Les Cormorans du Jardin d’acclimatation

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Les Cormorans du Jardin d’acclimatation
Hebdomadaire Illustré
I
Librairie Hachette.
LES CORMORANS

DU JARDIN D’ACCLIMATATION

Nos jeunes lecteurs se demanderont sans doute pourquoi nous leur parlons d’abord du cormoran, pourquoi nous ne commençons pas par des généralités sur les oiseaux, sur les caractères qui forment les grandes classes ou familles, sur les genres, les espèces, et les individus ? delà serait plus conforme au méthodes d’enseignement, mais nous n’avons [tas la prétention de faire ici le professeur. Nous voulons tout simplement causer de choses et autres avec nos lecteurs, nous voulons leur dire, comme a des amis, nos impressions sur tout ce que nous rencontrerons d’intéressant dans nos promenades à travers champs, au Jardin des plantes, à celui d’acclimatation ou ailleurs. Les jeunes gens sont curieux, ils aiment voir, contrôler ce qu’on leur enseigne : ils ont raison. Le Journal de la Jeunesse leur donnera cette satisfaction par de bonnes gravures et par des éludes exactes qui s’adresseront aussi bien il leur curiosité qu’à leur mémoire. Instruire en intéressant, voilà notre pensée, l’utiliser les heures de récréation quand il l’ail vilain temps ; employer les jours de sortie et les vacances à visiter ce que le journal aura décrit, voilà comment nous voudrions que ces jeunes gens employassent tant d’heures perdues.

Eh bien donc, mes jeunes amis, je vous dirai que la semaine dernière, par uni ; de ces rares journées où le soleil ne s’était pas voilé la face, je suis parti pédestrement jusqu’au Jardin d’acclimatation.

J’avais l’esprit triste comme la saison j’aperçus dans un des petits parcs du jardin plusieurs oiseaux qui, par leur attitude un peu morose, ne semblaient pas non plus très-disposés à la joie. Ils se tenaient tout debout, appuyés sur leur longue queue comme sur des baguettes rigides, ils baissaient le nez, et regardaient à peine de leur d’il débonnaire les curieux qui voulaient les faire sortir de leur torpeur. C’étaient des cormorans, oiseaux appartenant à la grande, famille des palmipèdes et ayant un certain ail’de ressemblance avec, les canards, n’étaient la longueur et la rigidité de leur queue, la grandeur et la courbure de leur bec. Je passai quelque temps à essayer de les faire bouger, impossible Posés sur leur queue, ils étaient aussi impassibles que des sénateurs romains, quand un homme, un seau à la main pénétra dans leur parc c’était leur gardien et leur pourvoyeur, le brave Plé. A son arrivée, je pus me convaincre que le besoin de manger exerce sur les animaux, comme sur l’homme, une puissante influence. A la vue du seau, flairant sans doute la viande mise en morceaux, qui était appétissante, ils s’agitèrent avec joie et se précipitèrent autour du gardien. Plé leur jeta dans le bassin de gros morceau de chair de cheval. Alors "je les vis plonger, puis voguer sous l’eau et arriver à la distance de plusieurs mètres juste à l’endroit où la chair était tombée, puis, revenant au rivage, l’avaler tout d’un trait.

A l’état de liberté, le cormoran n’est pas hippophage ; il habite les côtes maritimes, il fait là une chasse aux anguilles, qui le redoutent comme le plus impitoyable pirate. Son bec, fortement courbé à son extrémité, tonne comme un hameçon à l’aide duquel il accroche sa proie. Quand il la saisit par la tête, rien de plus simple le poisson descend avec aisance et facilité dans le gosier du cormoran. Mais s’il l’accroche par l’extrémité opposée, la déglutition n’est plus aussi commode. Les nageoires, les crêtes, les écailles sont autant d’obstacles. Que fait alors le cormoran ? Il lance son poisson en l’air et quand il fait demi-tour, il tend le bec et sans jamais manquer son coup, le reçoit toujours la tête la première. ̃Il est impossible de voir un jongleur plus habile : nous allons démontrer qu’il n’est pas moins bon pêcheur.

A suivre

Ernest Menault

LES CORMORANS


Du jardin d'acclimatation


Le cormoran est un pêcheur habile, et a cet égard; c'est un auxiliaire peu connu de l'homme, ou du moins dont on se sert peu en France. Que de gens utiles n'avons-nous pas repousses, que de génies sont allés porter le bénéfice de leur intelligence en Angleterre, ou ailleurs! Et cependant, d'Esparron affirme avoir été témoin des prouesses merveilleuses de deux cormorans qui, au moment des États, généraux de 1614, sous Louis XIII, excitèrent par leur talent de pêcheurs l'admiration de tous les amateurs de la capitale. En Bourgogne, la patrie des grands hommes, dans notre chère Lorraine et aussi en Franche Comté, on a mis autrefois à profit le talent des cormorans mais depuis, leur industrie, pour je ne sais quelle raison, a été laissée de côté néanmoins, elle a été et elle est encore, paraît-il, fort en honneur chez les Chinois. Au dire du Père Le Comte, en Chine, on dresse les cormorans pour la pêche, comme on dresse ici des chiens et des" oiseaux pour la chasse. un pêcheur peut aisément gouverner jusqu'à cent de ces pourvoyeurs. On les place sur les bords d'un bateau ;'et quand ou est arrivé à l'endroit de la pêche, au moindre signal, ils partent tous et se dispersent sur un étang; ils cherchent, ils plongent; ils reviennent cent fois sur l'eau, jusqu'à ce qu'ils aient trouvé leur proie alors ils la rapportent à leur maître. Quand le poisson est trop gros, ils s'entre aident l'un le prend par la tète, l'autre par la queue, et tous l'amènent jusqu'au bateau. Alors on leur présente de longues rames- sur lesquelles ils se perchent et abandonnent leur pêche. On se demande comment un oiseau si connu pour son appétit vorace peut se condamner il pêcher pour autrui et à dominer sa gourmandise.

Il y a des raisons à cet empire sur soi-même. Les cormorans ne peuvent pas faire autrement ils sont forcés de rendre ce qu'ils ont pêché, car on a eu soin de leur mettre un anneau de fer au cou, ou bien encore de leur lier le gosier avec une corde de peur qu'ils ne succombent à la tentation d'avaler. Si donc le démon de la gourmandise les pousse trop, lit corde ou l'anneau les empêche de commettre un péché capital, l'uis ils savent par habitude que, quand ils ont bien travaillé pour leur maître, il, ont leur bonne part de butin. L'homme sait côté aide le cormoran à vivre les jours où l'oiseau pécheur ne travaille pas.

Cette association de l'homme et de l'animal, les secours mutuels qu'ils se rendent justifient la créalion de la Société protectrice des animaux et celle du Jardin d'acclimatation. Nous avons tant à apprendre des animaux, nous pouvons en lirer une si grande utilité, que nous lie saurions trop étudier leur inslincl. leur intelligence et leurs mœurs.

Rien que l'examen de leur conformation nous fournit à cet égard de précieux renseignements. Ainsi le pied palmé du cormoran nous- indique qu'il est destiné a vivre sur l'eau mais si nous étudions encore plus attentivement la patte de cet oiseau, nous remarquons qu'elle est le type des espèces chez lesquelles les quatre doigts sont réunis par une même membrane continue, c'est-à-dire que le doigt de tjerrière est uni aux doigls antérieurs. Le cormoran li quelque sorte une rame au talon quoi d'étonant qu'il nage et plonge si bien!


Le cormoran a été classé par certains naturalistes ^wi'ini les crvplorhincs. c'esl-à-dire' parmi les oiseaux palmipèdes dont les narines sont extrêmement petites et comme cachées dans un sillon de la partie ~~c')tt'dubcc. I\'<'st-Ct'pi)s !à encore une exceUeote «raie du bec. N'est-ce pas là encore une excellente ̃ïsion? Si le cormoran avait eu de» narines plus deloppées, il aurait été souvent incommodé en cherchant sa nourriture au fond de la vase.

Grace encore à sa conformation, le cormoran peut Hger le corps entièrement caché dans l'eau, la tète seule dehors. Il peut ainsi faire provision d'une grande quantité d'air, ce dont il a besoin pour ses immersions profondes.

Le cormoran est le meilleur hameçon vivant et emplumé que je connaisse. Ce est point un animal stupide connue on bien voulu le dire. La sociabilité chez les animaux est un signe d'intelligence, et le cormoran vit parfaitement en domesticité. Ou a aussi accusé le cormoran d'être taciturne il est même certains pays où l'on dit proverbialement Triste connue un cormoran..Mais je suis de l'avis de ïoussenel, il est facile de voir à ses bâillements multipliés et à son attitude morose que l'oisiveté fait honte au cormoran, cl qu'il s'indigne mentalement de voir que l'homme d'aujourd'hui méprise ses services et refuse de mettre sa bonne volonté à l'épreuve.

Les cormorans sont enfin de bons parents, qui s'occupent avec beaucoup de soin de leurs petits; c'est ce dont on a pu se convaincre dans ces endroits formés de rocs, d'écueils et de récifs (lui bordent certaines côtes de l'Angleterre.

Le docteur Franklin raconte que, dans une de ses excursions à ces parages, il trouva des nids de cormorans dans des endroits surplombés par les masses granitiques ces nids étaient composés de liges de piaules sèches arrachées aux récifs, d'herbe et d'un peu de laine. Il v avait quatre jeunes oiseaux dans l'un, trois œufs dans l'autre, deux dans un troisième et seulement un dans le dernier. La coquille de ces œufs est incrustée d'une matière calcaire qui recouvre la véritable teinte de l'œuf. L'extérieur de la coquille est d'une couleur blanchâtre, et l'intérieur d'un vert extrêmement beau et délicat.

Quand les petits sont éclos, on voit les cormorans venir souvent à terre pour plonger sur les mages et trouver de quoi nourrir loue progéniture. C’est encore grâce à la conformation de ses pattes, à ses doigts armés d’ongles crochus, que le cormoran peut s’accrocher aux rochers, et là, loin du regard méchant des humains, jouir en paix de sa chère couvée.

Au Jardin d’acclimatation, les cormorans, les ailes coupées, privés de liberté, semblent paralysés dans tous leurs élans et leur expansion ; le besoin de conservation leur fait seul manifester leur intelligence. Si le gardien, certains jours, reçoit une abondante provision de poissons, s’il leur donne à manger à satiété, ils ont soin de déposer une partie de leur nourriture entre les pierres du bord de l’eau. Mais hélas ! malgré cette prévoyance, ils ont le cœur si, triste, ils souffrent tant de la nostalgie, que, loin du lieu natal, c’en est fait de leur postérité.

Ernest Menault