Beautés de la poésie anglaise/Les Valkyriur

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AnonymeThomas Gray

Les Valkyriur




GRAY (THOMAS).
Né en 1716 — Mort en 1771.
Les Valkyriur.


Voilà que la tempête avance – avance – avance ;
Sœurs, il nous faut tisser au métier de l’enfer,
La flèche obscurcit l’air, il grésille du fer
Qui s’entrechoque en grêle, et tombe en abondance.

Vite sœurs au métier, des fils tendons la chaîne,
Nouons, tissons, tramons du fil fin, du fil plat ;
Et le sort de Randver, et le sort du soldat,
L’implacable destin au travail nous enchaîne.

Voyez ! l’œuvre va bien, tisse sœur, tisse, tisse,
Ce tissu que tu fais de chènevis humain
Est fait ; et chaque poids jusques au moindre grain
De tête d’homme fait, et s’abaisse et se hisse.

Flèches teintes de sang, voilà pour tes navettes,
Vite fais les glisser entre tes fils tremblants,
Un glaive, hier encor, le jouet des tyrans
Tient le tissu serré comme un faisceau de brettes.

Voyez Mista, voyez Mista la fille noire,
Et Sangrida la pâle, et la terrible Hilda,
Le fuseau dans leur main court et s’agite… ha ! ha !
Elles te tissent toi – trame de la Victoire !

Avant que le soleil tout rouge de colère
Soit allé de son orbe éclairer d’autres cieux,
Boucliers, javelors et glaives furieux
Auront en se croisant fait frémir l’atmosphère !


Tissez rouge de sang, c’est la trame des guerres ;
Et nous vite en avant, comme des tourbillons,
Où se choquent entr’eux les nombreux bataillons,
Où meurent nos amis, où triomphent nos frères.

En suivant du destin la voie impénétrable,
En parcourant le champ où la mort ça et là
Porte des coups certains, veille ô ma Gondula
Sur le jeune monarque, et sois lui secourable.

Vite à l’œuvre, mes sœurs, en mains vos cimeterres,
C’est à nous de tuer, c’est à nous d’épargner :
Mais qu’il vive surtout celui qui doit régner ;
Tissons rouge de sang, c’est la trame des guerres.

Eux, que naguère encore en son étroit domaine
La plage du désert, comme en un dur étau,
Enserrait, voyez-les, ils plantent leur drapeau
Sur les hauteurs, bientôt ils seront dans la plaine.

Voyez, le vaillant Comte est jeté dans l’ornière,
Percé de coups, il tombe, et trouve enfin la mort ;
Mais ce n’est point assez, l’impitoyable sort
Veut d’un Royal cadavre engraisser la poussière.

Longtemps la noble Erin dans la douleur plongée,
Redisant dans ses chants le combat meurtrier,
De ses larmes de sang pleurera le guerrier
Tombé !… quand de la gloire il touchait l’apogée !

L’horreur !… elle envahit la plaine et la bruyère,
La vapeur du sang monte et fait tache au soleil,
Sœurs tissez de la mort l’effrayent appareil –
Sœurs cessez. – Tout est fait : – levez votre visière !


Salut aux fortes mains, salut aux fortes têtes !
Qu’ils s’élancent au ciel les chants victorieux ;
Hourra !… joie aux vainqueurs ; ah ! quel bonheur pour eux
D’avoir au jeune Roi confirmé ses conquêtes.

Mortel, qui que tu sois par nous apprend l’histoire,
Et sache le pourquoi de ce chant solennel,
Et toi puissante Écosse au vallon, au castel
Va reporter l’écho de ce chant de victoire.

Hourra ! loin d’ici, sœurs, surpassons de vitesse
La cavalle indomptée, et sur nos noirs coursiers
Vers le champ du combat frayons-nous des sentiers ;
Hourra !… Les morts vont vite ! allégresse ! allégresse ! !