Les sangsues/23

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Plon-Nourrit et Cie, imprimeurs-éditeurs (p. 173-180).

XXIII

LES RÉVOLTÉS


Il y avait tant de fleurs, ce jour-là, dans le salon d’Andréa Ryès qu’on aurait pu croire que le printemps y tenait conseil et y assemblait ses matériaux avant de descendre dans la rue et de pavoiser les arbres. De grandes gerbes de mimosas penchaient leurs hampes grêles dans la glace où se reflétaient aussi les visages exsangues des narcisses, les renoncules aux bonnes joues réjouies et les anémones en demi-deuil. Des violettes, groupées dans des coins, semblaient de sombres conspiratrices, occupées à fomenter un complot contre l’oligarchie des roses triomphantes, qui occupaient partout la place d’honneur et s’étalaient sur chaque meuble, splendides, exubérantes, vaniteuses, sensuelles, avec des mines de parvenues. Et dans des vases minces comme le col des cygnes, les premiers iris, délicats et frileux, prenaient des attitudes alanguies et distinguées, des airs intacts et tristes de personnes de grande famille qui ont eu des malheurs.

Quand Virginie entra chez son amie, elle fut tout étonnée d’y trouver déjà Sylvestre Legoff, qui tournait autour de la table, avec une figure soucieuse, tandis qu’Andréa, enfoncée dans un fauteuil, le regardait de façon inquiète, le nez enfoui dans la coupe d’une rose blanche.

Le mouvement de contrariété qui échappa au jeune homme, en voyant paraître celle qu’il aimait, bouleversa Virginie. Toute pâle, elle s’arrêta net, au seuil de la porte, et son anxiété fut si poignante qu’elle lui arracha deux larmes qui restèrent suspendues à ses paupières. Andréa s’était levée, sans frapper des mains, ni crier, ce qui était un bien mauvais signe, et Legoff se composait, non sans peine, une physionomie aimable et gaie, pour sourire à la nouvelle venue.

Virginie, sans répondre à leurs questions, jeta son ombrelle sur la table et s’écria d’une voix qui tremblait :

— Qu’y a-t-il ? Qu’y a-t-il ?

— Rien, fit Andréa, en souriant.

— Alors pourquoi ce colloque ? dit vivement Virginie. Et pourquoi avez-vous paru gênés de me voir ? D’ailleurs, vous avez la figure à l’envers, tous les deux.

Andréa se pencha vers une glace, et sa petite tête blonde et ciselée y apparut toute lointaine, à travers une claire-voie de rameaux, qui la couronnaient très haut d’un jet de fleurs.

— Mais non, je t’assure, elle est toujours en place, ma figure.

— À quoi bon mentir ? dit Sylvestre, avec lassitude. Nous parlions de notre avenir, my darling…

Il y eut un bref silence où l’on entendit tout bas, tout bas, comme un bruit sourd et saccadé de montre ; c’était le cœur de Virginie qui battait, comme un chef d’orchestre nerveux, la mesure de ses appréhensions, de ses tristesses et de ses révoltes, unies dans une symphonie tragique.

— Eh bien ? demanda-t-elle enfin, avec un accent si défait qu’il était douloureux à entendre.

Quoique très angoissé, lui aussi, Sylvestre Legoff essaya de se montrer beau joueur. Il caressa de la main ses souples moustaches brunes, sourit et déclara jovialement :

— Eh bien, j’ai eu une explication sérieuse avec mes ancêtres. Je leur ai annoncé officiellement que je n’épouserai jamais, au grand jamais, leur Marguerite Sorémy, que ce n’était pas mon genre, qu’elle était trop grasse pour moi… Et j’ai terminé mon homélie en leur annonçant que je me marierais avec vous. Ce fut très mélodramatique, cette petite scène.

— Et… ils n’ont pas voulu ? s’écria désolément Virginie.

— Naturellement, dit Sylvestre. Il n’aurait plus manqué que ça qu’ils acceptent ! Et le mélodrame, qu’est-ce qu’il deviendrait ? Virginie, vous témoignez pour l’art dramatique une indifférence qui me navre. Comment ferait-on du théâtre si les parents, dès le premier acte, acceptaient l’élue de leur fils ?… Ah ! l’explication a été orageuse, j’ose le dire. Et comme toute explication qui se respecte, elle a tout embrouillé. Mesdemoiselles et chères auditrices, représentez-vous la scène, je vous prie…

Sylvestre Legoff était trop Français pour s’obstiner dans le désespoir ; à mesure qu’il plaisantait, il retrouvait sa gaieté ; il était consolé, le premier, par les drôleries dont il s’efforçait de consoler les autres. Déjà, ses soucis étaient loin, et prêt à rire et à s’amuser, il indiquait, de la main, des points dans le salon en disant :

— Ici, se tient Charlemagne, en sa haute cathèdre, avec sa barbe florie qui descend sur ses vénérables genoux, ayant couronne en tête, la main de justice dans une des siennes et le globe terrestre dans l’autre. Là, Reine Mère s’érige, sévère et digne, en gardienne du Respect et des Bonnes-Mœurs. Je n’ai pas besoin de vous apprendre, n’est-ce pas, qu’on appelle, dans la bourgeoisie, bonnes mœurs tout ce qui sert à ramasser de l’argent et mauvaises mœurs toutes les actions où il n’y a rien à gratter… Donc, voici la figuration. Et moi, en face d’eux, je crie comme un possédé, j’oppose les droits de l’amour, le devoir qu’a tout être de vivre sa vie, de jeter par-dessus bord famille, honneur, préjugés, société, tout ce qui restreint la destinée, d’être libre, enfin ! Ah ! ils en ont entendu de raides, je vous jure ! Ils étaient indignés. « Mais comprenez donc, leur disais-je, que vous n’avez aucun droit sur moi, aucun, aucun ! Vous me donnez votre avis, parce que je le sollicite respectueusement, mais je peux m’en passer, et je m’en passerai ! » La Reine Mère trépignait. Moi aussi. Concevez-vous cela ? Avoir comme fils la jeunesse moderne, l’anarchie, le bouleversement universel… et vouloir lui imposer ses fantaisies ! J’ai terminé mon speech éloquent par ces mots : « Puisque j’aime Virginie Pioutte, pourquoi diable voulez-vous que j’en épouse une autre ? Vous dites que c’est un caprice. Va pour un caprice ! Mais votre désir de me marier avec Mlle Sorémy en est un également. Vous ne trouverez pas mauvais que je préfère mon caprice au vôtre ? » Ah ! Charlemagne regrettait bien d’être sorti de sa chanson de geste ! Il s’y serait refourré volontiers s’il l’avait eue sous la main !

— Comment pouvez-vous rire de… tout cela ? dit Virginie. Ainsi nous ne… pourrons pas… nous marier ?

Elle chuchota ce dernier mot plutôt qu’elle ne le prononça. Legoff se remit à rire.

— Mais, ma chère amie, je viens justement de vous dire le contraire. Nous marier ! Comment donc ! Nous ne faisons que cela ! Seulement, il y aura du tirage. Je connais Charlemagne. Il est obstiné. Il ne donnera jamais son consentement. Il faudra faire une sommation. Il aura un coup de sang, ce jour-là, avec ses idées sur le respect. Il serait capable de ne pas venir à la noce… Hum ! Je ne sais trop comment ça tournera… Bah ! Nous ne l’inviterons pas au mariage, et, quant aux avanies, nous nous arrangerons pour ne pas en recevoir…

Virginie réfléchissait.

— Renoncez à moi, s’écria-t-elle, tout à coup.

Andréa et Sylvestre se regardèrent avec stupéfaction. Devenait-elle folle ? Tendait-elle un piège à son ami ? Mais, sans doute, n’était-ce qu’un enfantillage.

Elle continuait :

— Oui, renoncez à moi, vous avez tort de vous entêter… Je vais faire votre malheur… et sans moi…

— Oh ! ma chère, comme vous êtes tragique, vous aussi ! Et mes ancêtres, qui vous refusent ! Vous feriez de si fameux scénarios à vous trois !… Mais ce n’est pas ça du tout ! Et d’ailleurs, chère chérie, ajouta-t-il, calmement, je ne pourrais jamais renoncer à vous, quand bien même je le voudrais. Que vous êtes cruelle de me parler ainsi ! N’avez-vous pas encore compris que je vous aime avec démence et que je préférerais, ma foi, être toute ma vie malheureux avec vous qu’heureux avec cette Marguerite Sorémy, qui ressemble à une oie engraissée pour la Noël !

Il disait cela, en souriant, avec sa voix gouailleuse et drôle ; on ignorait s’il était sincère ou se moquait, tant il dissimulait, sous un voile d’ironie, la sensibilité excessive de sa nature et son tour d’esprit assez ardent et romanesque, très sentimental, quoiqu’il se défendît de l’être, et dont il était même le premier à rire, ce qui lui permettait de ne pas s’en corriger.

— Hum, savez-vous, Virginie, je ris, je plaisante… Mais la vérité est que je suis furieux contre toute cette race des Legoff… Est-ce curieux ? Il y a vingt-cinq ans que nous nous connaissons, sans avoir des torts sérieux les uns envers les autres, et il suffit de cela, un tout petit heurt, en somme, pour que nous nous considérions mutuellement en ennemis, il n’y a pas d’autres termes… Nous nous sommes jeté à la face, âprement, nos plus cruelles vérités. Est-ce assez bizarre ? À la première difficulté, tout s’en va, amour, respect, souvenir, il ne reste plus que des volontés frémissantes, qui s’acharnent pour s’écraser mutuellement. Et je les quitterai sans un regret, ni un remords. Car rien ne me retiendra. Ils ont voulu agir avec moi comme si j’étais leur esclave ou leur valet. Ils m’ont commandé de faire ceci, cela… Ils m’ont ordonné de vous abandonner, de me supplicier moi-même, d’être votre bourreau et de trahir ma parole. Ils m’ont sommé de traîner à l’Église leur dindonneau. Ah ! ils ne me connaissent pas ! Je me vengerai de leurs insolences, de leurs mépris, de leurs ordres, je leur prouverai que je suis taillé pour commander, et non pour obéir. Je me vengerai par le scandale, — ce qui leur sera fort pénible, — j’affirmerai ma liberté !

— Parce que vous êtes lâche ! fit Andréa.

— Lâche ? Pourquoi ? Au fait, vous avez peut-être raison, conclut philosophiquement Sylvestre.

— Il n’y a que les lâches qui ont besoin de tant d’affirmations préalables pour agir ! Les autres s’en passent… Et ce que vous voulez faire est une lâcheté.

— Est-ce une lâcheté, Virginie, je vous le demande, que de vous offrir toute ma vie, dans un élan d’amour et de travail, tout mon bel avenir de jeunesse et de fièvre, en vous priant de renoncer simplement aux joies fausses et aux hypocrisies d’une société que vous êtes la première à haïr ?

— Non, fit-elle, j’en jurerais.

Il marchait toujours dans la salle, avec quelque chose de harassé et de têtu, comme une bête en cage.

— Êtes-vous toujours prête à me suivre ?

— Plus que jamais, dit-elle.

Il eut un rire de satisfaction, très doux, et qui découvrit ses dents sous les longues moustaches souples.

— Un jour, annonça-t-il, je viendrai ici porter à notre chère Andréa un petit bout de billet qu’elle aura l’obligeance d’aller vous remettre. Vous saurez ainsi la nuit et l’heure du départ, vous serez prête… Mon fidèle auto sera devant votre porte, vous y monterez et nous partirons… Nous ferons du soixante à l’heure ! Et quelque jour, on fera, avec notre aventure, une belle légende que l’on mettra en musique pour en divertir les enfants. Comment Sylvestre Legoff, alchimiste et gardien de trésors, enleva la belle Virginie, sur un char de feu, enlevé par des licornes invisibles…

Les étincelles de la vie montèrent aux yeux de la jeune fille ; la grande route l’appelait ; elle entendait les voix tumultueuses, vives, pressées de tout ce qui passe, de tout ce qui court, de tout ce qui vole ; elle obéissait à la nostalgie du lointain, comme l’enfant qui rêve, sur les quais d’un port, à devenir matelot, comme la jeune fille qui regarde, au seuil d’un village, s’en aller des comédiens errants.

— Oui, dit-elle, nous fuirons nos familles, notre esclavage, notre existence grise, morne, triste, pour connaître la vie pleine, puissante, chaude, la grande vie des espaces !

— Oh ! les fous ! ricana Mlle Ryès, les fous ! Et que deviendrez-vous, que ferez-vous ensuite ?

— Nous irons nous marier dans un pays où l’on puisse le faire sans l’autorisation des parents.

— Vous n’avez pas besoin d’aller si loin pour cela !

— Ici, comprenez bien, nous serions en butte aux tracasseries, aux humiliations, aux reproches, aux scènes, à ces droits insensés qu’ont inventés les hommes de s’espionner et de se contrarier mutuellement, sans cesse. C’est cette prison dont nous forçons les portes. Nous voulons avoir notre vie, notre belle vie indépendante, personnelle, suivre notre destin, réaliser notre part de joie et de souffrance, pleinement, absolument, sans restriction, et ne pas demeurer ici, dans ce marais, à nous parodier les uns les autres, aux fumeuses lueurs du gaz… Nous nous libérons.

— Oui, cria Virginie, dont les yeux brillaient comme des charbons dans un brasier, nous nous libérons. Nous brisons les chaînes qui nous retiennent aux lois iniques d’une société fausse et perfide, que nous nions. Nous serons l’un à l’autre notre seule société, selon nous-mêmes. Nul n’a le droit de nous empêcher de nous appartenir, si nous sommes créés l’un pour l’autre. Nous nous évadons !

Ils s’exaltaient, tous deux, devant le mirage de cet avenir sans limites, qui révélait, à leurs imaginations, des horizons infinis, des immensités sans contrôle, tout un monde riche, plein, abondant en sensations fortes, en émotions larges et puissantes ; ils savouraient la griserie du détachement, dans la joie cruelle et sereine de l’être qui arrache ses racines et n’attend plus rien que de sa fantaisie, — jusqu’à l’heure où il sacrifiera tout au désordre.

Andréa tenta un dernier appel.

— Et l’argent ?

— J’en aurai, dit sobrement Sylvestre.

Et à la sécheresse passionnée de son accent, Mlle Ryès supposa qu’avant de partir il ferait une large brèche dans la caisse paternelle. Et elle commença à se désintéresser de lui.

Ils la quittèrent. Tout joyeux d’être ensemble, ils firent quelques pas, côte à côte, sur le trottoir de la rue. Le soleil couchant balayait toute l’enfilade du boulevard Longchamp ; une poussière lumineuse se répandait à flots du ciel jaune ; les tramways, les chevaux, les passants flottaient au milieu d’une cendre d’or, et Andréa, qui se penchait à la fenêtre, vit s’en aller les amants, sous les arbres vaporeux, baignés d’une vapeur qui avait des étincelles. Ni Sylvestre, ni Virginie ne tourna vers elle la tête.

— Allons, se dit-elle, ils sont aussi égoïstes l’un que l’autre. Qu’ils partent donc ! Ils sont bien faits pour s’ enfuir ensemble jusqu’à l’heure où ils se fuiront mutuellement.