75%.png

Les Vivants et les Morts/Je vis, je pense, et l’ombre

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche

JE VIS, JE PENSE, ET L’OMBRE…

Je vis, je pense, et l’ombre insensible et divine
Dans le vallon obscur m’entoure de splendeur ;
Le romanesque vent, en s’ébattant, incline
Sur le noir oranger le sureau lourd d’odeur.

Et je suis le témoin vigilant, perspicace,
De cette heure fougueuse où tout tressaille et boit ;
Et rien qu’en respirant, je retrouve la trace
Des passants glorieux engloutis avant moi.

Et pourtant quel silence ! Immobile présage,
Les étoiles aux cieux maintiennent fixement
Leur calme groupement, irrégulier et sage,
Vestige ténébreux d’un vaste événement.


Rien, je ne saurai rien de l’énigme du monde !
Je m’y suis insérée avec autant d’amour
Que l’arbre dans le roc, que la rive dans l’onde,
Que le dard du soleil dans la pulpe du jour.

Mais je ne saurai rien ; j’interroge, et j’écoute
Mon rêve qui répond à mon âme ; et j’entends
La foule des secrets, des désirs et du doute
Agir en moi depuis la naissance du temps…

Parfois, dans un sursaut de connaissance épique,
J’enveloppe l’espace et ses sombres lueurs,
Depuis la lune morte au sein des cieux mystiques,
Jusqu’aux chats d’Orient, sanglotant dans les fleurs.

Mais je ne saurai rien de ma tâche éphémère !
— Insondable Univers que j’ai cru posséder,
Je n’interromprai pas ma pensive prière
Vers ton muet orgueil, qui ne peut pas céder.

— Beau soir, tout envolé de parfums et de brises,
Remuante ténèbre, agile et fraîche ardeur,
C’est en vain que ma voix vous suit et vous attise,
Comme la flûte grecque accompagne un danseur !


— Je suis mortelle, et tout ce que je loue est stable !
Mon être se dissout, mon passé est errant ;
Vous brûlerez sans moi, ô monde délectable !
La lune luit ; le vent se baigne dans le sable,
Et j’écoute monter vers les cieux odorants,
Mon esprit dilaté, clairvoyant, secourable,
Qui, tout imprégné d’eux, leur est indifférent !