Les choses qui s’en vont…/Le brayage

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Édition de La Tempérance (p. 127-135).

Le brayage.



N ous voici rendus à l’un de ces beaux matins d’automne que l’hiver semble déjà engourdir et glacer. Une petite gelée blanche, pas exquisément timide de la neige qui s’en vient, argente les maisons grises, les clôtures qui les entourent et courent dans les champs. Sur les arbres dénudés pendent encore, comme des médailles de bronze, quelques feuilles têtues qui se balancent comme par un reste d’habitude. Le soleil frileux hausse son disque décoloré derrière la haie noire des sapins du sud, et monte lentement dans le firmament où les dernières étoiles grelottent pâles, pâles. Et l’on se demande s’il veut réchauffer l’atmosphère celui qui à la tête de la rochière, s’apprête à allumer un feu.

Le fourneau devant lequel se trémousse le père Colas est ménagé dans la pente du terrain et se conserve intact d’année en année. Le chauffeur n’eut, ce matin, qu’à enlever les feuilles mortes tassées dans les angles, en alignant les pierres qui limitent le foyer. Avec une poignée de ripes et un petit brin d’écopeaux, puis des éclats de bois de four et des rondins secs, dans le temps de le dire le feu a été pris. Et ce n’est pas un petit feu comme celui qu’on allume sous la chaudronne lorsqu’on coule la lessive et qu’on lave au battoir — encore des choses qui s’en vont… — il a au moins deux brasses de long. Pendant que notre homme a le dos tourné, je vais vous dire pourquoi ce feu-là. Chez Charlie, où nous sommes, il se fait, à matin, comme manière de courvée pour brayer ; les voisins arriveront tantôt, avec leur lin, qui sera brayé en commun ; comprenez-vous ?

Le père Colas, debout devant le feu, s’essuie les yeux avant la manche de sa frocque — rapport à la boucane — et je l’entends mâchouiller : « Bondance ! que ça chauffe ben l’épinette rouge ! mais qu’ils viennent eux autres, le fourneau sera paré en plein. » En attendant, il redresse et solide les piquets qui s’enfoncent aux angles du foyer, et qui soutiennent les perches formant le gril sur lequel le lin devra être chauffé.

De fait, tout semble bien paré. Les brayes ont été apportées la veille au soir, et sont disposées comme ci comme ça, tête bêche et n’importe comment, selon les caprices du terrain qui, dans une rochière, est malcommode en grand. « De ce coup-là — marmotte encore le père Colas qui gosse la poignée de la gaule pour fourgailler les tisons — j’cré ben que les v’lon. » On ne voit pourtant rien, mais le temps est si écho et le père Colas a l’oreille si fine, qu’il a entendu les pas cadencés du cheval descendant la charge de bottes de lin sur le pont de la batterie. On entend bientôt, en effet, le grinchage des héridelles sous le poids de la charge, le ballottement des moyeux et le bruit des roues qui écrasent en crichant les grignons de terre durcie. Enfin, la charrette ressoud au déviron du hangar, suivie des brayeux et des brayeuses qui s’en viennent en jacassant. Pendant que Ti-Joe dételle la jument, et que le père Colas gaffe une botte de lin pour l’étendre sur le gril, regardons-les venir.

Oh ! ils ne se sont pas grayés sur leur trente-six, allez ! mais quand on va brayer ce n’est pas comme un compérage non plus.

Les hommes ont gardé leurs hardes de tous les jours ; ils piquent toujours au plus court eux autres. Ce n’est pas comme les créatures — les bouffresses — qui ont toujours quelqu’afficot de relai pour tous les instants de leur vie, et qui se gancent même pour aller à la bourdaine, sous prétexte qu’avec des penaillons elles ont l’air sandrouillonnes. À matin cependant, elles sont quasiment sans cérémonie : point de robe à taille, de tablier braidiné, ni même de souliers à quartiers. Une jupe d’échiffe, recouverte d’un grand tablier à bavette attachée sur le mantelette d’indienne à pois ; puis des souliers sauvages ; voilà tout leur accoutrement. À peine arrivées, vous les voyez dénouer les gorgettes de leurs capines qui vont coiffer les piquets de clôture, puis s’entortiller la tête dans une serviette attachée sous le tocquion, parce que les aigrettes de lin qui revolent partout, sont infâmes comme toutes dans les cheveux. Inutile de dire qu’elles sont toutes sur le trémenne, et que ces apprêts n’ont rien qui ressemble à ceux d’un matin d’enterrement. Les clapettes se font aller, et il n’y aura guère d’accalmie de toute la sainte journée.

Pendant les divers changeaillages qui s’opèrent — c’est inmanquable avant que chacun ait trouvé la braye à sa main ou à sa hauteur — le lin a eu le temps de rouir comme il faut, et les brayeux n’ont qu’à se présenter à la chauffeuse — remplaçante du père Colas — pour recevoir des poignées de lin tout brûlant.

Il va sans dire qu’on ne travaillait pas pour le gouvernement — qui nous dira aujourd’hui pourquoi on disait cela alors. Quoique le soleil fût toujours blême comme un biscuit, sur les dix heures, les châles à pointes, les gilets de laine et les frocques avaient perdu de leur vogue ; car à ses démener ainsi devant leurs brayes, les brayeux étaient devenus rouges comme des coqs.

C’était le temps de conter une histoire, car on avait pour son dire que si on ne rit pas de temps en temps, on ne rira jamais. Le rôle du conteur, sans qu’on sût jamais trop pourquoi ni comment, échéait toujours au père Colas, petit homme vif comme un taon et maigre comme un cent de clous. Ce bon petit vieux avait été, dans sa jeunesse, dans les chanquiers du Haut-Canada — dans les trompchipes, disait-il, — employé au buchage, au charriage et à la drave des billots. Dans les campes, il avait perfectionné entre autres choses, sa science, j’allais dire infuse, de pouvoir conjuguer tous les verbes en « ir », en ne les employant qu’au passé défini ; car il n’y avait rien de laissé à l’imprécis avec le père Colas.

Défunt trépassé Bâtisse était un des héros habituels de ses récits. Que le folk-lore se serait enrichi, si on avait pu sténographier quelques-unes de ses histoires vraies ! Écoutons-le raconter à la Fradette, sa voisine de braye, la genèse de sa journée. « Je me couchis hier au soir la puce à l’oreille, et vingt vices, je me réveillis bien dix fois dans la nuite. Vers les quatre heures du matin, je vis, la tête sur l’orillette, le su qui commençait à blêmir. Je me levis, j’allumis le poêle, mis les pataques au feu et me recouchis pour dormir un petit bout de somme de rien en toute. Je me levis tout de bon sur les six heures, je fis ma prière et je déjeunis — les pataques étaient en phrasie dans la chasse-pinte. Ensuite de ça, je barris la porte et vins allumer le feu. » Ceci est de l’histoire moderne et se disait sur le ton de conversation. Le ton et l’attitude changeaient du tout au tout, lorsqu’il exhumait de ses anciens souvenirs les détails épiques d’avaries, de marchances ou de tours dont il avait été jadis le témoin. Ceci par exemple, closant je ne sais plus quelle aventure : « la canne silit de magnière qu’elle lui fracassit le crabe de la tête ; puis les gens de la gang entrirent dans la cabane, burent tant qu’ils purent et cachirent le quart. » Je ne puis malheureusement vous dépeindre ses gestes de fendeur de bois, et le prolongement de certaines syllabes, qui était sans doute un truc oratoire pour tenir son auditoire suspendu à ses lèvres, selon la gracieuse expression consacrée par l’usage.

Lorsqu’il avait terminé son histoire, le père Colas remettait sa pipe éteinte dans sa poche de veste, et disait d’un air tout démonté : « Il y a ben toujours des émites pour bavasser ; ça braye pas pan toute pan toute. Ho don ! passez-moi-z’en une la mère, si c’est un effet de votre bonté ! » Et il se remettait à écraser sa poignée de lin avec cette ferveur antique des bucheux à la job, qui nous faisait tressaillir d’aise de ne pas être du lin pour le quart d’heure.

L’avant-midi comme la relevée, passait comme une poudrerie, qu’on n’avait pas le temps de les voir. Il fallait l’angelus du soir pour faire cesser le travail. Tous les brayeux se tournaient vers l’église dont on apercevait le clocher derrière les arbres de la Seigneurie Boucher, et l’on récitait l’angelus suivi du De Profundis pour les Âmes.

La dernière fois que je vis brayer — il y a bien 30 ans — la journée finissait ainsi. Sur le fourneau, quelques poignées de lin achevaient de refroidir, lorsque la chauffeuse, en promenant sa gaule dans la braise, en fit jaillir une gerbe d’étincelles qui mirent le feu au lin : c’était la grillade, sans laquelle une journée de brayage n’est pas bien close, et qui fut reçue avec des applaudissements. Le firmament était déjà sombre et je revois encore les étincelles voler comme des abeilles d’or dans le ciel noir, tandis que les reflets de la flambée jetaient des touches écarlates sur les arbres, les clôtures, les habits et les traits des brayeux.

Or, pourquoi je n’oublierai jamais cette scène digne d’être peinte par Rembrandt, c’est que la vieille chauffeuse dont le sourire luit encore à mes yeux comme ce soir-là, c’était, la chère et sainte femme, ma mère.