Les buveurs en belle humeur

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PRÉFACE.
Comme un torrent, coulent nos jours :
Le vin, l’amour & la folie.
Riant des fois, bravant l’envie,
Et ſans ſoucis du lendemain.
J’ai les grelots ou le verre à la main,
Et ſur mes genoux, mon amie.
BUVONS ENCORE.
Quand le bon Pannard vivait,
Il buvait, puis il trouvait
De bons couplets dans ſon verre,
À préſent on eſt ſévère ;
On boit peu, l’on ne dit rien,
Non, rien !
Non, rien !
C’eſt un bien triſte entretien.
Pour voir de bons refrains éclorre :
Buvons encore.bis.
Le vaudeville autrefois
Donnait un dîner par mois :
Là, nous mettions notre gloire
À bien chanter, à bien boire,
La diète ne nous vaut rien ;
Non, rien !
Non, rien !
Je ne ſais qu’un ſeul bien
Pour nous rendre la voix ſonore :
Buvons encore !bis.
Les ſots, les fripons, chagrins,
Craignaient nos piquans refrains
Nous frappions d’une épigramme
Le drame & le mélodrame :
Nous ne leur diſons plus rien ;
Non, rien !
Non, rien !
Auſſi vont-ils aſſez bien !
Leur triomphe nous déshonore :
Buvons encore !bis.
À Bacchus ſoyons ſoumis ;
Bacchus fait les bons amis :
Sans le doux jus de la treille,
Souvent l’amitié ſommeille ;
Le repos ne lui vaut rien ;
Non, rien !
Non, rien !
Et je m’en apperçois bien,
Puſque le bon vin la reſtaure.
Buvons encore !bis.
Bacchus ſert auſſi l’amour,
Et ſur le déclin du jour,
Tel qui tient, dans ſon ivreſſe,
Vingt propos à ſa maîtreſſe,
À jeun ne lui dit plus rien ;
Plus rien !
Plus rien !
Amis, cela n’eſt pas bien.
Pour Aglaure & pour Léonore,
Buvons encore !bis.
AIR
DES MYSTÈRES D’ISIS.
La vie eſt un voyage
Tâchons de l’embellir ;
Jettons ſur ce paſſage
Les roſes du plaiſir.ter.
Dans l’âge heureux de la jeuneſſe
L’amour nous flatte, il nous careſſe,
Il nous préſente le bonheur,
Puis il s’envole, on voit l’erreur ;
Hélas ! que faire,
Tâcher de plaire.bis.
Du bien préſent ſavoir jouir,
Sans trop ſonger à l’avenir.
À la ville, au village,
On n’eſt content de rien ;
Penſons comme le ſage
Qui dit que tout eſt bien.bis.
Le bonheur n’eſt qu’imaginaire,
Chacun ſourit à ſa chimère ;
Chantons, célébrons tour à tour,
Bacchus, le plaiſir & l’amour.
Que ſous la treille
Le plaiſir veille,
Tenant le flambeau de l’amour,
Bacchus ſera le dieu du jour.
Les dieux à leur image
Formèrent la beauté,
Sur leur plus bel ouvrage
L’amour fut conſulté.
Le jour, la nuit, fût-elle obſcure ;
Sous la pourpre, ſous la verdure,
Suivons l’amour & la gaîté,
Aux autels de la volupté.
Ah ! quel délire
Pour qui reſpire !
L’encens par l’amour préſenté,
Des Dieux, c’eſt la félicité.

COUPLET
La laide vous doit la beauté,
La vieille vous doit sa jeunesse ;
La prude, son air de bonté ;
La sotte, un air de finesse.
Est-il un empire plus doux,
Un pouvoir plus grand que le vôtre ?
Le beau sexe est à vos genoux.
COUPLET
Que ma marraine s’abuse
Sur les maux que je ressens,
Et qu’à tort elle m’accuse
De haïr tous les vivans.
Hélas, sa pauvre filleule
A le goût moins dédaigneux !
Je ne suis pas plutôt seule
Que je voudrais être deux.

COUPLET
DE LA MÊME PIÈCE.
Je t’aime tant, je t’aime tant,
Mon amour tient de la folie ;
Pour peu qu’il aille en augmentant
Il faudra bien qu’on me lie.
ROMANCE.
La jeune et sensible Isabelle
Chaque matin en s’éveillant
À l’amour offrait avec zêle
La prière du sentiment,
Et lui demandait un amant
Qui fut toujours tendre et constant.
Un jour aux pieds de la statue
L’innocente se prosterna,
Touché de sa grâce ingénue
En ces mots le dieu lui parla ;
Hélas ! que demandez vous là
Il n’en est point comme cela.
Leur flâme est semblable aux images
Que produit un songe léger
La nature les fit volages,
Mon art ne peut les corriger,
Un amant est fait pour changer
Comme l’oiseau pour voltiger.
Ah ! s’il n’est point d’amant fidèle
À quoi me servirait l’amour
C’en est fait répond Isabelle
Je déserte à jamais ta cour.
Mais l’innocente au point du jour
Au pieds du dieu fût de retour.
LA CHANSON DU MAGISTER.
Des saisons et de la nature
L’homme jamais n’est satisfait ;
Tout haut il se plaint, il murmure ;
Toujours il dit avec regret :
„Jours du printemps
„Sont inconstans ;
„L’été trop chaud, nous tourmente et nous lasse ;
„L’automne après
„Nuit aux forêts ;
„Le sombre hiver offre encore moins d’attraits.”
Ainsi, rien ne peut trouver grâce
Devant ces censeurs mécontens ;
Et cependant moi je prétends
Que tout est à sa place ;
Oui, tout est à sa place.
Soleil de printemps rend la vie
À nos vergers, à nos bosquets ;
S’il survient une douce pluie
C’est pour féconder nos guérets :
Soleil d’été,
Tant souhaité,
Du monde entier enrichit la surface :
L’automne encor
Soleil moins fort
Pour nos raisins est vraiment un trésor :
Soleil d’hiver, fondant la glace,
Du vieillard ranime le feu.
Ainsi, vous voyez bien, morbleu !
Que tout est à sa place ;
Oui, tout est à sa place.
AIR DE LA VESTALE.
L’amour est un monstre barbare,
Perfide ennemi de Vesta :
C’est dans les gouffres du Ténare
Que Tisiphone l’enfanta :
Par lui des malheurs et de crimes,
Ce monde impie est inondé ;
Sur des tombeaux, sur des abîmes
Son trône sanglant est fondé.
L’amour est un monstre barbare,
Perfide ennemi de Vesta ;
C’est dans les gouffres du Ténare
Que Tisiphone l’enfanta.
COUPLETS
DE CENDRILLON.
À quoi bon la richesse,
À quoi bon la grandeur,
Si l’on n’était sans cesse,
En paix avec son cœur ?
S’aimer et se le dire,
Est-il un plus grand bien, même
au sein de la cour ?
Il n’eſt point de bonheur, de
plaisir, sans l’amour.
Un beau jour Colinette
Fut conduite à la cour.
Elle était inquiète
Dans ce brillant séjour.
Il fallait se contraindre,
Ou bien il fallait feindre ;
Car on ne peut ici
s’expliquer sans détour.
Il n’est point de plaisir,
de bonheur, ſans l’amour.
Colinette au village
Reprit sa liberté.
Elle aimait davantage
Sa douce obscurité.
Là, jamais d’artifice,
De fierté, de caprice.
Auprès de son amant
elle était tout le jour.
Il n’est point de plaisir,
de bonheur, sans l’amour.
DE LA MARCHANDE DE MODES.
Que ma marraine s’abuse
Sur les maux que je ressens,
Et qu’à tort elle m’accuse
De haïr tous les vivans.
Hélas ! sa pauvre filleule
A le goût moins dédaigneux !
Je ne suis pas plutôt seule.
Que je voudrais être deux.
LA VERDURE.
C’est la verdure
Qui nous annonce avec gaieté
Le doux réveil de la nature ;
Le trône de la volupté,
C’est la verdure.
Sans la verdure
Plus de myrthes ni de lauriers ;
Comment orner la chevelure
Et de l’amant et du guerrier.
Sans la verdure.
Sous la verdure
Zéphir éteint les feux du jour ;
Mais son haleine fraîche et pure
Rallume tous les feux du jour
Sous la verdure.
Sur la verdure,
L’innocence timidement
Cueille des fleurs pour sa parure,
Souvent elle en perd en jouant
Sur la verdure.
Sur la verdure
L’amour a trouvé le bonheur :
Depuis cette heureuse aventure
L’espérance a pris la couleur
De la verdure.
AIR DE LA VESTALE.
Dans le sein d’un ami fidèle
Tu crains d’épancher ton secret.
Tu ne me vois plus qu’à regret :
Voilà donc le prix de mon zèle !
Ta réserve à mon cœur
Serait moins importune,
Si tu me cachais ton bonheur ;
Mais d’un ami dans l’infortune
Je veux partager la douleur.
ROMANCE.
Bergère qui, dans la prairie,
Aux bords d’un ruisseau,
Assise sur l’herbe fleurie,
Tourne son fuseau ;
Que j’aime de ta destinée
Ta tranquillité ;
Et ce qui la rend fortunée,
La médiocrité.
Ce lin, que sous tes doigts tu presses
Est ton vêtement ;
À naître la rose s’empresse
Pour ton ornement.
Tu peux rafraîchir ton visage
Dans ce réservoir ;
Veux-tu contempler ton image ?
Son onde est un miroir.
Si quelquefois ton cœur soupire
De peine ou d’amour,
Choisis pour conter ce martyre
L’écho d’alentour.
Ce confident rempli de zèle
Te consolera ;
Le nom de ton amant fidèle,
Il le répétera.
Pour moi qui vis dans l’opulence
Et dans les grandeurs,
Je ne connois mon existence
Que par mes douleurs.
Qu’est-ce que le pouvoir suprême
Qui m’a tout coûté ?
Ah ! reprenez le diadème,
Je veux ma liberté.

ROMANCE DE PLANTADE.
Bocage que l’aurore
Embellit de ses pleurs,
Gazon naissant que Flore
Orne de mille fleurs.
Oiseaux, tendre Zephire,
Qui charmez mes loisirs,
Pourriez vous tous me dire
D’où naissent mes soupirs.
Toi qui d’une onde pure
Baignes ces bords charmans,
Ruisseau que ton murmure
Ne calme plus mes sens,
Hélas ! j’aime sans doute
Oui, j’aime je le sens,
C’est l’amour qui me coute
Les pleurs que je répands.
Asyle solitaire
Je viendrai chaque jour,
Te chanter ma bergère
Ses appas et l’amour,
Mais si d’une voix tendre
Je ne te dis son nom,
C’est de peur de l’apprendre
Aux bergers du vallon.
DUO DE CENDRILLON.
Mais donnez-moi votre devise
Je veux la porter sur mon cœur.
Ces deux mots pour toujours sont
gravés dans mon cœur.
Je reviendrai vainqueur.
Simplicité, constance,
Ces deux mots pour toujours sont
gravés dans mon cœur.
Vient embraser mon cœur !
Il s’élance, il palpite
De joie et de bonheur.
À la gloire fidèle,
Je vole aux combats.
Va doubler encor ma valeur.
Je ne puis défendre mon cœur.
Ces deux mots pour toujours sont
gravés dans mon cœur.
L’AMOUR ROMANESQUE.
Assise au bord d’un clair ruisseau
Une innoncente pastourelle,
Soupire sa plainte à l’écho
Et l’écho répète avec elle
Ah ! quel tourment, ah ! quel souci
De vivre loin de son ami.
Hélas ! peut-être en d’autres lieux
Quelque nœud de l’amour l’engage.
Mais ailleurs, l’aimera-t-on mieux
Que je l’aimais au village,
Ah ! quel tourment, ah ! quel souci
De vivre loin de son ami.
Depuis qu’il a trahi sa foi
L’ingrat qui fait couler mes larmes.
Les beaux jours sont changés pour moi
En jours d’ennuis en jours d’allarmes,
Ah ! quel tourment, ah ! quel souci
De vivre loin de son ami.
ARRIETTE DE MENZIKOF.
Oui, c’eſt Menzikof, c’eſt Marie,
À chaque battement, mon cœur me dit tout bas.
Oui, Fœder, oui, c’eſt mon amie,
Ton amante qui vient embellir ces climats.
De ſon amour voilà le gage.
Gage chéri, viens ſur mon cœur !
Fœder n’a plus que cette plage,
Que toi, pour calmer ſa douleur.
Loin d’elle, loin de ma patrie,
J’ai paſſé mes jours à gémir.
Ah ! s’il faut perdre mon amie,
Ne valait-il pas mieux mourir ?
Je te cherchais ſur ces montagnes,
Je t’appelais dans ces vallons.
Sur chaque arbre de ces campagnes
J’avais enlacé nos deux noms.
Plus d’eſpoir, plus de douce amie,
Adieu tendreſſe, adieu plaiſir.
Pour toi j’ai ſupporté la vie,
Sans toi, je n’ai plus qu’à mourir.
CHANSON BACHIQUE.
Qu’un autre, ſur ſa muſette,
Chante l’Amour & Cypris ;
Qu’il accorde à ſa brunette
Tous les attraits réunis :
Pour moi, ſans changer de thèſe,
Je n’aurai que ce refrain :
Pour couler ſes jours à l’aiſe,
Vive le dieu du raiſin !
En vain l’enfant de Cythère
Prétendrait me terraſſer :
Non, quoiqu’il ait voulu faire,
Ses traits n’ont pu me bleſſer ;
Et ſi quelquefois à table
On me vit près de Philis,
C’eſt que ſon cœur adorable
Du bon vin ſent tout le prix.
Non, non, la foudre incertaine
Ne ſaurait m’intimider ;
L’aſpect ſeul d’une fontaine
Pourrait me faire trembler ;
Je craindrais plus le paſſage
Du plus paiſible ruiſſeau,
Que la faulx, que le ravage
Du temps qui mène au tombeau.
Que chaque jour mille eſclaves,
Pour parvenir aux emplois,
Aillent briguer des entraves
Auprès des grands & des rois :
Pour moi je fuirai leur trône ;
Je vis ſans ambition ;
Au moins qu’un d’eux ne me donne
Celui de ſon échanſon.
Que les partiſans d’Orphée
Vantent ſes ſons immortels ;
Et que leur troupe empreſſée
Lui conſacre des autels :
Moi, je n’aurais fait que rire
Des airs du dieu d’Hélicon,
Sans les rubis qu’on admire
Sur le nez d’Anacréon.
Non, lorſqu’au gré de la parque
Je verrai les ſombres bords ;
Que de la fatale barque
Je deſcendrai chez les morts ;
Au lieu de prendre une lyre,
Pour m’annoncer chez Pluton,
Non, le dieu du ſombre empire
Ne verra que mon flacon.

DE HAINE AUX FEMMES.
Un Français, un jeune officier
Perce les rangs, s’élance,
De ſon corps fait un bouclier
À la faible innocence :
„Battons, dit-il, nos ennemis,
„Et déjouons leurs trames ;
„Mais épargnons, ô ! mes amis,
„Les enfans et les femmes.„
Au milieu de tout ce cahos,
Interdite, attendrie,
Je veux rendre grâce au héros
Qui m’a ſauvé la vie ;
Mais conduit par l’humanité,
Ce Français intrépide,
Fuit avec la rapidité
De l’Aigle qui le guide.
LA CARAFE.
C’est inſultant, mon Pégaſe,
Me traiter en poétereau ;
Me faire chanter un vaſe
Qui ne contient que de l’eau !
À la fin
Du feſtin,
Je le ſigne avec paraphe,
Je caſſe chaque Carafe,
Si l’on ne l’emplit de vin.
Carafe de limonade,
De vinaigre ou bien d’orgeat,
Convient à l’auteur mauſſade
Qui du drame fait état :
Du refrain
Gai, badin,
L’ami prend pour épitaphe :
„Au diable chaque Carafe
„Qui ne contient pas de vin.
Boire de l’eau fut un crime
Chez les dîneurs au caveau ;
C’eſt d’après cette maxime,
Qu’on lit ſur chaque tombeau
De ces ſaints
Libertins :
„Ci gît ſous cette épitaphe,
„Qui n’uſa de la Carafe
„Qui pour ſe laver les mains.„

LE COUP DU DÉPART,
IMPROMPTU
Malgré Neptune & ſa furie,
Amis, puiſqu’il faut de nouveau
Par mer gagner notre patrie,
Le verre en main montons ſur l’eau.
Et ne verſons point goutte à goutte ;
Pour mieux corriger le deſtin,
Il a mis tant d’eau ſur la route,
Qu’on n’y peut mêler trop de vin.
J’y vois d’ailleurs un avantage
Que je vais vous dire entre nous :
Chacun fait que le vin ſurnage ;
L’eau plus lourde, reſte deſſous :
Si par l’effet d’une tempête
Notre plancher faiſait faux bond,
Le vin nous hauſſera la tête,
Et nous n’irons jamais à fond.