Les silences du colonel Bramble/XIV. Quelques pages du journal d’Aurelle

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Quelques pages du journal d’Aurelle.


Hondezeele, janvier 19…

Mme Lemaire a fait don au mess d’une bouteille de vieux cognac, et le docteur est très en verve ce soir : il est vraiment bien de la race de ces paysans irlandais, grands amateurs de formules surprenantes.

— C’est au moyen âge, dit-il, que nous devons les deux pires inventions de l’humanité : l’amour romanesque et la poudre à canon.

Et encore :

— La seule cause de cette guerre, c’est que les Allemands n’ont pas le sens de l’humour.

Mais surtout il faut l’entendre démontrer avec une rigueur très scientifique son théorème favori :

— Deux télégrammes de chefs égaux en grade et de sens contraire s’annulent.


4 janvier.

Promenade à cheval avec le colonel et Parker : que cette lumière du Nord est donc fine et délicate !

Le colonel est indigné d’apprendre que je n’ai jamais chassé à courre :

— Vous devez, messiou ; c’est le plus beau des sports. Vous sautez des banquettes hautes comme votre cheval. A dix-huit ans je m’étais déjà deux fois cassé le cou ; c’est excitant.

— Oui, dit Parker ; un jour, comme je galopais dans un bois, une branche m’est entrée dans l’œil droit. C’est un miracle que je n’aie pas été tué. Une autre fois…

Il explique comment son cheval est tombé sur lui, lui cassant deux côtes, et tous deux en chœur, certains de m’avoir convaincu :

— Vous chasserez à courre après la guerre, messiou…


7 janvier.

Ce matin, je ne sais pourquoi, des troupes françaises ont traversé Hondezeele. Le village et moi nous étions ravis. Nous aimons les aigres cornemuses, mais aucune musique au monde ne vaut Sidi-Brahim et Sambre-et-Meuse.

J’étais heureux aussi de pouvoir montrer ces chasseurs à pied à Parker qui n’a vu de notre armée que de vieux gardes-voies. Ça l’a assis.

« C’est aussi beau que des highlanders », m’a-t-il dit.

Sur quoi il me décrit les Lennox de jadis et ses débuts comme sous-lieutenant, en Égypte.

« Pendant six mois, il me fut interdit de parler au mess. Usage excellent : nous apprenions ainsi à connaître l’humilité de notre condition et le respect dû à nos anciens.

« Si quelque « tête gonflée » ne s’accommodait pas de ce régime, il trouvait bientôt dans sa chambre son équipement emballé et enregistré pour l’Angleterre. Refusait-il de comprendre, on le traduisait devant une cour martiale de subalternes… Là il entendait quelques vérités utiles sur son caractère.

« C’était dur, mais quel esprit de corps, quelle discipline ces mœurs rudes nous donnaient… Nous ne reverrons plus jamais un régiment qui vaille nos Lennox de 1914… L’officier d’aujourd’hui a vu du service actif, c’est vrai, mais en somme il suffit, à la guerre, d’être bien portant et de n’avoir pas plus d’imagination qu’un poisson. C’est en temps de paix qu’il faut juger un soldat. »

— Vous me rappelez, a dit le docteur, ce sergent-major des Gardes qui disait : « Ah ! que je voudrais que cette guerre fût finie pour refaire de véritables manœuvres. »

Ce soir, tandis que sévit le gramophone, je m’efforce de transposer en français un admirable poème de Kipling :

Si tu peux voir détruit l’ouvrage de ta vie
Et sans dire un seul mot te mettre à rebâtir,
Ou perdre en un seul coup le gain de cent parties

Sans un geste et sans un soupir
Si tu peux être amant sans être fou d’amour,

Si tu peux être fort sans cesser d’être tendre,
Et, te sentant haï, sans haïr à ton tour,

Pourtant lutter et te défendre


Si tu peux supporter d’entendre tes paroles
Travesties par des gueux pour exciter des sots,
Et d’entendre mentir sur toi leurs bouches folles

Sans mentir toi-même d’un mot

Si tu peux rester digne en étant populaire,
Si tu peux rester peuple en conseillant les rois,
Et si tu peux aimer tous tes amis en frère,

Sans qu’aucun d’eux soit tout pour toi


Si tu sais méditer, observer et connaître,
Sans jamais devenir sceptique ou destructeur
Rêver, mais sans laisser ton rêve être ton maître,

Penser sans n’être qu’un penseur

Si tu peux être dur sans jamais être en rage,
Si tu peux être brave et jamais imprudent,
Si tu sais être bon, si tu sais être sage,

Sans être moral ni pédant


Si tu peux rencontrer Triomphe après Défaite
Et recevoir ces deux menteurs d’un même front,
Si tu peux conserver ton courage et ta tête

Quand tous les autres les perdront,

Alors les Rois, les Dieux, la Chance et la Victoire
Seront à tout jamais tes esclaves soumis,
Et, ce qui vaut bien mieux que les Rois et la Gloire,

Tu seras un homme, mon fils.



Je fais voir à Parker le texte anglais qui définit si bien Parker lui-même, et nous parlons des livres qu’il aime. Je commets l’imprudence de citer Dickens.

— Je déteste Dickens, dit le major, je n’ai jamais pu comprendre ce qu’on y trouvait d’intéressant. Ce sont des histoires d’employés, de bohèmes ; je ne désire pas savoir comment ils vivent. Dans toute l’œuvre de Dickens, il n’y a pas un gentleman. Non, si vous voulez connaître le chef-d’œuvre du roman anglais, lisez Jorrocks.


13 janvier.

Un petit téléphoniste anglais qui est venu réparer notre appareil me dit : « Les téléphones, monsieur, c’est comme les femmes… Au fond, personne n’y comprend rien… un beau jour, rien ne va plus… on cherche pourquoi ; on ne trouve pas… puis on les secoue, on jure et tout va bien. »

J’aime à voir grandir lentement le respect de Parker pour l’Armée Française.

— C’est curieux, me dit-il, vous ramassez toujours plus de prisonniers que nous et vos pertes sont inférieures aux nôtres. — Pourquoi ?

Et comme je garde un silence modeste :

— C’est que, dit le Docteur, les Français prennent cette guerre au sérieux, tandis que nous persistons à la considérer comme un jeu… Vous connaissez, Aurelle, l’histoire de Peter Pan, le petit garçon qui ne grandit jamais ?… Le peuple Anglais, c’est Peter Pan : il n’y a pas de grandes personnes parmi nous… C’est charmant, mais parfois dangereux.

14 Janvier.

Au dîner, un colonel irlandais :

— Je suis très ennuyé, dit-il ; pendant ma dernière permission, j’ai loué une maison pour ma famille… Ma femme m’écrit maintenant que cette maison est hantée… Vraiment les propriétaires devraient dire ces choses.

— Peut-être ne le savaient-ils pas, dit le colonel Bramble, toujours indulgent.

— Ils le savaient très bien !… Quand ma femme est allée se plaindre, ils ont paru très gênés et ont fini par avouer… Une de leurs arrière-grand’mères se promène depuis cent cinquante ans entre le salon et son ancienne chambre à coucher… Ils croient s’excuser en disant qu’elle est tout à fait inoffensive… C’est possible et je le crois volontiers, mais ce n’en est pas moins ennuyeux pour ma femme… Croyez-vous que je puisse faire annuler le bail ?

J’ai risqué une phrase sceptique, mais le mess entier m’a accablé : les revenants de l’Irlande sont des faits scientifiques.

— Mais pourquoi les châteaux irlandais sont-ils plus que d’autres aimés des fantômes ?

— C’est, dit le colonel irlandais, que nous sommes une race plus sensitive et que nous entrons plus facilement en communication avec eux.

Et il m’écrase d’arguments techniques sur la télégraphie sans fil.


15 janvier.

Le colonel, ayant appris ce matin qu’une ambulance automobile allait à Ypres, m’y a emmené. Devant l’asile, nous nous sommes trouvés coincés dans un tragique embarras de voitures, sous un bombardement violent.

Un cheval, les carotides coupées par un éclat d’obus, maintenu debout par les brancards, agonisait à côté de nous. Les conducteurs juraient. Rien à faire que d’attendre patiemment dans notre voiture, secoués par les explosions.

— Le docteur Johnson a raison, m’a dit le colonel : quiconque veut être un héros doit s’imbiber de brandy.

Puis comme une nouvelle explosion faisait trembler devant nous les débris de la ville morte : « Messiou, me dit-il, combien y avait-il donc d’habitants à Ypres avant la guerre ? »
20 janvier.

Nous allons quitter Hondezeele : les casquettes rouges s’agitent, et déjà l’on voit passer des cyclistes, avant-garde naturelle de nos migrations.

Nous commencions à aimer ce pays : le village et la brigade, si défiants il y a un mois, se prenaient l’un pour l’autre d’une affection véritable. Mais les dieux sont jaloux…

… Demain, départ de la brigade :
La cornemuse et le tambour
Donneront la dernière aubade
A ces fugitives amours.

Les montagnards aux beaux genoux
Qui mimaient la danse du sable
Avec des chants graves et doux,
Vont danser la ronde du Diable.

La Victoire, un jour, les cherchant,
Les trouvera trois pieds sous terre,
Mais par ces fermes et ces champs
Flottera leur ombre légère,

Et dans nos villages des Flandres…

Interrompu par l’arrivée de nos successeurs, des Canadiens que Mme Lemaire et son petit garçon regardent avec méfiance. Cela ne durera guère.