Les sangsues/25

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Plon-Nourrit et Cie, imprimeurs-éditeurs (p. 187-194).

XXV

PRENEZ


Avril s’achevait. Le printemps organisait partout ses fêtes joyeuses. L’année faisait toilette. Le soir, dans les arbres des jardins, les ramages des oiseaux se prolongeaient, en trilles de cristal, sous les branches reverdies et lustrées. Les fleurs répandaient, aux éventaires des magasins, aux haleines des places, aux cages des enclos, leur âme légère, gracieuse et parfumée.

Mais à l’école Saint-Louis-de-Gonzague, rien ne faisait sentir ce doux renouveau, rien ne rajeunissait la vieille maison, noire de tout l’ennui dont y avaient souffert tant d’enfants enfermés, ni la rue, qui dégringolait entre ses trottoirs raides et ses hautes façades austères et solennelles. Il n’y avait pas dans la cour un seul arbre qui pût fleurir, et pour y voir des bourgeons et des feuilles, il aurait fallu que le bois des volets ou de la barrière, contre laquelle s’était tué Combette, se fût décidé à en porter. Et au lieu des chants de rossignols, on entendait les clameurs discordantes des jeux, deux fois par jour, ou un ânonnement pénible de leçons mal sues, dont le bourdonnement de ruche paresseuse s’évadait à travers les croisées ouvertes, par où les airs tièdes et gais, qui se roulaient sous le ciel, ne voulaient pas entrer, par peur de ces grands caveaux misérables et des captifs qu’ils contenaient.

Les soucis de l’abbé Barbaroux devenaient plus lancinants. Ses dernières provisions ayant disparu dans le naufrage des Caillandre, il ne lui restait pas un sou de capital. Sa maison hypothéquée ne possédait plus grande valeur. Le départ d’Édouard du Puget, celui de Samoëns et la mort de Combette l’obligèrent à réduire de cent francs les revenus des Pioutte (Charles en perdit cinquante pour sa part) et à supplier Virginie et sa mère de ne plus dépenser inconsidérément. L’avenir, jour et nuit, tourmentait son imagination. Continuerait-il l’an prochain ? Mais alors il tournait sa pensée vers Dieu, et la confiance lui revenait à flots, comme les rayons de soleil qui entrent dans une chapelle. La foi est comme l’hirondelle des ruines, qui fait son nid dans les demeures délabrées ; elle habite au fond des âmes torturées et grandit avec l’angoisse et la souffrance. Celle de Barbaroux devenait éperdue. Il ne comptait plus que sur Dieu. Pouvait-il croire que le Seigneur laissât périr son pensionnat ? Ce n’était pas une pensée de vanité qui entrait dans ce raisonnement. Mais comment admettre que Dieu abandonnât une école où on apprenait aux hommes à l’aimer et à le respecter et protégeât celles où on le bafouait ? Il attendait donc la rentrée d’octobre, qui devait être, selon ses rêves, le triomphe de l’école Saint-Louis-de-Gonzague et l’apothéose de la religion catholique elle-même.

Or, il y avait une circonstance que l’abbé ignorait et qui ne manquerait pas de restreindre encore cette fameuse rentrée d’octobre. On se chuchotait dans la ville des potins fâcheux sur la mort de Combette. Un fait, quelque soin que l’on prenne à le cacher, a souvent par lui-même une telle force d’évidence qu’il est impossible de le dissimuler absolument. Les uns disaient qu’un élève de Saint-Louis-de-Gonzague avait assassiné un de ses camarades, par vengeance ; les autres, que Combette s’était tué sur le coup, dans un accident. Ces bruits furent si persistants qu’ils vinrent aux oreilles de tous les professeurs, sauf de Barbaroux et de Mathenot, qui, seul, par amour de la vérité et de la justice, eût été capable d’en avertir son directeur. Augulanty n’était pas fâché que ce cancan contribuât à ruiner l’école. Il fallait, coûte que coûte, que l’abbé, découragé, abdiquât entre les mains de son premier ministre. Il continuait donc à embrouiller la situation, il effrayait l’abbé en lui montrant sans cesse les notes reçues, en lui envoyant les créanciers les plus hargneux, en lui mettant sous les yeux une comptabilité aux conclusions sinistres. Il aurait voulu entrer en possession de son domaine, le 1er octobre suivant, et il faisait les bouchées doubles, il ne ménageait plus Barbaroux, il entassait les prophéties désolées, les prédictions lugubres, les jérémiades. Il insinuait que l’abbé ne pourrait peut-être pas rouvrir en automne. Mais le vieillard s’insurgeait.

— Je ne peux pas me reposer. Je n’en ai pas le droit. Il faut que je continue. J’ai une famille à nourrir, je ne dois ni être malade, ni m’arrêter… Tout me retomberait dessus !

Augulanty soufflait à l’abbé que Pioutte pourrait bien travailler.

— C’est vrai, mon ami, c’est vrai ! Mais j’ai donné à sa mère ma parole que je l’aiderais jusqu’à ce qu’il ait fini ses études. Une parole, c’est sacré ! D’ailleurs, il n’en a plus pour longtemps.

— Il faut marier Mlle Virginie, déclara Augulanty pensif.

— Eh ! Je ne demande pas mieux, s’écria Barbaroux, pourriez-vous lui trouver quelqu’un ?

— Je m’en occuperai, dit gravement Augulanty. Et il pressa Mme Pioutte d’obtenir à son projet l’assentiment de Virginie. La vieille dame, satisfaite de la vague promesse de sa fille, ne s’occupait que fort peu de ce mariage. Elle avait d’autres chats à fouetter !

Après la terrible révélation de l’économe, elle avait écrit à son fils une lettre indignée et furieuse où elle lui reprochait surtout de lui avoir laissé ignorer la véritable condition sociale de Clémentine Jouve. Mais Charles Pioutte ne manquait pas d’audace, il traita de basses calomnies les propos que sa mère venait de lui répéter, il l’invectiva avec violence d’oser porter de si monstrueuses accusations contre une jeune fille qu’il considérait comme sa fiancée. Il ajoutait que le mariage se ferait bientôt. Il se gardait bien de dire qu’il avait dépensé jusqu’au dernier centime les quinze mille francs de sa mère. Mme Pioutte ne sut que croire, elle n’avait pas une grande foi dans les protestations de Charles, et elle se méfiait d’Augulanty.

Plus tard, quand Pioutte reçut seulement cent cinquante francs par mois, il s’en plaignit avec amertume. Son fils était malade, le médecin coûtait cher et le pharmacien ne leur faisait pas crédit. C’était vrai, et Clémentine Jouve posait pour payer les remèdes, pendant que Charles soignait l’enfant. La maladie fut longue et inquiétait Mme Pioutte.

Quinze jours après la mort du jeune Combette, Mme Pioutte, appelée, un matin, par la concierge, vit quelqu’un qui lui tendait le petit papier bleu d’une dépêche. Elle eut un affreux serrement de cœur, tandis qu’elle déchirait, à la hâte, le quadrillé, d’une main tremblante. La dépêche contenait ces mots : « Bébé mort. Argent dépensé dans la maladie, Envoie de suite frais enterrement. »

Cette double nouvelle écrasa Mme Pioutte. Elle monta à la hâte dans sa chambre et s’y enferma pour pleurer à son aise. Elle avait fini par aimer son petit-fils comme si elle l’avait connu. C’était encore un peu de son Charles, et l’adoration qu’elle avait pour lui s’étendait à tout ce qui le touchait.

Accroupie sur une chaise basse, elle sanglota, la tête dans ses mains. Des larmes chaudes coulaient le long de ses doigts.

Et au milieu de cette affliction, elle songeait à la demande d’argent de Charles. Elle n’y comprenait rien. Et les quinze mille francs ? Puis elle se rappela les sinistres propos d’Angulanty. C’était donc vrai ! Cette somme avait fondu comme une cire au feu ; il n’en restait rien, et Charles l’avait dépensée dans des fantaisies et dans des caprices ! Mais au lieu de lui en vouloir, elle l’excusait. Pauvre Charles ! C’était tout son père ! Et elle s’enorgueillissait maternellement de ce que cette nature gaspilleuse révélât une âme désintéressée et généreuse, et non pas un cœur stérilement avare.

Mais il fallait trouver de l’argent. C’était la fin du mois. Elle avait trois sous dans sa poche et vingt francs dans son tiroir. Que faire ? En emprunter ? À qui ? Son frère ne lui en donnerait jamais sans connaître la raison de cet emprunt, et Gaudentie était à bout de mensonges. D’ailleurs, comment lui en réclamer au moment même où Théodore lui demandait la plus stricte économie ? Augulanty ? Jamais ce mendiant n’aurait une somme disponible ? Cécile ? Elle lui refuserait. Où prendre de l’argent ? Ce mot lui remplissait la bouche, sonnait comme un glas à son oreille. De l’argent pour porter en terre son petit-fils qui mourait comme un pauvre, de l’argent pour qu’on le roule décemment dans un linceul, de l’argent pour qu’il ait sa tombe à lui, son petit coin de terre où se décomposer en paix ! Ah ! vie misérable, vie odieuse et cruelle !

Elle se leva pour fouiller les recoins de son tiroir. Quatre pièces de cinq francs sonnèrent sous ses doigts. Il n’y avait rien autre. Mais son bureau lui rappela le pupitre de l’économat qui servait de coffre. Un frisson la parcourut, et une expression de joie passa en même temps sur son visage parcheminé. L’être qui se noie se cramponne à la première épave venue, pour vivre encore. L’abbé portait toujours sur lui la clef de ce bureau. Tant pis ! Elle forcerait la serrure, elle l’ouvrirait, coûte que coûte ; là était l’argent, ce petit tas de métal vulgaire grâce à quoi le fils de Charles n’aurait pas le corbillard des pauvres. Ce qui était à Théodore ne lui appartenait-il pas aussi à elle ? Agirait-elle en voleuse ? Non, mais en mère ! Et elle en voulait à l’abbé de la forcer par son intransigeance à cette mauvaise action.

Ce fut au milieu de la nuit qu’elle se leva. Elle tremblait. La porte de sa chambre eut, quand elle l’ouvrit, un grincement qui lui parut remplir la maison, les dalles glaçaient ses pieds nus, elle revint vers son lit pour enfiler des bas, elle descendit l’escalier à tâtons, suffoquée d’angoisse. Mon Dieu, quel est ce bruit énorme, on dirait que l’on frappe à coups redoublés, quelque part… C’est son cœur qui bat. Plus loin, le même bruit recommence ; cette fois, c’est l’horloge. Elle s’arrête encore. A-t-on marché ? Qui est là ? Des gouttes de sueur suintent à son front. Ce n’est rien. Elle pousse le battant de l’économat. Elle allume une bougie, elle tressaille, elle regarde autour d’elle comme si elle s’attendait à trouver dans le fauteuil Théodore assis et l’attendant. Un trot de souris lui communique une peur panique. Elle sort un ciseau à froid, l’enfonce dans la jointure du pupitre, elle pèse, il résiste, ses forces se décuplent et se déchaînent. Le bois, en se déchirant, craque. Il lui semble que la demeure s’écroule, tant le fracas est formidable. Elle croit que tout le monde va se réveiller, se lever, courir à elle. Personne ne bouge. Elle rafle tout l’argent que contient le bureau et pense que, si Barbaroux avait été plus méfiant et fait mettre un cadenas, elle n’en serait jamais venue à bout. Affolée, elle remonte au galop, se glisse dans sa chambre, se recouche. Ah ! quel repos elle goûte à présent, quel calme, quelle sérénité !

Le lendemain matin, elle envoya trois cent vingt-sept francs à Charles.

On était au samedi. Ce jour-là, à la classe de l’après-midi, l’abbé Barbaroux, escorté de son état-major, lisait, devant toute l’école rassemblée, les places des compositions et distribuait les blâmes publics et les retenues.

Assis sur son estrade directoriale, il fouillait dans ses papiers. Les professeurs surveillaient les élèves. M. Peloutier entra d’un air si triomphant que chacun remarqua son contentement. Il y avait quelque chose de resplendissant dans sa démarche solennelle et dans son front inspiré. Il se pencha vers M. Bermès et lui dit avec joie :

— J’ai une grande nouvelle à vous annoncer. M. Combette — quel digne homme tout de même ! — a été si touché de la poésie que j’ai composée sur la mort de son fils qu’il la fait imprimer à ses frais. J’ai les épreuves, continua le professeur radieux, en frappant sur sa poche que bosselait un paquet volumineux. Je ne voulais dire cela à personne pour vous laisser la surprise, mais je n’ai pas le courage d’attendre. Pensez donc au plaisir que j’éprouve à me lire enfin… imprimé ! La première fois ! À cinquante-cinq ans ! Ah ! je vais envoyer des exemplaires à Paris. Connaissez-vous l’adresse de M. Coppée ? On va peut-être enfin reconnaître mon mérite ! J’ai eu de la chance que ce M. Combette fût justement un imprimeur ! Pensez donc ! mon cher ami, il pouvait être négociant ou… marchand d’étoffes ou… que sais-je ? Ou bien, il pouvait mourir un autre élève !

— Oui, c’est une bénédiction du ciel ! répondit ironiquement Bermès. La Providence fait bien les choses. Elle s’y est mise un peu tard, mais c’est sûrement pour vous offrir une compensation. Envoyez donc votre poème aux jeux floraux. On lui donnera sûrement un prix. Vous allez être célèbre, mon cher Peloutier ! Dans un an, vous entrerez peut-être à l’Académie de Marseille.

— Vous croyez ? fit Peloutier, ivre d’orgueil et d’espérance.

— Si je le crois ? J’en suis sûr. Elle manque justement de poètes, elle en voudrait quelques-uns, me disait dernièrement un de ses membres, qui est aquarelliste.

Pendant que M. Peloutier déversait ainsi ses rêves d’avenir, l’abbé Barbaroux continuait sa lecture. Il abordait la classe d’humanités.

Et soudain, la porte s’ouvrit. M. Augulanty, qui le matin n’était pas venu, se précipita dans la salle. Il n’était plus funèbre, ni obséquieux, mais indigné, hirsute, forcené. Il se jeta au pupitre du directeur et parla bas en faisant de grands gestes violents. Aux premiers mots, l’abbé fut debout, haletant. On l’entendit s’exclamer :

— Comment ? Comment ? Mais c’est incroyable, c’est insensé.

Il courut derrière Augulanty qui l’entraînait avec lui. Ils se bousculèrent à la porte…

Les élèves, très intrigués, chuchotèrent. Des plaisanteries coururent. Il y eut des éclats de rire.

— Un peu de silence ! glapit Serpieri.

Les professeurs se regardaient avec inquiétude et s’interrogeaient tout bas. Nul ne savait rien.

Barbaroux reparut seul, vieilli, voûté. Sous ses sourcils hérissés, ses yeux, qui flamboyaient, jetaient des regards inquiets et furieux. Quelque chose de douloureux durcissait sa figure énergique, sa mâchoire forte et serrée, son grand nez maigre. Dans sa soutane usée et luisante, il parut plus faible, plus chancelant, plus fluet.

Il monta à son bureau, mais ne s’assit pas.

— Messieurs, dit-il, un fait inqualifiable vient de se passer ici. Le bureau de l’Économat a été forcé entre hier soir et maintenant… Trois cent vingt-sept francs ont été… volés ! Oui, messieurs, volés ! cria-t-il d’une voix qui s’étranglait. Nous avons de fortes présomptions pour croire que le coupable est parmi vous…

Les yeux de l’abbé Barbaroux lançaient des éclairs à travers les verres de ses lunettes. En secouant la tête, il agitait de longues mèches de ses cheveux gris. Il était frémissant, il suait l’indignation par tous les pores. Il avait sa grande voix des orages, caverneuse, rude et, par endroit, comme défaillante sous l’étreinte de l’émotion.

— Je ne saurais exprimer la peine que j’éprouve. Quand je songe qu’il y a parmi vous un voleur, parmi vous… dont mes collaborateurs et moi prenons tant de soins, que nous élevons dans la crainte de Dieu, dans les pratiques de notre Sainte Religion… le culte du devoir, de l’honneur… Un être assez bas, assez vil pour voler ! Voler ! Mais est-ce que ce mot ne vous fait pas bondir de honte ? J’en ressens un tel saisissement et une telle honte que je peux à peine y croire. Et pourtant, le fait est là… Nous tâcherons de découvrir le coupable. Il ne faut pas que des innocents soient soupçonnés… Peut-être, s’il en est encore temps, l’arracherons-nous à la vie de perdition dans laquelle il s’engage… Mais il subira le châtiment que son… indignité… réclame ! Qu’il sache bien qu’avec de pareils instincts c’est sur l’échafaud qu’il finira… Et s’il est parmi vous, que mon mépris l’atteigne !

Le bras de l’abbé se dressa dans l’espace, menaçant un adversaire invisible ; la bouche contractée et grimaçante, le regard flamboyant sous le hérissement des sourcils crispés, il regarda l’auditoire. Quelques élèves souriaient.

Une cloche sonna. C’était l’heure de la récréation. L’abbé Théodore s’agenouilla pour réciter les litanies de la Vierge.