Les cormorans du Jardin d'Acclimatation - Part 2

La bibliothèque libre.
Aller à : navigation, rechercher
Le journal de la jeunesse
Librairie Hachette (Ipp. 30-32).
Les cormorans du Jardin d'Acclimatation - Part 2

LES CORMORANS


Du jardin d'acclimatation


Le cormoran est un pêcheur habile, et a cet égard; c'est un auxiliaire peu connu de l'homme, ou du moins dont on se sert peu en France. Que de gens utiles n'avons-nous pas repousses, que de génies sont allés porter le bénéfice de leur intelligence en Angleterre, ou ailleurs! Et cependant, d'Esparron affirme avoir été témoin des prouesses merveilleuses de deux cormorans qui, au moment des États, généraux de 1614, sous Louis XIII, excitèrent par leur talent de pêcheurs l'admiration de tous les amateurs de la capitale. En Bourgogne, la patrie des grands hommes, dans notre chère Lorraine et aussi en Franche Comté, on a mis autrefois à profit le talent des cormorans mais depuis, leur industrie, pour je ne sais quelle raison, a été laissée de côté néanmoins, elle a été et elle est encore, paraît-il, fort en honneur chez les Chinois. Au dire du Père Le Comte, en Chine, on dresse les cormorans pour la pêche, comme on dresse ici des chiens et des" oiseaux pour la chasse. un pêcheur peut aisément gouverner jusqu'à cent de ces pourvoyeurs. On les place sur les bords d'un bateau ;'et quand ou est arrivé à l'endroit de la pêche, au moindre signal, ils partent tous et se dispersent sur un étang; ils cherchent, ils plongent; ils reviennent cent fois sur l'eau, jusqu'à ce qu'ils aient trouvé leur proie alors ils la rapportent à leur maître. Quand le poisson est trop gros, ils s'entre aident l'un le prend par la tète, l'autre par la queue, et tous l'amènent jusqu'au bateau. Alors on leur présente de longues rames- sur lesquelles ils se perchent et abandonnent leur pêche. On se demande comment un oiseau si connu pour son appétit vorace peut se condamner il pêcher pour autrui et à dominer sa gourmandise.

Il y a des raisons à cet empire sur soi-même. Les cormorans ne peuvent pas faire autrement ils sont forcés de rendre ce qu'ils ont pêché, car on a eu soin de leur mettre un anneau de fer au cou, ou bien encore de leur lier le gosier avec une corde de peur qu'ils ne succombent à la tentation d'avaler. Si donc le démon de la gourmandise les pousse trop, lit corde ou l'anneau les empêche de commettre un péché capital, l'uis ils savent par habitude que, quand ils ont bien travaillé pour leur maître, il, ont leur bonne part de butin. L'homme sait côté aide le cormoran à vivre les jours où l'oiseau pécheur ne travaille pas.

Cette association de l'homme et de l'animal, les secours mutuels qu'ils se rendent justifient la créalion de la Société protectrice des animaux et celle du Jardin d'acclimatation. Nous avons tant à apprendre des animaux, nous pouvons en lirer une si grande utilité, que nous lie saurions trop étudier leur inslincl. leur intelligence et leurs mœurs.

Rien que l'examen de leur conformation nous fournit à cet égard de précieux renseignements. Ainsi le pied palmé du cormoran nous- indique qu'il est destiné a vivre sur l'eau mais si nous étudions encore plus attentivement la patte de cet oiseau, nous remarquons qu'elle est le type des espèces chez lesquelles les quatre doigts sont réunis par une même membrane continue, c'est-à-dire que le doigt de tjerrière est uni aux doigls antérieurs. Le cormoran li quelque sorte une rame au talon quoi d'étonant qu'il nage et plonge si bien!


Le cormoran a été classé par certains naturalistes ^wi'ini les crvplorhincs. c'esl-à-dire' parmi les oiseaux palmipèdes dont les narines sont extrêmement petites et comme cachées dans un sillon de la partie ~~c')tt'dubcc. I\'<'st-Ct'pi)s !à encore une exceUeote «raie du bec. N'est-ce pas là encore une excellente ̃ïsion? Si le cormoran avait eu de» narines plus deloppées, il aurait été souvent incommodé en cherchant sa nourriture au fond de la vase.

Grace encore à sa conformation, le cormoran peut Hger le corps entièrement caché dans l'eau, la tète seule dehors. Il peut ainsi faire provision d'une grande quantité d'air, ce dont il a besoin pour ses immersions profondes.

Le cormoran est le meilleur hameçon vivant et emplumé que je connaisse. Ce est point un animal stupide connue on bien voulu le dire. La sociabilité chez les animaux est un signe d'intelligence, et le cormoran vit parfaitement en domesticité. Ou a aussi accusé le cormoran d'être taciturne il est même certains pays où l'on dit proverbialement Triste connue un cormoran..Mais je suis de l'avis de ïoussenel, il est facile de voir à ses bâillements multipliés et à son attitude morose que l'oisiveté fait honte au cormoran, cl qu'il s'indigne mentalement de voir que l'homme d'aujourd'hui méprise ses services et refuse de mettre sa bonne volonté à l'épreuve.

Les cormorans sont enfin de bons parents, qui s'occupent avec beaucoup de soin de leurs petits; c'est ce dont on a pu se convaincre dans ces endroits formés de rocs, d'écueils et de récifs (lui bordent certaines côtes de l'Angleterre.

Le docteur Franklin raconte que, dans une de ses excursions à ces parages, il trouva des nids de cormorans dans des endroits surplombés par les masses granitiques ces nids étaient composés de liges de piaules sèches arrachées aux récifs, d'herbe et d'un peu de laine. Il v avait quatre jeunes oiseaux dans l'un, trois œufs dans l'autre, deux dans un troisième et seulement un dans le dernier. La coquille de ces œufs est incrustée d'une matière calcaire qui recouvre la véritable teinte de l'œuf. L'extérieur de la coquille est d'une couleur blanchâtre, et l'intérieur d'un vert extrêmement beau et délicat.

Quand les petits sont éclos, on voit les cormorans venir souvent a terre pour plonger sur les mages et trouver de quoi nourrir loue progéniture. C'est encore grâce à la conformation de ses pattes, à ses doigts armés d'ongles crochus, que le cormoran peut s'accrocher aux rochers, et là, loin du 'regard méchant des humains, jouir en liaix de sa chère couvée.

Au Jardin d'acclimatation, les cormorans, les aiies coupées, privés de liberté, semblent paralysés dans tous leurs élans et leur expansion; le besoin de conservation leur fait seul manifester leur intelligence. Si le gardien, certains jours, reçoit une abondante provision de poissons, s'il leur donne à. mangera satiété, ils ont soin de déposer une partie de leur nourriture entre les pierres .du bord de l'eau. Mais hélas! malgré cette prévoyance, ils ont le cœur si, triste, ils souffrent tant de la nostalgie, que, loin du lieu" natal, c'en est fait de leur postérité.

Ernest Menault