Les fiancés de St-Eustache/19

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XVIII


En 1837, l’insurrection dans le nord du Bas-Canada s’était manifestée d’une manière plus énergique à Saint-Benoit et à Saint-Eustache, car les habitants de ces deux villages avaient pour les stimuler l’exemple d’hommes énergiques et patriotiques dont les discours leur inspiraient le courage, la confiance. À Saint-Benoit, c’étaient les Girouard, les Dumouchel, les Masson, le curé de la paroisse M. Chartier. À Saint-Eustache c’était le docteur Chénier.

Lord Gosford, furieux du zèle que ce dernier mettait à prouver à ses compatriotes qu’il était de leur devoir de défendre leurs droits, avait fait afficher dans le comté des Deux-Montagnes, une proclamation offrant deux mille piastres de récompense pour l’arrestation du docteur, dont il voulait se saisir. La lecture de cette proclamation avait rempli les patriotes d’indignation ; on leur offrait de l’argent pour une trahison. De toute part, en grand nombre ils accoururent pour protéger et défendre le docteur, prêts à faire une barrière de leur corps pour le soustraire à ses ennemis.

Alors un grand camp se forma à Saint-Eustache où se trouvèrent réunis, durant quelques jours, plus de mille hommes.

Ce soir là, le docteur Chénier, après avoir chaleureusement remercié ses amis du dévouement qu’ils lui témoignaient, leur adressa la parole en ces termes :

— Groupons-nous, mes amis, ne formons plus qu’un tout pour défendre nos libertés. Nous sommes les descendants des vainqueurs de Carillon, montrons-nous les dignes fils de ces dignes guerriers. En avant, Canadiens-Français, formons de nos énergies, de nos courages, de nos corps même une digue infranchissable pour repousser le flot d’infamie, dont veulent nous submerger les Anglais, nos oppresseurs. Soyons sans crainte puisque la justice est de notre côté. Un autre peuple, avant nous, a gémi, a souffert sous la tyrannie de la nation qui veut nous écraser ; mais un homme de courage, de génie s’est levé et leur a dit : Marchez, comme je vous dis : Marchons, l’heure est venue de notre liberté. Et Washington a donné l’indépendance aux États-Unis. Eh bien ! soyons aussi un état uni pour reconquérir nos droits, ne soyons plus qu’un pour combattre nos ennemis. Soyons français. Dites, le voulez-vous ou consentirons-nous à nous laisser écraser, détruire comme ce peuple d’Acadiens sans énergie qui se vit bafouer, tromper, tyranniser sans apporter aucune résistance, qui, pour avoir cru naïvement à la parole donnée, fut condamné à endurer tous les martyres, séparés sans merci de leurs mères, de leurs femmes, de leurs enfants, on les envoya sur les mers, mourir dans le fonds de cale des navires, entassés comme de vils troupeaux, on les dispersa sur les côtes étrangères, sans ressource, pour y succomber de misère ; pas un chef courageux ne se leva pour dire : Défendons-nous, mourons en braves ; mais auparavant faisons payer cher à cette canaille le mal qu’elle nous fait. Eh bien ! mes amis faut-il, comme les Acadiens se faire égorger sans résistance ?

— Non, non, défendons-nous, vivent nos droits, vivent nos libertés, mourons les armes à la main pour les défendre.

— En 1775, lorsque les Canadiens loyalement défendirent l’Angleterre contre les Américains, les Anglais dissimulèrent durant quelque temps leur animosité ; voulant avoir l’aide des Français ; mais après que ces derniers leur eurent gagné des victoires, ils eurent l’ingratitude de manifester leur haine plus violemment, animés de jalousie, de dépit, ils cherchaient à éloigner complètement des affaires administratives tous les Canadiens. Que dis-je ? n’allèrent-ils pas jusqu’à refuser en 1795 l’entrée du Bas-Canada à Larochefoucault Lancourt, savant voyageur qui nous venait de France, parce qu’il avait le seul tort d’être notre frère, et qu’on voulait étouffer en nous ce noble sentiment d’amour pour notre mère-patrie, sentiment qui, malgré tous les efforts de nos vainqueurs, demeurera toujours, vivace, profond dans le cœur de tout Canadien-français digne de ce nom. On veut éteindre notre race sur ce continent, on veut nous angliciser ; consentirez-vous à vous laisser anéantir, consentirez-vous à changer notre belle langue pour l’anglais ?

— Non, non, soyons toujours français, à bas les traîtres, les menteurs qui veulent se jouer de nous.

— Que demandons-nous au Gouvernement ?

De justes mesures seulement. Nous réclamons nos droits, nous voulons le bien, la prospérité de notre nation. On se rit de nos représentations, de nos requêtes, parce qu’on a vu, avant nous, un peuple de dix à douze mille âmes n’opposer que des soumissions respectueuses à l’Angleterre, pour obtenir la justice qu’on lui a refusée. Pourquoi ? parce qu’on les a trouvés mous, sans énergie, incapable de se défendre contre la plus barbare tyrannie. Alors on s’est dit : Ils n’ont aucune bravoure, exterminons-les tous. Mes amis, c’est l’histoire de tous les âges. Les Carthaginois autrefois ne gardaient parmi les vaincus que les braves qui avaient su noblement se défendre, car ils disaient : Ceux-ci pourront nous être utiles, anéantissons tous les autres. Nous-mêmes, lorsque nous étions enfants, n’avons-nous pas traité de poltrons nos compagnons de classe qui n’osaient riposter à nos taloches ? ne les avons-nous pas qualifiés de lâches avec raison ?

Si nous avions un Gouvernement modéré, non entièrement composé de fanatiques, de francophobes, nous pourrions nous entendre en discutant ; avec les gens délicats c’est par les sentiments, que l’on obtient raison ; mais avec les brutes il n’y a que les coups qui comptent. Frappons donc, frappons avec énergie. L’Anglais n’aura jamais de considération que pour celui qui lui prouvera qu’il est un homme de courage, sans cela mes amis, toujours il écrasera sans merci ceux qui s’aplatissent devant lui. Résistons avec force, n’acceptons aucune humiliation, nous avons le droit de marcher le front haut, ne sommes-nous pas les descendants de cette glorieuse nation dont la bravoure a fait trembler toute l’Europe ? Ô France bien-aimée, tu as dicté tes lois aux plus grands peuples de l’univers, eh bien ! ici, perdus dans ce Nouveau-Monde, il y a un peloton de tes enfants que l’on veut avilir ; mais tu leur a donné ton cœur, ô mère-patrie, ton noble sang coule dans leurs veines, il bouillonne, il frémit sous l’injure, ce sang des preux, et jamais le Canadien Français ne boira l’insulte sans frapper l’insulteur.

— Hourra, hourra, hourra !

— Levons-nous tous, marchons au combat pour défendre nos femmes, nos enfants.

— Oui, oui, nous sommes prêts, répondit la foule. Soyez notre chef, conduisez-nous au combat, nous vous suivrons.

— Merci, mes amis, je suis heureux de vous entendre parler ainsi, heureux de la confiance que vous me témoignez, mais je crois que monsieur Girod que voici a plus d’expérience militaire que moi, par conséquent on ferait mieux de le choisir comme commandant en chef, donnez-moi le titre de colonel seulement.

— Non, non, soyez notre chef, nous avons confiance en vous.

— Dites-leur, lit Chénier en se penchant vers Girod, que vous êtes plus capable que moi.

— Docteur Chénier est digne de votre confiance, dit Girod, seulement, dans les circonstances actuelles, n’ayant jamais porté les armes, il pourrait parfois se trouver embarrassé dans ses manœuvres, celui qui a déjà été au feu est plus aguerri, je ne veux en aucune manière prévaloir sur les mérites de votre généreux compatriote, qui a les vertus des plus grands guerriers, cependant peut-être la prudence serait-elle de nommer un homme ayant déjà conduit des soldats.

— Il a raison, crièrent quelques voix, le docteur Chénier vient de nous le dire.

— C’est égal, crièrent d’autres, le docteur Chénier est un brave des braves, nommons-le commandant en chef.

— Oui.

— Non.

— Oui, oui.

— Accordons-nous, mes amis, reprit le docteur, nous avons besoin à cette heure suprême de grandes capacités, monsieur Girod peut nous rendre de véritables services, nommez-le commandant en chef.

— Vous le voulez ?

— Je crois qu’il serait prudent de le faire.

— Alors puisque vous nous le conseillez, nous y consentons. Hourra, hourra, pour le chef Girod ; Hourra, hourra, hourra pour le colonel Chénier.

On l’entourait, on lui pressait la main avec affection. Combien en effet, ce martyr du patriotisme méritait la confiance qu’il inspirait.

Non loin de l’endroit où le Dr Chénier adressait la parole à ses amis, madame Chénier, dans sa chambre, agenouillée au pied du berceau de son enfant, le visage caché dans ses mains, pleurait et priait pour le père de son premier né, dont la tête venait d’être mise à prix ; elle demandait au Tout-Puissant de le protéger, de le soustraire à ses ennemis. Un pas léger, près d’elle, la fit tressaillir, deux bras caressants entourèrent son cou et une voix douce lui dit :

— Ne pleurez pas, madame, le docteur sera sauvé, voyez comme de toute part l’on arrive pour le défendre ; si l’on se bat Dieu le protégera, jamais le Dr Chénier ne tombera entre les mains des Anglais.

— Chère Lucienne, c’est vous, répondit la jeune femme se relevant et appuyant sa tête sur l’épaule de la jeune fille, donnez-moi du courage, ce soir de cruelles pensées m’oppressent, je tremble, s’il allait mourir. Lucienne, comprenez-vous, le père de mon enfant mourir.

Lucienne tressaillit, un fer rouge venait aussi de brûler son cœur, l’épouse, la fiancée, la veille du combat, ne sont-elles pas toutes deux aussi à plaindre ?

Ah ! quand donc l’homme assagi comprendra-t-il toute l’horreur de la guerre ? quand donc enfin, véritablement chrétien sera-t-il juste pour autrui, comme il veut qu’on le soit pour lui ? quand donc le plus fort aura-t-il conscience du devoir qu’il a envers le plus faible ? quand donc la tyrannie humaine sera-t-elle changée en ce bon vouloir avec lequel tous les différends pourraient être réglés à l’amiable, sans qu’il soit nécessaire de répandre une goutte de sang ? À quoi aboutissent tous les progrès des siècles si l’on ne parvient à arracher du cœur de l’homme cette horrible sauvagerie de s’entre-tuer ? On se trouve civilisé et dans les guerres modernes se renouvellent, comme comme dans les temps barbares, les cruautés, les vandalismes du moyen-âge. Quels remords les souverains, les ministres des nations, ne doivent-ils pas éprouver devant les destructions, les malheurs dont leurs haines, leurs ambitions sans bornes, sont causes !