Les anciens couvents de Lyon/28. Picpus

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Emmanuel Vitte (p. 475-507).

PICPUS



OUTRE le grand ordre des Frères Mineurs et celui des Sœurs de Sainte-Claire, saint François d’Assise en établit un troisième en faveur des chrétiens et des chrétiennes de toute condition destinés à vivre au milieu du monde. C’est l’ordre de la Pénitence, connu vulgairement sous le nom de Tiers Ordre. Dès le commencement, ce Tiers Ordre reçut les approbations et les encouragements des Souverains Pontifes, et bientôt se formèrent de nombreuses congrégations de religieux et de religieuses qui ne voulurent avoir que la règle du Tiers Ordre, en y ajoutant les vœux ordinaires de religion.

Une communauté du Tiers Ordre de Saint-François-d’Assise existait à Lyon dès le quinzième siècle, peut-être même avant, car il est constant que ce furent deux religieux de la province de Lyon qui, en 1443, allèrent en Portugal bâtir le premier couvent de cet ordre. Mais les troubles causés par les hérétiques en ces temps malheureux, les guerres, les pillages qui ne discontinuaient pas, ne nous ont laissé aucun souvenir de cette première existence ; le Tiers Ordre de Saint-François semble avoir disparu, et les auteurs qui en parlent ne signalent plus que deux provinces, Aquitaine et Normandie, conservant quelques couvents délabrés.

Mais, en 1570, naissait à Paris un enfant, Vincent Mussard, qui devait avoir sur le Tiers Ordre la plus grande et la plus salutaire influence. Il passa sa jeunesse dans la piété et le recueillement, cherchant sa voie et demandant à Dieu de la connaître. Il reçoit le sous-diaconat des mains de Mgr de Senlis ; il veut se faire capucin, mais Dieu en décide autrement. Alors commence une véritable odyssée à la recherche d’une solitude. Il s’établit d’abord avec un compagnon, Antoine Poupon, dans la forêt de Sénart, entre Corbeil et Melun, puis ne se trouvant pas assez éloigné du monde, il va au Val-Adam, à quatre lieues de Paris. Puis des disciples venant se mettre sous sa direction, ils cherchèrent une autre demeure et allèrent dans l’ermitage de Saint-Sulpice, au diocèse de Senlis. Des contradictions qu’ils eurent à supporter, en cet endroit les contraignirent d’aller à Franconville-sous-Bois, dans le diocèse de Beauvais, où ils jetèrent définitivement, en 1594, les fondements de leur premier couvent. Dès l’année précédente ils s’étaient mis sous le gouvernement du provincial des Frères mineurs.

Ce ne fut qu’en 1601 qu’ils furent établis à Paris, à l’extrémité du faubourg Saint-Antoine, dans un lieu appelé Picpus, et qui a fait donner ce nom à ces religieux. Jeanne de Sault en fut la fondatrice, et Louis XIII s’en déclara le protecteur. À partir de cet instant, le Tiers Ordre alla prospérant, et dans les nombreuses fondations faites du vivant du P. Vincent Mussard, il faut signaler celle de Beaujeu et celle de Lyon. Enfin, après avoir beaucoup travaillé pour sa congrégation et lui avoir procuré trente-quatre maisons, le pieux organisateur mourut le 13 août 1637, au couvent de Picpus, dans sa soixante-septième année.

La règle du Tiers Ordre comporte des jeûnes nombreux, le lever au milieu de lanuit, la discipline trois fois par semaine. L’habillement consiste en une robe de drap de couleur brune, et un capuce rond auquel est attaché une espèce de scapulaire qui se termine en pointe, dont les extrémités par devant et par derrière descendent jusqu’à la ceinture, qui est une corde de crin noir ou de poil de chèvre. Le manteau, de même couleur et de même drap, descend jusqu’à mi-jambe ; ils sont nu-pieds et ont des sandales de bois ; leurs chemises ou tuniques sont de serge, ils couchent sur des paillasses. Ils portent toute la barbe et la couronne monacale.

religieux picpus
tiers ordre de saint-françois

Faisant partie de la grande famille franciscaine, ils bénéficiaient des privilèges royaux. Ils étaient exempts de tous droits sur impositions, entrées de villes, subsides, péages, ports, pontages, passages et chaussées, et généralement de tous droits mis ou à mettre sur toutes les denrées nécessaires à leur vie et à leur subsistance. Ces privilèges, qui existaient avant la fondation du Tiers Ordre, furent renouvelés en 1663.

Cette congrégation a pour armes d’or à une couronne d épines de sinople, au milieu de laquelle il y a un lys sans tige, au chef de sable chargé de trois larmes d’argent, l’écu timbré d’une couronne ducale entrelacée d’une couronne d’épines, avec cette devise : Pænitentia coronat. Mais comme famille franciscaine, elle avait aussi le blason des Frères Mineurs.

Lyon était pour le Tiers Ordre le chef-lieu de la province de Saint-Louis, roi de France. Outre le couvent de la Guillotière, dont nous allons parler, cette province comprenait ceux d’Aix en Provence, Beaujeu, Charolles, Chemilly, Digoin, Dijon, Fontaines près de Lyon, Gray, Dole, Lons-le-Saulnier et Moulins-Engilbert.

Le couvent du Tiers Ordre de Saint-François-d’Assise, de Lyon, était situé à la Guillotière, là où se trouve maintenant l’hospice des Vieillards. Mais, auparavant, disons quelques mots de ce quartier, qu’on s’imagine trop facilement ne dater que d’hier. Sans vouloir en faire l’histoire, j’estime cependant qu’il sera bon et intéressant d’en avoir au moins une idée générale.

L’origine du nom de Guillotière est très obscure ; à force de vouloir apporter des éclaircissements à cette première question, on a fini par l’embrouiller tellement qu’on n’y voit plus rien. Je me contente d’exposer les opinions. Les uns veulent que ce nom dérive de Guy l’hostière, l’hostière en ancien romain, voulant dire hôtel ou hôtellerie ; ce qui revient à dire hôtel du Gui. Et voici l’explication : les Druides partaient jadis de Pile-Barbe pour aller chercher dans les forêts du Dauphiné le gui sacré. Après l’avoir trouvé, ils l’apportaient dans un temple situé sur le bord du Rhône, en attendant que les préparatifs de sa réception fussent terminés. — Ménestrier assure que les anciens titres donnent le nom de Grillotière, à cause de la multitude de grillets qu’on y trouvait. — Paradin retient aussi ce mot de Grillotière et l’explique par les grillets et sonnettes de mulets de voitures qu’on y entend constamment. — Beaulieu dit qu’un moine d’Ainay, nommé l’Agrillotier, céda, en 1350, à son monastère le mandement de Béchevelin. — Bunel prétend qu’il y avait, à l’entrée du faubourg, une grange où son propriétaire, nommé Grillot, servait à boire et à manger. D’autres enfin affirment qu’il y avait, dans les temps reculés, une auberge du faubourg tenue par deux associés, Guillot et Tière.

Enfin Cochard, dans son Guide du voyageur à Lyon, dit qu’il y avait au bout du pont une auberge tenue par un homme appelé Guillot, où les Lyonnais se rendaient le dimanche. M. de Valous, dans un opuscule sur l’étymologie de la Guillotière, penche pour cette dernière opinion, et apporte à l’appui de raisonnables témoignages. Cette appellation doit remonter jusqu’au milieu du xiiie siècle, et l’auberge de Guillot, qui se trouvait au bout du pont, au commencement de la route de Grenoble, devait occuper l’emplacement qui est aujourd’hui le commencement de la grand’rue de la Guillotière.

L’histoire de la Guillotière se lie étroitement à celle de son pont, et ce pont a été le théâtre d’événements importants, que je ne puis que signaler.

Sous la domination romaine, il y avait certainement entre les deux rives du Rhône des moyens de communication, mais il n’est pas fait mention d’un pont fixe.

Le P. Ménestrier dit que le jeune empereur Gratien fut assassiné sur le pont du Rhône par Andragathe, l’un de ses chefs, et en marge de son récit, le savant jésuite vise saint Jérôme et Prosper d’Aquitaine ; mais ni saint Jérôme ni Prosper d’Aquitaine ne disent rien de semblable.

En 1190, Philippe-Auguste et Richard Coeur-de-Lion se croisèrent et vinrent à Lyon, avant de partir pour la Terre Sainte. Ils traversèrent le pont de la Guillotière, mais à peine eurent-ils mis le pied sur le sol que le pont se rompit ; un grand nombre de personnes furent noyées. — Cet accident amena la fondation du pont actuel en 1245, attribué par les uns à saint Benezet, par les autres à Innocent IV. — Le 11 octobre 1711, une formidable bagarre se produisit sur ce pont. C’était un dimanche, une foule considérable de Lyonnais étaient allés à la campagne ; en rentrant le soir, cette foule trouva la barrière du pont fermée, et s’entassa et augmenta d’instants en instants.

En ce moment, le carrosse de Mme de Servient, dame de la Part-Dieu, en rencontra deux autres venant de la Guillotière ; le désordre ne fit que s’accroître et il aboutit à une catastrophe. Deux cent dix-sept personnes furent étouffées sur place, et vingt et une autres, transportées à l’Hôtel-Dieu ou à leur domicile, ne tardèrent pas à mourir des suites de leurs blessures. Mme de Servient fit donation, en 1725, de son domaine de la Part-Dieu au grand Hôtel-Dieu de Lyon, mais rien n’indique, comme on l’a souvent insinué sur la foi de certains auteurs, que cette donation ait été faite en expiation de ce malheur dont la dame de la Part-Dieu fut la cause involontaire. Au contraire, elle contient des charges onéreuses qui eussent grevé assez lourdement l’Hôpital, si Mme de Servient ne fût morte en 1733, et si les terrains de la rive gauche n’eussent pris une grande valeur par la construction des ponts du Rhône.

Je ne cite pas ici l’acte de donation de Mme de Servient ; on le trouve aux Archives de l’Hôtel-Dieu, ou dans la Revue du Lyonnais (5e série, 6e volume) où M. Vachez nous en a fait connaître les parties essentielles. Mais parmi les charges de l’acte, comme il en est une qui touche les religieux qui nous occupent, je me permets de la citer. Voici la clause :

« Les Recteurs de l’Hôpital ne devront pas permettre que l’on vende aucun vin ni que l’on tienne cabaret dans la dite maison forte et ses dépendances. »

Et cette clause a une sanction : Si les recteurs contreviennent à cette défense du vivant de la donatrice, ils lui donneront un supplément de pension de 500 livres ; si après son décès, cette somme de 500 livres devra être payée aux RR. PP. du Tiers Ordre de Saint-François à la Guillotière.

Enfin, en 1815, au retour de l’île d’Elbe, le pont de la Guillotière avait été barricadé ; mais dès que l’empereur parut, tout fut changé, et des cris unanimes d’enthousiasme le suivirent de la Guillotière à l’Archevêché.

Toute la rive gauche du Rhône a été souvent ravagée par les inondations ; voici les dates des plus fameuses ; 580 — 1570 — 1756 — 1801 — 1812 — 1828 — 1830 — 1836 — 1840 et 1856. Cette dernière fut un immense désastre. Elle sera probablement la dernière, grâce aux admirables travaux de M. Vaïsse, pour qui les Lyonnais ne sont pas assez reconnaissants.

La Guillotière est la patrie du général Duphot, assassiné à Rome, le 28 décembre 1797, à côté de Joseph Bonaparte, dont il devait le lendemain épouser la belle-sœur, Mme Clary, devenue plus tard la femme du général Bernadotte, mort roi de Suède. — Le général Meunier-Saint-Clair était aussi un enfant de la Guillotière ; simple soldat en 1787, il s’éleva par sa vaillance jusqu’aux plus hauts grades de la hiérarchie militaire. — Il faut citer aussi le savant médecin Guillaume Rey, l’auteur d’une singulière dissertation sur un nègre blanc, où il suppose la possibilité de deux Adam ; retenons enfin le nom d’un des curés de la Guillotière, Philippe Villemot, astronome et mathématicien distingué, mort à Paris en 1715.

Certains faits historiques, certains passages de hauts et puissants seigneurs, les entrées solennelles ou les séjours des rois et des reines viennent encore donner quelque relief à ce quartier. Signalons le passage à la Guillotière de saint François de Paule se rendant au Plessis-lès-Tours, notons aussi un arrêt forcé de Louis XI en 1475 ; une arcade du pont du Rhône ayant été rompue par la violence des eaux, Louis XI, qui revenait du Dauphiné, fut obligé de coucher à la Guillotière. — En 1491, on donna des fêtes pendant le séjour de Charles VIII ; un tournoi célèbre, où le jeune Bayart triompha du sire de Vaudrey, le plus fameux jouteur de ce temps-là, fut donné à la Guillotière, non loin du château des Tournelles. — Louis XII vint à Lyon à plusieurs reprises ; en 1509, il fit élever sur le pont une colonne en l’honneur de la victoire d’Agnadel. — En 1556, le cardinal Caraffa, neveu et légat de Paul IV, vint apporter au roi Henri II une épée bénite, et séjourna plusieurs jours au château de la Mothe pour y attendre les préparatifs de sa réception. — Le 2 décembre 1600, Marie de Médicis arriva à la Guillotière et y passa la nuit ; le lendemain avait lieu à l’Archevêché son mariage avec Henri IV. — Louis XIII, après la prise de Montpellier, arriva à la Guillotière le 6 décembre 1622 ; la reine-mère y était déjà depuis quelques jours, ainsi que la reine régnante et Richelieu. Il fut résolu de faire une entrée solennelle à Leurs Majestés, et le château de la Mothe fut choisi pour le lieu de la réunion et le point de départ. — Quand on arrive à la Révolution, on voit les Révolutionnaires établir leurs batteries à la Guillotière, dont ils sont maîtres, et bombarder Lyon ; puis, c’est la Terreur avec ses barbares et sanglantes fusillades des Brotteaux.

La rive gauche du Rhône compte aujourd’hui une population de 150.000 âmes, mais, il y a moins d’un siècle, elle n’en comptait pas 6.000. Ce qui est aujourd’hui la grand’rue, avec quelques maisons éparses çà et là, constituait la Guillotière. En 1850, il y avait déjà 35.000 âmes.

Mais l’agglomération lyonnaise et l’affranchissement du péage des ponts du Rhône furent les deux grandes causes de la transformation de la rive gauche. Des progrès s’y font sentir encore, et le mot de M. Vitton, ancien maire de la Guillotière, pourra devenir un jour une vérité : « Aujourd’hui on écrit : à la Guillotière, près de Lyon ; un jour, on écrira : à Lyon, près de la Guillotière. »

Il ne faudrait pas oublier, dans cette énumération trop rapide, la peste de 1628 et la fondation de l’école vétérinaire par Bourgelat ; mais l’histoire du couvent de Picpus nous donnera l’occasion d’en parler.

Qu’existait-il jadis, à la Guillotière, au point de vue religieux ? Outre l’église paroissiale qui était alors située sur la place de la Croix, et le couvent qui est l’objet de cette courte étude, il y avait encore la Madeleine, la chapelle de Saint-Lazare, la chapelle d’un petit hôpital et Notre-Dame de Béchevelin. La Madeleine était une ancienne chapelle, annexe de l’église paroissiale. Elle était contiguë au cimetière du même nom. C’était là que se faisait la fête des brandons. Le premier dimanche de carême, les Lyonnais se rendaient dans la plaine de la Madeleine, pour célébrer le retour du printemps ; ils coupaient des branches vertes auxquelles ils attachaient des fruits, des gâteaux, etc., et rentraient ainsi ornés dans la ville. Ce même jour, les cultivateurs parcouraient leurs vergers avec des torches de paille enflammées, appelées brandons, pour brûler les nids d’insectes attachés aux arbres, ou bien ils brûlaient, sur le soir, les branches mortes et les feuilles sèches en faisant tout autour une joyeuse farandole. — La chapelle de Saint-Lazare avait été bâtie l’an 1203, au faubourg de la Guillotière, par l’archevêque de Lyon, Reinauld II ; elle desservait un hôpital de lépreux. — La chapelle du petit hôpital dont il est ici question est probablement celle de l’hôpital des Passants. C’était une dépendance de l’Hôtel-Dieu. On y donnait à souper et à coucher, pour une nuit seulement, à toutes les personnes, ou mendiants, ou étrangers, qui passaient par cette ville, ou qui arrivaient à Lyon le soir après la fermeture des portes.

Notre-Dame de Béchevelin était un très modeste oratoire dédié à la sainte Vierge, en qui les mariniers du Rhône avaient la plus grande confiance, à cause des miracles fréquents qu’elle faisait en leur faveur. Tous les autres monuments religieux de la rive gauche du Rhône datent de ce siècle.

Mais fermons cette longue parenthèse pour ne plus nous occuper que de notre couvent des religieux du Tiers Ordre de Saint-François-d’Assise ; le peuple les appelait vulgairement Picpus ou Tiercelins.

Ces religieux furent établis à la Guillotière, en 1606, du vivant même du P. Vincent Mussard, qui y vint plusieurs fois. Le terrain, fourni par le duc et la duchesse de Mayenne, pour la construction d’un couvent, consista « en une masure et un jardin devant ». Il faisait partie de la baronnie de Loyette, en Bresse, recueillie par les Mayenne dans la succession du maréchal de Trivulce. L’acte de donation est du 5 septembre 1606. En mai suivant, Henri IV approuva cette donation par lettres patentes et autorisa la construction de la maison. Le 28 octobre, Mgr de Bellièvre, archevêque de Lyon, approuva cette fondation.

Le consul d’Aussery (on lit aussi d’Ossaris) bâtit la chapelle ; d’autres bourgeois de Lyon aidèrent à la fondation des bâtiments du monastère. Lorsque le couvent fut construit, il était assez grand pour contenir une quarantaine de religieux ; c’est aujourd’hui, avec des adjonctions, un hospice de vieillards des deux sexes. La chapelle, construite en 1626, occupait le même emplacement, moins la partie septentrionale qui a été ajoutée en 1844, qu’occupe de nos jours l’église paroissiale de la Guillotière ; elle était dédiée à saint Louis, roi de France. La voûte avait été peinte par un artiste qui était longtemps demeuré à Gênes ; il y avait de bonnes choses en fait de perspective, mais les figures y étaient assez mal traitées.

La route de Lyon à Vienne longeait le couvent, et les religieux avaient acheté un clos, appelé le Plantier, de l’autre côté de cette route. Le 20 juin 1614, ils obtinrent la permission de faire « une arcade et voûte sous terre pour passer de leur couvent dans leur clos du Plantier, et par là traverser le chemin tendant de Lyon à Vienne pour leur commodité. » Plus tard (7 novembre 1712), ils achetèrent encore pour s’agrandir la maison et le jardin de Saint-Pierre, sis au levant de leur clos.

Les religieux étaient à peu près installés dans leur demeure quand un terrible fléau, la peste, vint exercer ses ravages sur Lyon et ses faubourgs. Déjà en 1564, en 1581, en 1582, elle avait fait bien des victimes ; elle reparut en 1628. La Guillotière, située sur la route du Midi, fut la première atteinte. Des soldats venus d’Italie l’apportèrent avec eux. Les premiers symptômes se déclarèrent à Vaux sur un soldat qui en mourut. Cette première victime fut enterrée la nuit par des camarades, dans un jardin, à deux pieds de terre seulement, et à l’insu du propriétaire. Quelque temps après, la pluie ayant découvert le corps, le maître de la maison le fit enlever et porter au cimetière. Le même jour, ceux qui avaient effectué le transport se trouvèrent atteints de la maladie contagieuse ; et, avant qu’elle fût reconnue, tous les voisins de la maison l’avaient gagnée.

Aussitôt que cette nouvelle fut parvenue aux oreilles des commissaires de santé, ceux-ci s’empressèrent d’envoyer aux malades plusieurs Capucins accompagnés d’un chirurgien, et leur firent tenir tous les vivres nécessaires pour les empêcher de communiquer avec la ville. Mais l’amour du gain rendit ces précautions inutiles ; les habitants de la Guillotière allèrent pendant la nuit prendre des denrées à Vaux pour les porter le jour aux marchés de Lyon. Le faubourg fut bientôt complètement infecté.

Les Franciscains du Tiers Ordre ne furent pas épargnés. Ils eurent aussitôt recours au ciel : le 10 novembre 1628, ils faisaient solennellement à Dieu le vœu d’aller processionnellement à la chapelle de Saint-Roch[1], hors l’enceinte de Lyon, d’y offrir deux cierges d’une livre chacun, d’y célébrer les saints mystères, et, pendant un an, d’aller tous les jours, après leurs vêpres, dans la chapelle de la Sainte Vierge, qui est dans leur église, y chanter ses litanies, s’il plaît à Dieu faire cesser le fléau de la peste qui les afflige et guérir leurs confrères qui en sont frappés. Nous ignorons ce qu’il advint de ce vœu, nous savons seulement que la peste continua de sévir jusqu’en 1629.

Après cette épreuve, la vie religieuse reprit avec plus de vigueur au couvent du Tiers Ordre, et les religieux eurent la généreuse ambition de l’étendre au dehors. Ils achetèrent, dans la rue Bellecordière, une maison pour en faire un hospice. Cette acquisition fut la source de nombreuses difficultés.

La propriété de Bellecordière consistait en bâtiments et jardins. Elle fut achetée par un sieur Faure au nom des Pères Franciscains de la Guillotière ; le sieur Faure vint à mourir. Est-ce que toutes les précautions d’usage n’avaient pas été prises ? Est-ce que toutes les formalités n’avaient pas été remplies ? C’est possible, toujours est-il que les héritiers du sieur Faure réclamèrent dans la succession la propriété de Bellecordière. Ils obtinrent temporairement gain de cause, car, le 22 août 1637, les religieux furent obligés de déguerpir de la maison et jardin formant leur hospice de Lyon, mais non sans se réserver leur garantie et prétention contre la succession de feu sieur Claude Faure, leur vendeur. Les religieux furent réintégrés quelques années plus tard.

Dans l’acquisition de cette propriété, il y avait une portion de jardin qui avait appartenu aux Dominicains de Confort. Ceux-ci voulurent se faire reconnaître, pour le cens et servis, de six deniers viennois, que les lods leur fussent payés et que fût nommé un homme vivant et mourant pour raison de milods. De là procès ; mais cette affaire se termina par un compromis : les Franciscains reconnurent le bien fondé des réclamations des Dominicains, payèrent la pension annuelle et choisirent pour homme vivant et mourant messire Sève, chanoine de Saint-Nizier.

Outre l’hospice, les Franciscains avaient des locataires dans cette maison de Bellecordière ; cette particularité est attestée par de nombreux baux de loyer, et aussi par des saisies faites les 16 juillet et 28 mai 1701, parle fermier des droits sur les locataires de cette maison, faute par les religieux d’avoir fourni dans le temps la déclaration de leurs biens, immeubles, rentes, etc. Ils en avaient aussi dans la maison de Puipelu, rue Palais-Grillet, appelée aussi maison du Chapellet, qu’ils achetèrent le 19 mai 1714 à Marie Puligneux. Cette maison fut vendue 20.000 francs, le 21 mars 1738, à Antoine Charreton. L’argent provenant de cette vente devait être employé à la reconstruction de l’hospice de la rue Bellecordière.

Il y a aux Archives départementales, pour cette Congrégation comme pour les autres, des monceaux de papiers relatant d’infimes détails ; on ne s’étonnera pas que nous les passions sous silence. Qu’on me permette cependant de donner par curiosité une idée de la paperasserie procédurière de ces temps-là en citant le fait suivant :

Entre l’hospice et leur voisin Ferrus, bourgeois de Lyon, s’élève une muraille, cette muraille vient à tomber. Alors commence une longue procédure : i° Nomination d’experts pour visiter la muraille ; 2° Rapport des experts, 6 et 13 septembre 1673 ; 3° Sentence du 17 mai 1674, qui permet aux demandeurs (les religieux) de donner à prix fait la reconstruction de la muraille ; 4° Autre sentence du 7 juillet qui permet le même ; 5° Autre sentence du 18 août qui permet le même, conformément au premier rapport des experts, dépens compensés ; 6° Accord entre les parties, du 4 septembre, portant que ledit mur sera reconstruit selon le premier rapport, et demeurera mitoyen ; 70 Enfin quittance du 3 octobre suivant du sieur Piégay, procureur des demandeurs, pour ses vacations, au montant de 53 livres 15 sous.

Quand on voit une affaire si simple devenir si compliquée, on se demande ce que doivent devenir les affaires importantes. Ne nous plaignons pas trop néanmoins, car c’est grâce à ces papiers que nous arrivons à surprendre, souvent d’une façon inattendue, certaines manifestations de la vie religieuse. C’est grâce à eux que je signale les faits suivants :

Le tènement des Religieux du Tiers Ordre mouvait de la directe de la Grande-Custodie de Saint-Jean. Il y eut à ce sujet des contestations entre les religieux, qui s’en disaient affranchis, et M. le comte Emmanuel Charpin de Genétines, grand custode.

Le zèle des Franciscains était manifeste : ils avaient organisé un tiers ordre parmi les personnes qui vivaient dans le monde, ils les réunissaient dans un lieu désigné, et là leur donnaient les instructions nécessaires. Le 19 mars 1664, M. l’abbé de Saint-Just, vicaire général de Lyon, donna aux Sœurs du Tiers Ordre de Saint-François-d’Assise en l’état séculier l’autorisation de s’assembler, en quelque lieu particulier, pour en recevoir les instructions particulières à leur état de la part de quelques religieux du dit ordre.

Parmi ces Sœurs séculières, il y avait une dame Émerande Rival, veuve de sieur Daniel Vaure. Elle possédait un beau et grand crucifix de bois, qui lui avait été donné par Mgr le cardinal de Richelieu, archevêque de Lyon. Elle le légua, par testament du 30 juillet 1659, aux religieux Franciscains de la Guillotière. Mais cette honorable dame avait un fils qui s’était fait carme déchaussé. En sa double qualité de fils et de religieux, il voulut garder ce pieux souvenir de sa mère. Mais les Franciscains firent des réclamations, et un accord survint entre eux et les Carmes (27 janvier 1681), portant que le dit crucifix resterait entre les mains du Fr. Henri, carme déchaussé, fils de la dame Rival, sa vie durant ; et qu’après le décès du dit Frère, il serait remis aux dits Religieux de la Guillotière, et, pour en reconnaître l’identité, Mgr l’archevêque y fit déposer au pied le cachet de ses armes.

Cette portion du xviie siècle est toute pleine des guerres de Louis XIV. Le grand roi fit ce qu’avaient déjà fait maintes fois ses prédécesseurs, il demanda au clergé les secours pécuniaires dont il avait besoin. On sait avec quel patriotisme le clergé répondait à cet appel ; il s’assemblait et votait les subsides demandés ; c’étaient les dons gratuits, et il tenait à ce mot pour bien signifier que ces dons étaient volontaires. Un roi de France voulut les exiger, il ne put rien obtenir. Or, lorsque Guillaume d’Orange est assis sur le trône, la guerre recommence, cette guerre terrible et longue de la ligue d’Augsbourg, qui passe par Staffarde, La Marsaille, Fleurus, Steinkerque, Nerwinde, pour arriver à la paix de Ryswick. Il nous reste, au couvent de la Guillotière, quelques traces des contributions d’alors. En 1690, au mois de juin, le clergé de France s’assemble à Saint-Germain-en-Laye, et vote 12 millions, à cause de la guerre et des besoins du roi. Les Franciscains sont taxés à 100 livres, payables en cinq fois ; la totalité des cotes du diocèse de Lyon monte à 78.490 livres. En 1694, le roi demande encore 4 millions ; les Franciscains sont taxés à 20 livres, payables en deux fois. Je le répète, ces dons gratuits sont fréquents à cette époque.

Mais sortons de ces menus faits, qui ne sont que des épisodes, pour arriver à l’historique de certaines mesures prises par les archevêques de Lyon, et qui eurent sur la vie du couvent un contre-coup prolongé.

En 1680, l’église paroissiale de la Guillotière, qui était sur la place de la Croix, tomba de vétusté ; le service divin fut provisoirement transféré d’abord dans une très petite chapelle de confrérie, celle des Pénitents, qui bientôt après tomba elle-même en ruines, puis, en 1739, dans une salle du couvent des Religieux du Tiers Ordre, où il était encore en 1790.

Ainsi exposé, ce fait paraît assez simple ; mais si l’on s’arrête à comparer les dates, il est facile de se rendre compte que ce transfert ne s’opéra pas tout seul.

Lorsque l’église paroissiale fut hors de service, on transporta le service divin dans la chapelle des Pénitents, et en même temps l’archevêque décida qu’on reconstruirait l’église au Lion d’Or, qui se trouvait dans le voisinage du couvent. Cette première décision ne fut guère agréée de la population qui murmura, et, à tort ou à raison, les Franciscains furent soupçonnés d’avoir excité ces plaintes ou de s’y être associés. Lorsque la chapelle de la confrérie fut devenue impraticable, il fut question de la chapelle du couvent, et le projet de reconstruction au Lion d’Or fut repris plus vivement. Ces mesures furent considérées par les religieux comme désastreuses pour eux. Nous avons quelques lettres qui donnent des détails sur cette histoire ; elles sont trop importantes pour que je ne les donne pas tout entières.

La première lettre est sans date et sans signature, mais le contexte indique assez qu’elle doit être la première et qu’elle doit être du P. Gardien, Albert de l’Étoile. Elle est adressée à Mgr de Saint-Georges, tant au sujet de la contrariété des habitants de la Guillotière pour l’endroit où ledit seigneur archevêque voudrait faire rebâtir leur église, et dont il le soupçonne d’y avoir une part, que parce que ledit seigneur a paru vouloir transporter les fonctions curiales dans l’église desdits religieux. La voici :

« Monseigneur,

« La bonté paternelle avec laquelle Votre Grandeur a bien voulu m’écouter, et la parfaite équité qui lui fait rendre justice à tous, m’inspirent la liberté de me jeter à ses pieds et de recourir à elle pour la supplier de ne pas écouter la proposition qu’on doit lui faire de transporter les fonctions paroissiales dans notre église ; elle nous paraît si singulière et si peu fondée que nous espérons de Votre Grandeur, qui sait si bien démêler et rendre à chaque église ce qui lui est dû, qu’elle ne mettra pas notre soumission à cette épreuve, et voudra bien faire attention aux représentations que j’ai l’honneur de lui faire. La communauté du faubourg de la Guillotière n’a nul droit sur notre église, qui ne reconnaît pour fondateurs que la maison de Mgr le maréchal et celle de la ville de Lyon, qui dans cette qualité vient de contribuer depuis peu aux dernières réparations que nous y avons faites. Notre église, Monseigneur, n’a pas plus de soixante pieds d’étendue, et la plus grande des deux chapelles dix-huit ; elle n’a nulle issue sur la rue, et étant dans le centre de notre clôture, tenante à deux dortoirs, on ne pourrait plus observer de clôture régulière par la nécessité d’ouvrir le couvent et l’église à toutes les heures de la nuit pour l’administration des sacrements, et notre maison des plus recueillies, d’une parfaite intelligence avec nos pasteurs, perdrait tout à coup son repos et son recueillement par des fonctions paroissiales qui ne lui conviennent point, et se verrait à tout moment exposée à des démêlés qui troubleraient une paix nécessaire à la gloire de Dieu et à l’édification du public, outre que, Monseigneur, les sages et pieuses ordonnances que Votre Grandeur a faites pour la construction d’une église ou d’un presbytère seraient par là ou tout à fait éludées ou de beaucoup retardées, n’étant pas à présumer que des paroissiens, qui depuis plus de vingt-cinq ans en arrêtèrent l’exécution, prennent une nouvelle ardeur, quand ils verront leur service dans une église qui, pour être petite, ne laissera pas d’être de leur goût, parce qu’ils n’auront rien à débourser. Si le pénétrant de Votre Grandeur, à qui rien n’échappe, avait besoin d’être instruit sur la situation de ce faubourg, je prendrais la liberté de lui dire qu’outre deux chapelles, l’une de Saint-Lazare et l’autre d’un petit hôpital, dans lesquelles on célèbre souvent, il y a celle de la Madeleine, annexée à celle de la paroisse, dans laquelle on célèbre chaque dimanche une messe fondée et, par conséquent, le saint sacrement pourrait (y) être transporté, si Votre Grandeur ne juge plus à propos de faire ouvrir ailleurs une chapelle, comme elle l’avait résolu dans sa visite, mais comme elle est infiniment sage et éclairée pour régler ce transport que M. le curé et les paroissiens éviteront d’ailleurs, s’ils le veulent, je redouble seulement mes très humbles prières pour conserver le repos et la tranquillité à une communauté qui ne cesse de lever les mains au ciel pour sa conservation et pour l’heureux succès de ses desseins. À quoi nous allons donner une nouvelle application, surtout moi qui ai l’honneur d’être avec un singulier et profond respect. »

Mgr de Saint-Georges répondit ou par lettre ou verbalement : il manifestait la peine qu’il avait éprouvée en apprenant certains propos malveillants qu’on lui dit avoir été tenus par les Pères Franciscains sur sa personne et son administration. Le P. Albert de l’Étoile, gardien, s’en excuse dans la lettre suivante :

« Monseigneur,

« Ayant appris que Votre Grandeur avait soupçonné notre communauté d’avoir donné dans les mouvements qui sont arrivés dans le bourg de la Guillotière au sujet du placement de l’église paroissiale, il m’a paru de mon devoir, et du plus profond respect que nous vous avons voué, de vous rendre compte, Monseigneur, de notre conduite, et assurer Votre Grandeur que notre soumission à ses ordres, je dis même à ses intentions, a été tellement exacte et inviolable que, bien loin d’avoir eu aucune part à tout ce qui s’est passé, nous n’avons jamais démenti par aucune de nos paroles et de nos démarches la respectueuse déférence qui est due et que nous devons inspirer aux ordres d’un si grand et si équitable prélat. Si je n’ai pas assez l’honneur d’être connu de Votre Grandeur pour en être cru, et que le témoignage de notre R : P. Provincial de Paris, qui aura l’honneur de l’instruire de notre conduite, lui soit suspect, je ne vous demande, Monseigneur, pour toute grâce que la seule justice que Votre Grandeur voudrait bien rendre au dernier de son diocèse, de faire informer par qui elle trouvera bon de la vérité du fait, prêt à être puni comme séditieux, si une seule de nos démarches dément ce que j’ai l’honneur de lui marquer, mais très sûr que nulle personne au monde ne peut, sans nous imposer du tout, rendre un témoignage contraire. J’ose même dire que notre conduite en ce point a été si bien soutenue et uniforme que tout autre moins jaloux de son devoir aurait pris soin de la faire remarquer à Votre Grandeur. Mais moi, qui suis pénétré d’une vénération singulière pour elle, je ne me flatterai jamais d’avoir rempli la moindre partie de ce qui lui est dû, et je m’estimerais très heureux si, avec toute l’étendue de mon zèle et de mon respect, je puis la persuader que nul du diocèse n’en a davantage pour l’exécution de ses ordres et ne peut être avec une plus parfaite soumission que je le suis,

« Monseigneur,
« De Votre Grandeur
« Le très humble et très obéissant serviteur,
« Fr. Albert DE L’ÉTOILE, Gard. ind.
des Religieux du Tiers Ordre de
Saint-François.

« Du faubourg de la Guillotière, ce 29 août 1698. »

Mgr de Saint-Georges fut content de ce désavœu, en manifesta sa satisfaction, et demanda au P. Albert de lui manifester ses vues. Le Gardien écrivit aussitôt, 3 septembre 1698, la lettre qui suit :

« Monseigneur,

« La bonté avec laquelle Votre Grandeur a écouté le R. Père Gardien de nos Pères de Paris, celle qu’elle a bien voulu me marquer dans la réponse dont elle m’a honoré, et la justice qu’elle veut bien rendre aux sentiments de ma communauté me touchent si vivement que je ne puis assez m’en expliquer ni lui en rendre toutes les actions de grâces qui lui sont dues. J’aurai du moins l’honneur de vous assurer, Monseigneur, que je la ressens avec toute la respectueuse reconnaissance qu’elle peut inspirer à un bon cœur et que nous n’oublierons rien, ni moi ni ma communauté, pour soutenir la bonne opinion que Votre Grandeur en a conçue et répondre à tout ce qu’elle attend de notre soumission. La construction d’une église paroissiale m’a toujours paru également nécessaire et digne du zèle de Votre Grandeur qui ne laisse aucun vide dans tout ce qui regarde son ministère ; le choix même d’un placement étant légitimement réservé à la qualité de seigneur et de prélat, loin de balancer un moment sur la déférence à ses ordres et à ses intentions, nous avons, Monseigneur, applaudi au dessein qu’elle a formé d’agrandir l’église et le presbytère, Mais puisque Votre Grandeur m’ordonne de lui dire mon sentiment, je le ferai avec un respect et une soumission aveugles. Il m’a paru que le transport de l’église plus avant dans le bourg du côté de la ville serait plus avantageux et aux pasteurs et aux fidèles : par là, l’église, que quelques-uns disent être au milieu de la paroisse, et que tous doivent convenir être éloignée des paroissiens, se trouverait au milieu de la foule : les deux seules églises destinées au service de tous ne seraient pas confondues par leur proximité ni inaccessibles tout à la fois devant les inondations du Rhône, qui sont devenues familières depuis que son lit est écarté de la ville, et dont actuellement je suis occupé depuis plusieurs mois à réparer les désordres, et par là serait dissipée l’idée d’une dépense outrée pour les payer dont on se sert pour alarmer les paroissiens et traverser les pieuses intentions de Votre Grandeur. Car le prix de l’acquisition qu’il conviendrait de faire serait beaucoup au-dessous de la dépense que la situation du Lion d’Or tire après soi, et serait en tous cas compensé par le prix de sa vente ou de son loyer. Voilà, Monseigneur, dans une simplicité et droiture de cœur qui ne vous seraient point suspectes, si j’avais l’honneur d’être connu de vous, quelle est ma pensée, de laquelle je ne me suis jamais expliqué qu’à M. le curé, lorsqu’il a eu la confiance de m’en parler, et dont Votre Grandeur peut juger elle-même par le peu de rapport qu’elle a avec le projet tumultueux qui a succédé à celui de ses sages ordonnances, et duquel projet, je vous jure, Monseigneur, en présence de Celui à qui on ne peut imposer, qu’à ce moment même, je n’ai encore parlé ni ouï dire un mot à personne sans exception ni restriction de tout ce qui compose la noblesse et bourgeoisie de la Guillotière, tant ils sont bien persuadés de notre parfaite soumission aux ordres de Votre Grandeur et de notre bonne intelligence avec le pasteur, qui d’ailleurs, plus intéressé que nul autre à démêler la vérité d’avec le préjugé et la prévention, a trouvé notre conduite digne de sa confiance et de ses remerciements. Mais comme il m’importe peu que les autres en soient convaincus, et que nul projet ne peut être louable à mes yeux que par la conformité qu’il aura à ses intentions et à notre devoir, nous souscrivons respectueusement à tout ce qu’elle ordonnera, et moi plus aveuglément que nul autre, ayant l’honneur d’être avec un singulier et très profond respect,

« Monseigneur,
« De Votre Grandeur
« Le très humble et très obéissant serviteur,
« Fr. Albert DE L’ÉTOILE, Relig.

« Lyon, le 3me septembre 98. »

Nous avons une réponse de Mgr de Saint-Georges, datée de Paris, le 8 du mois de septembre 1698 :

J’ai reçu, mon Révérend Père, votre lettre du 30me du mois d’août dernier. Il est vrai que l’on m’avait dit que vous traversiez le dessein que j’avais de faire construire la paroisse dans un autre endroit plus commode que celui où elle était autrefois ; le procès-verbal de visite contient mes raisons, qui me paraissent plus convenables que celles de certains esprits qui n’y ont presque qu’un intérêt d’une commodité particulière, qu’on ne peut considérer quand il s’agit de la commodité publique ; la plupart sont des bourgeois de Lyon qui ne sont pas paroissiens, qui ont leur paroisse et leur domicile à Lyon, et qui ne vont qu’en passant dans leurs maisons de campagne qui sont à la Guillotière. Il se peut faire qu’on m’ait mal informé, aussi je ne m’arrête pas aux rapports qu’on me fait, je suis persuadé, mon Père, que votre communauté n’a point de part aux contrariétés qu’on a apportées pour faire construire l’église de la paroisse où elle était anciennement. La Guillotière est augmentée des deux tiers et peut-être davantage depuis que l’ancienne paroisse a été construite ; on n’y peut bâtir qu’une très petite église qui ne pourra contenir les paroissiens, on ne pourra y avoir un cimetière, ni une maison pour le curé. En mon particulier, je ne me soucie pas où l’on mettra l’église paroissiale. Je n’y ai aucun intérêt que l’intérêt public, vous me ferez plaisir de me dire votre avis là-dessus. Dieu m’a donné des intentions droites, je ne demande que le mieux ; si vous prenez la peine de voir ce lieu, vous n’y trouverez pas de l’espace suffisant pour bâtir une grande église comme il la faut, y avoir un cimetière, une maison et un petit jardin pour un curé ; il y faudra dans la suite deux vicaires, il est bon que la maison du curé les puisse contenir. Je suis persuadé de toute la charité de votre communauté, et que vous avez trop de prudence et de sagesse pour troubler sous main, sans que vous y ayez aucun intérêt, une intention que j’ai, conforme au besoin de cette paroisse. J’espère même que vous ferez entendre raison à ceux qui seraient difficiles. Vous devez compter, mon Père, que j’ai une estime particulière et pour vous et pour toute votre communauté, vous en aurez toujours des preuves convaincantes quand je pourrai vous marquer que je suis très sincèrement

« Votre très humble et très obéissant serviteur,
« De Saint-Georges, arch. de Lyon. »

Le Père Gardien n’eut garde d’oublier les bienfaits de la famille de Villeroy en faveur de son couvent, et la sympathie que lui avait manifestée Mgr Camille de Neuville, quand, ayant interdit l’église paroissiale, cet archevêque ordonna qu’on fît les fonctions curiales dans la chapelle des Pénitents, et ne voulut jamais permettre qu’on se servît en aucune manière de l’église des religieux. Il crut donc ne pouvoir mieux faire que de s’adresser au maréchal de Villeroy pour lui demander sa protection dans cette circonstance difficile. Voici sa lettre :

« Monseigneur,

« L’heureuse protection que la piété est sûre de trouver auprès de vous, et de laquelle votre illustre maison a singulièrement honoré l’église de ce couvent, me fait espérer que Votre Grandeur voudra bien souffrir qu’en me jetant à ses pieds, j’aie l’honneur de recourir à Elle pour lui dire que cette église dont Messeigneurs vos aïeux ont jeté les premiers fondements, qu’ils ont comblée de toute sorte de bienfaits, honorée de leurs armes qui sont les seules et dans le lieu le plus éminent-du sanctuaire, et laquelle a toujours été si fort recommandable à feu Mgr l’Archevêque, cet incomparable prélat et le digne père de cette maison, duquel nous regretterons à jamais l’a perte, que bien loin d’avoir pensé à troubler notre recueillement par le transport de la paroisse dans notre église, lorsque l’église paroissiale tomba en ruines, ordonna que le service paroissial se fît dans la chapelle des Pénitents du faubourg, et, par un effet singulier de sa tendresse pour nous, n’a jamais voulu souffrir qu’on ait pensé à construire l’église paroissiale près de la nôtre ! Cette église, cependant, Monseigneur, respectable jusqu’ici par tous ces différents témoignages de la bienveillance de votre illustre maison, est devenue, depuis la dernière décoration qui en a fait une des plus propres de Lyon, un sujet d’envie et de cupidité au curé et à la paroisse de la Guillotière, lesquels, menacés d’être mis dehors de la chapelle des Pénitents par la voie d’un prétendu décret, voudraient s’emparer de notre église pour y faire les fonctions paroissiales, et, sans égard à l’incompatibilité de nos exercices réguliers avec de pareilles fonctions, au trouble que cette monstrueuse (sic) alliance causerait entre le pasteur et nous, et à une infinité d’inconvénients inséparables de cette entreprise inouïe, présumant du succès qu’ils ont eu dans quelques-unes de leurs entreprises et de la faveur de Mgr l’Archevêque, se flattent de venir à bout de leurs desseins par son autorité ; mais comme nous connaissons la prudence et l’équité de notre prélat, nous sommes persuadés qu’étant instruit de l’honneur qu’a cette église de vous appartenir, il n’y touchera jamais sans en parler à Votre Grandeur, et que nous n’avons rien à craindre, si vous voulez bien alors, Monseigneur, lui faire apercevoir et nous faire sentir qu’elle est sous votre protection, et que vous ne souhaitez pas que l’on trouble le recueillement et la paix d’une communauté qui lève les mains au ciel jour et nuit, depuis près d’un siècle, pour l’heureuse prospérité de votre maison. C’est là, Monseigneur, la grâce que je vous supplie très humblement de nous accorder, et celle d’être persuadé que nous allons redoubler nos vœux avec la reconnaissance la plus vive, et dans cette éternelle et parfaite soumission avec laquelle j’ai l’honneur d’être,

« Monseigneur,
« De Votre Grandeur,
« Le très humble et très obéissant serviteur. »

Mgr le maréchal de Villeroy prit en effet cette cause en main, honora une fois de plus le couvent des Franciscains de son illustre protection, vit l’archevêque, qu’il trouva très bienveillant pour les Pères ; l’affaire se calma pour quelque temps. Mais quelques mois après, Mgr l’Archevêque, pressé sans doute par les circonstances, reprit ses anciens projets. Cette fois, il y eut de la part des Pères menaces de résistance. Le P. Albert reçut de Monseigneur une lettre de mécontentement, il répondit aussitôt :

« Monseigneur,

Quelques actions de grâces que je doive à Votre Grandeur de la bonté avec laquelle elle m’assure de nous conserver jusqu’à l’extrémité notre recueillement et notre église, je ne puis lui dissimuler ni assez lui exprimer la vive douleur que m’a causée la lettre dont elle m’a honoré, en m’apprenant que j’ai été assez malheureux pour lui déplaire. C’est un malheur, Monseigneur, que je ressens d’autant plus vivement que, bien loin de l’avoir prévu, je ne me reconnaîtrais pas moi-même dans un style qui ne soutiendrait pas le profond respect que j’ai pour elle. Cependant elle m’assure qu’elle n’est pas contente, et il ne m’en faut pas plus pour ne l’être pas de moi, et je lui demande très humblement pardon. J’espère, Monseigneur, que Votre Grandeur me l’accordera d’autant plus volontiers que c’est bien moins son rang et son autorité qui m’inspirent ce langage et la crainte de lui déplaire que le profond respect dont je me sens pénétré pour l’un des premiers et des plus dignes prélats de l’Église, la vénération singulière que j’ai pour son mérite, et le sincère et respectueux attachement que nous avons voué à celui qui nous tient la place de Dieu. Ce sont là, Monseigneur, les règles de ma conduite et de mon devoir, et je dois dire à Votre Grandeur que ce sont là les sentiments dont cette communauté est pénétrée pour elle ; c’est là aussi ce qui me fait espérer qu’au lieu de l’affliger à l’excès comme je l’avais appréhendé, elle voudra bien lui continuer l’honneur de sa protection et n’écouter que sa générosité bienfaisante et les lumières de son pénétrant infini dans le choix des moyens de faire cesser un décret si facile à éteindre, ou de transporter ailleurs les fonctions paroissiales, ce qui lui serait également aisé. C’est la grâce, Monseigneur, pour laquelle je me jette de nouveau à vos pieds en vous suppliant d’y ajouter avec mon pardon celle de me dire avec une très profonde soumission,

« Monseigneur,
« De Votre Grandeur,
« Le très humble et très obéissant serviteur,
Fr. Albert, Gard. Ind. des Religieux du T. O. »

Enfin voici une dernière lettre de l’archevêque de Lyon ; elle montre la sagesse et en même temps l’énergie de ce prélat. Les Archives départementales disent qu’elle est une réponse à la précédente ; il est facile de voir, à la lecture de cette lettre, qu’il n’en est rien. Elle est une réponse à une menace formelle des Pères qui a dû être faite précédemment, mais dont nous n’avons pas trouvé de traces :

Je n’ai pas pensé, mon Père, à prendre votre église pour y porter le Saint Sacrement de la chapelle des Pénitents, parce que je ne dois pas avoir une telle pensée que je n’aie tenté auparavant tous autres moyens plus convenables avant que de se servir de votre église, mais vous voulez bien que je vous dise que si je ne trouvais point de lieu convenable pour y porter le Saint Sacrement, sûrement je le ferais porter dans votre église jusqu’à ce qu’on eût bâti une église paroissiale, et vous ne le pourriez empêcher. Quand le roi va dans les villes de son royaume, il a ses fourriers qui prennent indistinctement toutes les maisons pour loger les personnes de qualité qui suivent la cour, et les marquent. Et quoi ! Jésus-Christ, qui est le roi des rois, trouvera une communauté qui ne veut pas le recevoir ? Faudra-t-il laisser toute une paroisse sans sacrement, tandis qu’il y aura une église dans cette paroisse ? Toutes les raisons que vous me mandez ne sont pas comparables à l’inconvénient qu’il est nécessaire d’éviter, il n’y a rien dans l’Église qui soit plus imposant que le salut des âmes. Et comment le procurer sans sacrement et sans avoir un lieu pour le mettre et administrer les autres qu’il a institués pour ce sujet ? Votre résistance, dont vous me menacez, ne m’arrêterait pas, quand votre église serait de fondation royale, je la prendrais de même pour y mettre le Saint Sacrement. Rien ne m’en pourrait empêcher. Dieu m’ayant mis les armes spirituelles entre les mains pour m’en servir contre ceux qui ne voudraient pas le recevoir, vous pouvez croire que je les emploierais ; vous ne pourriez venir contre que par l’appel comme d’abus, qui n’est point suspensif, et dans lequel vous succomberiez infailliblement avec une grande confusion. Doutez-vous que si j’avais à prendre le parti de prendre votre église pour servir de paroisse, jusqu’à ce qu’on eût bâti une église paroissiale, je ne prisse si bien mes mesures à la Cour et partout que vous ne seriez écouté en aucun endroit ? Je vous dirai franchement que je suis un peu scandalisé de votre lettre peu charitable pour le salut des âmes, de refuser de recevoir le Saint Sacrement chez vous, pour être administré à tout moment aux fidèles de cette paroisse. Est-ce que le salut des âmes, pour lesquelles Jésus-Christ est mort, n’est pas plus précieux que vos offices et les règles de votre institut ? Dans les temps de guerre, que l’on prend les monastères, on trouble bien davantage les communautés, qui ne font plus d’office, où les officiers et les soldats logent, et ici il ne s’agit que du logement de Jésus-Christ, notre Rédempteur, qui veut bien demeurer sur nos autels pour être la nourriture des âmes pour une éternité, sans empêcher vos offices ni vos règlements, et vous témoignez que vous l’empêcherez. Je n’ai jamais ouï dire qu’un inconvénient puisse empêcher un très grand bien, notoire et nécessaire ; le bien public est toujours préféré au bien particulier, c’est une règle générale et principalement quand il est nécessaire ; c’est pourquoi on dit que nécessité n’a point de loi. Si vous m’aviez cru autant de sagesse et de prudence que vous m’en attribuez dans votre lettre, vous auriez jugé que je ne prendrais votre église que dans la pure nécessité, auquel cas vous ne pourriez l’empêcher. Ainsi, mon Père, votre lettre est très inutile. Si je prends votre église, ce ne sera que par pure nécessité. Je n’ai point l’inclination à inquiéter personne et principalement les bons religieux. Je voudrais que tout le monde fût content et pût faire son salut en paix ; mais quand Dieu par sa providence nous oblige à faire des choses contre notre inclination, il faut agréer les peines, quelque désagréables qu’elles soient, pour lui en faire un sacrifice, sacrificium Deo spiritus contribulatus. C’est par cette raison que la providence de Dieu afflige presque toujours les justes, en sorte qu’il n’y a presque que les impies à qui tout réussit ; mais c’est en cela même que consiste le bonheur des justes, qui préfèrent être humiliés avec Jésus-Christ, aux bonheurs et aux richesses des impies, magis eligens affligi cum populo Dei, quàm temporalis peccati habere jucunditatem. Ces inconvénients et les nécessités des événements sont des occasions pour marquer à Dieu sa fidélité et sa soumission. Il faut espérer que Dieu nous fera trouver des moyens qui conviendront à tout le monde pour loger le Saint Sacrement pour l’usage de la paroisse, puisque ceux que vous m’avez proposés ne peuvent être acceptés. Je me recommande à vos prières, en vous assurant que je suis en N. S.

« Votre très humble et très obéissant serviteur,
« De saint-Georges, arch. de Lyon. »

Ces lettres nous permettent de suppléer à tous les détails qui nous manquent, et en voyant la décision épiscopale se maintenir toujours, jusqu’au moment où l’extrême nécessité sera évidente, et en même temps la résistance sourde ou avouée des religieux craignant des complications probables, il est facile de comprendre les difficultés de la situation. Cet état de choses dura jusqu’en 1739. À cette date, il n’y eut plus moyen de temporiser ; les religieux prêtèrent, non pas leur chapelle, mais un appartement assez spacieux de leur couvent, qui servit d’église paroissiale.

Cette période, qui comprend les dernières années du dix-septième siècle et les premières du dix-huitième, me paraît celle qui fut la plus florissante. En 1707, le 13 septembre, l’autel de la chapelle fut consacré par Mgr de Damas, suffragant de l’archevêque de Lyon, dans lequel autel il a renfermé des reliques des saints Irénée, Laurent et Georges, martyrs. De plus les religieux franciscains semblent s’être fait une spécialité de la conversion des hérétiques protestants qu’ils trouvaient dans notre ville. Mondoz-Cotte, Ehrlihobzer, de Saint-Gall, en Suisse ; Siméon Johan, notaire d’Annonay ; Louis Mazade, de Lausanne ; Pierre Noël, du pays de Vaud ; André Salez, de Sauve en Languedoc, font abjuration des erreurs de Calvin et profession de la foi catholique, apostolique et romaine, entre les mains des pères franciscains. Il en fut de même, en 1718, pour Antoine-Jean-Pierre Creux, de Lausanne, en Suisse, qui prit ensuite l’habit de novice dans le couvent. Sa mère fit d’abord opposition à sa profession religieuse, mais se désista ensuite.

Cette communauté semble avoir eu, à un moment donné, une vie intellectuelle remarquable ; la bibliothèque était bien fournie et elle possédait deux sphères géographiques fameuses, de six pieds de diamètre, tracées, fabriquées et peintes par un religieux de cet ordre, nommé Henri Marchand, connu sous le nom de P. Grégoire, né à Lyon le 20 avril 1674. Henri Marchand développa de bonne heure le talent le plus décidé pour les mathématiques ; il fut surpris pendant son noviciat par le P. Maître, qui n’était pas géomètre, lisant le traité des sinus et des tangentes. Le P. Maître cria au scandale et alla le dénoncer au chapitre comme s’adonnant à de mauvaises lectures.

Le P. Grégoire fut employé plusieurs fois par ordre du roi. C’est lui qui a vérifié et orienté le plan de la ville de Lyon, levé par Séraucourt. L’Académie de Lyon mit le P. Grégoire au nombre de ses associés, mais sa modestie l’empêcha d’assister aux séances. Il mourut à Marseille le 1er janvier 1.750. Les deux globes terrestres dont nous avons parlé furent transportés à la bibliothèque de Lyon, en 1790.

Aussi ne faut-il pas s’étonner si l’estime qu’inspiraient ces religieux attirait des bienfaiteurs et des amis. Quelques-uns même choisirent leur chapelle comme lieu de sépulture. En 1726, c’est le comte de Soupat qui désire, pour lui et ses successeurs, être enterré dans la chapelle de la Sainte-Vierge. En 1752, c’est le comte de Montjouvent, chanoine et oncle d’un autre chanoine du même nom.

Je trouve aussi dans l’histoire de ce couvent un fait bien singulier. Le régiment de Souvré tenait garnison à Lyon. En 1735, il alla en Italie et laissa ses effets, malles, cantines, etc., aux magasins du régiment. J’ignore par suite de quelle nécessité on fut obligé de vider ces magasins, mais ce qui est constaté, c’est que tout fut transporté chez les Picpus qui rendirent les effets à mesure des réclamations.

Les Franciscains ont reçu des pensionnaires dans leur couvent. Le 31 janvier 1765, Georges David, ouvrier en soie de Lyon, est reçu ce comme pensionnaire donné, moyennant trois cents livres de pension annuelle et viagère et tout ce qui se trouvera lui appartenir à son décès, au moyen de quoi les religieux s’engagent à le traiter comme un des leurs tant en santé qu’en maladie, sauf le linge et le vêtement. »

Quelque temps auparavant ils avaient dû résilier un contrat presque semblable : Le 9 février 1761, François Marcet était reçu « comme domestique donné moyennant 999 livres 19 sols une fois payés, pour fournir sa pension alimentaire, à la charge par les religieux de le nourrir tant en santé qu’en maladie et de lui donner annuellement 30 livres pour son entretien. » Ce contrat fut résilié le 13 octobre 1763, et les 999 livres 19 sols furent remboursés.

J’ai à signaler aussi quelques déboires survenus aux religieux franciscains de la Guillotière. Leur hospice de Bellecordière était desservi par un religieux qui était en même temps aumônier de la prison de Roanne. Cet aumônier dut s’ingénier à procurer quelques douceurs à sa double clientèle. Un jour (1718), on lui proposa du tabac de contrebande, il en acheta. Le Fr. Polycarpe, c’était son nom, fut probablement dénoncé, une perquisition eut lieu, et une amende de 1.000 fr. fut prononcée. Cette amende fut modérée à 300 fr. puis à 50 fr., mais le Fr. Polycarpe dut changer de résidence.

Les religieux avaient également une pharmacie, et pour rendre service au public, ils vendaient des remèdes. Mais, le 19 juin 1761, fut dressé ce procès-verbal de saisie des maîtres-gardes et adjoints de la communauté des apothicaires de la ville et faubourg de Lyon contre les religieux du Tiers Ordre de Saint-François-d’Assise du couvent de la Guillotière, aux fins de leur empêcher de faire aucun débit dans leur pharmacie ».

Vers 1740 fut reconstruite la maison de Bellecordière. À cet effet, les Religieux vendirent leur maison de Puipelu, et aussi empruntèrent de l’argent à des amis de leur maison. Parmi ces derniers étaient un sieur Pierre Clayet et sa sœur Jeanne Clayet qui prêtèrent à diverses fois des sommes d’argent pour cette construction, à condition qu’ils en toucheraient la rente. Ils moururent et passèrent leurs droits à leurs héritiers. Survint la Révolution ; la Nation était devenue maîtresse des biens du clergé, elle acquitta les rentes par le Receveur du district de Lyon.

L’histoire du couvent de la Guillotière contient aussi une petite révolution intérieure dont je dois donner une idée : Le 15 septembre 1759, le Fr. Alexis Ruppert avait demandé d’être maintenu dans le droit et possession de porter le capuce. On acquiesça à sa demande. Les Pères virent cette faveur d’un air mécontent. De là, paroles blessantes, menaces, coups, mauvais traitements. Pour les éviter, le Fr. Alexis et le Fr. Ferréol, qui s’était adjoint à lui, s’enfuirent aux Récollets. De là, plusieurs longs procès. Après une longue procédure, Fr. Alexis se désista et rentra au couvent. Qu’advint-il dans la suite ? Sans doute on devait avoir l’œil sur lui et être peu disposé à l’indulgence ; aussi à la première faute fut-il condamné au cachot. Il faut croire que ces dissentiments intimes avaient écho au dehors, car voici une lettre d’un sieur Chirat, maître d’école à la Guillotière, adressée au Père procureur du couvent de Trévoux, qui nous met au courant de l’étrange dénoûment de cette affaire : ce Les Messieurs de l’Académie sont allés, cinquante de bande, tous armés jusqu’aux dents, ont escaladé les murs du jardin de la rue du Bourreau avec une échelle, sans aucun bruit, car qui que ce soit du couvent ne s’en est aperçu, et ils sont allés droit au cachot où le Fr. Ruppert était détenu, ils ont scié deux barreaux et l’ont tiré avec des draps, et ils ont eu bien de la peine à le sortir, car le pauvre homme prit mal au cœur quand il en fut dehors ; de là ils l’ont porté à quatre jusqu’à la traille, qu’ils ont passée entre minuit et une heure, et ils l’ont conduit dans un endroit à Lyon pour le remettre, mais il a bien de la peine à se remettre, l’on croit même qu’il en mourra. »

Les Académiciens dont il est question sont les élèves de l’École Vétérinaire, fondée par Bourgelat. Bourgelat fut l’initiateur de la science vétérinaire. Il établit d’abord une infirmerie près de son manège à Perrache, alors qu’il était directeur de l’Académie royale d’équitation de Lyon, que Louis XIII avait fondée en 1620. Plus tard, l’intendant de Lyon, Burtin, y accueillit favorablement le projet de Bourgelat, et un arrêt du Conseil, du 5 août 1761, institua une École Vétérinaire à la Guillotière ; c’est là que, le 1er janvier 1762, s’ouvrit une école qui n’avait point de modèle. On la prit pour une succursale de l’Académie d’équitation. Aussi l’École Vétérinaire a-t-elle conservé, parmi le peuple lyonnais, le nom d’Académie. Le lieu où elle fut établie, à la Guillotière, a porté longtemps le nom de Pré de l’Académie. Cet établissement fut entièrement détruit par le siège de Lyon, et, en 1795, l’École fut transférée dans la maison des Deux-Amants, à Vaise.

Les trente dernières années qui précédèrent la Révolution ne sont guère que des années de décadence. Certains actes d’officialité le prouvent assez. En outre, comme nous l’avons vu, on prend des mesures draconiennes contre les congrégations, dès lors on s’explique pourquoi le nombre des religieux va sans cesse diminuant. En 1660, le couvent comptait plus de quarante religieux ; en 1769, il n’y en a plus que vingt-deux, dix-sept profès et cinq Frères ; en 1790, nous n’en voyons plus que neuf, huit Pères et un Frère convers.

C’est dans l’ancienne chapelle des Picpus qu’eut lieu, le 29 septembre 1789, la bénédiction des drapeaux de la milice bourgeoise de la Guillotière. L’année suivante commence l’ère des défiances et des persécutions. Le 7 mai 1790, la municipalité se présente au couvent des Franciscains pour faire l’inventaire ordonné par la loi. Il y avait présents six Pères et un Frère, deux Pères étaient absents. Voici leurs noms et leur âge :

R. P. Basile, visiteur, 62 ans.
«   « Adrien, gardien, 50   »
«   « Amédée, vicaire, 71   »
«   « Athanase, procureur, 41   »
«   « Marc-Antoine, 52   »
«   « Norbert, 78   »
Frère Aman, 74   »
Les deux autres sont :
R. P. Jean-Chrysostome, 61 ans.
«   « François, 42   »

Dans cet inventaire, il est constaté que les revenus du couvent s’élèvent à 9.851 livres.

Après cet inventaire, chacun des religieux dut séparément comparaître devant la municipalité pour déclarer s’il voulait profiter de la liberté qui lui était offerte ou continuer à vivre de la vie religieuse. Tous déclarèrent vouloir sortir du cloître, se réservant cependant la liberté d’y rester jusqu’à ce que l’Assemblée nationale ait déterminé l’époque du payement de leur pension. À leur retour, les deux Pères qui étaient absents s’empressèrent de faire la même déclaration. N’est-il pas profondément triste de constater cette lamentable unanimité, de voir surtout des vieillards, qui touchent aux limites de la vie, renier ainsi leur passé, leur famille religieuse et leurs vœux ? On sait comment ces espérances de pension furent déçues. Le 8 mars 1791, les religieux étaient dispersés.

Plus tard, le couvent fut vendu, comme propriété nationale, à M. Janvier, qui y établit une fabrique d’acides ; elle passa ensuite entre les mains de M. Creuzet, qui la vendit à la commune. L’ancien clos Creuzet formait jadis le jardin des religieux. En 1802, l’ancienne chapelle des Franciscains du Tiers Ordre fut érigée en paroisse, et une portion du couvent devint le presbytère.

En 1827, on a fondé, dans une partie des bâtiments qui dépendaient de l’ancien couvent, un hospice pour les vieillards des deux sexes. Cet hospice, qu’on vient d’agrandir encore, a été réuni aux hôpitaux de Lyon et est régi de la même manière ; les soins que réclame la position des vieillards leur sont donnés par les sœurs de Saint-Charles, qui, là comme partout, ne ménagent pas leur dévouement. L’église actuelle de Saint-Louis date de 1844 ; ce n’est plus l’ancienne chapelle des religieux, ou du moins elle est considérablement agrandie.

Il me reste à dire que les Franciscains du Tiers Ordre avaient à Fontaines-sur-Saône une maison claustrale. En 1755, ils y avaient établi une pension pour les aliénés, qui pouvait recevoir une quarantaine de sujets. À la Révolution, le docteur Gillibert fit tous ses efforts pour sauver cette institution, il ne put réussir. Les Religieux furent chassés, et les pauvres déments transférés à l’hospice de la Quarantaine.

SOURCES :

Le P. Hélyot : Dictionnaire des Ordres religieux.

La Guillotière, par Meifred.

Les Archives départementales, une vingtaine de cartons sur les Franciscains de la Guillotière.

Notre-Dame du Pont-du-Rhône, par M. Guigue.




  1. La chapelle de Saint-Roch était sur la colline de Saint-Just et desservie par les Minimes. Les églises, le Consulat, plusieurs associations de la ville s’y rendaient en leur temps en procession.