Les Vingt et un Jours d’un neurasthénique/IX

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IX


Clara Fistule est venu me voir ce matin. Entre autre histoires, il me raconte que le colonel baron de Présalé passe ici toutes ses journées et toutes ses nuits, à la table de baccara… L’administration du Casino tolère que le vaillant colonel se livre au petit jeu de la poussette… À chaque coup, elle lui accorde un louis, qu’elle rembourse ensuite aux banquiers…

— Qu’est-ce que tu veux ?… m’explique Clara Fistule… Le respect de l’armée, d’abord… Et puis ça n’est pas une affaire… cela rentre dans les frais généraux…

Hier, comme son tableau gagnait, l’intrépide colonel poussa vivement sur le tapis, un billet de cent francs, et, lorsque son tour vint d’être payé :

— Tout va au billet… déclara-t-il, gaiement…

Le croupier hésita, ne sachant que faire…

— Mais, colonel ?… balbutia-t-il.

— Eh bien quoi ?… eh bien quoi ?… Vous ne savez donc pas ce que c’est qu’un billet de cent francs… nom de Dieu ?

Alors, le directeur des jeux, qui se trouvait précisément derrière l’héroïque soldat, se penchant vers lui, lui tapa discrètement sur l’épaule et lui dit tout bas :

— Attention, colonel… vous dépassez… vous dépassez…

— Vous croyez ?… fit le colonel… Ah ! bigre !…

Et s’adressant au croupier :

— Un louis, seulement, au billet… clampin…

Un vrai type de soldat, comme on voit…

Quelquefois, au plus fort de l’affaire Dreyfus, le colonel venait me rendre visite, le matin… Il entrait chez moi, toussant, crachant, sacrant… Et telles étaient nos conversations :

— Eh bien, colonel ?

— Eh bien, voilà !… Je me remets un peu, comme vous voyez… Mais j’ai passé par de rudes moments… Ah ! nom de Dieu !

— Votre patriotisme…

— Il ne s’agit pas de mon patriotisme… il s’agit de mon grade…

— C’est la même chose…

— Parfaitement, c’est la même chose…

— Eh bien ?

— Eh bien… j’ai cru, pendant quinze jours, qu’ils allaient me l’enlever, mon grade, ces types-là… parole d’honneur !…

— Enfin, aujourd’hui, ça va mieux ?… Vous êtes plus tranquille ?

— Plus tranquille… plus tranquille ?… Enfin… on respire un peu, voilà tout… Oui, mais faut voir… faut voir, nom de Dieu… !

Ici, le colonel devenait songeur, et, sous les broussailles remuées de ses sourcils, son regard semblait pénétrer l’avenir… Je lui demandai brusquement :

— Est-ce que vous allez recommencer, dans vos ordres du jour, à traiter les pékins de sales cochons… et parler encore de passer votre vaillante épée à travers le ventre des cosmopolites ?

— Fichtre !… vous en avez de bonnes, vous !… Je vais d’abord laisser pisser le mouton… S’il pisse bien, c’est-à-dire si le gouvernement flanche… ah ! je vous réponds que je leur enverrai, par la gueule, des ordres un peu carabinés, à ces cosmopolites…

— Et s’il pisse mal, colonel ?

— Qu’entendez-vous par là ?

— J’entends, si le gouvernement accentue sa fermeté, et qu’il prenne de sérieuses mesures défensives contre les excitations prétoriennes ?

— Alors, c’est différent… Motus, mon garçon… Ou bien je leur parlerai de mon respect pour cette garce de loi…, de mon obéissance à cette vache de République… Suis-je soldat, oui ou non ?… Donc, la main dans le rang, et par le flanc gauche !…

Il ajoutait, mélancolique :

— Ah ! tout n’est pas rose dans le métier militaire… Il faut avaler son sabre, nom de Dieu !… plus souvent qu’on ne voudrait… Mais quoi !… on ne peut pas faire autrement… Le patriotisme…

— Le grade de colonel !…

— C’est la même chose…

— C’est juste…

Le brave colonel allait et venait dans la pièce, en mâchonnant un cigare dont il ne tirait que de vagues bouffées de fumée… Et il répétait entre chaque bouffée :

— La France est foutue, nom de Dieu !… la France est dans les griffes des cosmopolites…

— Vous avez toujours à la bouche ce mot de cosmopolites… Serait-il indiscret de vous demander ce que vous entendez exactement par là ?…

— Les cosmopolites ?

— Je vous en prie, colonel…

— Est-ce que je sais, moi ?… De sales bêtes… de sacrés sales cochons de traîtres et de sans-patrie…

— Sans doute… mais encore ?

— Des vendus… des francs-maçons… des mouches à viande… des pékins, quoi !

— Précisez, colonel.

— De la fripouille, nom de Dieu !

Et le colonel rallumait son cigare, qui s’était complètement éteint sous l’averse furieuse de ces explications philologiques… Puis :

— Et qu’est-ce qu’on raconte ?… Que Galliffet va supprimer l’uniforme dans l’armée ?… Connaissez ça, vous ?

— Ma foi, non !…

— On dit qu’il va commencer, d’abord par le pantalon, qui serait ad libitum, pour la revue du 14 juillet ?… Pantalon blanc, pantalon bleu, pantalon à carreaux, pantalon de velours à côtes, culotte de bicyclette… Et pour les chefs, la haute forme serait obligatoire… Plus de plumes blanches… plus de panache ?… Elle est bonne… Autant supprimer l’armée, tout de suite… car qu’est-ce que l’armée ?… Le panache, nom de Dieu !… Et comment distinguerait-on désormais un civil d’un militaire ?…

— Il y a bien d’autres choses, colonel, par où les civils se distinguent des militaires !…

— Et qu’est-ce qu’on raconte encore dans les journaux ?… que Dreyfus est rentré en France ?…

— Certainement, colonel.

— Eh bien, elle est raide, celle-là… Elle est forte… ah ! elle est forte ! — Mais puisqu’il est innocent ?

— Innocent ?… Un juif… un sale youpin ? Vous en avez de bonnes !… Et quand cela serait ?… Qu’est-ce que ça fout ?… qu’est-ce que ça nous fout ?… Innocent !… Et puis après ?… Ça n’est pas une raison.

— Voyons… colonel !…

— Il n’y a pas de : « voyons »… Dreyfus a-t-il été condamné ? Oui. Par des juges militaires ? Oui… Est- il juif ? Oui… Eh ! bien, qu’il nous fiche la paix… Ah ! si au lieu d’un gouvernement de cosmopolites, nous avions un gouvernement de vrais patriotes, ce qu’on le renverrait dans son île, ce bougre-là !… Une, deusse… une, deusse !… Arche !… Innocent… D’abord, un lascar qui se permet d’être innocent, sans l’ordre formel de ses chef, c’est une crapule, entendez-vous… un sale clampin… un mauvais soldat… Et quelle tête fait-il, ce misérable traître ?

— On a dit d’abord qu’il était très changé et très abattu…

— Comédie ! Est-ce qu’un innocent est jamais abattu ? Est-ce que je suis abattu, moi ? Allons donc !… Quand on est sûr de son innocence, on la crie, on la hurle, nom de Dieu ! On n’a pas peur, que diable ! On porte la tête haute… en soldat.

— C’est précisément ce qui arrive pour Dreyfus, colonel…, car le premier renseignement n’était pas exact… La réalité est que Dreyfus se montre très ferme et prêt à la lutte…

— Un crâneur alors ?… un rouspéteur ?… Parbleu !… C’est bien ce que je disais… Quand on est innocent, on ne fait pas l’insolent ou le tranche-montagne… On attend, triste, tête basse, la main dans le rang, la bouche close… en soldat… Et puis, ça n’est pas tout ça… Innocent ou coupable, il est toisé… Il n’y a pas à revenir là-dessus… ou la France est archi-foutue… Ainsi, moi, tenez, voici ce qui m’est arrivé… Des amis à moi, des propriétaires de chevaux de courses, avaient l’autre jour engagé un match… un match considérable, nom de Dieu !… Ils m’avaient choisi pour juge, à cause de mon intégrité bien connue… Nous allons à Maisons-Laffitte… Les chevaux courent… Que s’est-il passé ? je n’en sais rien… Ai-je eu la berlue ?… C’est possible… Toujours est-il que je donnai la première place au cheval arrivé le dernier… Mes amis réclamèrent, tempêtèrent, firent le diable…

— Eh bien, colonel ?

— Eh bien, mon garçon, j’ai maintenu, mordicus, mon jugement… et je les ai envoyés promener, en leur disant : « Je me suis trompé, c’est vrai… je me suis fourré le doigt dans l’œil… je le reconnais… mais, foutez-moi la paix !… Si j’étais un civil, un sale pékin de cosmopolite, j’attribuerais le prix au cheval qui, vraiment, l’a gagné… ou bien, j’annulerais l’épreuve… Mais je suis un soldat… et je juge en soldat. Discipline et infaillibilité… Je maintiens l’épreuve… Rompez !… » Et ils ont rompu…

— Pourtant, colonel… la justice…

Le brave colonel haussait les épaules, puis, croisant ses bras sur sa poitrine étoilée de croix et capitonnée d’honneurs, il disait :

— La justice ?… Regardez-moi un peu… Ai-je l’air d’un sale pékin, moi ?… Nom de Dieu ! Suis-je soldat, ou non ?

— Ah ! colonel, répliquai-je… je crains bien que vous le soyez plus que votre grade.

— C’est la même chose… criait le vaillant guerrier, qui se remettait à marcher dans la pièce, en giflant les meubles, en distribuant des bourrades aux chaises… et en hurlant à pleine gueule :

— Mort aux juifs !… Mort aux juifs !…


Ce soir, le colonel baron de Présalé a présidé le banquet offert par les coloniaux et les patriotes en traitement à X… au général Archinard, « notre hôte illustre », ainsi que dit La Gazettes des Étrangers… C’est au restaurant du Casino que cet événement a eu lieu. Le banquet a été superbe, et que de toasts enflammés ! Comme toujours, le colonel a été éloquent et bref.

— Vive la France, nom de Dieu ! s’est-il écrié, en levant son verre… Si nous n’avons pas, du coup, conquis l’Égypte, chassé les Anglais de Fachoda, les Allemands d’Alsace-Lorraine et les étrangers de partout… ça n’a pas été la faute des banqueteurs…

Il y a quelques années de cela, le général Archinard, désireux d’ajouter, à sa gloire de soldat, un peu de gloire littéraire, fit paraître dans La Gazette européenne une série d’articles, où il exposait ses plans de colonisation. Les plans étaient simples mais grandioses. J’y relevai les déclarations suivantes :

« Plus on frappera coupables ou innocents, plus on se fera aimer. »

Et ailleurs :

« Le sabre et la matraque valent mieux que tous les traités du monde. »

Et encore :

« … En tuant sans pitié, un grand nombre. »

Ayant trouvé ces idées, non point nouvelles, mais curieuses en soi, je me rendis chez ce brave soldat, dans le but patriotique de l’interviewer. Ce n’est point chose facile de pénétrer jusqu’à cet illustre conquérant, et je dus parlementer longtemps. Par bonheur, je m’étais « en haut lieu » prémuni de lettres et de références devant lesquelles il n’y avait, même pour un héros de sa trempe, qu’à s’incliner. Le général n’opposa donc, pour la forme, qu’une résistance d’ailleurs assez molle, et il finit par me recevoir… Dieu sait si le cœur me battait fort, lorsque je fus introduit près de lui.

Je dois dire qu’il m’accueillit avec cette brusquerie charmante que, chez messieurs les militaires, on peut appeler de la cordialité. Cordialité joviale et ronde et plaisant à l’esprit d’un Français qui a lu M. Georges d’Esparbès. Vêtu d’un burnous rouge, il était assis sur une peau de tigre et fumait, à la mode arabe, un énorme narghileh. Sur son invitation brève comme un commandement, que j’eusse… une, deusse !… une, deusse !… à m’asseoir, sur une peau de simple mouton, en face de lui, je ne pus me défendre, en obtempérant à ses ordres, de ressentir une vive émotion ; et, à part moi, je tirai, de la différence hiérarchique de ces fourrures, des philosophies grandioses, non moins que de peu consolantes analogies.

— Pékin ?… Militaire… ? Quoi ?… Qu’est-ce que vous êtes ?…

Telles furent les interrogations rapides et successives dont m’assaillit le général.

— Territorial ! répondis-je, conciliant.

Un : peuh ! peut-être un : pouah ! sortit de ses lèvres, dans un gargouillement de mépris, et j’aurais, certes, du seul fait de mon aveu centre-gauche et amphibologique, passé un mauvais quart d’heure comme on dit, si une espèce de petit négrillon, bizarrement costumé, n’était entré, à ce moment, portant un plateau, sur lequel il y avait de nombreuses bouteilles et des verres. C’était l’heure tranquille où les héros vont boire.

Je me réjouis d’arriver à cette heure providentielle de l’absinthe.

— Gomme ?… Curaçao ?… Quoi ?… me demanda abréviativement le glorieux soldat.

— Pure, général…

Et je vis, au sourire approbateur par quoi fut accueillie cette martiale déclaration, que je venais de me conquérir la bienveillance et, peut-être, l’estime du grand Civilisateur soudanais.

Tandis que le général préparait, selon des rites méticuleux, les boissons apéritives, j’examinai la pièce, autour de moi. Elle était très sombre. Des étoffes orientales ornaient les fenêtres et les portes d’une décoration un peu surannée, un peu trop rue du Caire, à mon goût du moins. Aux murs, des armes, en panoplie, des armes terribles et compliquées, reluisaient. Sur la cheminée, entre deux vases où s’érigeaient, en guise de fleurs, des chevelures scalpées, la tête d’un jaguar empaillé mordait de ses crocs féroces une boule en verre au centre de laquelle le cadran d’une toute petite montre faisait les heures captives, transparentes et grossissantes. Mais ce qui attirait le plus mon attention, c’étaient les murs eux-mêmes. Sur toute leur surface, ils étaient tendus de cuir, d’un cuir particulier, de grain très fin, de matière très lisse et dont le noir, verdâtre ici, et là mordoré, m’impressionna, je ne sais pourquoi, et me causa un inexprimable malaise. De ce cuir, une étrange odeur s’exhalait, violente et fade à la fois, et que je ne parvenais pas à définir. Une odeur sui generis, comme disent les chimistes.

— Ah ! ah ! vous regardez mon cuir ?… fit le général Archinard, dont la physionomie s’épanouit, soudain, tandis que ses narines dilatées humaient, avec une visible jouissance, le double parfum qui s’évaporait de ce cuir et de cette absinthe, sans se mélanger.

— Oui, général…

— Vous épate, ce cuir, hein ?

— Il est vrai, général !…

— Eh bien, c’est de la peau de nègre, mon garçon.

— De la…

— … peau de nègre… Parfaitement… Riche idée, hein ?

Je sentis que je pâlissais. Mon estomac, soulevé par un brusque dégoût, se révolta presque jusqu’à la nausée. Mais je dissimulai de mon mieux cette faiblesse passagère. D’ailleurs, une gorgée d’absinthe rétablit vite l’équilibre de mes organes.

— Riche idée, en effet… approuvai-je.

Le général Archinard professa :

— Employés de cette façon, les nègres ne seront plus de la matière inerte, et nos colonies serviront du moins à quelque chose… Je me tue à le dire… Regardez ça, jeune homme, tâtez-moi ça… Ça fait de la maroquinerie premier choix… Hein ?… ils peuvent se fouiller, maintenant, à Cordoue, avec leur cuir…

Nous quittâmes nos fourrures et nous fîmes le tour de la pièce, en examinant minutieusement les bandes de cuir exactement jointes dont les murs étaient recouverts. À chaque minute, le général répétait :

— Riche idée, hein ?… Tâtez-moi ça… Joli… solide… inusable… imperméable… Une vraie mine pour le budget, quoi !

Et moi, affectant de vouloir m’instruire sur les avantages de cette corroierie nouvelle, je lui posai des questions techniques :

— Combien faut-il de peaux de nègres, général, pour tendre une pièce comme celle-là ?

— Cent neuf, à peu près, l’une dans l’autre… la population d’un petit hameau. Mais tout n’est pas utilisé, pensez bien… Il y a, dans ces peaux, principalement dans les peaux de femme, des parties plus fines, plus souples, avec quoi l’on peut fabriquer de la maroquinerie d’art… des bibelots de luxe… des porte-monnaie, par exemple… des valises et des nécessaires de voyage… et même des gants… des gants pour deuil… Ha ! ha ! ha !

Je crus devoir rire, moi aussi, bien que ma gorge serrée protestât contre ce genre de gaieté anthropophagique et coloniale.

Après une inspection détaillée, nous reprîmes position sur nos fourrures respectives, et le général, sollicité par moi à des déclarations plus précises, parla ainsi :

— Quoique je n’aime guère les journaux, d’abord, et ensuite les journalistes, je ne suis pas fâché que vous soyez venu… parce que vous allez donner à mon système de colonisation un retentissement considérable… Voici, en deux mots, la chose… Moi, vous savez, je ne fais pas de phrases, ni de circonlocutions… Je vais droit au but… Attention !… Je ne connais qu’un moyen de civiliser les gens, c’est de les tuer… Quel que soit le régime auquel on soumette les peuples conquis… protection, annexion, etc, etc… on en a toujours des ennuis, ces bougres-là ne voulant jamais rester tranquilles… En les massacrant en bloc, je supprime les difficultés ultérieures… Est-ce clair ? Seulement, voilà… tant de cadavres… c’est encombrant et malsain… Ça peut donner des épidémies… Eh bien ! moi, je les tanne… j’en fais du cuir… Et vous voyez par vous-même quel cuir on obtient avec les nègres. C’est superbe !… Je me résume… D’un côté, suppression des révoltes… de l’autre côté, création d’un commerce épatant… Tel est mon système… tout bénéfices… Qu’en dites-vous, hein ?

— En principe, objectai-je, je suis d’accord avec vous, pour la peau… mais la viande, général ?… que faites-vous de la viande ?… Est-ce que vous la mangez ?

Le général réfléchit pendant quelques minutes, et il répliqua :

— La viande ?… Malheureusement, le nègre n’est pas comestible ; il y en a même qui sont vénéneux… Seulement, traitée de certaine façon, on pourrait, je crois, fabriquer avec cette viande des conserves excellentes… pour la troupe… C’est à voir… Je vais soumettre au gouvernement une proposition dans ce genre… Mais il est bien sentimental, le gouvernement…

Et ici, le général se fit plus confiant :

— Ce qui nous perd, comprenez bien, jeune homme… c’est le sentiment… Nous sommes un peuple de poules mouillées et d’agneaux bêlants… Nous ne savons plus prendre des résolutions énergiques… Pour les nègres, mon Dieu !… passe encore… Ça ne fait pas trop crier qu’on les massacre… parce que, dans l’esprit du public, les nègres ne sont pas des hommes, et sont presque des bêtes… Mais si nous avions le malheur d’égratigner seulement un blanc ?… Oh ! la ! la !… nous en aurions de sales histoires… Je vous le demande, là, en conscience… Les prisonniers, les forçats, par exemple, qu’est-ce que nous en fichons ?… Ils nous coûtent les yeux de la tête, ils nous encombrent et ils nous apportent, quoi ?… quoi ?… Voulez-vous me le dire ?… Vous croyez que les bagnes, les maisons centrales, tous les établissements pénitentiaires ne feraient pas de merveilleuses et confortables casernes ?… Et quel cuir avec la peau de leurs pensionnaires !… Du cuir de criminel, mais tous les anthropologues vous diront qu’il n’y pas au-dessus… Ah ! ouitche !… Allez donc toucher à un blanc !…

— Général, interrompis-je, j’ai une idée… Elle est spécieuse, mais géniale.

— Allez-y !…

— On pourrait peut-être teindre en nègres les blancs, afin de ménager le sentimentalisme national…

— Oui… et puis…

— Et puis, on les tuerait… et puis, on les tannerait !…

Le général devint grave et soucieux.

— Non ! fit-il pas de supercherie… Ce cuir ne serait pas loyal… Je suis soldat, moi, loyal soldat… Maintenant, rompez… j’ai à travailler…

Je vidai mon verre, au fond duquel restaient encore quelques gouttes d’absinthe, et je partis.

Cela me fait tout de même plaisir, et me remplit d’orgueil, de revoir, de temps en temps, de pareils héros… en qui s’incarne l’âme de la patrie.