager avec vous, échangeant la vallée d’Aran contre la vallée de Goscen. — Je vous donnerai des chars, des habits, de l’or, de l’argent, qui lui montreront l’accueil qu’il doit trouver ici. Avec l’agrément du roi mon seigneur, vous vivrez tous en Égypte, et vous y serez autant que moi-même, car je vous consacre toute ma vie pour m’avoir rendu mon père.


Ruben.

Ô mon généreux frère… à peine si j’ose t’appeler de ce nom, bien que j’aie été le moins cruel de tous ceux qu’a formés le même sang[33]… Au nom de ce sang qui est dans tes veines, pardonne-nous, et que ta majesté ne châtie point le crime commis envers l’humble berger. Nous dirons à notre père qu’il vienne te voir, qu’il vienne trouver près de toi la joie et la vie.


Joseph.

Avant de partir, mes frères, venez baiser la main au roi.


Bato.

Et moi, monseigneur, je vous prie de ne pas refuser la vôtre à un pauvre paysan.


Joseph.

Qui es-tu ?… Serais-tu Nephtali ?…


Bato.

Non, monseigneur ; je suis Bato… autrefois Batico[34]… avec qui vous jouiez quand vous étiez petit.


Joseph.

Je suis charmé de te voir.


Bato.

Il paraît que la bête féroce ne vous avait pas dévoré ?


Joseph.

Ma mort a été supposée.

Ils sortent. Tous les Frères passent l’un après l’autre devant Joseph, et, en passant, chacun d’eux s’incline avec respect. Benjamin et Bato restent seuls.

Benjamin.

Allons, Bato, allons porter cette nouvelle au bon vieillard.


Bato.

Comme il va être content ! il en mourra !


Benjamin.

Marche !


Bato.

Vous me céderez Lida, n’est-il pas vrai, maintenant que vous allez être un grand seigneur ?


Benjamin.

Jamais je n’ai eu d’amour pour elle.


Bato.

Sur votre tête ?


Benjamin.

Et je te la donne pour femme.


Bato.

Oh ! de ce coup, je vais me venger. — Il faudra, vive Dieu : qu’elle me prie, et moi, je ne veux plus d’elle.

Ils sortent.



Scène IV.

La campagne.


Entre JACOB.


Jacob.

Divin créateur du ciel et de la terre, seigneur de tout ce que je vois, toi à qui la voûte azurée sert de trône, et devant qui s’inclinent humblement les célestes phalanges, console mon cœur affligé dans la solitude où il languit ; aie pitié de mes peines et de ma vieillesse. C’est toi qui jadis apaisas la colère de Laban, lorsque, par une ruse semblable à ses ruses, j’emmenai Rachel et Lia, et qui me réconcilias avec Ésaü qui me suivait armé. Si tu as permis, sur la fin de mes jours, qu’on m’enlevât Dina, et qu’une bête féroce déchirât Joseph, accorde du moins à ton serviteur que je revoie Benjamin avant que vienne la mort, fin de tous mes travaux.


Entrent DINA, LIDA, et des Musiciens en habits de fête.


Dina.

En ces tristes circonstances, nous devons lui procurer des distractions.


Lida.

Vous augmenterez ses ennuis. Je connais son caractère.


Dina.

Mon père, en l’absence de mes frères, nous cherchons à t’égayer.


Jacob.

Il n’est plus de repos pour moi ; ma vie est à sa fin.


Dina.

Monseigneur, dérobe un moment à tes ennuis. Assieds-toi, et demeure spectateur de nos amusements. — Bientôt reviendront tes fils.


Jacob.

Avant leur retour, Dina, je serai mort.

Il s’assied. Dina et Lida dansent avec deux Bergers, et les Musiciens chantent.

Musiciens, chantant.

Elle est belle, la bergère,
Elle a un doux regard ;
Elle est l’honneur de ces bois
Et l’orgueil de la vallée.

Elle a de beaux cheveux,
Ses dents sont des perles,
Et quand elle passe,
Elle réjouit tous les cœurs.

Il la vit et l’aima ;
Il fut aimé d’elle,
Et pour l’obtenir
Il servit quatorze ans.

À la fin sa belle
Lui fut accordée,
Et les bergers contents
Célébrèrent leurs noces.

Pour un tel amour,
Ô Rachel chérie !
Les années sont peu,
Et courte est la vie[35].


On entend au loin un bruit de chevaux, des clochettes et des voix.

Jacob.

Doucement ! quel est ce bruit ?


Lida.

Ce sont des éléphants, des chameaux et des chars qui s’avancent à travers l’allée de saules.


Jacob.

Alors, ce ne doivent pas être mes fils ; ils n’ont point cet appareil pour porter leur modeste bagage.


Entrent BATO et RUBEN, en courant.


Bato.

C’est moi qui arriverai le premier.


Ruben.

Arrête, bête que tu es !


Bato.

Jamais bête ne s’arrête.


Ruben.

Père et seigneur, permets que je baise tes pieds.


Bato.

Joseph est vivant. (À Ruben.) Maintenant, dites le reste.


Jacob.

Qu’est ceci, Ruben ?


Ruben.

Seigneur, nous sommes allés en Égypte.


Bato.

Contez donc comme quoi Joseph est vice-roi.


Ruben.

Animal, veux-tu bien me laisser ?


Jacob.

Que dit-il là, mon fils ?


Ruben.

Eh ! mon père, que pourrais-je te dire encore, puisqu’il t’a dit que Joseph était vivant ?


Jacob.

Quoi ! mon fils Joseph…


Dina.

Laissez-le respirer ; car la joie peut tuer aussi bien que la douleur.


Entrent BENJAMIN et les autres Frères.


Nephtali.

Nous nous mettons à tes pieds.


Jacob.

Embrassez-moi, mes fils… Ô mon cher Benjamin !


Benjamin.

Tu sais déjà sans doute l’histoire de Joseph et qu’il est vivant ? C’est lui qui nous envoie te chercher. Le roi Pharaon nous a donné tant d’or et d’argent que nos éléphants et nos chameaux fléchissent sous la charge qu’ils portent.


Jacob.

Puisque mon fils Joseph est vivant, moi, mes fils, je puis mourir.


Ruben.

Seigneur, il te fait appeler afin que tu le voies et lui parles, et afin que tu vives avec lui. Car il veut nous donner une vallée que peuplera notre famille.


Jacob.

Ciel puissant, donne à ton serviteur la force dont il a besoin. Les chagrins ne l’ont point tué, ne permets pas que la joie le tue.


Issacar.

Joseph s’était perdu au fond de l’Égypte ; et ses grandes vertus ont été cause que le roi de ce pays l’a fait monter avec lui sur le trône.


Jacob.

Je ne veux point chercher d’où est venu tout cela. — Mes fils, laissez-moi seul un moment.


Bato, à voix basse.

Eh bien, Lida, à quoi penses-tu ?


Lida.

À tes extravagances.


Bato.

Tu sais que tu es ma femme maintenant, et je vais prendre ma revanche.


Lida.

Oh ! je n’ai peur de rien… Je ne crains qu’une chose, les coups de pied et les soufflets.

Elle sort.

Ruben.

Bato !


Nephtali.

Bato !


Bato.

Je ne sais à qui entendre.


Ruben.

Il faut réunir nos gens.


Nephtali.

Il faut renfermer le bagage.


Bato, à part.

Que nos gens crèvent de faim, et que le diable emporte le bagage, amen !… Car, avec cette coquette de Lida, je perds la tête, d’autant que je n’ai pas la patience de Jacob[36].

Ils sortent ; Jacob demeure seul.

Jacob.

Seigneur tout-puissant, dans toutes les circonstances de ma vie, tu as été mon guide et mon appui, et toujours ta main m’a délivré des périls qui menaçaient ma faiblesse. — Comme c’est pendant mon sommeil que tu me conseilles, je voudrais que le sommeil visitât mes yeux. — Voici le puits du serment… reposons-nous sur ses bords[37]… Tu sais, ô mon Dieu ! combien je désire voir Joseph ; mais je ne veux rien faire sans connaître ta divine volonté, et je désire savoir quelle est ta pensée sur ce voyage : car l’homme le plus sage s’égare lorsqu’il fait un seul pas sans Dieu.

Il s’endort ; on entend une musique mélodieuse, et en même temps un ange descend sur un nuage et s’arrête au-dessus du puits.

L’Ange.

Jacob ?


Jacob.

Que dites-vous, Seigneur ?


L’Ange.

Je suis le Dieu fort de tes pères. Pars pour l’Égypte. J’irai avec toi et te ramènerai en ce pays.


Jacob.

Seigneur ?


L’Ange.

Ne crains rien. Je te ferai grand entre les nations.


Jacob.

Votre serviteur s’incline devant vous. (L’Ange remonte vers les cieux au son de la musique.) Attendez, mon seigneur, attendez ! (Il s’éveille.) Il a disparu !… Qu’ai-je entendu ?… C’est Dieu même qui a parlé, et qui m’a conseillé de partir pour l’Égypte. — Eh bien ! partons. — Adieu, terre de Canaan, adieu ; je vais voir mon Joseph, puisque Joseph est vivant. Et en effet il devait vivre encore, puisque moi-même je vis.

Il sort.



Scène V.

À Memphis, dans le palais.


Entrent JOSEPH et NICÈLE.


Nicèle.

Je te supplie de m’accorder cette grâce.


Joseph.

Pourquoi me parler ainsi, Nicèle ? Oublies-tu que j’ai été ton esclave, et que tu me commandais ?


Nicèle.

Lorsque je me souviens, mon seigneur, de ma coupable conduite envers toi, je ne me vois d’autre excuse que l’amour.


Joseph.

L’amour excuse tout[38].


Nicèle.

L’amour seul pouvait inventer un si cruel mensonge, et une femme seule pouvait le prononcer. J’en suis confuse, je m’en repens, et je t’en demande pardon, si l’innocence calomniée peut pardonner une telle offense. Tu songeras que je suis femme et que j’aimais… Mon époux est l’un des généraux de Pharaon, et il a pour toi beaucoup de zèle.


Joseph.

Je n’ai qu’un mot à te répondre, Nicèle : j’ai été ton esclave.


Nicèle.

À présent, c’est nous tous qui sommes les tiens.


Joseph.

Je ne suis point de ces hommes que la faveur éblouit, et à qui une grandeur inattendue fait perdre le souvenir du passé. Les états, les empires ont, comme toutes les choses humaines, leurs commencements, leur accroissement et leur décadence, et l’on ne peut pas compter sur les rois. Aujourd’hui je suis ; demain je puis n’être pas ; et comment tirerait-on vanité d’une chose qui peut ne durer qu’un jour ?… Je ferai du bien à ton époux autant par affection que par reconnaissance.


Nicèle.

Voici le roi.


Joseph.

Éloigne-toi un moment ; je vais lui parler selon tes désirs.


Nicèle.

Daigne oublier que c’est par moi que tu as souffert. Souviens-toi seulement que je suis la cause indirecte de ton élévation ; car, par suite de ma méchanceté, tu es sorti de prison pour monter sur le trône.

Elle s’éloigne.


Entre PHARAON. Joseph va pour se mettre à genoux ; le Roi l’en empêche.


Pharaon.

Joseph, j’ai à me plaindre de toi. N’eût-il pas été juste que tu apprisses à ton roi ces heureuses nouvelles ?


Joseph.

Quelles nouvelles, seigneur ?


Pharaon.

Naguère, lorsque tes frères ont dû retourner dans leur pays, je les ai comblés de présents ; je leur ai donné de l’or, de l’argent, de riches habits, et en même temps mes chars, mes éléphants et mes chameaux pour ramener ici avec plus de pompe le vieux Jacob ton père. Il est ici, et tu ne me dis point son arrivée.


Joseph.

Tu te plains de ma négligence, pour m’apprendre à moi-même la nouvelle que j’attendais. — Je vais voir le vieux Jacob mon père. Mais, auparavant, j’ai une grâce à te demander.


Pharaon.

Que puis-je te donner ?


Joseph.

Les rois sont les obligés de ceux qui les servent avec amour et fidélité, et je demande une récompense pour mes services.


Pharaon.

Que veux-tu ?


Joseph.

Approche, Nicèle. (Au Roi.) Le général, son époux, t’a constamment servi avec dévouement dans la paix et dans la guerre, et, comme tu sais, il a été mon maître.


Pharaon.

Tu es mon vice-roi ; qu’il soit ton lieutenant et qu’il préside mon conseil.


Nicèle.

Je te baise humblement les pieds.


Joseph.

Prince, voici mon père qui arrive.


Entre JACOB, porté par quatre de ses Fils. Ses autres Fils le suivent.


Jacob.

Laissez-moi, mes fils, laissez-moi me mettre aux pieds du roi, et voir le visage de Joseph.


Joseph.

Mon père !


Jacob.

Maintenant, Joseph, vienne la mort quand elle voudra ; mes travaux sont finis.


Ruben, au public.

Ici le poète termine les Travaux de Jacob. La troisième partie, qui est la grande tragi-comédie de la Sortie d’Égypte, vous apprendra le reste. Belardo[39] se met à vos pieds !



  1. Le mot espagnol trabajos revient exactement au mot latin labores, et ici il signifie peines, ennuis, tourments, chagrins, douleurs, mais avec une nuance poétique et noble qui ne se trouve au même degré dans aucune de ces expressions. C’est pourquoi nous l’avons traduit par le mot travaux, qui, dans l’acception ordinaire, a le même sens et la même valeur. Ce n’est pas d’ailleurs la première fois que le mot travaux est employé au pluriel dans cette acception. Au dix-septième siècle, il avait aussi la signification que nous lui avons donnée. Le poëte Sénecé a composé un poëme intitulé : les Travaux d’Apollon, dans lequel il a raconté les peines, les ennuis, les chagrins d’Apollon chassé du ciel.
  2. En disant que Lope a composé sur la Genèse trois pièces qui forment une sorte de trilogie, nous ne voulons pas dire qu’il n’a composé que celles là. Nous avons aussi de lui une pièce intitulée l’Histoire de Tobie, deux pièces intitulées la Beauté de Rachel (la Hermosura de Raquel), etc., etc.
  3. Il avait trente ans.
  4. Comme pour la Découverte du nouveau monde et d’autres pièces où se trouvent un grand nombre d’acteurs, Lope a placé en tête de chaque journée les noms des personnages qui y figurent.
  5. Paraque quieres saber
    Las desdichas de un cautivo
    Dichosas en tu poder ?

  6. Dina, fille de Jacob, fut enlevée par Sichem, fils d’Hémor — On peut voir à ce sujet la Genèse, chap. xxxiv.
  7. Ou Mamré.
  8. Creció la embia, que siempre
    Fue pollila de los trages.

  9. Que commençaron por ella
    A ser los hombres mortales.

    ...Por veinte reales
    , etc., etc.

  10. Levanta, levanta ! — El cielo
    Te levante
    , etc., etc.

  11. Nous demandons pardon pour cette équivoque, mais il nous était impossible de l’éviter.
  12. Y assi haras en essa capa
    Con vengança de muger,
    Lo que el toro suele hacer
    Del hombre que se le escapa.

  13. En Espagne, la corde était réservée aux vilains.
  14. Amor imaginava
    Y assi vienes agora, vida mia,
    Con arco y con aljava.

  15. Rachel en mettant au monde son second fils l’appela Benoni (fils de douleur). Mais Jacob le nomma Benjamin (fils de ma droite). Voyez la Genèse. ch. xxxv.
  16. Si es este sueño animal,
    Bien puede ser que proceda
    De tu mismo pensamiento.

  17. Les Grecs avaient surnommé Trismégiste le Mercure égyptien ou Hermès.
  18. Soñe que estava à la orilla
    De un rio
    , etc., etc., etc.

    L’expression de la Genèse est plus exacte. Elle dit du fleuve, parce qu’il n’y a en Égypte qu’un seul fleuve, le Nil.

  19. Littéralement : « Donne-moi, sauveur, le doigt du cœur, auquel je mets l’anneau de mon sceau. » On appelait le doigt du cœur le doigt du milieu de la main gauche, et on l’appelait ainsi parce qu’on supposait qu’il y avait une veine qui le liait particulièrement au cœur.
  20. Señor, tu hechura levantas,
    Como la luz que encendiendo
    Las demas siempre se quada
    Con la que tuvo primero.

  21. Dans la traduction de la Bible que nous avons sous les yeux la servante de Rachel s’appelle Bilha, et celle de Lia se nomme Zilpa. Mais il peut se faire que la traduction dans laquelle Lope lisait la Genèse donnât à ces deux femmes les noms que lui-même leur a donnés.
  22. ...El rey, cuyos dorados velos
    Me ha dado como el sol los da á la luna.

  23. Nous avons traduit mot à mot Voici le texte de ce curieux passage :

    Los frutos del linage humano herencia
    Queden con igualdad distribuidos,
    Dando sustento á todos igualmente.

  24. Je suis venue ici incognito (encubierta).
  25. Ici la scène est transportée dans l’intérieur du palais ; mais comme il n’y avait nulle part d’interruption, nous n’avons pas pu indiquer le changement.
  26. En los hombres que goviernan
    A y este divertimiento
    Como en los hombres de letras.

  27. En Espagne, quand on interpelle un individu par le mot hombre (homme) ! c’est ordinairement un signe que l’on est en colère.
  28. ...Quien será parte
    A ofenderte, si has rendido
    A aquel divino gigante ?

    On peut voir au ch. xxxii de la Genèse la lutte de Jacob avec l’ange.

  29. Que dizes ? — Que no me abraces ;
    Que voluntad con dos medias
    Algun necio se la calce.

  30. L’espagnol ajoute : « Car, dit-on, il se nomme ainsi parce qu’ils ne sont que l’ombre de son soleil. »
  31. Pobre Bato, ya desdoblo
    La pança para pagar
    Los pollos y los repollos.

  32. Mot à mot : « Qu’un fer brûlant nous imprime à tous un S et un clou ! » En Espagne, on marquait ainsi les esclaves. Cet S et le clou (clavo) formaient une sorte de rébus qui voulait dire es-clavo (esclave).
  33. Les frères de Joseph avaient d’abord voulu le tuer ; Ruben s’y était opposé.
  34. Diminutif de Bato.
  35. Cette petite chanson est dans l’espagnol d’une grâce ravissante.
  36. Qui servit quatorze ans pour obtenir Rachel.
  37. El poço del juramento
    Es este ; aqui me reclino.

    Le puits du serment, c’est le puits près duquel Abraham fit alliance avec Abimélec. Voyez la Genèse, chap. xxi.

  38. Todo es disculpas amor.

  39. Belardo était pour Lope comme une espèce de surnom poétique, et il s’est désigné sous ce nom dans les compliments obligés qui terminent plusieurs de ses comédies.