Les fiancés de St-Eustache/10

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IX


Le soleil s’endormait en rayant le ciel bleu de saphir, de rose et d’améthyste, au loin un nuage d’or s’égarait dans l’espace ; puis tout au fond de la voûte céleste, tel qu’un pur diamant en un écrin de velours noir, scintillait une brillante étoile ; de seconde en seconde l’ombre enveloppait la terre de son long manteau gris ; la suivant pas à pas Zéphyre, dans les courants, soufflait des bouffées embaumées, ridant en s’exhalant la surface des eaux, blêmies des rayons de la lune qui lentement montait. Au bord de la rivière du Chêne, résonnait en des tours de ronet, la voix rauque d’une énorme grenouille, interrompant le calme mystérieux qui régnait en ces lieux solitaires ; puis quand de nouveau tout rentrait dans le silence, telle qu’une fusée bien lancée, la course rapide d’un léger écureuil faisait bruisser les feuilles des grands érables, et brisait en passant une branche séchée, dont la chute dans l’air faisait s’envoler quelques rares oiseaux ne dormant pas encore. Il y avait à cette heure dans cette sommeillante nature quelque chose de mystique invitant au bonheur.

Sans prononcer un mot Lucienne et Pierre parcouraient lentement l’allée conduisant à la demeure seigneuriale ; mais dans leur silence ils se disaient des milliers de paroles, leurs âmes se causaient, se révélant dans une muette confidence leur mutuelle tendresse, n’osant prononcer à haute voix un seul mot dont l’écho eut pu alarmer leur bonheur jaloux. Les soupirs de l’air, le frissonnement des ondes, le vol attardé des oiseaux, leur murmuraient d’être heureux à cette heure, où le sablier du temps suspendait pour eux sa descente. Après une si cruelle séparation, après tant de souffrances, d’inquiétudes, ils s’étaient retrouvés dans un endroit charmant, où, sans nulle contrainte, chaque jour ils pouvaient se revoir. Ils n’osaient encore croire à leur bonheur, émus ils demeuraient le regard noyé dans le regard, craignant d’entendre quelque bruit du monde venant faire évanouir leur doux rêve.

Pour Pierre. Lucienne était bien l’idéal de ses rêveries de jeune homme, elle lui semblait si belle cette frêle enfant enveloppée dans les longs plis de sa tunique blanche, laissant deviner toutes les grâces de sa personne ; ses beaux cheveux bruns, disposés sur son front, en bandeaux ondulés, tombaient en deux tresses épaisses beaucoup plus bas que sa ceinture ; la transparence de sa peau, que le velours de ses grands yeux noirs faisait paraître encore plus blanche, lui donnait en cet instant l’apparence de la statue de Galatée, au moment où un souffle d’amour vient de l’animer.

Ils se comprenaient si bien ces deux jeunes gens ; ils s’aimaient de cette manière parfaite qui saisit les petits détails, qui ne laisse jamais passer, sans les comprendre, ces mille riens charmants, ces attentions de tous les instants, que l’âme délicate se sent si joyeuse de prodiguer ; dans un regard, dans un sourire, l’intention la plus cachée, la pensée la plus secrète a été devinée, sentie, appréciée. Un amour né dans de telles circonstances ne pourrait jamais changer.

L’heure s’enfuyait, enfin Lucienne dit à Pierre d’une voix émue.

— Vous retournez à Montréal demain, vous m’assurez du consentement de votre mère à venir habiter Saint-Eustache avec vous, néanmoins je me sens inquiète de votre départ ; depuis quinze jours nous avons été si heureux ici, je ne puis me défendre d’un sentiment de tristesse en vous voyant partir.

— Je reviendrai bientôt. Ne vous alarmez pas de mon absence, elle sera courte. Je connais assez ma mère pour savoir qu’elle se rendra bien vite à mes désirs, du moment qu’il s’agit de mon bonheur. On m’offre à Saint-Eustache des avantages que je ne saurais trouver à Montréal en m’établissant dans cette ville : ma mère n’hésitera pas. Vous la connaîtrez Lucienne, elle vous aimera, elle aura pour vous, cette tendresse de mère qui vous a manqué toute votre vie, et plus tard elle sera si heureuse de vous nommer sa fille.

La main de Lucienne trembla légèrement dans celle de Pierre. Sa fille ! ce seul mot l’enivrait, en même temps qu’une crainte vague l’oppressait. Aurait-elle jamais cette félicité.

— Qu’avez-vous, chère amie, lui dit-il en la voyant pâlir. Dans mon bonheur j’ai été égoïste. je vous ai retenue trop longtemps au dehors, oubliant que vous êtes convalescente. Vous avez peut-être pris froid ?

— Non Pierre ; ces heures que nous venons de passer ensemble ont été si douces, qu’elles m’ont sensiblement émue. Quelquefois un grand bonheur peut, comme une profonde peine, causer une émotion trop vive : la seule pensée de votre départ me rend un peu nerveuse.

— Il sera court. Je ferai en sorte que les préparatifs de notre installation ici prennent le moins de temps possible. Avant la fin de la semaine nous serons de retour à Saint-Eustache. Chère Lucienne, comme je vous aime, moi aussi je deviens tout songeur en pensant à mon départ.

À cet instant Edmond s’avança au-devant d’eux.

— Le Dr Chénier m’envoie vous prévenir, mademoiselle, qu’il serait prudent de rentrer, l’air se fait un peu humide peur vous.

Puis se retournant vers M. Dugal :

— Savez-vous, monsieur, la mauvaise nouvelle ?

— Non, Edmond, qu’est-ce ?

— Le superbe navire français, le Louis-Philippe a fait offrage.

— Le Louis-Philippe a fait naufrage, où cela ?

Edmond se reprenant :

— Le Louis-Philippe a fait naufrage entre Québec et l’Angleterre.

— Il a eu de l’espace, tout de même, fit Lucienne en riant.