Les fiancés de St-Eustache/11

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X


Trois fois de suite Edmond avait laissé tombé le porte-pipes du Dr Chénier, crâne humain, dépouillé de ses chairs, qu’on avait transformé à cet usage, puis avec une autre maladresse, il avait répandu le contenu de l’encrier sur le tapis de table et brisé tout auprès une petite fiole contenant de l’éther.

— Vas-tu finir, lui cria le docteur impatienté, qu’as-tu donc ? Tu es gauche comme un pochard ce matin.

— Docteur, c’est pas ma faute ; mais la faute de c’te morguienne avec qui je me suis brouillé hier soir.

— Ah ! tu le permets d’aller voir les jeunes filles et d’avoir des querelles d’amoureux.

— Dame, vous vous êtes bien marié, vous. J’avais pensé que, si je faisais comme vous, mes enfants pourraient être les domestiques des vôtres. Mais pour cela il faut avoir une blonde. Eh bien ! un bon jour je l’ai acostée c’te petite frimousse qui ne me revenait pas mal. Elle me faisait de l’œil, je le voyais bien lorsqu’elle passait devant le jardin trois ou quatre fois par jour, alors en lui présentant un gros bouquet de soucis, je fais connaissance en lui disant qu’elle serait bien aimable, si elle avait l’obligeance, la complaisance, la condescendance de tous me les enlever mes soucis. Elle n’a pas compris, mais elle a pris mes fleurs et m’a dit qu’elle serait bien aise si j’allais la voir chez elle. Le soir même j’y allais. Je vous assure que je n’ai pas entré dans un palais c’te fois-là, c’était pauvre comme du sel. N’importe, elle me revenait c’te jeunesse. Avec des p’tits cadeaux je l’avais pas mal rafistolée. Elle était jeune, bien jeune. Je me disais, « Je pourrai plus facilement lui apprendre les politesses et les cérémonies, elle deviendra capable de faire une bonne femme de chambre à Madame Chénier. » Mais bernique, savez-vous ce qui m’arrive, j’en ai encore la chair de poule de voir comme ça n’a pas de franchise, moi qui croyais tout ce qu’elle me débitait depuis un mois. Je m’étais habitué bien vite à m’entendre appeler, mon chéri, mon poireau adoré, mon chouchou. Ça chavire le cœur parfois ces douceurs-là, ça vous prend comme des moineaux dans un filet. Eh bien ! hier, je voulais lui faire une surprise, je lui avais dit que je n’irais pas, j’y suis allé. Savez-vous ce que j’aperçois ? Ma future femme assise sur les genoux d’un autre garçon. Ah ! alors si vous m’aviez vu entrer en maître, comme Napoléon à Vienne. Je prends le garçon, je le mets à la porte, avec mon pied vous savez où, et saisissant l’ingrate je lui dis en joignant l’action à la parole : Rends-moi ma robe, rends-moi mon ceinturon, rends-moi mes bottines. Avant qu’elle ait eu le temps de se reconnaître, j’avais tout roulé mon butin et pris la porte.

— Tu as fait cela, dit le docteur en riant de grand cœur, il me semble que tu n’as pas agi selon les règles des politesses et des cérémonies en déshabillant ainsi une jeune fille devant la société.

— N’importe, n’importe, la morguienne, je l’ai bien punie, elle ne recommencera plus. Vous savez il y a des colères qui sont justes ; Votre Seigneur a bien battu les vendeurs du temple.

— Mais tu n’es pas Notre-Seigneur pour te permettre de corriger ainsi les gens ; d’ailleurs une chose donnée ne se reprend pas, surtout lorsque c’est un vêtement nécessaire.

— Non, pas nécessaire, qu’elle reste avec sa petite robe de droguet, puisqu’elle n’a pas de franchise, c’est tout ce qu’elle mérite. Avec, ça que j’y pense encore, si vous l’aviez vue me faire des yeux en coulisse, vous vous y seriez laissé prendre comme moi. Dire que je m’étais privé de nouvelles bottes pour lui acheter des chaussures ! Edmond, mon brave, on ne t’y prendras plus.

— Tu serais plus sage d’attendre que les moyens de subsistance soient un peu augmentés à ton actif.

— Bah ! quand on s’aime on n’a pas besoin de tant de choses, on chante comme ça à sa petite femme

Couchons-nous, ma mignonne, sur ce lit de pesat
Ton jupon, mes culottes, nous servirons de drap.
Si par cas que je meurs, le bien te restera,
Tu feras l’inventaire et tu te marieras ;
Tu seras l’héritière de ton lit et des draps.

On n’est pas si difficile, lorsqu’on n’a pas été élevé dans toutes les politesses et les cérémonies, on se contente à pas grands frais.

— Oui, mais il faut toujours penser à l’avenir, les enfants viennent. Ce que tu as de mieux à faire dorénavant, c’est de ne plus commettre d’extravagance pour les jeunes filles. Tu ne seras plus à la peine de reprendre ton butin, ces choses ne se pratiquent qu’à la guerre.

— C’est ça, je lui ai tait la guerre pour lui apprendre a ne pas être fourbe avec ses vrais amis. Je suis entré en conquérant, j’ai mis le gars à la porte, il n’y retournera plus : je lui ai montré comment je traite ceux qui ont l’effronterie de marcher sur mes brisées : il croyait avoir affaire à un homme de seconde main, mais aie pas peur. Edmond connaît trop comment ça se passe chez les cens élevés dans les politesses et les cérémonies, je lui ai administré une leçon dont il se souviendra longtemps.

— Alors si tu es content il ne faut plus te venger sur mes objets.

— C’est juste, c’est juste ; mais n’empêche que j’ai le cœur chaviré tout de même, on ne tombe pas de son ciel comme les moineaux nous autres, vous savez docteur.

— Tu as raison, néanmoins la plus sage philosophie est d’oublier bien vite les ingrats.

— Les ingrats, les ingrats, est-ce qu’on y pense lorsqu’on rencontre des jolies frimousses qui se mettent en quatre pour vous ensorceler ? ou croit que ç’a du cœur et du sentiment, lorsqu’on est d’une étoile solide soi-même. Ah ! la femme, la femme c’est un serpent qui vous glisse dans les mains comme une couleuvre.

— C’est peut-être parce qu’elle-même a été trompée par ce vilain reptile, qu’elle a acquis une partie de sa ruse pour se jouer de nous à son tour.

— Qu’il en vienne une autre se minauder prés de moi ! ah ! les morguiennes, elles auront leur compte cette fois.

— C’est bien, on ne t’y prendra plus. Laisse maintenant l’époussetage, que tu fais tout de travers ce matin, vas plutôt porter le déjeuner à Mlle Aubry, elle n’est pas venue à table, elle est sans doute un peu souffrante puisqu’elle garde la chambre.

— Monsieur Dugal est parti hier, c’est ça, je comprends, on a du sentiment lorsqu’on n’a pas un gésier à la place du cœur. Je vais tâcher de la distraire avec des histoires drôles.

Et disant, il se dirigea vers la cuisine pour chercher le déjeuner.

Lucienne, un peu plus pâle qu’à l’ordinaire, pensive à sa fenêtre, regardait sans la voir la route où Pierre, la veille, avait disparu, lorsqu’Edmond frappa à sa porte.

— Entrez, dit-elle.

Edmond parut portant un cabaret sur lequel fumait une tasse de café bien chaud, à côté d’œufs frais, de petits pains sortant du four et d’un bol de crème.

— C’est vous, Edmond, il ne fallait pas vous déranger pour apporter tout cela. Je n’ai pas quitté ma chambre parce que ce matin, je n’ai pas faim.

— Pas faim, pas faim, mademoiselle, il faut toujours manger si l’on veut pas se laisser mourir. Tenez, buvez un peu de ce café pendant que je vais vous conter une petite histoire. C’était une jeune fille qui elle aussi ne voulait pas manger, comme vous. Le docteur arrive, la regarde, l’ausculte.

— Qu’est-ce que vous avez, dit-il, voulez-vous manger ?

— Non.

— Voulez-vous une petite beurrée ? — Non. — Voulez-vous des confitures ? — Non, non, non. — Voulez-vous vous marier ? — Ah ! ah ! ah ! ah ! faites-moi donc pas rire, docteur, tandis que je suis malade.

Lucienne riant aussi :

— Alors vous croyez que je veux me marier ?

— Dame, je ne dis pas, mademoiselle ; mais quand on s’aime, on ne se sépare plus, alors on n’est pas plus pâle un matin que l’autre, quand on a toujours sa moitié à côté de soi.

— Les gens mariés sont aussi quelquefois forcés de se séparer.

— C’est juste. Le grand Napoléon se séparait souvent de Joséphine par nécessité, il a eu tort à la fin de se séparer pour tout de bon. Ça lui a porté malheur, voyez-vous, il était trop grand pour faire une petitesse pareille.

— Vous vous occupez donc d’histoire Edmond ?

— D’histoire, certes oui, je fais une fusion d’histoire, de peinture, de musique.

— Comment une fusion ?

— Eh bien ! après avoir entendu un récit de bataille, je barbouille une toile où les soldats français culbutent les Allemands : quand je suis fatigué je laisse la peinture pour jouer la Marseillaise, sur mon flageolet. Il me semble alors que j’suis en France, que je crie : Aux armes, en suivant un héros pour défendre les frontières.

— Vous avez des goûts guerriers ?

— Oui, mademoiselle. Je me figure que le Dr Chénier est devenu un grand colonel, je suis son caporal, nous gagnons des victoires, nous aplatissons les Anglais, nous prenons à l’ennemi des drapeaux dont je tapisse les murs de ma chambre, car vous savez le docteur est un brave des braves ; ç’a l’étoffe d’un général dans la poitrine, c’est moi qui vous le dis ; si jamais on avait besoin de se battre il faudrait marcher sur son corps pour le faire reculer. C’est lui qui crierait : « La garde meurt, mais ne se rend pas. »

Edmond se croisa les bras avec satisfaction, s’admirant intérieurement d’avoir placer si bien à point sa phrase toute apprise.

— Alors, fit Lucienne, nous ne devons avoir aucune inquiétude si quelqu’un nous voulait du mal.

— Nous sommes là, le docteur et moi. Je voudrais bien voir les chenapans qui oseraient venir marcher dans nos eaux, ils avaleraient une gaffe dont ils se souviendraient longtemps. Mais, mangez donc, mademoiselle, tenez, goûtez à cette bonne crème, j’ai une autre histoire à propos de crème.

— C’est bien, contez-là. Vous me donnez de l’appétit, je vais essayer la crème.

— À la bonne heure, c’est ainsi qu’il faut réparer ses forces. quand on est « feluette » comme vous l’êtes, voyez-vous, lorsque vous aurez passé quelque temps à Saint-Eustache vous deviendrez en bonne santé, vous n’aurez plus de mélancolie, vous aurez l’humeur joyeuse. Prenez donc un petit pain, ils sont délicieux.

Lucienne brisa la pâte qu’elle porta à ses lèvres.

— Vous avez raison, ils sont très bons.

— Ah ! ça va mieux, mangez encore, je vais raconter mon autre histoire. C’était chez des gens qui ne connaissaient pas beaucoup les politesses et les cérémonies. Il y avait sur le chemin de Sainte-Rose un homme qui se mourait, vite, vite on envoie chercher monsieur le curé. En arrivant dans la petite maison bien basse, ne comptant que deux chambres où le jour pénètre que difficilement, il se penche vers le mourant : — Mais, dit-il, s’adressant à la femme du malade, qu’avez-vous donc fait à votre mari, la mère, est-ce que vous ne lui avez pas lavé le visage depuis des semaines ?

— Ah ! monsieur le curé, ne m’en parlez pas, j’avais peur que vous vinssiez pas venir à temps, que le cher homme rende l’âme avant que vous arriviez, je lui ai donné le Saint-Chrême avec de l’eau bénite et de la crème fraîche. Je lui ai dit en lui mettant ça sur les yeux : C’est pour ta voyance, mon pauvre homme, sur les oreilles, c’est pour ton entendation, mon brave homme : sur la bouche, c’est pour ta gueulation, mon bovard d’homme. Ah-ah-ah, n’est-ce pas qu’on a des gens bien ignorants par ici, mademoiselle ?

Lucienne riant franchement :

— C’est ignare qu’il faut dire Edmond.

— Ignare, c’est un grand mot, je le dirai à l’avenir, ignare, ignare, oui je m’en souviendrai.