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Les Tuileries (Lenotre)/13

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XIII
L’IMPÉRATRICE

Un diplomate avisé, résidant depuis vingt-cinq ans à Paris et qui se flattait de bien connaître la France, écrivait, le 28 février 1848 : « La royauté est usée jusqu’à la corde et ne se relèvera plus ici[1]. » Le même jour, arrivait à Paris un prétendant inattendu, fils de la reine Hortense et de Louis Bonaparte, frère cadet de l’empereur. Il était connu, dans la gouaillerie populaire, comme un écervelé, sinon tout à fait fou, du moins un peu grotesque depuis ses échauffourées de Strasbourg et de Boulogne et sa romanesque évasion de la prison de Ham d’où, condamné à une détention perpétuelle, il s’était échappé au bout de six ans.

En arrivant à Paris, quelques jours après la fuite de Louis-Philippe, il se logea place Vendôme, à l’Hôtel du Rhin, en face de la colonne triomphale que domine la statue de son oncle ; les badauds, tout de suite, affluèrent, curieux de contempler ce phénomène. L’impression unanime est très défavorable : c’est un petit homme, court de jambes, assez gauche, affligé d’un fort accent allemand et dont le gros nez et les yeux ternes ne rappellent en rien les traits du grand empereur. Le diplomate avisé dont on a plus haut cité le diagnostic, proclame : « Louis Bonaparte n’est rien pour ce pays » ; et il le décrit ainsi : « chétif, pâle et ridé, sans être vieux il en a l’air. Son regard doux et inoffensif inspire plus de pitié que d’intérêt[2]. » D’autres décident que les somnolences auxquelles il est sujet témoignent d’une santé usée et les mieux renseignés sur la vie intime de cet avorton répandent que son goût pour les jolies femmes, son incorrigible lascivité, ont fait de lui un incapable. Il est, d’ailleurs, perdu de dettes, sans idées ni programme politiques, sans partisans ni amis, sans chance apparente de jouer le moindre rôle… Mais il s’appelle Napoléon et, dix mois plus tard, il est élu président de la République dont l’immense majorité du pays ne veut plus.

Le prince se fixe à l’Élysée, — d’où son oncle est parti pour l’exil mortel, — et la tradition napoléonienne se renoue ainsi après trente-trois ans de coupure. Le revirement est immédiat : la haute société parisienne fréquente dans les salons délabrés et sans luxe du prince-président ; le noble faubourg, qui a boudé les Tuileries durant tout le règne du roi-citoyen, renonce à son renfrognement et fait fête au paladin inespéré qui va museler les démagogues. Il est charmant ce sauveur ; il reçoit avec l’affabilité d’un gentilhomme accompli ; il est accueillant sans morgue, serviable, sans rancune pour ceux qui l’ont brocardé, galant avec toutes les femmes, audacieux et tendre à l’égard des plus belles. L’une d’elles, — celle qui l’a le mieux connu, — disait : « Il irait chercher une fleur dans les bois, une nuit d’hiver, s’arrachant au feu pour aller se mouiller, afin de satisfaire le caprice d’une personne aimée[3]. » Quand un homme a conquis cette réputation, il possède l’assentiment de toutes les femmes et il est bien près d’être le maître du monde. Aussi le coup de force du 2 décembre 1851 reçut-il l’approbation de toute l’Europe. À Paris, le tour parut hardi et bien joué ; il bâillonnait l’émeute incessamment menaçante et mettait fin au trop long règne des discoureurs. À l’étranger, l’applaudissement fut enthousiaste : un Autrichien écrivait : « Le monde devra à Louis Bonaparte une éternelle reconnaissance, car il nous aura tous défendus contre l’anarchie », et le comte de Chambord lui-même, que l’on supposait déçu, approuvait hautement et recommandait à ses fidèles de soutenir le prince-président : « Tout ce qu’il fait est providentiel pour la France, pour son bonheur, pour la sauver d’une dissolution et d’une démoralisation complètes. » Un an plus tard, l’Empire était rétabli, et Napoléon III prenait possession des Tuileries.

Il s’y logea dans le rez-de-chaussée de Louis-Philippe, donnant vue sur le jardin avec lequel l’appartement communiquait directement par deux perrons de quelques marches. En entrant par le grand péristyle du pavillon de l’Horloge, on traverse d’abord un vestibule, puis le salon des huissiers, celui des aides de camp. Vient ensuite la salle du Conseil des ministres que suit un salon sans destination précise et où l’on entasse les journaux. On est alors dans le cabinet de l’empereur, composé de deux pièces séparées par une porte en arcade toujours ouverte. Cette enfilade, gagnée par Louis-Philippe sur la galerie basse de Philibert Delorme, est décorée très sobrement et diffère peu d’une confortable maison bourgeoise ; les murs sont tendus de soie grise ou de lampas rouge ; les plafonds n’ont pas de peintures.

On pénètre alors dans la partie ancienne du rez-de-chaussée qu’habitèrent Marie-Antoinette et les deux impératrices, Joséphine et Marie-Louise. L’étroit cabinet où se reposait Louis XVI est devenu salle de bains ; de la petite salle suivante Napoléon III a fait son cabinet de toilette, d’où l’on entre dans la chambre à coucher, belle pièce à deux fenêtres dont une partie a été la chambre de Marie-Antoinette. Au chevet du lit de l’empereur, en acajou orné de bronzes, est placé, dans une sorte de reliquaire, le talisman de Charlemagne qu’a possédé Napoléon Ier et qui assure l’Empire à son détenteur. Trois pièces qui furent le salon et les antichambres de la reine, puis le siège du Comité de salut public, et qu’occupent maintenant les secrétaires de l’empereur, terminent l’appartement au palier de l’escalier de l’habitation.

Napoléon III, revenant de Compiègne, ne s’installa aux Tuileries qu’en fin décembre 1852. Il allait y vivre en célibataire : les grands appartements du premier étage s’ouvraient, néanmoins, fréquemment, pour des dîners officiels ou des réceptions mondaines, auxquelles, comme bien on pense, les femmes agréables ne manquaient pas[4]. L’une d’elles, Mlle de Montijo, espagnole de naissance, assidue aux soirées de l’Élysée et aux chasses de Compiègne, avait, depuis plusieurs mois, séduit, par sa beauté, sa grâce et son charme le prince-président dont l’empressement auprès de cette rayonnante étrangère suscitait bien des jalousies. On savait que l’empereur cherchait femme et que ses tentatives d’une alliance princière avaient été froidement accueillies par les Cours d’Europe. Or, il advint que, le 31 décembre, à un dîner des Tuileries, comme Eugénie de Montijo, au bras d’un officier d’ordonnance de l’empereur, allait entrer dans la salle à manger, la femme d’un ministre prit le pas sur elle « en s’étonnant, à haute voix, qu’une aventurière osât la précéder ». Eugénie s’effaça, s’assit à la table de l’empereur qui, la voyant pâle, prête à pleurer, se leva, quitta sa place, vint à elle et tenta de l’interroger ; mais en vain. Le repas terminé, il la rejoignit, l’attira à l’écart : « Qu’y a-t-il ? — Il y a, Sire, qu’on m’a insultée chez vous, ce soir, et qu’on ne m’y insultera pas une seconde fois. » L’empereur, d’un ton de maître, répondit : « Demain, on ne vous insultera plus[5]. »

Malgré cet engagement ferme, les jours passèrent sans qu’il se manifestât. Hésitait-il ou espérait-il émousser la furieuse opposition de sa famille à ce « mariage d’étudiant » ? Eugénie crut la partie perdue. Mérimée, son confident et son mentor, conseilla la fuite. Il fut convenu qu’elle se rendrait une dernière fois aux Tuileries et annoncerait à l’empereur son départ pour l’Italie. Au soir fixé pour cette entrevue suprême, — c’était le 15 janvier 1853, soir de grand gala, — Napoléon, après avoir ouvert le bal, dans la salle des Maréchaux, au bras de l’ambassadrice d’Angleterre, s’approcha d’Eugénie à qui il réservait la seconde danse. Étonné de son silence, de sa tristesse, il la questionna : « Sire, dit-elle, je vous fais mes adieux, je m’en vais. » Il a pâli : « Venez », fait-il ; et il l’entraîne hors de l’immense salle, par les grands salons déserts : tous deux, se réfugiant loin du bruit, traversent celui du Premier consul, celui d’Apollon, la salle du Trône et s’arrêtent au salon Louis XIV, — qu’on appelle maintenant le salon de famille, — où parvient à peine le bruit lointain des orchestres. Là, bien seuls, ils causent : « Pourquoi partez-vous ? — Je ne veux pas gêner votre destinée ni me compromettre davantage ; on a assez parlé de nous… Je ne vous reverrai plus. — Vous ne partirez pas : ce soir même je vais demander votre main à Mme de Montijo. » Elle le conjure de réfléchir encore. S’il éprouve le moindre regret, elle est prête à lui rendre sa parole. Lui, à son tour, s’inquiète : redouterait-elle de s’associer à son sort, encore mal assuré ? Que durera l’engouement populaire ? La place qu’il souhaite partager avec elle n’est pas sans péril… Non, elle ne craint rien que de le perdre ; elle le suivra toujours, fidèlement, dans la bonne comme dans la mauvaise fortune[6].

L’entretien se poursuit ainsi, en confidences échangées : c’est, depuis les jours lointains, — deux siècles, — de Louis XIV et de La Vallière, la première fois que ces solennels salons des Tuileries, si chargés de notre Histoire, entendent des propos d’amour et servent de décor à une si mémorable idylle. La scène est émouvante et digne de son somptueux théâtre. Eugénie, debout, dans sa robe de bal, le cœur battant, la poitrine haletante, incrédule encore du conte de fée dont elle est la tremblante héroïne… L’empereur, assis à la table qui fut, au temps de Louis-Philippe, celle du Conseil des ministres, écrit à la comtesse de Montijo… On la croyait perdue, cette lettre historique ; elle fut retrouvée très récemment à Madrid, dans les archives du duc d’Albe. La voici :


Au palais des Tuileries, le 15 janvier 1853.

  Madame la Comtesse,

Il y a longtemps que j’aime Mademoiselle votre fille et que je désire en faire ma femme. Je viens donc aujourd’hui vous demander sa main, car personne plus qu’elle n’est capable de faire mon bonheur, ni plus digne de porter une couronne. Je vous prierai, si vous y consentez, de ne pas ébruiter ce projet avant que nous ayons pris nos arrangements.

Recevez, Madame, l’assurance de mes sentiments de sincère amitié.


Napoléon[7].

Il tend à Eugénie le papier : « Est-ce bien ? Êtes-vous contente ? » Éblouie, chancelante, elle le lui rend, le suppliant encore d’envisager les intérêts de sa couronne et de sa politique ; mais la décision de l’empereur est irrévocable : la lettre est portée sur-le-champ à l’hôtel de Montgermont, place Vendôme, où habite la comtesse de Montijo. Les deux amoureux reviennent vers la salle du bal. Napoléon a pris le bras de la future impératrice : en traversant la salle du Trône, devant le lourd baldaquin dont les plis magnifiques abritent le siège d’or et de pourpre qui a servi au sacre de 1804, l’amoureux dit à sa fiancée : « Il y en aura bientôt deux ; je vais commander le vôtre… » Celui qui lui parle ainsi, — elle s’en souvient, — elle l’aperçut pour la première fois, seize ans auparavant, alors que, petite fille, elle visitait la Conciergerie. Arrivant de Strasbourg, prisonnier, condamné à l’exil perpétuel, il attendait la chaise de poste et l’escorte de gendarmes qui devaient le conduire à Lorient où on l’embarquerait pour l’Amérique. Elle le vit, assis sur un escabeau, devant une table où étaient posés un verre de vin et une assiette de biscuits ; il avait les yeux baissés, le teint blême, l’habit noir froissé par deux jours et une nuit de voyage…

On possède aussi, depuis peu, provenant de la même source, des lettres d’Eugénie à sa sœur, la duchesse d’Albe. Elle lui trace à la hâte ses impressions : en attendant le mariage, fixé au 1er mars, elle habitera l’Élysée ; de la foule, massée aux portes de ce palais, elle entend monter le cri : Vive l’impératrice ! « Dieu veuille que ça ne change jamais, écrit-elle ; mais l’adversité me trouvera plus ferme et plus courageuse que la prospérité… Tout ce moment est bien triste : je dis adieu à ma famille, à mon pays, pour me consacrer exclusivement à l’homme qui m’a aimée au point de m’élever jusqu’à son trône. Je l’aime. Il est de cœur noble et dévoué… » La date du mariage a été avancée pour des motifs politiques qui ne sont pas dits et le 29 janvier, à neuf heures du soir, la cérémonie civile est célébrée aux Tuileries. À huit heures, une voiture de la Cour, entourée de cavaliers, amène au château l’impériale fiancée ; elle descend sous le péristyle de l’escalier de l’appartement ; le prince Napoléon et la princesse Mathilde la reçoivent à l’entrée de la galerie de Diane ; accompagnés du grand chambellan, des dames d’honneur, ils la conduisent au salon de famille où attend l’empereur, en uniforme de général, ayant sur la poitrine le collier de la Légion d’honneur qu’a porté Napoléon Ier et le collier de la Toison d’or, provenant de Charles Quint. Il est entouré des cardinaux, des ministres, des maréchaux de France, des ambassadeurs et de toute sa maison civile et militaire[8]. Il s’avance au-devant d’Eugénie qui paraît très émue ; un peu de rouge dissimule la pâleur de ses joues ; elle est vêtue d’une robe de satin rose recouvert de dentelles ; elle porte au cou un fil de perles, cadeau de son fiancé.

Un peu avant neuf heures, toute la Cour se forme en un cortège et gagne la salle des Maréchaux où, sur une estrade d’une marche, dressée au pied des cariatides, copies de celles de Jean Goujon, sont disposés deux fauteuils : l’empereur se place sur l’un et, du geste, invite Eugénie à s’asseoir sur l’autre. Les princes et princesses de la famille impériale se tiennent debout à leur côté. La Cour, rangée en demi-cercle dans l’immense salle, se tiendra également debout tant que durera la cérémonie. Le ministre de la Maison impériale s’avance : « Au nom de l’empereur ! » dit-il. Napoléon et Eugénie se lèvent. Les questions de rigueur sont posées ; les deux conjoints sont proclamés époux ; ils se rassoient ; on apporte et on élève jusqu’à eux la table sur laquelle est ouvert le registre de l’état civil de la famille impériale ; ils signent l’acte de leur mariage, acte qui fait immédiatement suite à celui de la naissance du roi de Rome[9].


Mariage de l’empereur Napoléon III.


Après un court concert dans la salle de spectacle, l’impératrice fut reconduite à l’Élysée. Le lendemain, au moment de s’habiller pour la bénédiction nuptiale, elle trouvait le temps de griffonner à sa sœur ce court billet : « La cérémonie d’hier a été superbe ; mais j’ai manqué de me trouver mal avant d’entrer dans le salon où nous avons signé ; je ne puis te peindre tout ce que j’ai souffert pendant trois quarts d’heure, assise sur un trône peu élevé avec tout le monde en face ; aussi j’étais plus pâle que les jasmins que j’avais sur la tête… Depuis hier, on me donne le titre de Majesté ; il me semble que nous jouons la comédie[10]… » De son côté, la comtesse de Montijo écrivait : « Je ne sais si je dois être heureuse ou pleurer. Combien de mères m’envient actuellement qui, voyant les larmes qui m’emplissent les yeux, ne comprendraient pas. Eugénie va être reine et malgré moi je songe que les reines ont peu de bonheur dans ce pays… Le souvenir de Marie-Antoinette m’obsède[11]… »

Le 30, à midi, Eugénie arrive aux Tuileries par le guichet du Carrousel et la cour du château. Sa voiture pénètre sous le péristyle de l’Horloge, s’arrête au bas du grand escalier. L’impératrice est accueillie par la famille de l’empereur et les hauts dignitaires de sa Maison. Napoléon l’attend au bas des degrés, lui prend la main et, par la galerie de la Paix, la conduit à la salle des Maréchaux ; tous deux s’avancent jusqu’au grand balcon d’où l’on domine tout le Carrousel : la cour du château, la place, sont pleines de troupes alignées ; le canon tonne ; les tambours battent aux champs ; les clairons sonnent ; les cavaliers saluent du sabre ; les fantassins présentent les armes ; toutes les cloches de Paris sont en branle et, de la multitude qui se presse au loin, s’étage à toutes les fenêtres et jusque sur les toits des vieilles maisons qui cachent le Louvre, s’élève une grande clameur : Vive l’impératrice ! Déjà le carrosse, tout d’or et de glaces, attelé de huit chevaux empanachés, qui doit la porter jusqu’à Notre-Dame, l’attend sous le portique du palais. Elle y prend place à la gauche de l’empereur, chancelante sous l’invraisemblance de ce rêve écrasant.

Au soir de cette éblouissante journée, le couple impérial se réfugiait au petit château de Villeneuve-l’Étang que Napoléon III avait acheté et réuni au domaine de Saint-Cloud. Il allait vivre avec sa jeune femme, durant quelques jours, dans la solitude de cette délicieuse et pittoresque résidence. Un flâneur des bois de Ville-d’Avray les rencontra, le 1er février, se promenant en voiture : « L’impératrice, que je voyais pour la première fois, m’a paru fort jolie, notait-il dans son journal ; ils étaient dans une calèche découverte, se tenant chacun dans son coin, en un tête-à-tête qui m’a semblé bien froid pour des mariés de quarante-huit heures[12]. » Cette froideur apparente n’était vraisemblablement que le recueillement d’un couple heureux de se soustraire aux salamalecs harassants de la Cour. L’empereur, en effet, se montrait « passionnément épris » d’Eugénie ; dans le clan même de la vieille aristocratie, plus royaliste que le roi, où l’on ne cessait de gloser sur l’étonnant mariage de Louis Bonaparte, on ne mettait pas en doute son profond amour pour sa femme ; quant à elle, on la disait fort malheureuse : accoutumée à la vie libre des villes d’eaux mondaines, elle souffrait, assurait-on, d’être prisonnière de ses grandeurs et de la passion jalouse de son empereur. L’une de ses amies d’enfance, ayant obtenu, à grand peine, l’autorisation de la voir, la trouva en larmes, « se lamentant d’être enfermée dans une cage, dorée, à la vérité, mais hermétiquement close ; elle n’était maîtresse de rien ; on ne l’avait même pas consultée pour la composition de sa maison ».

Tandis que le bon peuple de Paris, si facilement impressionnable, acclamait sincèrement la nouvelle souveraine qui avait consacré à de magnifiques charités le million déposé dans sa corbeille et par l’empereur et par la ville de Paris, les douairières survivantes de la Restauration dénigraient, à bec acéré, l’insolente qui osait se dire chez elle dans ces Tuileries où les plus grandes dames de France avaient plié le genou devant des Majestés authentiques. « Il est malheureux de voir notre pauvre pays tombé si bas, écrivait l’une d’elles ; les pamphlets, les calembours pleuvent de tous côtés et dans tous les salons ; cette malheureuse impératrice a été tellement traînée dans la boue que, ne fût-ce que par charité chrétienne, on serait porté à la défendre[13]. » On commentait aigrement la cérémonie de Notre-Dame ; — « les dames avaient l’air bien terre à terre » ; — « les cardinaux manquaient de tenue ; sauf M. de Bonald, il n’y en avait pas un qui fût de bonne maison » ; — « l’impératrice a paru moins jolie qu’on ne s’y attendait ; elle était d’une pâleur extrême » ; — « sa prétendue beauté n’est pas sans défaut ; le plus frappant est d’être plus grande assise que lorsqu’elle est debout… ». Enfin, « une circonstance sûre, mais qu’on ne publie pas, pour ne pas éveiller les superstitions, c’est que, en rentrant de Notre-Dame aux Tuileries, la voiture impériale, surmontée d’une grande couronne, n’a pu avancer en passant sous la voûte du pavillon de l’Horloge. Le cocher, surpris, a fouetté ses chevaux et leur élan a fait tomber l’obstacle, lequel n’était ni plus ni moins que cette couronne, trop haute pour le portail et qui a volé en éclats[14] ». Ceci rassérénait un peu les envieuses qui interprétaient ce présage comme une promesse du destin vengeur.

Il est certain que, dans ses débuts, l’impératrice Eugénie eut à vaincre ce préjugé atavique qui, dans la croyance populaire, réservait aux seules filles de rois le privilège de trôner aux Tuileries. La pauvre Joséphine, unique exception à cette traditionnelle prérogative, avait cruellement expié son intrusion. Or, en dépit des épigrammes, des quolibets, voire des calomnies, Eugénie triompha très vite de cette prévention, et si complètement que, par sa beauté, sa grâce, son affabilité sans morgue, son constant souci de bienfaisance, la dignité de sa vie, l’accueillante séduction de sa Cour, elle devint en quelque sorte, la souveraine type ; d’autres femmes, en Europe, portaient le même titre qu’elle ; mais quand on disait l’impératrice, c’était elle qu’on désignait ainsi et nul ne pouvait s’y tromper. De toutes les reines ou princesses qui la précédèrent dans ces Tuileries de malheur, c’est elle encore qu’évoque aussitôt la pensée, quand on prononce le nom de ce palais dont elle sut faire le plus célèbre et le plus envié de tous les salons du monde. Les plus superbes souverains s’honorèrent d’y venir lui rendre hommage et leur passage fut l’occasion de fêtes d’une élégante somptuosité que les Tuileries n’avaient jamais connue.

On a tant écrit, dans ces dernières années, sur la Cour de Napoléon III, qu’il est bien inutile de revenir ici sur ce sujet parfaitement connu ; après les chroniques de Mme Bouvet, les livres du comte Fleury et de Louis Sonolet, les récents volumes de M. André Bellessort, de M. Octave Aubry, de M. Jacques Boulenger, il ne reste rien à dire sur la vie intime des Tuileries et l’on doit se contenter de recourir à la topographie pour fixer quelques points de détail intéressant l’histoire du château.

Dans les premières années de son mariage, l’impératrice habita, au premier étage, les pièces jadis occupées par Napoléon Ier ; sa chambre était celle du grand empereur : un petit escalier, discret et sombre, mettait en communication cette pièce avec celle où couchait, au rez-de-chaussée, Napoléon III. C’est dans la chambre où, quarante et un ans auparavant, presque jour pour jour, était rentré le proscrit de l’île d’Elbe, que naquit, le 16 mars 1856, le prince impérial. Heures d’angoisse ; les médecins sont inquiets ; l’impératrice, tordue de douleurs, paraît près de trépasser. À genoux contre le lit de sa femme, l’empereur pleure à gros sanglots. Enfin, à trois heures du matin, l’enfant est né, la mère est sauve et son mari, — l’homme impénétrable que rien, jamais, ne semble émouvoir, — pousse la porte du salon de famille où, dans l’attente de l’événement, les hauts dignitaires de l’Empire sont réunis. « J’ai un fils ! Un fils ! » crie-t-il, suffoquant et, au hasard, les yeux pleins de larmes, il embrasse les personnes qui se pressent autour de lui.

Au petit jour, le canon annonçait aux Parisiens la naissance de l’héritier impérial. C’était le troisième enfant de France qui voyait le jour aux Tuileries…

Vers cette époque, l’architecte Lefuel entreprend la construction d’un complément d’appartement pour l’impératrice, sur la seule terrasse qui subsiste encore de l’œuvre primitive de Philibert Delorme. Ce travail va rétablir la symétrie entre les deux ailes centrales des Tuileries, l’autre terrasse étant, depuis les aménagements de Louis-Philippe, absorbée par l’escalier d’honneur. Comme l’appartement que l’empereur occupe au rez-de-chaussée, celui de l’impératrice aura son entrée au pavillon de l’Horloge. Dans le vestibule commun à ces deux appartements, l’architecte place un large escalier à rampe de fer forgé, dont le palier supérieur dessert le premier étage. À droite, une porte ouvre sur la salle des Maréchaux ; à gauche, commence la série des nouvelles pièces élevées sur l’ancienne terrasse : c’est d’abord un cabinet où se tiennent les huissiers et les valets de pied ; puis le salon vert, réservé aux dames de service ; ensuite, le salon rose dont le plafond, peint par Chaplin, symbolise la naissance du prince héritier : de la corbeille où repose le baby impérial, escorté par les amours, Flore, éveillant l’aurore, écarte les nuages et la nuit. Le troisième salon est bleu et le pinceau de Dubuffe y a représenté, en dessus de portes, les plus jolies femmes de la Cour de l’impératrice. Là, Sa Majesté donne audience. On parvient ainsi au cabinet de la souveraine : « C’est sa retraite préférée ; elle y a tout commandé, combinant les nuances, plaçant et déplaçant les meubles. » « Le cabinet de l’impératrice, écrivait Octave Feuillet à sa femme, se compose de deux pièces réunies par une espèce d’arcade ; cela est un pur rêve, un nid de fée, de reine, d’oiseau bleu. Des tableaux, des fleurs, des merveilles d’art, des petits coins, des niches, des retraites, des grottes cachées dans des draperies, derrière des paravents de verdure et de fleurs, avec des lampes dans le feuillage… Je ne puis te dire tout ce qu’il y a, dans ce cabinet, de joli, de magnifique, de gracieux, d’intéressant[15]… »

Ici se terminait la série des pièces récemment élevées sur la vieille terrasse de Catherine de Médicis, et l’appartement se poursuivait dans le pavillon bâti, au XVIe siècle, par Bullant ; on est là dans l’ancien appartement de Napoléon Ier qu’habita Eugénie depuis son mariage : c’est, complètement transformés, le cabinet de toilette du fondateur de la dynastie, puis sa chambre à coucher, qui fut aussi celle de Louis XVIII et de Charles X et où rien ne rappelle maintenant ces augustes occupants ; une gracieuse peinture de Faustin Besson figure, au plafond, une bande d’amours voltigeant autour du médaillon de la reine Hortense. La suite de l’étage, ancien cabinet du premier empereur, son salon, ses antichambres, encore ornées des décorations du XVIIe siècle, resteront sans destination fixe : en 1868, on y logera le prince impérial, jusqu’alors élevé, depuis sa petite enfance, dans l’appartement du rez-de-chaussée sur la cour, qui fut celui du roi de Rome[16].

Pour montrer à présent la souveraine chez elle, on ne peut mieux faire que d’emprunter aux charmants souvenirs de Mme Octave Feuillet, le récit de son premier dîner aux Tuileries ; dîner presque intime : quarante convives au plus. Elle se souvient que la voiture s’arrêta sous le grand péristyle du palais ; endroit solennel où le silence est de rigueur. Une lourde tapisserie des Gobelins ferme l’entrée des appartements de l’empereur et de l’impératrice ; un suisse à la livrée impériale, des cent-gardes en faction, des piqueurs bottés et toujours prêts à monter à cheval[17]. Quand, avec son mari, Mme Feuillet, — en robe de soie lilas couverte de bouillonnés de tulle de même nuance dans lesquels pointent des touffes de muguet, — quand Mme Feuillet descend de voiture, le suisse frappe de sa hallebarde les dalles ; la jeune femme a presque peur : « le cœur lui saute, sa gorge se serre » ; il lui semble qu’elle ne pourra jamais gravir le grand escalier, tout éblouissant de lumières, s’étageant entre deux haies de cent-gardes debout sur les marches et immobiles comme les statues des temples égyptiens. Elle monte pourtant au bras de son mari ; ils traversent la galerie de la Paix, la salle des Maréchaux ; de majestueux valets de pied jalonnent le parcours à travers ce palais d’Aladin, resplendissant des feux d’énormes lustres et l’on parvient ainsi au palier de l’impératrice : le salon des huissiers, le salon vert, le salon rose, le salon bleu… Elle voudrait bien s’ébahir à l’aise des magnificences qui l’entourent, « mais elle ne veut pas avoir l’air d’une petite fille curieuse ». Au dernier salon, la princesse d’Essling, grande maîtresse de la maison de l’impératrice, reçoit les invités et Mme Feuillet exécute sa première révérence. « J’y réussis, conte-t-elle, sans marcher dans ma traîne et je suis contente de moi ; la princesse me prend par la main et me fait asseoir au milieu d’un groupe d’une vingtaine de femmes qui parlent si bas entre elles qu’on se croirait dans la chambre d’un malade. Les hommes, — en frac et en culotte, vêtus comme des maîtres d’hôtel, — sont groupés dans les embrasures des fenêtres et parlent aussi très bas. Deux chambellans circulent au milieu d’eux, disant à chacun quelle sera sa voisine de table. Le salon dans lequel nous sommes est le salon particulier de l’impératrice : il y a, dans tous les coins, des gerbes de fleurs, des tables chargées de livres, d’ouvrages, de petites boîtes, de statuettes… Je m’y sens moins perdue que dans les galeries et je reprends confiance.

« Au bout d’un certain temps d’attente et de mystérieuses causeries, une haute porte vient à s’ouvrir ; une voix sonore annonce L’empereur ! Tout le monde est debout. L’impératrice apparaît aussi ; les femmes sont placées d’un côté du salon, les hommes, de l’autre. M. de Lezay-Marnésia nomme les hommes à l’empereur ; M. de Toulongeon nomme les femmes à l’impératrice… qui s’arrête devant moi, me regarde, me fait compliment sur ma toilette :

« — Vous me direz le nom de votre couturière.

« — Madame, c’est un homme, un Anglais…

« — Ah ! Et on l’appelle ?

« — Worth, Madame ; il est depuis peu de temps à Paris.

« Quant à elle, ce soir-là, c’était une déesse descendue de l’Olympe ; elle avait une robe de tulle blanc semé de nœuds de velours noir que retenaient des épis de diamants. Sur sa tête une aigrette de diamants, à son superbe cou tous les diamants de la couronne… On eût dit une fille de roi sortant d’un palais des mille et une nuits et traînant après elle les merveilles de Babylone. »

Le délicieux récit se poursuit ; on passe à la salle du repas « aux sons d’une musique divine ». Mme Feuillet est du côté faisant face à l’empereur, pas très loin de lui et elle remarque qu’il cherche à l’apercevoir à travers l’encombrement des corbeilles de fleurs, des candélabres, des surtouts, — qu’elle imagine « d’or massif », mais qui sont, on doit le dire, en ruolz[18] ; — et bientôt elle s’avise que l’empereur prie la princesse d’Essling de repousser une pyramide de fruits qui lui cache sa charmante invitée. « Ce fut pour moi un triomphe, note-t-elle ; mais qui ne me laissait heureuse qu’à demi, car je n’osais lever les yeux, et j’avais faim, et je désirais voir… »

Aux jours de grands bals, c’est tout autre chose : La Vie parisienne[19] de ce temps lointain nous retrace le pimpant tableau, — ne serait-il pas d’Alphonse Daudet ? — d’une de ces élégantes mêlées de trois à quatre mille danseurs et danseuses évoluant sous les yeux des accueillantes Majestés : un tourbillon de robes et d’habits de toutes couleurs, de velours roide et d’aiguillettes mobiles, de broderies d’or à demi voilées par les gazes d’argent, d’épaules blanches et de plastrons rouges, de diamants et de croix ; une lumière puissante baigne tout cela dans une sorte de buée transparente et dorée. Au-delà de ce remous moutonnant, dans la sereine vapeur du lointain de la salle des Maréchaux, se dresse la pyramide officielle sous la tribune aux cariatides : au bas, les dames assises dans des toilettes d’une opulence solennelle ; puis les uniformes multicolores des membres du corps diplomatique, les plastrons d’or des ministres, l’arc-en-ciel du service impérial, le bleu tendre des officiers d’ordonnance relié à l’écarlate des chambellans par le violet doux et discret des maîtres des cérémonies. Au-dessus de tout, les deux trônes ; dans la tribune qui les surplombe, l’orchestre symphonique de Strauss emplit la salle de ses cadences molles et un peu solennelles ; un autre orchestre lui répond, au loin, dans la galerie de la Paix. À minuit, l’empereur et l’impératrice, suivis de toute la Cour, quittent l’estrade de la salle des Maréchaux et se dirigent en cortège vers la galerie de Diane où est servi le souper réservé. Sur leur passage, toute l’assistance, formée en double haie, s’effondre en révérences et en profonds saluts.

Mais ces galas enviés ne sont pas fréquents. La plupart du temps, Napoléon III et sa femme parviennent à vivre, en dépit de leur rôle, dans une intimité quasi bourgeoise. Elle s’occupe à lire, écrit beaucoup, visite les pauvres, les hôpitaux, tient elle-même les comptes de son budget de charités. Lui, réfugié dans son cabinet du rez-de-chaussée comme en un sanctuaire, consacre toutes les heures que lui laisse la politique à des recherches historiques sur la vie de César et les antiques vestiges de son passage dans les Gaules. Rien de moins impérial que ce cabinet : des fauteuils de velours rouge à franges, une bergère à oreillettes en cuir vert et, au mur, un immense plan de Paris où sont indiqués les tracés des percées d’Haussmann, accomplies ou projetées. À neuf heures du soir, sa journée faite, l’empereur travaille là jusqu’à minuit, en compagnie d’un savant numismate, d’origine badoise, naturalisé français, Wilhelm Froehner, conservateur intérimaire des antiquités au musée du Louvre. Froehner recherchait pour l’empereur les documents de nature à intéresser l’histoire de César et lui en faisait la lecture. Il mourut récemment, nonagénaire, et, comme il était devenu aveugle, il avait, à son tour, une lectrice. Mme la comtesse de Rohan-Chabot assumait charitablement cette tâche, et, au cours de ses entretiens avec ce vieillard érudit, elle recueillit de lui maints détails précieux sur ses relations avec Napoléon III. Il se souvenait du premier soir où il fut mandé aux Tuileries : c’était le 16 janvier 1863. Félix, le valet de chambre de l’empereur, était prévenu de sa visite. Entré par le péristyle du pavillon de l’Horloge et introduit dans le salon des aides de camp, Froehner fit donc appeler Félix qui parut bientôt : « Oui, je sais, fit-il ; Sa Majesté vous recevra aujourd’hui à dix heures. Attendez un instant. » On fait passer le savant dans le salon du Conseil ; bientôt une porte s’ouvre et il entend « une voix de corbeau appeler : “Monsieur Froehner !” » C’était l’empereur ; il fit entrer le visiteur dans son cabinet : « J’ai besoin d’un lecteur, dit-il, et j’apprends que vous pouvez me tirer d’embarras. Mais nous ne pourrons commencer que dans une quinzaine de jours. D’ici là, je vais vous trouver du travail… »

Le 30 janvier, Froehner fut avisé que l’empereur le reverrait à neuf heures du soir, le lendemain. Ayant passé sa redingote des grands jours, il se rend aux Tuileries, s’en va tout droit jusqu’à la salle du Conseil, s’installe sur un canapé pour y attendre l’appel de « la voix de corbeau » ; on pouvait, si le temps paraissait long, prendre un volume dans une vitrine et se distraire en lisant ; mais, à neuf heures précises, l’empereur parut : il portait l’habit noir, sans décorations, avec le pantalon, la culotte étant réservée pour les réceptions. Et Froehner put constater que Napoléon III avait, sous la chemise dont le plastron bâillait, non point une cotte de mailles, ainsi que le certifiaient les gens bien informés, mais un simple gilet de soie rose[20].

Cette séance fut consacrée à une lecture qui dura de neuf heures du soir à une heure du matin, sans une goutte d’eau pour rafraîchir le gosier du liseur ; en sortant du cabinet impérial pour regagner le péristyle de l’Horloge, il dut, à chacune des portes, enjamber un dormeur couché sur un matelas. L’empereur se montra très généreux pour son auxiliaire ; tant que dura la mise en œuvre de la Vie de César, le pauvre savant fut dans l’aisance ; son collaborateur l’avait pris en affection et le traitait en camarade. Parfois, l’impératrice entr’ouvrait une porte et passait la tête : « Louis, disait-elle, — sa voix était d’une douceur exquise, — Louis, il est temps de te coucher ; le médecin l’a encore recommandé ce matin. » Un soir l’empereur dit : « Entre. » Et Froehner fut présenté à l’impératrice. On l’invita à Saint-Cloud, à Fontainebleau ; il eut l’honneur de faire partie d’une « série de Compiègne ». Dans l’intervalle de leurs travaux, l’empereur jouait avec lui au billard, au bouchon, contait des anecdotes et ces faveurs suscitèrent tant de jalousies que, dès l’Empire tombé, Froehner était arrêté comme espion prussien ! Bientôt mis en liberté sur l’intervention de Gambetta, il perdit sa place au Louvre ; mais il fut sans rancune, car, lorsqu’il mourut, en 1925, dans son petit logement de la rue Casimir-Périer, il légua au cabinet des Médailles de la Bibliothèque nationale sa précieuse collection d’antiquités.

On s’attarderait volontiers à ces minuties d’une époque heureuse et de la Cour la plus brillante assurément, en même temps que la plus hospitalière, qu’abritèrent jamais les Tuileries. On souhaiterait aussi, avant d’aborder le récit de la criminelle catastrophe qui, en douze heures, anéantit l’œuvre de trois siècles, esquisser ce qu’était, dans les derniers jours, l’aspect extérieur du château, objet de tant de modifications successives. Mais comment décrire un édifice dont il ne reste aucune trace et dont personne n’a pris soin de perpétuer la mémoire par quelque publication documentaire qui en eût été une complète reconstitution[21] ?

Nul n’ignore qu’après trois cents ans d’essais infructueux et de vains projets, Napoléon III entreprit et réalisa, en cinq ans, la réunion du Louvre aux Tuileries. Le premier empereur avait amorcé ce gigantesque travail en édifiant la galerie qui, soudée au pavillon de Marsan, s’avança vers l’est et s’arrêta au guichet de la rue de Rohan[22]. Au temps du Second Empire, étaient logés là le ministère et les bureaux de la Maison impériale. Tout le reste de l’immense palais qui encadre aujourd’hui la place et les jardins du Carrousel, date du Second Empire. Cette œuvre immense terminée, Napoléon III entreprit de reconstruire le vieux pavillon de Flore qui, jusqu’alors, était demeuré tel que l’avait hâtivement élevé Henri IV. En même temps, l’empereur décidait de modifier la galerie du bord de l’eau, depuis sa jonction avec les Tuileries jusqu’au guichet de Lesdiguières et de trouver, dans cette nouvelle aile, l’emplacement d’une salle des États et d’un grand appartement destiné au prince impérial[23]. La maçonnerie et la décoration extérieure de ces derniers travaux étaient terminées en 1870 ; mais les aménagements intérieurs restaient à faire.

Dans le voisinage de tous ces bâtiments neufs, la longue façade des Tuileries, alignée vers le Carrousel, gardait, dans sa vétusté, grande allure. Rien n’en avait été changé depuis la surélévation commandée à Levau par Louis XIV et l’on y reconnaissait encore, dans la partie centrale, bien des morceaux du palais primitif et qu’avait respectés l’architecte du grand roi. Ainsi, au pavillon de l’Horloge, si imposant dans sa lourdeur, subsistaient, rongés par les intempéries et blanchis par l’âge, des fûts de colonnes, annelés de marbres durs, qu’avait dressés Philibert Delorme ; des bouts de corniches fouillées par le ciseau de ses praticiens présentaient une délicatesse de travail qu’on eût pu croire l’ouvrage des fées. Même on découvrait, dans certaines parties de ces dentelles de pierre, des chiffres et des emblèmes auxquels certains attribuaient un sens cabalistique et où d’autres voyaient les initiales de Catherine de Médicis et de son mari, Henri II, entremêlées de miroirs cassés, de panaches renversés, de colliers et d’anneaux brisés, tous pronostics allégoriques de deuils et de vicissitudes. D’un examen plus attentif, il ressortit que ces logogriphes n’étaient autres que des niveaux parfaitement figurés, avec leur traverse, leur corde et leur plomb. On en compta quarante, sculptés dans la pierre sur les colonnes du côté du jardin et huit sur celles du grand portique de la cour[24]. Restait à expliquer ce symbole et nul ne parvint à en éclaircir l’énigme. Si l’on osait proposer ici une solution tardive, on émettrait cette hypothèse : les niveaux, signe égalitaire, dataient peut-être de 1793 : le citoyen sculpteur Roger qui, à cette époque, assuma la mission de « marteler » les lys et les soleils du grand escalier et de maquiller en une pique de sans-culotte le sceptre royal, était bien capable d’avoir poursuivi son œuvre vengeresse et transformé en « niveaux » les vestiges impurs d’un passé odieux.

Telles qu’étaient les façades des Tuileries, avec leur rajustement de morceaux disparates, leurs lourdes toitures, les fragments de décorations sculpturales portant la marque de styles si divers, les bustes antiques et les statues de marbre tranchant par leur blancheur sur la teinte quasi noire des vieux murs, elles composaient, par leur variété même, l’un des monuments les plus curieux de Paris, l’un des plus vénérables aussi, à coup sûr, le plus célèbre. L’intérieur du château demeurait un musée d’Histoire sans pareil, car, s’il n’y restait absolument rien, — que les gros murs, — qui datât de la Renaissance, les grands appartements de l’aile sud gardaient, sauf quelques modifications ornementales, la majesté dont les avait empreints le goût somptueux du Roi-Soleil. Les derniers aménagements de Louis-Philippe et de Napoléon III en faisaient une demeure habitable pour des souverains soucieux de n’être pas sans répit en représentation ; on y pouvait vivre aussi bien dans l’intimité familiale que dans l’apparat du cérémonial le plus fastueux. Certes, on y manquait des aises de notre vie moderne, si l’on n’était plus au temps où Louis XIV ne pouvait dormir en raison des légions de punaises qui infestaient son lit, ou du froid qui sévissait dans sa chambre au point qu’il s’enrhumait chaque fois qu’il changeait de perruque[25] ! Quoique fort bien tenu, le confortable des Tuileries, même dans les derniers temps, n’égale pas celui de nos maisons bourgeoises ; on y rencontre encore, dans bien des escaliers, des porteurs d’eau ; un calorifère chauffe les appartements impériaux, mais les feutiers et les monteurs de bois circulent incessamment dans le reste du château, ainsi que les lampistes chargés de l’entretien des réverbères qui éclairent jour et nuit les corridors, cabinets, escaliers dérobés et recoins des appartements de Leurs Majestés, et si, en travaillant, le soir, l’empereur a besoin d’un livre de sa bibliothèque, il lui faut allumer une bougie pour que Froehner découvre le volume sur les rayons. Pour tout dire, nombre de closets et particulièrement ceux de Napoléon III et du prince impérial, consistent en de sombres réduits « creusés dans l’épaisseur des murs, sans ventilation ni lumière[26] ». Aussi, dès les premières chaleurs, les souverains désertent-ils cette résidence, « dont l’air pesant et surchauffé rend le séjour insupportable », et vont-ils s’installer à Saint-Cloud, puis à Fontainebleau, à Biarritz et à Compiègne, pour ne rentrer aux Tuileries que dans les derniers jours de décembre.

C’est donc de Saint-Cloud que, le 28 juillet 1870, l’empereur partit pour la guerre, laissant Eugénie régente de l’Empire. Il emmenait son petit prince, alors âgé de quatorze ans. Jours d’attente anxieuse pour la souveraine. Il semble que l’horizon se charge de redoutables orages. Presque subitement, ils éclatent : notre armée est vaincue, l’Alsace et la Lorraine sont envahies. Le 8 août, à deux heures du matin, l’impératrice-régente quitte Saint-Cloud. Elle n’y rentrera jamais. Elle arrive aux Tuileries avant l’aube. Quel abandon ! Les volets clos, les imposantes galeries, les grands salons, déserts ; les pas y résonnent comme dans un caveau. Aux appartements d’Eugénie, pas une fleur ; les tapis sont roulés ; les housses, « de perse lustrée à gros bouquets d’iris mauve », couvrent les meubles et les rideaux ; une lourde atmosphère de détresse pèse sur le palais silencieux.

Trois semaines d’agonie pour l’infortunée souveraine : chaque jour, les nouvelles de l’armée parviennent désastreuses ; la garde bloquée sous Metz avec Bazaine ; le quartier impérial en retraite vers la Champagne ; Paris, à bref délai, menacé. Elle ne dort plus ; à peine se nourrit-elle ; tour à tour glacée ou brûlante de fièvre, elle tente de remonter le courage de ses ministres dont elle préside le Conseil, au rez-de-chaussée du château ; elle est toujours vêtue de la même robe, — en cachemire noir avec un col et des poignets de lingerie, — s’épuisant en combinaisons pour sauver, non point la dynastie, elle n’y songe pas, mais la France. De l’avis même de ceux qui l’ont critiquée le plus et qui l’approchèrent en ces jours tragiques, elle fut magnifique de désintéressement et d’abnégation ; et, quand l’Histoire aura, en prenant de l’âge, acquis l’impartialité, elle mettra l’épouse de Napoléon III au rang des nobles figures de nos annales. Trochu lui-même disait : « Cette femme est une Romaine ! »

Le cœur déchiré, mais résolu, elle se refusait à mettre en sûreté sa fortune ; elle écrivait à l’aide de camp du prince impérial, — son adoré Loulou : — « Je puis pleurer sur mon fils mort, blessé ; mais, en fuite, je ne vous le pardonnerais jamais ! » Tous les instants qu’elle pouvait dérober aux affaires, elle les consacrait aux blessés : la salle de spectacle du château était transformée en ambulance ; une autre occupait un baraquement, élevé sur la terrasse du bord de l’eau. Rentrée chez elle, on la voyait prosternée au pied de son lit, le front dans la main, appelant Dieu à son secours. Et elle sentait, à chaque heure, s’effriter le beau conte de fée qu’avait été sa vie ; au délaissement des familiers, à la dérobade des fonctionnaires, à la nonchalance même des serviteurs, elle pouvait compter les degrés de son inéluctable descente. Enfin, l’impitoyable destin lui porta le coup fatal : c’était dans l’après-midi du 3 septembre ; elle était seule, exténuée, pitoyable dans le cabinet de l’empereur, au rez-de-chaussée du château. Chevreau, ministre de l’Intérieur, entre : il tient à la main une dépêche ; il est blafard, il tremble, il se soutient à peine ; l’impératrice lui arrache le papier, l’ouvre… Toute l’armée captive, l’empereur prisonnier !… Avec un rugissement de lionne expirante, Eugénie se dresse, retombe, les poings aux tempes. Titubante, se sentant mourir, elle atteint le petit escalier qui monte à son appartement, se cramponne à la rampe de velours, parvient à sa chambre ; les deux derniers fidèles Conti et Filon, l’y attendent : elle est folle : « L’empereur est mort, crie-t-elle, il est mort ! On me le cache. Il est mort ! Un Napoléon ne rend pas son épée ! » Et, par un revirement de démente, la voilà tombée à genoux, devant une image de celui qui, naguère, l’a tant aimée, sanglotante et gémissant : « Pardon, pardon ! » Puis elle s’abat, sans connaissance, écrasée sous l’effondrement de sa grandeur écroulée.

Le lendemain, — un étincelant dimanche d’été, — elle a recouvré sa fermeté ; elle veut lutter encore ; il y a foule aux Tuileries ; les ministres, des députés, des ambassadeurs ; on marche à pas de loup ; on parle à voix basse ; elle seule forme des projets : elle affrontera tous les dangers ; elle accepte d’avance ce que l’on fera d’elle, à la condition qu’on l’emploie, n’importe où, n’importe comment, à servir la France. Mais non ! Elle n’est plus, elle ne sera plus rien que fugitive et proscrite. Une fois de plus, ces Tuileries ensorcelées ont eu raison de leurs maîtres : c’est la cinquième dynastie qui en est chassée ; des cinq enfants de France qui y sont nés ou y ont vécu, pas un n’aura régné.

Elle voudrait s’attarder ; ne pas quitter ce palais que, plus que toute autre souveraine, elle a marqué de son empreinte. Mais on la supplie, on la presse : « Vite ! Vite ! » Une foule se masse au Carrousel et pousse des cris de mort. La grille de la Concorde a été forcée et des groupes animés ont pénétré dans le jardin ; la garde du château met la crosse en l’air. Eugénie se coiffe d’un chapeau, couvre son visage d’une voilette. Nigra, l’ambassadeur d’Italie, lui prend le bras, l’entraîne. Metternich, l’ambassadeur d’Autriche, les accompagne. Par le long couloir sombre qui double l’appartement du rez-de-chaussée, on atteint l’escalier de la reine, — celui qu’a monté Napoléon, revenant de l’île d’Elbe. D’ordinaire, au bas des marches, sous le péristyle, stationne toujours un coupé, attendant des ordres. Il est là. Mais la livrée du cocher, les armoiries impériales de la portière, signaleront la voiture à la foule ameutée. Alors, on remonte l’escalier jusqu’au premier étage ; on est dans la galerie de Diane. C’est par là que, dix-sept ans auparavant, le front couronné de jasmins d’Espagne, Eugénie est entrée au château, le soir de son mariage. Depuis peu, cette galerie communique avec les nouveaux bâtiments, inachevés, du pavillon de Flore ; on pourra ainsi, par la galerie du bord de l’eau, gagner le vieux Louvre et sortir par la colonnade : « Vite ! Vite ! » encore. Plusieurs dames suivent et quelques dévoués de la dernière heure.

Par la longue galerie des tableaux, le salon carré, la galerie d’Apollon, on arrive au salon des Sept-Cheminées. Avant de poursuivre par le musée Charles X, l’impératrice s’arrête pour le suprême adieu. Baisemains, révérences, sanglots étouffés ; elle est très ferme ; trouve pour chacun des mots de conseil ou de réconfort. Afin de n’oublier personne, il faut bien croire qu’elle dut passer un instant dans la petite salle Henri II, car c’est la seule de son parcours ayant une fenêtre d’où l’on peut apercevoir les Tuileries. Or, — elle s’en souvint toujours, — tandis qu’elle donnait au château dont elle fut l’âme un dernier regard, elle vit s’abattre le drapeau qui, au sommet du pavillon de l’Horloge, signalait, selon le protocole en usage, la présence de la souveraine. Ce symbole de sa chute la bouleverse : elle fuit, au bras de Nigra, par les salles du musée des céramiques antiques ; elle descend l’escalier des antiquités égyptiennes, et, sous le porche de la colonnade, arrête un cocher qui passe, donne une adresse imaginaire et monte dans le fiacre qui l’emmène elle ne sait où.

Quarante ans plus tard, elle pleurait encore en songeant à ce drapeau qu’elle vit descendre le long de sa hampe et s’affaler comme une loque sur les ardoises du dôme des Tuileries.



Notes :
  1. Apponyi, IV, 156.
  2. Apponyi, IV, 57, 160, 247.
  3. Lettres d’Eugénie de Montijo à la duchesse d’Albe, sa sœur, Revue des deux Mondes, 15 juillet 1932.
  4. Il y avait reçu le 3 décembre, Mémoires de Viel-Castel (à la date). V. aussi L’Illustration, janvier 1853.
  5. Octave Aubry, L’Impératrice Eugénie, 84.
  6. Octave Aubry, L’Impératrice Eugénie, passim.
  7. Les Fiançailles de l’impératrice, par Robert Sancourt, Revue des deux Mondes, 15 juillet 1932.
  8. Moniteur officiel, 30 janvier 1853.
  9. Une gravure de L’Illustration représente cette cérémonie, n° 519, du 5 février 1853, p. 85.
  10. Revue des deux Mondes, loc. cit.
  11. Comte Fleury et Louis Sonolet, La Société du Second Empire, 79.
  12. Docteur Pomiès de la Siboutie, Souvenirs d’un médecin de Paris, p. 347.
  13. Duchesse de Dino, Chronique, IV, 81.
  14. Idem, IV, 75.
  15. Mme Octave Feuillet, Quelques années de ma vie, p. 298.
  16. On ne saurait trop conseiller aux lecteurs désireux de plus de précisions, le bel ouvrage publié par M. Henry Clouzot, conservateur du musée Galliera, Des Tuileries à Saint-Cloud ; l’art décoratif du Second Empire. Rien n’a été écrit de plus complet sur les Tuileries de Napoléon III. On recommande également l’album de Rouyer, Les Appartements de S. M. l’impératrice, 1867, in-f°, et l’album de Dayot sur le Second Empire, où l’on trouvera les reproductions de plusieurs photographies rarissimes prises dans les petits appartements impériaux.
  17. Clouzot, 121.
  18. Retirées des ruines des Tuileries et restaurées, certaines pièces de ce surtout sont conservées au musée des Arts décoratifs, Clouzot, 101 et s.
  19. Fascicule du 1er juin 1867.
  20. Souvenirs de Froehner, recueillis par la comtesse de Rohan-Chabot, p. 6.
  21. Clouzot, loc. cit., 119.
  22. Cette construction du Premier Empire subsiste en partie entre le musée des Arts décoratifs et le pavillon de Rohan.
  23. Jusqu’en 1878 on pouvait lire sur le fronton de la porte de ce bâtiment ouvrant sur le Carrousel, cette inscription en lettres d’or sur une table de marbre : Perron du Prince impérial.
  24. Intermédiaire des chercheurs et curieux, 1864, passim.
  25. Journal de la santé de Louis XIV, p. 200 et 236.
  26. Clouzot, 163.