Les Chambres de Fernande

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Les chambres de Fernande
La Semaine des Familles - 24 décembre 1892

Quoi (…) de plus poignant dans sa tristesse que ces montagnes d’Arrée que nous coupâmes en biais de Daoulas à Morlaix ? Pendant des heures, nous voyageâmes sous un ciel plombé, triste, qui prêtait une sombre poésie à cette nature morte. Pas une âme sur les chemins, ou quand par hasard nous rencontrions un paysan, il nous regardait d’un air farouche, sans seulement soulever son bonnet, et nous avions la sensation d’avoir hâte de nous en être éloignés.

Nous fîmes halte pour déjeuner à un petit point situé contre la montagne de Saint-Michel. Une chapelle s’élève sur le plateau de cette montagne, que l’on pourrait plutôt nommer colline vu son peu d’élévation et au pied de laquelle est située une auberge qualifiée par Nola de cabalistique.

C’est là que s’arrêtent, pour se reposer, les paysans qui traversent le pays. Une ou deux carrioles étaient attachées à la porte. Dans la salle très sombre, quelques hommes buvaient, leur grand chapeau posé en arrière sur leurs longs cheveux, leur fouet passé autour du cou sur la veste nationale en drap, garnie de velours. Une femme les servait ; mais personne ne s’enquit de nous, si ce n’est un petit garçon, qui apporta à nos chevaux des boisseaux d’avoine. Dans ce pays, les bêtes priment les gens.

Nous essayâmes de faire comprendre que nous voulions déjeuner ; mais nul ne parlait français, et, autant par mauvais vouloir que par ignorance de ce que nous désirions, on ne donna pas suite à notre requête. Sans plus s’embarrasser, Nola avisa une corbeille d’œufs et une tranche de lard : « Laissez-moi faire ! », me dit-elle. Sur son ordre, un de nos domestiques raviva le feu qui se mourait, et posa sur un trépied une vaste poêle, dans laquelle elle cassa une douzaine d’œufs. Les manches relevées jusqu’au coude, tenant d’une main la queue de la poêle et battant de l’autre avec une grande cuillère le mélange d’œufs et de lard, elle était si jolie que les paysans se la montraient entre eux et parlaient à mi-voix.

« Vous n’aurez jamais mangé une si bonne omelette », me dit Nola, qui ne s’apercevait pas de la sincère admiration qu’elle inspirait à ces sauvages spectateurs. « Si elle est aussi bonne, veillez nous en réserver une part. Nous mourons de faim ».

Ces paroles, dites en très bon français, tombaient des lèvres d’un jeune homme qui venait d’entrer inopinément. Un peu choquée de son sans-façon, je me retournai ; mais au-dessus de mon regard, en pure perte chargé de reproches, il rencontra le regard candide et étonné de Nola. Il ôta de dessus ses cheveux blonds son béret bleu, et devint tout rouge, ce qui lui attira mon pardon.Il regrettait sa méprise et le laissa voir à la manière des êtres jeunes, en devenant soudain très timide.

Deux vieux messieurs, l’un gros et l’autre maigre, tous deux couronnés de cheveux blancs et décorés d’une rosette rouge, entrèrent à sa suite et, avec une pantomime amusante, demandèrent à l’aubergiste de leur servir à déjeuner. Ils reçurent un accueil peu différent du nôtre, mais, voyant sur la table l’omelette tentatrice, ils redoublèrent de gestes pour supplier qu’on leur en fît une.

Assez amusée et prise de compassion, car le monsieur maigre paraissait tomber d’inanition, je dis deux mots à Nola, et sur son acquiescement, j’offris aux étrangers de partager notre omelette. Après bien des réticences, prétendant qu’ils attendraient qu’on voulût bien leur en faire une, le monsieur maigre, poussé par une faim canine, accepta ; le gros monsieur, poussé par le monsieur maigre, se laissa aussi aller à prendre place à table t, entraîné par l’exemple, le jeune homme s’assit entre eux. Mais il mangea du bout des lèvres, malgré les conseils du gros monsieur, qui lu disait : « Mange donc, tu te plaignais de la faim. Si l’omelette n’est pas suffisante, on en fera une autre » Le jeune homme, qui savait que le on était Nola, refusait en rougissant encore, et le gros monsieur prenait sa part. Quand nous fûmes à demi rassasiés, car en me levant je me souvins avec plaisir que mon sac de voyage contenait encore quelques biscuits, je me levai et payai une partie de l’écot. Puis nous sortîmes, Nola et moi, après avoir reçu les remerciements des deux vieux messieurs enchantés, assurèrent-ils, d’avoir eu l’honneur de déjeuner avec nous.

Pendant qu’on attelait la voiture, nous montâmes à la chapelle dont Nola voulait prendre un croquis ; mais, au moment de commencer son dessin, elle s’aperçut que son crayon était cassé. Ayant oublié son canif, elle se voyait contrainte à renoncer à son idée, quand le jeune homme fit irruption près de nous, surprit notre regret, et lui offrit son petit couteau de poche en guise de canif. Elle accepta avec reconnaissance et, en le lui rendant, elle renouvela ses remerciements, auxquels je joignis les miens. Quand elle eut achevé son esquisse, nous redescendîmes, sans avoir échangé d’autres paroles avec l’étranger, qui se contenta de nos adresser son profond salut.

Pendant très longtemps, pendant que notre voiture remontait au sommet d’une montagne, nous aperçûmes la chapelle qui, de plus en plus ptite à mesure que nous nous en éloignions, ne fut plus bientôt qu’un point à l’horizon.

« Quel pays ! » dis-je, en jetant un dernier regard à ce site que nous ne reverrons sans doute plus. Jamais la mer, dans sa fureur, ne m’a donné une pareille impression de tristesse. On sent qu’elle se camera, que le spectacle changera d’aspect ; mais celui-ci n’a aucune variation à espérer. Le printemps ne doit pas se faire sentir sur ces montagnes et un rayon de soleil doit à peine teinter gaiement ce paysage sombre. « Sous quel jour le voyez-vous, miss ? » me dit Nola en riant. « Il n’y a donc pas de soleil aujourd’hui ? » « Non, pas d’autre du moins que celui dont votre imagination l’illumine ».

Mais elle est bien brillante l’imagination des jeunes filles. Nola, je le parierais, a gardé un meilleur souvenir de notre arrêt au mont de Saint-Michel que de nos deux jours passés dans ce petit joyau de verdure qui s’appelle Le Huelgoat et que l’on découvre, au tournant aride d’une montagne, comme un coin de paradis terrestre, glissé là par hasard.